Facial revenait sur le cas de Mme de Saint-Géry:
--Je me suis informé: tout ce que nous a raconté Sénéchal est à peu
près vrai.
--Cela vous intéresse beaucoup? demanda Pauline.
--Certainement. N'est-il pas du devoir des honnêtes gens de réveiller
la conscience publique, chaque fois qu'un scandale comme celui-là
révèle l'état de démoralisation où nous vivons?
--Chose curieuse: vous autres, gens honnêtes, vous craignez le
scandale comme la poudre, et lorsqu'il éclate, vous faites un tel
vacarme autour, que ce n'est plus lui qu'on entend, mais vous, vous
seuls.
--«Vous autres, gens honnêtes»? se récria Facial interdit. Est-ce que,
par hasard...
--Je veux dire que _vous autres, qui vous croyez honnêtes_, vous
l'êtes quelquefois bien peu dans vos jugements.
--Expliquez-vous?
--Qu'est-ce qui vous choque le plus, dans cette malheureuse histoire?
--Quelle question! Voilà une femme mariée, une mère de famille
peut-être, qui au lieu de rester fidèle à l'engagement qu'elle s'est
complu, sans doute, elle-même à prendre, trompe son mari, jette la
désolation dans un coeur d'honnête homme, scandalise ses proches, et
je n'en serais pas choqué? Voudriez-vous, vraiment, que j'assiste
impassible à ce spectacle d'une femme que chacun croyait honorable et
qui se montre tout à coup aussi dépourvue de sens moral que la plus
vile des créatures?
--N'allez pas trop loin: elle ne s'est pas vendue.
--Qui sait? Une femme capable de tromper son mari est capable de se
vendre à son amant. «Oh! n'insultez jamais une femme qui tombe!» a dit
le poète. Nous n'insultons pas; loin de nous l'idée d'insulter;
l'insulte serait basse: mais nous jugeons, et nous condamnons; nous
avons le droit de juger et le devoir de condamner.
--Jugez, condamnez, si vous vous en sentez le courage. Mais ce qui
vous choque le plus, ce n'est pas le crime, ce que vous appelez le
crime: ce qui vous choque, c'est que cette pauvre femme se soit laissé
prendre. Votre indulgence, vos hommages à celles dont vous connaissez
ou soupçonnez parfaitement les moeurs, mais qui sont assez adroites
ou assez heureuses pour échapper au scandale; votre indignation, votre
mépris pour celles, parfois bien moins coupables, qui ne savent pas
ou ne veulent pas l'éviter: voilà la mesure de votre justice.
--Certainement, dit Facial. Notre justice humaine ne peut pas, ne doit
pas aller au-delà de ce qui est prouvé. Voyez ce qui se passe pour les
assassins et les voleurs: on ne les traîne devant les tribunaux que
lorsqu'on les a arrêtés, et on ne les condamne que quand leur
culpabilité a été démontrée. Il y a vraisemblablement par le monde
quantité d'assassins et de voleurs qui ne sont pas dans les prisons:
mais on ne les connaît pas, et la morale publique est sauve.
--Donneriez-vous votre main à un homme que vous sauriez pertinemment
avoir volé? Non, n'est-ce pas. C'est ce que vous faites cependant
chaque jour en faveur d'hommes et de femmes dont vous pourriez nommer
les maîtresses et les amants. Votre comparaison ne vaut rien.
--Écoutez, Pauline: vous ne savez pas ce que vous dites; vous vous
nourrissez de lectures malsaines; votre conversation est déplorable.
--Et l'amour, qu'en faites-vous? Aimait-elle son mari, Mme de
Saint-Géry? Son mari l'aimait-il? A-t-elle vraiment jeté la désolation
dans un coeur d'honnête homme, pour employer vos expressions? Le
coeur de M. de Saint-Géry! On peut supposer que le comte des
Urgettes avait, au moins, autant de coeur que lui et qu'il était
aussi honnête homme! La désolation eût alors été de son côté, si elle
fût restée fidèle. Et qui a-t-elle déshonoré, sinon elle, elle
uniquement? Saint-Géry fera tout comme avant les beaux soirs du
boulevard et les belles nuits du cercle; des Urgettes sera félicité,
entouré, choyé, à moins qu'il ne se dérobe à des succès certains et ne
se consacre entièrement à celle qui, suivant vous, a commis le crime
de l'aimer.
--Vous tombez bien! Le comte des Urgettes cesse toute relation avec
Mme de Saint Géry. Il la «lâche»: entendez-vous bien?
--La malheureuse! s'écria Pauline saisie.
--Et il a bien raison, continua Facial. Tant que cette femme était
honnête, il pouvait éprouver du plaisir à l'avoir pour maîtresse; dès
qu'elle n'est plus qu'une fille, elle n'a pas plus de charme que les
autres. Elle devient même notablement moins commode, étant donné
qu'elle peut se croire des droits.
--Celui qu'elle aimait est donc un misérable?
--Mais non, ce n'est qu'un homme de bon sens, qui n'entend pas
sacrifier sa carrière aux balivernes du sentiment, surtout d'un
sentiment aussi peu recommandable que celui-là.
--La pauvre femme! Elle doit bien maudire la société!
--Vous la prenez en pitié?
--Ah! oui, je vous le jure. Trahie à ce point! Que va-t-elle devenir,
maintenant que l'amour, la seule chose pour laquelle il vaille la
peine d'exister, vient de lui infliger la désillusion finale, celle
dont on ne se relève pas?
Facial haussa les épaules.
--Son sort me préoccupe peu. Les femmes galantes trouvent toujours à
vivre.
--Tenez, vous me feriez bondir! fit Pauline hors d'elle. L'amour
n'est donc pour vous que de la galanterie? Mariage ou galanterie, vous
ne voyez pas plus loin! O coeur flétri, esprit avare et dénigrant,
vous êtes bien le produit de cette génération sacrilège qui se couvre
du manteau de la morale pour attenter à la morale elle-même! Tous ces
purs sentiments, qui devraient faire la joie et la grandeur de
l'homme, vous les méconnaissez, et parce que vous êtes incapable de
les éprouver, vous les salissez des noms les plus honteux. Beau métier
que le vôtre! Venimeux comme des serpents, féroces comme des chacals,
tout ce qui ne vous ressemble pas et vous semble d'une proie facile
n'échappe ni à votre bave, ni à votre dent. Allez, continuez votre
vilaine besogne, nettoyez, purifiez, assainissez! Quand vous aurez
fait assez de victimes et que vous aurez transformé le monde en un
froid repaire où il ne restera plus que vous, vous vous regarderez
stupéfaits, bêtes malfaisantes, et n'ayant que cet affreux instinct de
détruire, prêts à vous entre-dévorer, vous connaîtrez peut-être, mais
trop tard, le prix de la douceur et de l'humanité.
Ahuri, Facial resta bouche bée à cette sortie de sa femme.
Il allait enfin prononcer un «qu'est-ce que vous avez, aujourd'hui?»
bien senti, lorsqu'un domestique entra.
--C'est une dame qui demande si elle peut être reçue.
Facial prit la carte de visite que lui présentait le valet de chambre
et, après avoir jeté les yeux dessus, fronça le sourcil.
--Répondez que nous ne sommes pas à la maison.
--Qui est-ce? demanda Pauline, lorsque le domestique fut sorti.
--Mme de Saint-Géry.
--Et vous lui refusez la porte?
--Comme vous voyez.
Pauline demeura un instant toute pâle, incertaine de ce qu'elle allait
faire.
--Partez, dit-elle ensuite résolument, si vous ne voulez pas la voir;
laissez-moi seule, je la recevrai. Il ne sera pas dit que j'aurai
refusé ma porte à une femme malheureuse.
--Je vous le défends.
--Je veux la recevoir.
Elle s'élança du côté de la porte, mais Facial la retint en lui
saisissant le poignet.
--Obéissez à votre mari, fit-il sévèrement.
Il prêta l'oreille et ne lâcha Pauline que lorsqu'il eut entendu la
porte d'entrée se refermer.
Puis il appela le domestique.
--Victor!
--Monsieur?
--Cette dame est loin?
--Oui, Monsieur.
--Qu'a-t-elle dit?
--Rien, mais il m'a semblé qu'en sortant elle réprimait avec peine un
sanglot.
--C'est bien; vous pouvez aller.
--Lâche! lâche! cria Pauline.
Elle était tombée sur un sopha, pleurant d'impuissance.
--Calmez-vous, ma chère, dit Facial. Cela ne vaut pas la peine de
vous mettre dans un état pareil.
--Oh! je vous hais! Vous êtes un homme méprisable! J'ai honte d'être
votre femme!
Elle gémissait ses invectives, en proie à une crise de nerfs et de
larmes, secouée de la tête aux pieds de tressaillements convulsifs,
comme si elle sentait encore sur elle l'attouchement répugnant de la
main qui l'avait brutalisée. Incapable maintenant de contenir son
horreur pour Facial, elle la répandait en paroles précipitées, sans
suite, où les mots «je vous hais» revenaient comme des coups de
marteau. Cette haine bouillonnait avec une violence dont elle n'avait
jusqu'ici pas eu l'idée. Elle eût été effrayée d'elle-même, si elle
eût eu une claire conscience de ce qu'elle disait. Mais le
ressentiment qu'elle avait si longtemps nourri éclatait presque malgré
elle, gonflé, décuplé, affolé par la scène qui venait de se passer et
par l'excitation où elle avait vécu les jours précédents. C'était la
rancune accumulée qui faisait subitement explosion. Sa vie séquestrée,
son coeur cloîtré, ses dix ans de mariage inutiles et perdus
criaient vengeance. Oh! s'assouvir! Jeter à la face de cet homme
l'amertume lentement sécrétée! Et cependant, dans ce débordement de
fureur, il y avait plus encore l'expression d'une immense plainte. Le
passé reparaissait saignant de douleur; les jours d'angoisse se
dressaient, comme des spectres lamentables, dans la vanité des années
misérablement dissipées à la recherche du bonheur toujours fuyant. Et
son dégoût de cette existence de malheur et de néant finissait, en
désespoir de trouver assez de phrases cinglantes, par ne plus se
traduire que par de vagues cris rauques où s'épuisait son souffle.
Facial écoutait avec stupéfaction, sans essayer de placer un mot,
complètement atterré par cet orage qui fondait sur lui et qui lui
semblait inexplicable.
--Elle est folle, ma parole, elle est folle! répéta-t-il seulement à
plusieurs reprises, lorsque le flux des paroles de Pauline se fut un
peu apaisé et lui eut donné le loisir d'une réflexion.
Et jugeant opportun de laisser sa femme se remettre de cet accès, ne
sachant s'il devait se féliciter de sa fermeté ou s'inquiéter de
l'effet inattendu qu'elle avait produit, prudemment, il s'éclipsa.
Au bout de quelques minutes, Pauline se leva et s'aperçut alors
qu'elle était seule.
--Il n'a rien compris, rien, rien! proféra-t-elle dans une dernière
effervescence de colère.
Rapidement, elle passa dans son cabinet de toilette, baigna son
visage, essuya la trace de ses larmes et s'habilla fièvreusement pour
sortir.
Sa résolution était prise.
Quand elle fut prête, elle se regarda dans la glace. Et considérant
ses yeux gonflés, sa figure défaite, ses lèvres agitées encore d'un
tremblement convulsif, elle se souvint tout à coup des paroles d'Odon:
«Lorsque vous aurez recouvré le calme et que ce ne sera plus par
faiblesse et par coup de folie, mais en toute sagesse, vous viendrez,
sereine et fière, et, librement, nous serons l'un à l'autre.»
--«En toute sagesse!» murmura-t-elle. Que voulait-il dire? Suis-je
sage maintenant? suis-je calme? suis-je sereine et fière? Oh non, je
ne puis pas aller encore! Ce serait le tromper, me tromper moi-même.
Brisée, elle s'affaissa, sans même avoir la force d'ôter son chapeau,
et, la tête entre les mains, resta longtemps presque sans penser. Le
tintement d'une pendule la tira de sa torpeur. Elle sonna sa femme de
chambre.
--Déshabillez-moi, dit-elle d'une voix éteinte; je suis malade, je
vais me coucher. Avertissez monsieur que je ne dînerai pas et que je
le prie de ne pas me déranger.
Une fois au lit, elle s'endormit d'un sommeil lourd.
Vers le milieu de la nuit, elle s'éveilla, en proie à une fièvre
intense. Ses artères battaient désordonnément sous ses tempes; une
céphalalgie atroce poignait son front.
Facial, prévenu de grand matin de l'état où se trouvait sa femme, fit
immédiatement chercher un médecin. Mais il n'osa pas se montrer dans
la chambre de la malade, craignant que sa présence n'aggravât la
situation. Il se borna à interroger le médecin.
Celui-ci le rassura:
--Ce n'est rien: une petite fièvre dont nous allons venir à bout en
deux jours. Madame doit être sous le coup de quelque émotion morale.
Cela n'aura pas de suite.
--Que les femmes sont bizarres! observa Facial philosophiquement.
Pauline eut le délire toute cette journée et la nuit suivante. Ce ne
furent pendant des heures que des tournoiements confus, où elle
glissait d'abîme en abîme, au milieu d'épouvantables vertiges. Puis,
elle se vit noyée dans une espèce d'enfer, où des monstres, dardant
d'horribles langues, venaient la lécher, faisant suinter de son corps,
sous leurs immondes caresses, des gouttes de sang, dont leurs bouches
se repaissaient avec avidité. Un de ces monstres, le plus gros, le
plus velu, le plus dégoûtant, avait tout à fait les yeux et les
oreilles de Facial. Chaque fois qu'il s'approchait, la terreur de
Pauline ne connaissait plus de bornes. Elle criait d'angoisse, lorsque
sa large gueule s'avançait pour la saisir, et l'haleine fétide qui
s'en dégageait la faisait s'évanouir. Brusquement tout changea! les
monstres s'enfuirent en poussant des grognements divers. Une épaisse
fumée montait, envahissait l'espace. Et rien: ni eau, ni air. Le
gosier aride, les poumons desséchés, Pauline étouffait. Quand cette
fumée s'arrêterait-elle? Et la fumée montait, montait, toujours plus
dense. Au moment de mourir, une déchirure se produisit et un trou
apparut. C'était le salut. Mais il fallait se jeter dans ce trou: et
ce trou était si profond, si noir, qu'il semblait se perdre dans
l'infini. Entre ces deux morts, laquelle éviter? Affolée par
l'asphyxie, ne fût-ce que pour gagner quelques secondes de vie,
Pauline sauta dans le trou. Une chute fantastique commença. Tout le
long de ce puits qui l'avalait, sur les parois luisantes d'humidité,
aux saillies des rocs, des faces grimaçaient à son passage. Nul doute,
elle les connaissait ces faces. Elle ne pouvait pas, elle n'avait pas
le temps de mettre sur toutes un nom, mais toutes, rapides comme des
éclairs, se rappelaient à sa mémoire. C'étaient Sénéchal, la baronne
Citre, Mme d'Orgely, Julienne, Facial encore, Facial surtout, qui
revenaient, au milieu de beaucoup d'autres, avec une insistance
particulière, ricaner à tous les degrés de sa descente. Longtemps,
longtemps elle coula, accompagnée de ces volées de rires ironiques. Et
voilà qu'au bas, sans savoir comment elle y était arrivée, elle se
trouva devant une grande cage de fer, à l'intérieur de laquelle un
moribond était en train d'expirer. Une terreur étrange la secoua.
Autour d'elle plus aucun bruit, ni êtres vivants, ni choses, le vide:
et seul ce moribond, dont elle ne pouvait même voir la figure.
Soudain, elle fut saisie d'une conviction effrayante: _ce moribond
devait être Odon_. Elle voulut pénétrer dans la cage, sachant que sa
présence le sauverait; mais la cage n'avait pas de porte. Elle
s'élança contre les barreaux pour les ébranler; ses forces s'y
épuisèrent. Au secours! au secours! râla-t-elle: personne ne vint.
Rassemblant toute son énergie, elle se précipita une dernière fois sur
la cage, et elle retomba, la tête brisée en mille morceaux, tandis
que, de l'autre côté, le moribond, _qui devait être Odon_, exhalait
les hoquets de l'agonie.
Un anéantissement succéda à cette série de cauchemars. C'était le
repos réparateur; la fièvre tombait.
Au soir du second jour, Pauline reprenait conscience d'elle-même, au
milieu d'une délicieuse somnolence où se complaisait sa faiblesse.
Doucement, la vie revenait, tiède et parfumée. Un rayon de soleil
couchant jouait sur le lit. Au contact de mille petites perceptions
naissantes, encore vagues et estompées, son âme s'étonnait naïvement,
les goûtant avec volupté, et surprise de n'en avoir jamais auparavant
éprouvé pareillement le charme. Une tranquille joie glissa en elle.
--Madame se sent mieux? dit une voix.
--Qui êtes-vous? demanda Pauline.
--Je suis la garde.
--Ai-je été longtemps malade? Quel jour sommes-nous?
--Mercredi. Mais ne vous découvrez pas. Le médecin va venir; il vous
permettra peut-être de manger quelque chose.
Le médecin la jugea hors d'affaire.
--Vous pourrez vous lever demain, lui dit-il.
Le souvenir des événements ne troubla pas ces suaves heures de
convalescence. Au contraire: n'avait-elle pas tout pour être heureuse?
Elle était aimée! elle aimait! Les difficultés qui gênent souvent
l'éclosion d'un aveu sincère et réciproque avaient été vaincues, et
sans grandes angoisses: il avait simplement suffi de la loyauté de
l'un et de l'autre. Pauline n'avait plus qu'à s'abandonner sans peur
et sans faux scrupules à la chère passion qui faisait palpiter son
coeur d'une nouvelle vie. Facial, le monde, l'absurdité des
conventions et des lois, qu'était-ce que cela auprès de l'inépuisable
et sublime émotion de son amour?
«Oh! pensait-elle, comment ai-je vraiment pu m'irriter? Comment me
suis-je attristée de bagatelles pareilles? N'ai-je pas le ciel dans le
coeur? Je le veux maintenant, rien ne troublera ma félicité. Je ne
me laisserai point abattre par des misères indignes de m'occuper. Je
suis calme, merveilleusement calme, et heureuse, heureuse! Je
n'éprouve de haine contre personne; je me sens d'une douceur et d'une
bonté d'ange. Je voudrais que ma joie rayonnât et se répandît autour
de moi comme une pluie de clarté bienfaisante.
Effectivement, le malaise moral qui avait si étrangement affecté
Pauline avait disparu, emporté par la fièvre. Ce qu'elle ne se disait
pas, car dans son enivrement elle ne songeait guère à analyser avec
exactitude ses sentiments, c'est que, décidée à présent sans plus
aucune espèce d'irrésolution à se donner à Odon de Rocrange, elle
goûtait le charme de la certitude, de la chose jugée, sans qu'il y ait
un désir ou une possibilité de revenir en arrière. Son esprit était
calme, parce qu'aucune bataille ne se livrait plus en lui, et que la
victoire restait acquise; son âme était heureuse, parce qu'elle était
libérée de tout joug et pouvait désormais s'élancer sans contrainte
dans les espaces joyeux de l'espérance.
Lorsque Facial vint prendre de ses nouvelles, elle le reçut avec un
exquis sourire, lui tendit la main, le remercia de l'intérêt qu'il lui
témoignait.
--Mon ami, alla-t-elle jusqu'à dire, je crois que j'ai été un peu
vive, l'autre jour, avec vous; j'ai le souvenir d'avoir prononcé des
paroles qui ont dû vous offenser: je vous en demande sincèrement
pardon.
Et ce n'était là ni de l'ironie, ni de l'impudence. Pauline regrettait
avec la candeur de son âme généreuse d'avoir cédé à un emportement que
maintenant elle ne comprenait plus. Puisqu'il avait été inutile
d'éprouver de la colère contre Facial, il était juste de s'en excuser.
Facial pardonna magnanimement.
--Il nous arrive si rarement de nous quereller! s'écria-t-il par
manière de conclusion. D'ailleurs, le proverbe a raison: les bonnes
querelles font les bonnes réconciliations.
Facial était enchanté. Il mit les violences de sa femme sur le compte
d'un état maladif aussi inexplicable que passager, et n'y pensa plus.
«Décidément, se dit-il, j'ai bien joué mon rôle; je ne me suis pas
laissé démonter, j'ai été ferme: et je récolte maintenant les fruits
de ma prudente conduite.»
Le lendemain, complètement remise, Pauline déjeunait avec son mari.
Selon son habitude, Facial, en mangeant, parcourait les journaux. Tout
à coup, il resta la fourchette en suspens.
--Écoute ça, dit-il à sa femme.
Et il lut:
--«Triste fin. Hier après-midi, vers cinq heures, le train quittait la
station Porte-Maillot du chemin de fer de Ceinture, lorsqu'une jeune
femme fort bien mise et ne paraissant pas, extérieurement du moins,
être sous le coup d'un accès de folie ou de désespoir, froidement, et
avant que personne ait eu le temps de faire un geste pour prévenir son
acte, se précipita sous les roues. Aux cris de la foule et sur un
signal du chef de gare, le mécanicien stoppa presque immédiatement.
Mais il était trop tard: quand on la retira, la malheureuse n'était
plus qu'un cadavre. Nous ne croyons pas, par égard pour sa famille et
ses très nombreuses connaissances, devoir livrer à la publicité le
nom de la victime. Qu'il nous suffise de dire qu'elle appartient à la
meilleure société et qu'une histoire récente, dont on ne parle encore
qu'à mots couverts, n'expliquerait que trop ce suicide, qui plonge
dans la désolation toute sa parenté.»
--C'est elle! s'écria Pauline, saisie de la même idée que son mari.
Facial dépliait rapidement un autre journal.
--Ici, le nom est en toutes lettres. Oui, c'est elle: c'est Mme de
Saint-Géry.