VII

Facial revenait sur le cas de Mme de Saint-Géry:

--Je me suis informé: tout ce que nous a raconté Sénéchal est à peu

près vrai.

--Cela vous intéresse beaucoup? demanda Pauline.

--Certainement. N'est-il pas du devoir des honnêtes gens de réveiller

la conscience publique, chaque fois qu'un scandale comme celui-là

révèle l'état de démoralisation où nous vivons?

--Chose curieuse: vous autres, gens honnêtes, vous craignez le

scandale comme la poudre, et lorsqu'il éclate, vous faites un tel

vacarme autour, que ce n'est plus lui qu'on entend, mais vous, vous

seuls.

--«Vous autres, gens honnêtes»? se récria Facial interdit. Est-ce que,

par hasard...

--Je veux dire que _vous autres, qui vous croyez honnêtes_, vous

l'êtes quelquefois bien peu dans vos jugements.

--Expliquez-vous?

--Qu'est-ce qui vous choque le plus, dans cette malheureuse histoire?

--Quelle question! Voilà une femme mariée, une mère de famille

peut-être, qui au lieu de rester fidèle à l'engagement qu'elle s'est

complu, sans doute, elle-même à prendre, trompe son mari, jette la

désolation dans un coeur d'honnête homme, scandalise ses proches, et

je n'en serais pas choqué? Voudriez-vous, vraiment, que j'assiste

impassible à ce spectacle d'une femme que chacun croyait honorable et

qui se montre tout à coup aussi dépourvue de sens moral que la plus

vile des créatures?

--N'allez pas trop loin: elle ne s'est pas vendue.

--Qui sait? Une femme capable de tromper son mari est capable de se

vendre à son amant. «Oh! n'insultez jamais une femme qui tombe!» a dit

le poète. Nous n'insultons pas; loin de nous l'idée d'insulter;

l'insulte serait basse: mais nous jugeons, et nous condamnons; nous

avons le droit de juger et le devoir de condamner.

--Jugez, condamnez, si vous vous en sentez le courage. Mais ce qui

vous choque le plus, ce n'est pas le crime, ce que vous appelez le

crime: ce qui vous choque, c'est que cette pauvre femme se soit laissé

prendre. Votre indulgence, vos hommages à celles dont vous connaissez

ou soupçonnez parfaitement les moeurs, mais qui sont assez adroites

ou assez heureuses pour échapper au scandale; votre indignation, votre

mépris pour celles, parfois bien moins coupables, qui ne savent pas

ou ne veulent pas l'éviter: voilà la mesure de votre justice.

--Certainement, dit Facial. Notre justice humaine ne peut pas, ne doit

pas aller au-delà de ce qui est prouvé. Voyez ce qui se passe pour les

assassins et les voleurs: on ne les traîne devant les tribunaux que

lorsqu'on les a arrêtés, et on ne les condamne que quand leur

culpabilité a été démontrée. Il y a vraisemblablement par le monde

quantité d'assassins et de voleurs qui ne sont pas dans les prisons:

mais on ne les connaît pas, et la morale publique est sauve.

--Donneriez-vous votre main à un homme que vous sauriez pertinemment

avoir volé? Non, n'est-ce pas. C'est ce que vous faites cependant

chaque jour en faveur d'hommes et de femmes dont vous pourriez nommer

les maîtresses et les amants. Votre comparaison ne vaut rien.

--Écoutez, Pauline: vous ne savez pas ce que vous dites; vous vous

nourrissez de lectures malsaines; votre conversation est déplorable.

--Et l'amour, qu'en faites-vous? Aimait-elle son mari, Mme de

Saint-Géry? Son mari l'aimait-il? A-t-elle vraiment jeté la désolation

dans un coeur d'honnête homme, pour employer vos expressions? Le

coeur de M. de Saint-Géry! On peut supposer que le comte des

Urgettes avait, au moins, autant de coeur que lui et qu'il était

aussi honnête homme! La désolation eût alors été de son côté, si elle

fût restée fidèle. Et qui a-t-elle déshonoré, sinon elle, elle

uniquement? Saint-Géry fera tout comme avant les beaux soirs du

boulevard et les belles nuits du cercle; des Urgettes sera félicité,

entouré, choyé, à moins qu'il ne se dérobe à des succès certains et ne

se consacre entièrement à celle qui, suivant vous, a commis le crime

de l'aimer.

--Vous tombez bien! Le comte des Urgettes cesse toute relation avec

Mme de Saint Géry. Il la «lâche»: entendez-vous bien?

--La malheureuse! s'écria Pauline saisie.

--Et il a bien raison, continua Facial. Tant que cette femme était

honnête, il pouvait éprouver du plaisir à l'avoir pour maîtresse; dès

qu'elle n'est plus qu'une fille, elle n'a pas plus de charme que les

autres. Elle devient même notablement moins commode, étant donné

qu'elle peut se croire des droits.

--Celui qu'elle aimait est donc un misérable?

--Mais non, ce n'est qu'un homme de bon sens, qui n'entend pas

sacrifier sa carrière aux balivernes du sentiment, surtout d'un

sentiment aussi peu recommandable que celui-là.

--La pauvre femme! Elle doit bien maudire la société!

--Vous la prenez en pitié?

--Ah! oui, je vous le jure. Trahie à ce point! Que va-t-elle devenir,

maintenant que l'amour, la seule chose pour laquelle il vaille la

peine d'exister, vient de lui infliger la désillusion finale, celle

dont on ne se relève pas?

Facial haussa les épaules.

--Son sort me préoccupe peu. Les femmes galantes trouvent toujours à

vivre.

--Tenez, vous me feriez bondir! fit Pauline hors d'elle. L'amour

n'est donc pour vous que de la galanterie? Mariage ou galanterie, vous

ne voyez pas plus loin! O coeur flétri, esprit avare et dénigrant,

vous êtes bien le produit de cette génération sacrilège qui se couvre

du manteau de la morale pour attenter à la morale elle-même! Tous ces

purs sentiments, qui devraient faire la joie et la grandeur de

l'homme, vous les méconnaissez, et parce que vous êtes incapable de

les éprouver, vous les salissez des noms les plus honteux. Beau métier

que le vôtre! Venimeux comme des serpents, féroces comme des chacals,

tout ce qui ne vous ressemble pas et vous semble d'une proie facile

n'échappe ni à votre bave, ni à votre dent. Allez, continuez votre

vilaine besogne, nettoyez, purifiez, assainissez! Quand vous aurez

fait assez de victimes et que vous aurez transformé le monde en un

froid repaire où il ne restera plus que vous, vous vous regarderez

stupéfaits, bêtes malfaisantes, et n'ayant que cet affreux instinct de

détruire, prêts à vous entre-dévorer, vous connaîtrez peut-être, mais

trop tard, le prix de la douceur et de l'humanité.

Ahuri, Facial resta bouche bée à cette sortie de sa femme.

Il allait enfin prononcer un «qu'est-ce que vous avez, aujourd'hui?»

bien senti, lorsqu'un domestique entra.

--C'est une dame qui demande si elle peut être reçue.

Facial prit la carte de visite que lui présentait le valet de chambre

et, après avoir jeté les yeux dessus, fronça le sourcil.

--Répondez que nous ne sommes pas à la maison.

--Qui est-ce? demanda Pauline, lorsque le domestique fut sorti.

--Mme de Saint-Géry.

--Et vous lui refusez la porte?

--Comme vous voyez.

Pauline demeura un instant toute pâle, incertaine de ce qu'elle allait

faire.

--Partez, dit-elle ensuite résolument, si vous ne voulez pas la voir;

laissez-moi seule, je la recevrai. Il ne sera pas dit que j'aurai

refusé ma porte à une femme malheureuse.

--Je vous le défends.

--Je veux la recevoir.

Elle s'élança du côté de la porte, mais Facial la retint en lui

saisissant le poignet.

--Obéissez à votre mari, fit-il sévèrement.

Il prêta l'oreille et ne lâcha Pauline que lorsqu'il eut entendu la

porte d'entrée se refermer.

Puis il appela le domestique.

--Victor!

--Monsieur?

--Cette dame est loin?

--Oui, Monsieur.

--Qu'a-t-elle dit?

--Rien, mais il m'a semblé qu'en sortant elle réprimait avec peine un

sanglot.

--C'est bien; vous pouvez aller.

--Lâche! lâche! cria Pauline.

Elle était tombée sur un sopha, pleurant d'impuissance.

--Calmez-vous, ma chère, dit Facial. Cela ne vaut pas la peine de

vous mettre dans un état pareil.

--Oh! je vous hais! Vous êtes un homme méprisable! J'ai honte d'être

votre femme!

Elle gémissait ses invectives, en proie à une crise de nerfs et de

larmes, secouée de la tête aux pieds de tressaillements convulsifs,

comme si elle sentait encore sur elle l'attouchement répugnant de la

main qui l'avait brutalisée. Incapable maintenant de contenir son

horreur pour Facial, elle la répandait en paroles précipitées, sans

suite, où les mots «je vous hais» revenaient comme des coups de

marteau. Cette haine bouillonnait avec une violence dont elle n'avait

jusqu'ici pas eu l'idée. Elle eût été effrayée d'elle-même, si elle

eût eu une claire conscience de ce qu'elle disait. Mais le

ressentiment qu'elle avait si longtemps nourri éclatait presque malgré

elle, gonflé, décuplé, affolé par la scène qui venait de se passer et

par l'excitation où elle avait vécu les jours précédents. C'était la

rancune accumulée qui faisait subitement explosion. Sa vie séquestrée,

son coeur cloîtré, ses dix ans de mariage inutiles et perdus

criaient vengeance. Oh! s'assouvir! Jeter à la face de cet homme

l'amertume lentement sécrétée! Et cependant, dans ce débordement de

fureur, il y avait plus encore l'expression d'une immense plainte. Le

passé reparaissait saignant de douleur; les jours d'angoisse se

dressaient, comme des spectres lamentables, dans la vanité des années

misérablement dissipées à la recherche du bonheur toujours fuyant. Et

son dégoût de cette existence de malheur et de néant finissait, en

désespoir de trouver assez de phrases cinglantes, par ne plus se

traduire que par de vagues cris rauques où s'épuisait son souffle.

Facial écoutait avec stupéfaction, sans essayer de placer un mot,

complètement atterré par cet orage qui fondait sur lui et qui lui

semblait inexplicable.

--Elle est folle, ma parole, elle est folle! répéta-t-il seulement à

plusieurs reprises, lorsque le flux des paroles de Pauline se fut un

peu apaisé et lui eut donné le loisir d'une réflexion.

Et jugeant opportun de laisser sa femme se remettre de cet accès, ne

sachant s'il devait se féliciter de sa fermeté ou s'inquiéter de

l'effet inattendu qu'elle avait produit, prudemment, il s'éclipsa.

Au bout de quelques minutes, Pauline se leva et s'aperçut alors

qu'elle était seule.

--Il n'a rien compris, rien, rien! proféra-t-elle dans une dernière

effervescence de colère.

Rapidement, elle passa dans son cabinet de toilette, baigna son

visage, essuya la trace de ses larmes et s'habilla fièvreusement pour

sortir.

Sa résolution était prise.

Quand elle fut prête, elle se regarda dans la glace. Et considérant

ses yeux gonflés, sa figure défaite, ses lèvres agitées encore d'un

tremblement convulsif, elle se souvint tout à coup des paroles d'Odon:

«Lorsque vous aurez recouvré le calme et que ce ne sera plus par

faiblesse et par coup de folie, mais en toute sagesse, vous viendrez,

sereine et fière, et, librement, nous serons l'un à l'autre.»

--«En toute sagesse!» murmura-t-elle. Que voulait-il dire? Suis-je

sage maintenant? suis-je calme? suis-je sereine et fière? Oh non, je

ne puis pas aller encore! Ce serait le tromper, me tromper moi-même.

Brisée, elle s'affaissa, sans même avoir la force d'ôter son chapeau,

et, la tête entre les mains, resta longtemps presque sans penser. Le

tintement d'une pendule la tira de sa torpeur. Elle sonna sa femme de

chambre.

--Déshabillez-moi, dit-elle d'une voix éteinte; je suis malade, je

vais me coucher. Avertissez monsieur que je ne dînerai pas et que je

le prie de ne pas me déranger.

Une fois au lit, elle s'endormit d'un sommeil lourd.

Vers le milieu de la nuit, elle s'éveilla, en proie à une fièvre

intense. Ses artères battaient désordonnément sous ses tempes; une

céphalalgie atroce poignait son front.

Facial, prévenu de grand matin de l'état où se trouvait sa femme, fit

immédiatement chercher un médecin. Mais il n'osa pas se montrer dans

la chambre de la malade, craignant que sa présence n'aggravât la

situation. Il se borna à interroger le médecin.

Celui-ci le rassura:

--Ce n'est rien: une petite fièvre dont nous allons venir à bout en

deux jours. Madame doit être sous le coup de quelque émotion morale.

Cela n'aura pas de suite.

--Que les femmes sont bizarres! observa Facial philosophiquement.

Pauline eut le délire toute cette journée et la nuit suivante. Ce ne

furent pendant des heures que des tournoiements confus, où elle

glissait d'abîme en abîme, au milieu d'épouvantables vertiges. Puis,

elle se vit noyée dans une espèce d'enfer, où des monstres, dardant

d'horribles langues, venaient la lécher, faisant suinter de son corps,

sous leurs immondes caresses, des gouttes de sang, dont leurs bouches

se repaissaient avec avidité. Un de ces monstres, le plus gros, le

plus velu, le plus dégoûtant, avait tout à fait les yeux et les

oreilles de Facial. Chaque fois qu'il s'approchait, la terreur de

Pauline ne connaissait plus de bornes. Elle criait d'angoisse, lorsque

sa large gueule s'avançait pour la saisir, et l'haleine fétide qui

s'en dégageait la faisait s'évanouir. Brusquement tout changea! les

monstres s'enfuirent en poussant des grognements divers. Une épaisse

fumée montait, envahissait l'espace. Et rien: ni eau, ni air. Le

gosier aride, les poumons desséchés, Pauline étouffait. Quand cette

fumée s'arrêterait-elle? Et la fumée montait, montait, toujours plus

dense. Au moment de mourir, une déchirure se produisit et un trou

apparut. C'était le salut. Mais il fallait se jeter dans ce trou: et

ce trou était si profond, si noir, qu'il semblait se perdre dans

l'infini. Entre ces deux morts, laquelle éviter? Affolée par

l'asphyxie, ne fût-ce que pour gagner quelques secondes de vie,

Pauline sauta dans le trou. Une chute fantastique commença. Tout le

long de ce puits qui l'avalait, sur les parois luisantes d'humidité,

aux saillies des rocs, des faces grimaçaient à son passage. Nul doute,

elle les connaissait ces faces. Elle ne pouvait pas, elle n'avait pas

le temps de mettre sur toutes un nom, mais toutes, rapides comme des

éclairs, se rappelaient à sa mémoire. C'étaient Sénéchal, la baronne

Citre, Mme d'Orgely, Julienne, Facial encore, Facial surtout, qui

revenaient, au milieu de beaucoup d'autres, avec une insistance

particulière, ricaner à tous les degrés de sa descente. Longtemps,

longtemps elle coula, accompagnée de ces volées de rires ironiques. Et

voilà qu'au bas, sans savoir comment elle y était arrivée, elle se

trouva devant une grande cage de fer, à l'intérieur de laquelle un

moribond était en train d'expirer. Une terreur étrange la secoua.

Autour d'elle plus aucun bruit, ni êtres vivants, ni choses, le vide:

et seul ce moribond, dont elle ne pouvait même voir la figure.

Soudain, elle fut saisie d'une conviction effrayante: _ce moribond

devait être Odon_. Elle voulut pénétrer dans la cage, sachant que sa

présence le sauverait; mais la cage n'avait pas de porte. Elle

s'élança contre les barreaux pour les ébranler; ses forces s'y

épuisèrent. Au secours! au secours! râla-t-elle: personne ne vint.

Rassemblant toute son énergie, elle se précipita une dernière fois sur

la cage, et elle retomba, la tête brisée en mille morceaux, tandis

que, de l'autre côté, le moribond, _qui devait être Odon_, exhalait

les hoquets de l'agonie.

Un anéantissement succéda à cette série de cauchemars. C'était le

repos réparateur; la fièvre tombait.

Au soir du second jour, Pauline reprenait conscience d'elle-même, au

milieu d'une délicieuse somnolence où se complaisait sa faiblesse.

Doucement, la vie revenait, tiède et parfumée. Un rayon de soleil

couchant jouait sur le lit. Au contact de mille petites perceptions

naissantes, encore vagues et estompées, son âme s'étonnait naïvement,

les goûtant avec volupté, et surprise de n'en avoir jamais auparavant

éprouvé pareillement le charme. Une tranquille joie glissa en elle.

--Madame se sent mieux? dit une voix.

--Qui êtes-vous? demanda Pauline.

--Je suis la garde.

--Ai-je été longtemps malade? Quel jour sommes-nous?

--Mercredi. Mais ne vous découvrez pas. Le médecin va venir; il vous

permettra peut-être de manger quelque chose.

Le médecin la jugea hors d'affaire.

--Vous pourrez vous lever demain, lui dit-il.

Le souvenir des événements ne troubla pas ces suaves heures de

convalescence. Au contraire: n'avait-elle pas tout pour être heureuse?

Elle était aimée! elle aimait! Les difficultés qui gênent souvent

l'éclosion d'un aveu sincère et réciproque avaient été vaincues, et

sans grandes angoisses: il avait simplement suffi de la loyauté de

l'un et de l'autre. Pauline n'avait plus qu'à s'abandonner sans peur

et sans faux scrupules à la chère passion qui faisait palpiter son

coeur d'une nouvelle vie. Facial, le monde, l'absurdité des

conventions et des lois, qu'était-ce que cela auprès de l'inépuisable

et sublime émotion de son amour?

«Oh! pensait-elle, comment ai-je vraiment pu m'irriter? Comment me

suis-je attristée de bagatelles pareilles? N'ai-je pas le ciel dans le

coeur? Je le veux maintenant, rien ne troublera ma félicité. Je ne

me laisserai point abattre par des misères indignes de m'occuper. Je

suis calme, merveilleusement calme, et heureuse, heureuse! Je

n'éprouve de haine contre personne; je me sens d'une douceur et d'une

bonté d'ange. Je voudrais que ma joie rayonnât et se répandît autour

de moi comme une pluie de clarté bienfaisante.

Effectivement, le malaise moral qui avait si étrangement affecté

Pauline avait disparu, emporté par la fièvre. Ce qu'elle ne se disait

pas, car dans son enivrement elle ne songeait guère à analyser avec

exactitude ses sentiments, c'est que, décidée à présent sans plus

aucune espèce d'irrésolution à se donner à Odon de Rocrange, elle

goûtait le charme de la certitude, de la chose jugée, sans qu'il y ait

un désir ou une possibilité de revenir en arrière. Son esprit était

calme, parce qu'aucune bataille ne se livrait plus en lui, et que la

victoire restait acquise; son âme était heureuse, parce qu'elle était

libérée de tout joug et pouvait désormais s'élancer sans contrainte

dans les espaces joyeux de l'espérance.

Lorsque Facial vint prendre de ses nouvelles, elle le reçut avec un

exquis sourire, lui tendit la main, le remercia de l'intérêt qu'il lui

témoignait.

--Mon ami, alla-t-elle jusqu'à dire, je crois que j'ai été un peu

vive, l'autre jour, avec vous; j'ai le souvenir d'avoir prononcé des

paroles qui ont dû vous offenser: je vous en demande sincèrement

pardon.

Et ce n'était là ni de l'ironie, ni de l'impudence. Pauline regrettait

avec la candeur de son âme généreuse d'avoir cédé à un emportement que

maintenant elle ne comprenait plus. Puisqu'il avait été inutile

d'éprouver de la colère contre Facial, il était juste de s'en excuser.

Facial pardonna magnanimement.

--Il nous arrive si rarement de nous quereller! s'écria-t-il par

manière de conclusion. D'ailleurs, le proverbe a raison: les bonnes

querelles font les bonnes réconciliations.

Facial était enchanté. Il mit les violences de sa femme sur le compte

d'un état maladif aussi inexplicable que passager, et n'y pensa plus.

«Décidément, se dit-il, j'ai bien joué mon rôle; je ne me suis pas

laissé démonter, j'ai été ferme: et je récolte maintenant les fruits

de ma prudente conduite.»

Le lendemain, complètement remise, Pauline déjeunait avec son mari.

Selon son habitude, Facial, en mangeant, parcourait les journaux. Tout

à coup, il resta la fourchette en suspens.

--Écoute ça, dit-il à sa femme.

Et il lut:

--«Triste fin. Hier après-midi, vers cinq heures, le train quittait la

station Porte-Maillot du chemin de fer de Ceinture, lorsqu'une jeune

femme fort bien mise et ne paraissant pas, extérieurement du moins,

être sous le coup d'un accès de folie ou de désespoir, froidement, et

avant que personne ait eu le temps de faire un geste pour prévenir son

acte, se précipita sous les roues. Aux cris de la foule et sur un

signal du chef de gare, le mécanicien stoppa presque immédiatement.

Mais il était trop tard: quand on la retira, la malheureuse n'était

plus qu'un cadavre. Nous ne croyons pas, par égard pour sa famille et

ses très nombreuses connaissances, devoir livrer à la publicité le

nom de la victime. Qu'il nous suffise de dire qu'elle appartient à la

meilleure société et qu'une histoire récente, dont on ne parle encore

qu'à mots couverts, n'expliquerait que trop ce suicide, qui plonge

dans la désolation toute sa parenté.»

--C'est elle! s'écria Pauline, saisie de la même idée que son mari.

Facial dépliait rapidement un autre journal.

--Ici, le nom est en toutes lettres. Oui, c'est elle: c'est Mme de

Saint-Géry.

Pauline, ou la liberté de l'amour · 第 11 / 35 题