XXV

Depuis un an environ je vis en Angleterre, principalement à Londres,

m'efforçant de donner une forme précise, exacte, à des idées qui vibrent

en moi, complètes et puissantes, mais qu'estropient et défigurent toutes

les tentatives d'expression. A l'homme qui n'a jamais rien fait, tout

travail est excessivement malaisé, presque impossible. Des difficultés

plus grandes encore se dressent devant l'homme qui fait effort vers

l'Action réelle, mais dont une longue habitude a tronqué les facultés

et l'énergie, les ajustant aux courtes exigences du simulacre d'action.

Voici une mine: les aptitudes. Quelque minerai en est arraché, à un

pied ou deux de la surface; transformé, par des procédés grossiers et

faciles, en une mauvaise fonte; mais il s'agit d'aller chercher au

coeur même de la mine, par le travail persistant et dur qu'exige la

perforation des puits et des galeries, la matière supérieure qu'un

labeur ardu, compliqué, changera en un pur métal. On essaye, on peine,

on trime. On se lasse, on se décourage, on renonce. Pourtant, agir!

agir... Et c'est toujours le même genre d'action qui se présente comme

seul praticable, celui dont j'ai si longtemps fait le geste vain: l'épée

au poing; l'arme...

Est-il possible, donc, qu'un homme porte en soi quelque chose d'énorme,

de grand, et ne puisse pas l'exprimer, et ne puisse exposer, malgré tous

ses efforts, que des déformations ridicules des réalités qu'il voudrait

vivre? Oui, c'est possible. Et la même impuissance, certainement, doit

se manifester chez les peuples. Elle se manifeste, aujourd'hui, chez la

nation française. La France d'à présent n'interprète pas la France; la

travestit, la trahit. Pourquoi?...

Parce que, peut-être, avant l'action intellectuelle, idéale, une autre

action qui, pour ainsi dire, lui servira d'assise, doit s'effectuer;

l'action matérielle, brutale. Je n'ai pu réussir parce que je ne suis

pas sûr de moi, sûr de la vie; parce que je ne me sens pas libre. La

France non plus n'est pas sûre d'elle-même; ne sent pas la sécurité

de l'existence; n'est pas libre. On n'est pas libre quand on achète

sa liberté; on est libre quand on la prend, sa liberté; quand on

l'empoigne. Nous, nous sommes libres--au bout de cette chaîne de papier

qu'on appelle le traité de Francfort.--Et nous payons, pour ça.

Est-ce que nous payons les intérêts des cinq milliards, et des autres

milliards, oui ou non? On nous vend des bouts d'indépendance, un

mensonge de liberté; nous sommes acheteurs. Qui paye? Les pauvres.

J'aurais voulu écrire un livre sur les pauvres; je n'ai pas pu. D'abord,

pour écrire sur les pauvres, il faut les observer, les voir. C'est un

hideux spectacle. C'est la servitude, non seulement volontaire, mais

quémandée, mais achetée par les esclaves. J'aurais voulu montrer aux

pauvres ce qu'ils dépensent d'efforts et d'intelligence, à croupir

dans l'ignorance. J'aurais voulu leur faire voir ce qu'il leur faut

de courage pour être lâches. Mais leur abjection est trop énorme, en

vérité. Cette chair, étiquetée, à vendre, vendue, se méprise trop, me

dégoûte trop. Dans tous les pays du monde les pauvres sont des

troupeaux d'êtres vils, aimant leurs chaînes de papier, vénérant leurs

gardes-chiourmes, pleins d'estime et d'admiration pour les laquais de

leurs gardes-chiourmes, pour leurs valets d'épée et de plume. Toute

une immonde racaille bourgeoise, grimauds, cabotins, et rapins--tourbe

d'assassins et d'empoisonneurs que je voue à la mort--vit, prospère et

multiplie sur l'argent donné par les pauvres, avec plaisir. Les pauvres

se repaissent des ordures bourgeoises, s'en gavent. Et quant aux hommes

qui leur parlent de liberté et d'égalité, quant aux hommes qui leur

consacrent leurs forces, leur talent, leur vie--les pauvres n'en ont

cure; je suis sûr qu'ils les haïssent. La colère me saisit, quand je

pense à ça; et je souhaite une nouvelle Commune--pour la répression.

J'aurais voulu crier aux Pauvres français: «On vous dit que votre pays

s'est relevé de sa défaite de 1870. C'est un mensonge. On vous dit que

vous êtes un peuple libre. Vous êtes des vaincus. On se rit de vous,

partout, et on vous nargue. Situation honteuse, qu'ont seulement intérêt

à prolonger ceux qui tiennent à conserver leur argent, leurs grades,--et

leur peau.--Situation honteuse dont vous payez tous les frais et dont

vous avez intérêt à sortir au plus vite. L'acceptation nette des faits

accomplis, le désarmement complet, ne sont pas possibles. Vous, et vos

voisins, vous êtes trop bêtes. Vous serez trop bêtes jusqu'à ce que les

boulets de canon vous aient ouvert l'intellect. L'acceptation sournoise

des faits accomplis, et le désarmement partiel? Ce n'est pas une

solution; pourtant, le premier point a été réalisé par l'alliance russe,

qui a ratifié le traité de Francfort. Quant au désarmement partiel et

simultané des grandes puissances, on commence à vous l'offrir; on vous

le proposera, de plus en plus ouvertement, car on tient à ne point

laisser trop longtemps entre vos mains des armes dont vous pourriez

faire un mauvais usage. Économiquement, ce désarmement partiel ne

changerait rien, tout compte fait, à votre situation. Politiquement, il

resserrerait vos liens. Vous vivriez, esclaves bénis par l'Eglise, sous

le knout d'une nouvelle Sainte-Alliance. Alors, la guerre?...

«Oui, la guerre. A quoi vous sert-elle, la paix actuelle? A végéter, à

crever. Les Riches en vivent, de cette paix. Ils vous font la guerre,

pendant cette paix, et vivent de vous; et vivent bien. Ils chantent les

bienfaits de la paix, et ses beautés; vous accompagnez le cantique

avec les borborygmes de vos boyaux vides. Pourquoi donc que vous

n'attaqueriez pas le refrain, pour voir, avec une clarinette de six

pieds? La Civilisation est un fléau, et l'Art une moquerie, et la

Science un mensonge, lorsque la paix, comme aujourd'hui, est une

imposture; lorsqu'elle cause plus de désastres et plus de meurtres que

la guerre; lorsque tout le monde le sait, et que personne n'ose le dire.

«La guerre? A moins que vous ne soyez que des hordes de mercenaires

idiots, elle vous donnera la liberté et le bonheur. Les grandes armées

nationales ont pour mission nécessaire, forcée, de créer la réalité

des patries, de donner la terre à l'homme. Les Riches le savent si bien

qu'ils ne veulent d'une lutte européenne à aucun prix; que l'idée seule

d'un conflit les fait trembler; qu'ils refusent, partout, de laisser

étudier les conséquences d'une guerre; qu'en France, quand Burdeau nomma

un comité chargé de rechercher comment l'organisme social continuerait

à fonctionner en temps de guerre, les autorités intervinrent et

suspendirent l'enquête. Parbleu! Les grandes armées nationales étant

constituées en fait, les boulets tirés sur les ennemis ricocheraient sur

l'Ennemi--sur l'affameur.--Pauvres! n'ayez pas peur de la guerre! Elle

vous libérera. Elle tuera la Misère qui vous étrangle, et l'Hypocrisie

qui vous ligotte. Elle vous donnera une patrie. Vous aurez la

victoire--la victoire qui vous permettra de faire jaillir la fraternité

internationale de votre Nationalisme réel.--Vous aurez la victoire, la

plus glorieuse de toutes, lorsque vous tendrez la main à vos frères,

délivrés aussi, par-dessus les corps éventrés de vos ignobles tyrans...»

Mais un grand découragement s'empare de moi; un fatalisme

déprimant.--Pourquoi parler? Je ne suis pas fait pour parler.

L'épaulette, je le sens, est entrée comme une marque dans ma chair:

je suis fait pour combattre. Et puis, tout n'a-t-il pas été dit pour

pousser les esclaves à la liberté, pour les jeter au bonheur? Tous les

livres n'ont-ils pas été écrits, et tous les poèmes, et le plus grand de

tous les poèmes--la Carmagnole?

--Vive le son du canon!

Et c'est juste comme je fredonne, une après-midi, à Hyde Park, le

refrain de la chanson splendide, que je vois passer à côté de moi une

dame qui sourit; j'ai à peine eu le temps de la reconnaître qu'elle

m'aborde. C'est la baronne de Haulka.

* * * * *

Certes, si j'avais pu apercevoir à une certaine distance la baronne de

Haulka, je me serais arrangé de façon à l'éviter. Quant à la baronne,

elle se dit enchantée de me rencontrer, et elle semble considérer une

conversation entre nous comme la chose la plus naturelle. La froideur de

mon attitude ne paraît pas la gêner; on dirait qu'elle ne s'en aperçoit

pas. Elle me parle comme à un ami de longue date. Elle m'apprend qu'elle

est venue passer cinq ou six semaines à Londres. Elle s'exprime avec

tant de laisser-aller, de bonhomie, que je sens ma défiance et ma

rancune fondre peu à peu, et malgré moi. Je me laisse entraîner à dire

deux mots de mes affaires, puis trois; et j'arrive aux confidences.

J'avoue que je suis un peu las de mon existence présente, et que...

--Vous regrettez votre épaulette, interrompt la baronne au moment où

j'hésite à continuer ma phrase. Eh! bien, pourquoi ne la reprenez-vous

pas? Vous aviez un si bel avenir! Après tout, quoi qu'on en dise, les

gens d'intelligence arrivent toujours à faire leur chemin dans l'armée;

des obstacles peuvent être placés sur leur route, mais un peu de

patience leur permet d'en triompher. A propos, je me rappelle que vous

étiez lié avec le capitaine de Bellevigne; savez-vous qu'il doit être

nommé commandant le mois prochain? Son mariage lui a porté bonheur.

Etiez-vous encore en France lorsqu'il a épousé Mlle Pilastre? Un gros

sac..... Allons! où ai-je la tête? N'avez-vous pas été amoureux de Mlle

Pilastre?..... Voyons, au moins un peu? Je crois me rappeler quelque

chose comme ça. Si je ne me trompe pas, vous avez eu tort de pas pousser

votre pointe. La présente Mme de Bellevigne ne vivra pas vieille; et,

dame! un bel héritage. Ah! si vous m'aviez consultée!...

Je suis légèrement abasourdi, et ne sais trop que dire. La baronne,

évidemment, n'a pas la moindre intention de me convaincre de sa bonne

foi; elle m'indique simplement ce qu'elle préfère me voir faire semblant

d'admettre. Elle continue:

--Je me suis toujours souvenue de cette visite que vous m'avez faite...

vous rappelez-vous? au sujet de votre père... C'était tellement

singulier! Nous étions tous deux, au même moment, menacés par

Lahaye-Marmenteau. Entre nous, cet homme est toqué, pour ne pas dire

plus. Il voulait alors me faire expulser, ainsi que je vous l'ai dit.

Huit jours après, nous étions les meilleurs amis du monde. Expliquez des

caractères pareils. L'amitié, d'ailleurs, n'a point été éternelle. Nous

sommes, à présent, à couteaux tirés. Je m'en console, vous pouvez m'en

croire. Mais vraiment, ce guerrier devrait se purger, comme disaient

vos poètes du XVIIe siècle, avec quelques grains d'ellébore; après tout,

peut-être son manque d'équilibre cérébral lui assure-t-il quelque joie.

«Il y a à être fou, écrivait Dryden, un plaisir que les fous seuls

connaissent.» Vous voyez que j'ai ma façon à moi d'expliquer les choses.

Je m'en aperçois, en effet. Après avoir fait silencieusement quelques

pas dans Rotten Row, la baronne reprend:

--Lahaye-Marmenteau voulait me faire expulser comme espionne.

L'invention était comique! Moi qui ai toutes mes relations dans l'armée

et la diplomatie! Remarquez que je ne voudrais pas médire de l'Espion.

Il a son utilité dans notre système social; c'est incontestable. Il

consolide des liens; ou les dénoue; comme on veut. Il achète, surprend,

livre et vend des secrets dont la plupart sont des mensonges. Il

contribue donc ainsi au triomphe de la vérité. Il est l'ennemi-né

de toutes les choses clandestines; par conséquent, de l'hypocrisie.

Pourquoi lui jeter la pierre? Et puis, toujours juger! Vouloir que la

certitude des perceptions, qui n'existe point dans le monde physique,

existe dans le monde moral! Il ne faut pas oublier, non plus, que

l'espion aime son pays. Aimer son pays est beau. C'est grand. Moi,

par exemple, bien que mes sympathies intellectuelles soient toutes

françaises, je n'ai jamais oublié que je suis Allemande. Je ne condamne

même pas complètement le chauvinisme d'à présent. Je pense que le

sentiment cosmopolite du XVIIIe siècle, un peu grossier, doit s'épurer

en passant par notre période de patriotisme étroit et hystérique. Oui!

l'amour de la patrie est vraiment beau! Voilà pourquoi, pensant ainsi,

j'ai toujours aimé le soldat. Voilà pourquoi l'aiment les peuples,

dont le coeur est simple et franc; voilà pourquoi ils le vénèrent

spécialement dans l'histoire; et même dans cette poétique et puissante

transfiguration de l'histoire qui s'appelle la légende. A mon avis,

la légende est souvent supérieure, même en véracité symbolique, à

l'histoire. Je l'ai dit plusieurs fois à votre père qui, un jour, à

ma grande joie, adopta mon opinion... A propos, vous n'ignorez pas,

j'espère, que le monument qu'on doit élever par souscription publique au

général Maubart, à Nourhas, sera inauguré dans deux mois?...

Je l'ignorais. La baronne se récrie. Comment! Est-ce possible? Moi,

le fils du général!... Enfin, la France, elle, n'oublie pas. Et Mme

de Haulka, se faisant très amie, presque maternelle, m'assure que je

devrais profiter de cette occasion pour demander ma réintégration dans

l'armée. Elle m'apprend qu'elle peut m'être utile. Je n'ai qu'à essayer.

Elle répond du succès.

* * * * *

La baronne ne se vantait pas. Elle m'a été fort utile. Peu de temps

après notre première rencontre, c'est-à-dire vers le 20 juin 1898, j'ai

reçu notification du fait que je suis affecté au régiment d'infanterie

qui tient garnison à O... Il est entendu qu'on considérera le temps

passé par moi à l'étranger comme ayant été consacré à une mission

spéciale. J'aurai simplement à dire ce que je pense de l'armée anglaise.

Pas difficile. Je n'aurai rien à dire. Avant de quitter Londres, j'ai

revu plusieurs fois Mme de Haulka, qui s'est toujours montrée fort

aimable pour moi.

(Ici, je dois ouvrir une parenthèse. On a prétendu, je le sais, que

la baronne m'avait remis des documents intéressant le général de

Lahaye-Marmenteau et plusieurs de ses collègues, documents dont la

possession m'assurait la neutralité et même la bienveillance des

personnages en question. C'est un point que je ne veux pas discuter.)

Quelques jours avant mon départ, un matin, je me trouve nez à nez, au

coin d'une rue, avec une jeune femme qui pousse un cri en m'apercevant.

C'est la Môme-Chichi. Elle me raconte une histoire touchante. Elle est

venue à Londres retrouver Fermaille, qui exerce avec succès son métier

de ciseleur dans la capitale britannique; elle n'aime pas beaucoup

l'Angleterre, mais le devoir avant tout. Elle est si heureuse de

me rencontrer! Et Fermaille aussi sera si content!... Comment? Elle

s'explique. Fermaille a reconstitué les 20.000 francs que je lui ai

donnés à Bône, et avait déjà cherché à se procurer mon adresse, afin de

me les renvoyer. Si je voulais venir, demain, chez eux, il me remettrait

la somme en mains propres. Mais, certainement...

Je viens. Fermaille, avec des remerciements infinis, m'offre de me

rendre les 20.000 francs immédiatement. J'accepte. Comme j'empoche la

somme, il me demande si je crois qu'il pourra un jour rentrer en France.

Je lui réponds que je prendrai des informations et l'aviserai. La

Môme-Chichi, tout émue d'une pareille condescendance, m'admire.

Moralement, elle s'agenouille devant moi. Relève-toi, créature de

Dieu!...

Ne croyez pas que je vais m'emballer; j'ai simplement l'intention de

vous faire comprendre que la Môme-Chichi ne m'en veut pas plus que

son amant, et que pour ma part je ne lui garde pas rancune. Notre

réconciliation, du reste, est scellée chez moi, le soir même.

L'apposition des scellés (ou des sceaux) ne dure guère qu'une

petite heure. Mais il est entendu qu'après-demain matin, j'enlève la

Môme-Chichi. Je l'emmène en France avec moi.

Cependant, après le départ de ladite Môme-Chichi (et voici un passage

que je conseille aux femmes de méditer), je réfléchis. Je perçois

clairement que la France est pleine de Mômes-Chichi; en vérité, il n'y a

guère que de ça, en France, des bêtes de somme en puissance de maris et

de la paillasse à curés; alors, à quoi bon réimporter l'objet?

Je me décide donc à partir, non le surlendemain matin, mais le lendemain

matin--tout seul.

L'épaulette: Souvenirs d'un officier · 第 26 / 29 题