Depuis un an environ je vis en Angleterre, principalement à Londres,
m'efforçant de donner une forme précise, exacte, à des idées qui vibrent
en moi, complètes et puissantes, mais qu'estropient et défigurent toutes
les tentatives d'expression. A l'homme qui n'a jamais rien fait, tout
travail est excessivement malaisé, presque impossible. Des difficultés
plus grandes encore se dressent devant l'homme qui fait effort vers
l'Action réelle, mais dont une longue habitude a tronqué les facultés
et l'énergie, les ajustant aux courtes exigences du simulacre d'action.
Voici une mine: les aptitudes. Quelque minerai en est arraché, à un
pied ou deux de la surface; transformé, par des procédés grossiers et
faciles, en une mauvaise fonte; mais il s'agit d'aller chercher au
coeur même de la mine, par le travail persistant et dur qu'exige la
perforation des puits et des galeries, la matière supérieure qu'un
labeur ardu, compliqué, changera en un pur métal. On essaye, on peine,
on trime. On se lasse, on se décourage, on renonce. Pourtant, agir!
agir... Et c'est toujours le même genre d'action qui se présente comme
seul praticable, celui dont j'ai si longtemps fait le geste vain: l'épée
au poing; l'arme...
Est-il possible, donc, qu'un homme porte en soi quelque chose d'énorme,
de grand, et ne puisse pas l'exprimer, et ne puisse exposer, malgré tous
ses efforts, que des déformations ridicules des réalités qu'il voudrait
vivre? Oui, c'est possible. Et la même impuissance, certainement, doit
se manifester chez les peuples. Elle se manifeste, aujourd'hui, chez la
nation française. La France d'à présent n'interprète pas la France; la
travestit, la trahit. Pourquoi?...
Parce que, peut-être, avant l'action intellectuelle, idéale, une autre
action qui, pour ainsi dire, lui servira d'assise, doit s'effectuer;
l'action matérielle, brutale. Je n'ai pu réussir parce que je ne suis
pas sûr de moi, sûr de la vie; parce que je ne me sens pas libre. La
France non plus n'est pas sûre d'elle-même; ne sent pas la sécurité
de l'existence; n'est pas libre. On n'est pas libre quand on achète
sa liberté; on est libre quand on la prend, sa liberté; quand on
l'empoigne. Nous, nous sommes libres--au bout de cette chaîne de papier
qu'on appelle le traité de Francfort.--Et nous payons, pour ça.
Est-ce que nous payons les intérêts des cinq milliards, et des autres
milliards, oui ou non? On nous vend des bouts d'indépendance, un
mensonge de liberté; nous sommes acheteurs. Qui paye? Les pauvres.
J'aurais voulu écrire un livre sur les pauvres; je n'ai pas pu. D'abord,
pour écrire sur les pauvres, il faut les observer, les voir. C'est un
hideux spectacle. C'est la servitude, non seulement volontaire, mais
quémandée, mais achetée par les esclaves. J'aurais voulu montrer aux
pauvres ce qu'ils dépensent d'efforts et d'intelligence, à croupir
dans l'ignorance. J'aurais voulu leur faire voir ce qu'il leur faut
de courage pour être lâches. Mais leur abjection est trop énorme, en
vérité. Cette chair, étiquetée, à vendre, vendue, se méprise trop, me
dégoûte trop. Dans tous les pays du monde les pauvres sont des
troupeaux d'êtres vils, aimant leurs chaînes de papier, vénérant leurs
gardes-chiourmes, pleins d'estime et d'admiration pour les laquais de
leurs gardes-chiourmes, pour leurs valets d'épée et de plume. Toute
une immonde racaille bourgeoise, grimauds, cabotins, et rapins--tourbe
d'assassins et d'empoisonneurs que je voue à la mort--vit, prospère et
multiplie sur l'argent donné par les pauvres, avec plaisir. Les pauvres
se repaissent des ordures bourgeoises, s'en gavent. Et quant aux hommes
qui leur parlent de liberté et d'égalité, quant aux hommes qui leur
consacrent leurs forces, leur talent, leur vie--les pauvres n'en ont
cure; je suis sûr qu'ils les haïssent. La colère me saisit, quand je
pense à ça; et je souhaite une nouvelle Commune--pour la répression.
J'aurais voulu crier aux Pauvres français: «On vous dit que votre pays
s'est relevé de sa défaite de 1870. C'est un mensonge. On vous dit que
vous êtes un peuple libre. Vous êtes des vaincus. On se rit de vous,
partout, et on vous nargue. Situation honteuse, qu'ont seulement intérêt
à prolonger ceux qui tiennent à conserver leur argent, leurs grades,--et
leur peau.--Situation honteuse dont vous payez tous les frais et dont
vous avez intérêt à sortir au plus vite. L'acceptation nette des faits
accomplis, le désarmement complet, ne sont pas possibles. Vous, et vos
voisins, vous êtes trop bêtes. Vous serez trop bêtes jusqu'à ce que les
boulets de canon vous aient ouvert l'intellect. L'acceptation sournoise
des faits accomplis, et le désarmement partiel? Ce n'est pas une
solution; pourtant, le premier point a été réalisé par l'alliance russe,
qui a ratifié le traité de Francfort. Quant au désarmement partiel et
simultané des grandes puissances, on commence à vous l'offrir; on vous
le proposera, de plus en plus ouvertement, car on tient à ne point
laisser trop longtemps entre vos mains des armes dont vous pourriez
faire un mauvais usage. Économiquement, ce désarmement partiel ne
changerait rien, tout compte fait, à votre situation. Politiquement, il
resserrerait vos liens. Vous vivriez, esclaves bénis par l'Eglise, sous
le knout d'une nouvelle Sainte-Alliance. Alors, la guerre?...
«Oui, la guerre. A quoi vous sert-elle, la paix actuelle? A végéter, à
crever. Les Riches en vivent, de cette paix. Ils vous font la guerre,
pendant cette paix, et vivent de vous; et vivent bien. Ils chantent les
bienfaits de la paix, et ses beautés; vous accompagnez le cantique
avec les borborygmes de vos boyaux vides. Pourquoi donc que vous
n'attaqueriez pas le refrain, pour voir, avec une clarinette de six
pieds? La Civilisation est un fléau, et l'Art une moquerie, et la
Science un mensonge, lorsque la paix, comme aujourd'hui, est une
imposture; lorsqu'elle cause plus de désastres et plus de meurtres que
la guerre; lorsque tout le monde le sait, et que personne n'ose le dire.
«La guerre? A moins que vous ne soyez que des hordes de mercenaires
idiots, elle vous donnera la liberté et le bonheur. Les grandes armées
nationales ont pour mission nécessaire, forcée, de créer la réalité
des patries, de donner la terre à l'homme. Les Riches le savent si bien
qu'ils ne veulent d'une lutte européenne à aucun prix; que l'idée seule
d'un conflit les fait trembler; qu'ils refusent, partout, de laisser
étudier les conséquences d'une guerre; qu'en France, quand Burdeau nomma
un comité chargé de rechercher comment l'organisme social continuerait
à fonctionner en temps de guerre, les autorités intervinrent et
suspendirent l'enquête. Parbleu! Les grandes armées nationales étant
constituées en fait, les boulets tirés sur les ennemis ricocheraient sur
l'Ennemi--sur l'affameur.--Pauvres! n'ayez pas peur de la guerre! Elle
vous libérera. Elle tuera la Misère qui vous étrangle, et l'Hypocrisie
qui vous ligotte. Elle vous donnera une patrie. Vous aurez la
victoire--la victoire qui vous permettra de faire jaillir la fraternité
internationale de votre Nationalisme réel.--Vous aurez la victoire, la
plus glorieuse de toutes, lorsque vous tendrez la main à vos frères,
délivrés aussi, par-dessus les corps éventrés de vos ignobles tyrans...»
Mais un grand découragement s'empare de moi; un fatalisme
déprimant.--Pourquoi parler? Je ne suis pas fait pour parler.
L'épaulette, je le sens, est entrée comme une marque dans ma chair:
je suis fait pour combattre. Et puis, tout n'a-t-il pas été dit pour
pousser les esclaves à la liberté, pour les jeter au bonheur? Tous les
livres n'ont-ils pas été écrits, et tous les poèmes, et le plus grand de
tous les poèmes--la Carmagnole?
--Vive le son du canon!
Et c'est juste comme je fredonne, une après-midi, à Hyde Park, le
refrain de la chanson splendide, que je vois passer à côté de moi une
dame qui sourit; j'ai à peine eu le temps de la reconnaître qu'elle
m'aborde. C'est la baronne de Haulka.
* * * * *
Certes, si j'avais pu apercevoir à une certaine distance la baronne de
Haulka, je me serais arrangé de façon à l'éviter. Quant à la baronne,
elle se dit enchantée de me rencontrer, et elle semble considérer une
conversation entre nous comme la chose la plus naturelle. La froideur de
mon attitude ne paraît pas la gêner; on dirait qu'elle ne s'en aperçoit
pas. Elle me parle comme à un ami de longue date. Elle m'apprend qu'elle
est venue passer cinq ou six semaines à Londres. Elle s'exprime avec
tant de laisser-aller, de bonhomie, que je sens ma défiance et ma
rancune fondre peu à peu, et malgré moi. Je me laisse entraîner à dire
deux mots de mes affaires, puis trois; et j'arrive aux confidences.
J'avoue que je suis un peu las de mon existence présente, et que...
--Vous regrettez votre épaulette, interrompt la baronne au moment où
j'hésite à continuer ma phrase. Eh! bien, pourquoi ne la reprenez-vous
pas? Vous aviez un si bel avenir! Après tout, quoi qu'on en dise, les
gens d'intelligence arrivent toujours à faire leur chemin dans l'armée;
des obstacles peuvent être placés sur leur route, mais un peu de
patience leur permet d'en triompher. A propos, je me rappelle que vous
étiez lié avec le capitaine de Bellevigne; savez-vous qu'il doit être
nommé commandant le mois prochain? Son mariage lui a porté bonheur.
Etiez-vous encore en France lorsqu'il a épousé Mlle Pilastre? Un gros
sac..... Allons! où ai-je la tête? N'avez-vous pas été amoureux de Mlle
Pilastre?..... Voyons, au moins un peu? Je crois me rappeler quelque
chose comme ça. Si je ne me trompe pas, vous avez eu tort de pas pousser
votre pointe. La présente Mme de Bellevigne ne vivra pas vieille; et,
dame! un bel héritage. Ah! si vous m'aviez consultée!...
Je suis légèrement abasourdi, et ne sais trop que dire. La baronne,
évidemment, n'a pas la moindre intention de me convaincre de sa bonne
foi; elle m'indique simplement ce qu'elle préfère me voir faire semblant
d'admettre. Elle continue:
--Je me suis toujours souvenue de cette visite que vous m'avez faite...
vous rappelez-vous? au sujet de votre père... C'était tellement
singulier! Nous étions tous deux, au même moment, menacés par
Lahaye-Marmenteau. Entre nous, cet homme est toqué, pour ne pas dire
plus. Il voulait alors me faire expulser, ainsi que je vous l'ai dit.
Huit jours après, nous étions les meilleurs amis du monde. Expliquez des
caractères pareils. L'amitié, d'ailleurs, n'a point été éternelle. Nous
sommes, à présent, à couteaux tirés. Je m'en console, vous pouvez m'en
croire. Mais vraiment, ce guerrier devrait se purger, comme disaient
vos poètes du XVIIe siècle, avec quelques grains d'ellébore; après tout,
peut-être son manque d'équilibre cérébral lui assure-t-il quelque joie.
«Il y a à être fou, écrivait Dryden, un plaisir que les fous seuls
connaissent.» Vous voyez que j'ai ma façon à moi d'expliquer les choses.
Je m'en aperçois, en effet. Après avoir fait silencieusement quelques
pas dans Rotten Row, la baronne reprend:
--Lahaye-Marmenteau voulait me faire expulser comme espionne.
L'invention était comique! Moi qui ai toutes mes relations dans l'armée
et la diplomatie! Remarquez que je ne voudrais pas médire de l'Espion.
Il a son utilité dans notre système social; c'est incontestable. Il
consolide des liens; ou les dénoue; comme on veut. Il achète, surprend,
livre et vend des secrets dont la plupart sont des mensonges. Il
contribue donc ainsi au triomphe de la vérité. Il est l'ennemi-né
de toutes les choses clandestines; par conséquent, de l'hypocrisie.
Pourquoi lui jeter la pierre? Et puis, toujours juger! Vouloir que la
certitude des perceptions, qui n'existe point dans le monde physique,
existe dans le monde moral! Il ne faut pas oublier, non plus, que
l'espion aime son pays. Aimer son pays est beau. C'est grand. Moi,
par exemple, bien que mes sympathies intellectuelles soient toutes
françaises, je n'ai jamais oublié que je suis Allemande. Je ne condamne
même pas complètement le chauvinisme d'à présent. Je pense que le
sentiment cosmopolite du XVIIIe siècle, un peu grossier, doit s'épurer
en passant par notre période de patriotisme étroit et hystérique. Oui!
l'amour de la patrie est vraiment beau! Voilà pourquoi, pensant ainsi,
j'ai toujours aimé le soldat. Voilà pourquoi l'aiment les peuples,
dont le coeur est simple et franc; voilà pourquoi ils le vénèrent
spécialement dans l'histoire; et même dans cette poétique et puissante
transfiguration de l'histoire qui s'appelle la légende. A mon avis,
la légende est souvent supérieure, même en véracité symbolique, à
l'histoire. Je l'ai dit plusieurs fois à votre père qui, un jour, à
ma grande joie, adopta mon opinion... A propos, vous n'ignorez pas,
j'espère, que le monument qu'on doit élever par souscription publique au
général Maubart, à Nourhas, sera inauguré dans deux mois?...
Je l'ignorais. La baronne se récrie. Comment! Est-ce possible? Moi,
le fils du général!... Enfin, la France, elle, n'oublie pas. Et Mme
de Haulka, se faisant très amie, presque maternelle, m'assure que je
devrais profiter de cette occasion pour demander ma réintégration dans
l'armée. Elle m'apprend qu'elle peut m'être utile. Je n'ai qu'à essayer.
Elle répond du succès.
* * * * *
La baronne ne se vantait pas. Elle m'a été fort utile. Peu de temps
après notre première rencontre, c'est-à-dire vers le 20 juin 1898, j'ai
reçu notification du fait que je suis affecté au régiment d'infanterie
qui tient garnison à O... Il est entendu qu'on considérera le temps
passé par moi à l'étranger comme ayant été consacré à une mission
spéciale. J'aurai simplement à dire ce que je pense de l'armée anglaise.
Pas difficile. Je n'aurai rien à dire. Avant de quitter Londres, j'ai
revu plusieurs fois Mme de Haulka, qui s'est toujours montrée fort
aimable pour moi.
(Ici, je dois ouvrir une parenthèse. On a prétendu, je le sais, que
la baronne m'avait remis des documents intéressant le général de
Lahaye-Marmenteau et plusieurs de ses collègues, documents dont la
possession m'assurait la neutralité et même la bienveillance des
personnages en question. C'est un point que je ne veux pas discuter.)
Quelques jours avant mon départ, un matin, je me trouve nez à nez, au
coin d'une rue, avec une jeune femme qui pousse un cri en m'apercevant.
C'est la Môme-Chichi. Elle me raconte une histoire touchante. Elle est
venue à Londres retrouver Fermaille, qui exerce avec succès son métier
de ciseleur dans la capitale britannique; elle n'aime pas beaucoup
l'Angleterre, mais le devoir avant tout. Elle est si heureuse de
me rencontrer! Et Fermaille aussi sera si content!... Comment? Elle
s'explique. Fermaille a reconstitué les 20.000 francs que je lui ai
donnés à Bône, et avait déjà cherché à se procurer mon adresse, afin de
me les renvoyer. Si je voulais venir, demain, chez eux, il me remettrait
la somme en mains propres. Mais, certainement...
Je viens. Fermaille, avec des remerciements infinis, m'offre de me
rendre les 20.000 francs immédiatement. J'accepte. Comme j'empoche la
somme, il me demande si je crois qu'il pourra un jour rentrer en France.
Je lui réponds que je prendrai des informations et l'aviserai. La
Môme-Chichi, tout émue d'une pareille condescendance, m'admire.
Moralement, elle s'agenouille devant moi. Relève-toi, créature de
Dieu!...
Ne croyez pas que je vais m'emballer; j'ai simplement l'intention de
vous faire comprendre que la Môme-Chichi ne m'en veut pas plus que
son amant, et que pour ma part je ne lui garde pas rancune. Notre
réconciliation, du reste, est scellée chez moi, le soir même.
L'apposition des scellés (ou des sceaux) ne dure guère qu'une
petite heure. Mais il est entendu qu'après-demain matin, j'enlève la
Môme-Chichi. Je l'emmène en France avec moi.
Cependant, après le départ de ladite Môme-Chichi (et voici un passage
que je conseille aux femmes de méditer), je réfléchis. Je perçois
clairement que la France est pleine de Mômes-Chichi; en vérité, il n'y a
guère que de ça, en France, des bêtes de somme en puissance de maris et
de la paillasse à curés; alors, à quoi bon réimporter l'objet?
Je me décide donc à partir, non le surlendemain matin, mais le lendemain
matin--tout seul.