XXIV

Le train n'est pas plutôt parti que je me rends compte de l'absurdité

du raisonnement qui m'a fait entreprendre mon voyage. La baronne a

certainement fait un usage inavouable d'une indiscrétion que j'ai

commise, mais il ne s'ensuit pas que toutes les assurances qu'elle m'a

données soient fausses. Elles peuvent être fausses; mais il n'est pas

sûr qu'elles le soient. Je ne vois pas pourquoi elle ne m'aurait

point dit la vérité; elle n'est certainement pas femme à gaspiller les

mensonges. La conscience du détestable rôle que j'ai joué malgré moi

dans l'intrigue ourdie contre Bellevigne m'a certainement tourné la

tête, m'a empêché de voir clairement les choses. Ce voyage à Wiesbaden

est une entreprise inconsidérée, un pas de clerc. D'abord, je m'absente

de Paris, je quitte même la France, sans aucune permission; c'est, dans

les circonstances présentes, souverainement imprudent. Puis, j'aurais

dû m'assurer, avant de me mettre en route, des sentiments de mon oncle

à mon égard. Pendant longtemps je lui ai écrit, au moins à l'occasion

de sa fête et du premier janvier, et j'en ai toujours reçu des réponses

affectueuses; mais depuis plusieurs années déjà, par pure négligence,

j'ai cessé de correspondre avec lui. J'aurais dû au moins l'avertir de

ma visite..... Mais le train file rapidement, je m'endors, et je ne

me réveille qu'à la frontière. Je ne serai pas à Wiesbaden avant midi;

c'est encore loin.....

Pourtant, ça vient. Comme je descends du wagon, un commissionnaire,

qui s'empare de ma valise, me recommande l'hôtel «Die drei Störche», un

établissement récemment ouvert dans la Wilhelmstrasse, à deux pas de la

gare. Pourquoi pas là aussi bien qu'ailleurs? Cette enseigne des «Trois

Cigognes» me rappelle l'hôtel où le cousin Raubvogel fit jadis ses

premières armes, à Mulhouse. C'est déjà si vieux, tout ça!.... L'hôtel

est un établissement de premier ordre. J'envoie un mot à mon oncle, pour

l'aviser de mon arrivée, je fais rapidement ma toilette, je déjeune, et

il n'est guère plus de deux heures et demie lorsque je sonne à la

porte de l'appartement occupé, dans la Rheinstrasse, par le général en

retraite von Falke.

Nous éprouvons, mon oncle et moi, lorsque nous nous trouvons en

présence, un embarras momentané. Il y a plus de vingt-cinq ans que la

vie nous a séparés; le souvenir que nous avons gardé l'un de l'autre, en

dépit de toute logique, est la représentation un peu effacée des êtres

que nous étions, il y a un quart de siècle. En l'homme qu'il a devant

lui, mon oncle doit retrouver l'enfant, doit voir l'enfant qui a grandi.

Et l'homme fort, dont j'ai conservé l'image, descend rapidement en mon

imagination le cours des années et devient le vieil homme que j'ai sous

les yeux--un vieillard que j'ai déjà vu, j'en ai la sensation soudaine,

un vieillard que je connais. Mon oncle, avec ses cheveux blancs, son

large front, ses profonds yeux bleus et sa haute taille un peu courbée,

mon oncle me rappelle trait pour trait mon grand-père--son père à lui.

Il laisse voir franchement la joie que lui cause ma visite; mais sous

cette joie perce une certaine inquiétude, qu'il ne tarde pas à exprimer

en deux ou trois questions brèves. Est-ce que quelque événement fâcheux

n'a pas été la cause de mon voyage? Est-ce que...? Je rassure mon oncle;

je lui affirme qu'aucune affaire embarrassante, au moins m'intéressant

directement, n'a motivé ma visite. Son visage se rassérène; mais il

s'assombrit de nouveau dès que je répète les menaces vagues proférées

par le chef de l'État-Major, et qui visent la mémoire de mon père. Et

lorsque je déclare à mon oncle que j'ai compté sur lui pour m'apprendre

s'il y a dans ces insinuations autre chose que de la calomnie, il se

lève et se met à marcher dans le salon sans répondre, très agité.

--Il n'est pas nécessaire, dit-il enfin, de t'apprendre combien je

regrette d'avoir à te parler comme je vais le faire. Il est bien inutile

aussi de te donner mon opinion sur les gens qui, après avoir fait bonne

figure à ton père durant sa vie, s'attaquent à lui dès qu'il est mort.

Il s'agit seulement de te dire si, à ma connaissance, ton père a commis

un acte de nature à changer en exécration, sitôt connu, les sentiments

admiratifs professés pour lui par tes compatriotes. Je te réponds

franchement: oui. Ton père a laissé la réputation d'un homme qui avait

fait plus que son devoir en 1870; réputation usurpée. On l'appelait

communément: le héros de Nourhas. Il n'y a pas eu de héros à Nourhas;

ou, s'il y en eut un, ce ne fut pas ton père. C'est à l'affaire de

Nourhas, sois en sûr, que faisait allusion le chef de votre État-Major;

or, comme tu t'en souviens, j'assistais à cet engagement. Je puis donc

te dire exactement quel fut, ce jour-là, le rôle joué par ton père. Je

vais t'exposer les faits sèchement, et sans aucun commentaire.

J'écoute avec l'émotion la plus grande; l'accusation portée contre

le mort se précise, va s'affirmer; et je sais que c'est moi que doit

frapper, le jour où la vérité sera connue, la condamnation qu'elle

entraîne. Mon oncle, qui s'est arrêté un instant, s'assied et continue:

--Voyons; les Français avaient été battus le 28 novembre à

Beaune-la-Rolande, et le 2 décembre à Loigny... En fait, je m'en

souviens très bien maintenant, c'était le surlendemain de la reprise

d'Orléans par nos troupes. Nous ne poursuivions que fort mollement

l'armée française qui battait en retraite sur Vendôme, démoralisée et

dans le plus grand désordre... Ce matin-là, donc, à l'aube, nous fûmes

avertis qu'un corps français, qu'on évaluait à 1.500 hommes environ,

avec du canon, avait pris position pendant la nuit à Nourhas, un gros

village sur notre droite et complètement en dehors de la ligne de

retraite. L'information nous sembla tellement invraisemblable que

nous refusâmes d'abord d'y ajouter foi. Mais, comme elle fut bientôt

confirmée par une reconnaissance de cavalerie, il fut décidé que trois

bataillons et une batterie iraient attaquer immédiatement. Je partis

avec ces troupes, placées sous le commandement du colonel von Kern. Nous

n'étions guère qu'à un kilomètre de Nourhas lorsque le brouillard, qui

jusque-là avait été assez épais, se leva. Nous pûmes apercevoir les

bivouacs des Français, sur la grande plaine qui s'étend en avant du

village; ces malheureux bivouaquaient ainsi toutes les nuits, leurs

officiers craignant, s'ils les laissaient pénétrer dans les maisons, de

ne pouvoir les en faire sortir. Ils semblaient n'avoir pris aucune des

précautions les plus élémentaires. Point de grand' gardes, pas même de

sentinelles; aucun officier n'était visible. On ne voyait nulle trace

de travaux de défense, de retranchements; on aurait pu les distinguer

facilement car la neige, dont une couche épaisse couvrait le sol, avait

cessé de tomber depuis la veille. Un bataillon fut envoyé sur la gauche,

à travers champs, de façon à occuper le chemin vicinal qui rejoint la

route de Vendôme, au sud du village; l'artillerie alla au galop prendre

position sur les talus de la route; deux compagnies se déployèrent en

tirailleurs, avec une troisième en soutien. C'est alors seulement que

nous fûmes aperçus; les Français se précipitèrent vers le village,

tandis que notre infanterie ouvrait le feu et que nos canons lançaient

leurs premiers obus. Nos tirailleurs gagnèrent rapidement du terrain;

des fenêtres de quelques maisons l'ennemi s'était décidé à riposter,

mais faiblement. Comme il paraissait résolu à ne pas se servir de son

artillerie, ordre fut donné à la nôtre de tirer rapidement. Au bout de

quelques minutes, nous vîmes paraître à l'entrée du village le drapeau

blanc d'un parlementaire. Le colonel von Kern fit immédiatement cesser

le feu et s'avança quelque peu, accompagné de deux capitaines et de

moi, au-devant de l'officier français qui s'approchait de nos lignes. Ce

dernier nous déclara que le colonel commandant les troupes françaises,

jugeant sa situation intenable, demandait à se rendre; il était à la

tête de 1.200 hommes, mobiles pour la plupart; il avait aussi trois

canons. Von Kern répondit qu'il ne pouvait accepter qu'une reddition

sans conditions, et qu'il accordait une demi-heure au colonel français

pour se décider; s'il acceptait, ses hommes devaient évacuer Nourhas,

jeter leurs armes en un monceau sur la route, et aller ensuite se masser

sur la plaine. L'officier français partit au galop et nous attendîmes.

Vingt minutes plus tard, nous vîmes les Français sortir du village,

déposer leurs fusils à l'endroit convenu, et commencer à se grouper sur

la plaine. La compagnie qui s'était déployée à l'extrême droite reçut

l'ordre de se reformer et de se diriger vers les prisonniers dont elle

devait avoir la garde. Comme elle quittait un bouquet de bois pour

s'engager dans la plaine, une détonation retentit; puis deux, puis

plusieurs; nous vîmes tomber trois hommes. Les officiers français qui

s'avançaient vers nous, sur la route, s'arrêtèrent un instant, très

étonnés. Von Kern m'envoya vers la compagnie, qui avait fait halte, et

que j'atteignis au moment où elle ouvrait le feu contre une ferme située

sur une éminence, au nord du village; c'était de là qu'étaient partis

les coups de fusil, que d'autres à présent suivaient, fréquents et bien

dirigés. Une dizaine d'hommes étaient déjà hors de combat. Le capitaine

voulait attaquer de suite; je le laissai libre d'agir, sans grande

confiance. A l'aide de ma longue-vue, je voyais que la ferme (elle

s'appelle la ferme de la Chevrette) avait été rapidement mise en état de

défense, un travail qui nécessitait la présence de vingt-cinq ou trente

hommes. Cependant, nos tirailleurs s'avançaient, envoyant des balles

dans les fenêtres barricadées, mais sans réponse de l'ennemi; comme

ils n'étaient guère qu'à deux cents mètres du bâtiment, un feu terrible

éclata qui coucha sur le sol une douzaine d'hommes, et me convainquit

que je ne m'étais pas trompé sur le nombre des défenseurs de la ferme.

Je fis replier la compagnie derrière le bouquet de bois; mouvement

pendant lequel elle perdit encore plusieurs soldats. Von Kern, qui avait

suivi l'action, venait de donner l'ordre d'agir à l'artillerie. Un obus,

bientôt, éclata devant la porte de la ferme; un second lézarda le mur

du haut en bas; un troisième défonça le toit; d'autres suivirent, dont

l'explosion provoquait des craquements, des éboulements, soulevait des

nuages de poussière. De la ferme, peu à peu, on cessa de tirer. Les

canons s'étant tus, la compagnie s'avança une seconde fois, au pas de

charge, accueillie seulement par trois ou quatre coups de feu; l'une des

balles m'atteignit au bras droit. Un instant après, nous pénétrions

dans la ferme où nous trouvions, au milieu des décombres, une dizaine de

cadavres et cinq ou six blessés. Parmi ces derniers se trouvait l'homme

qui avait organisé et dirigé la défense; c'était un sergent. Lorsqu'il

avait vu son colonel envoyer aux Allemands un parlementaire, il s'était

résolu, quant à lui, à ne point rendre ses armes sans s'en être servi;

par un chemin détourné, il avait gagné la ferme de la Chevrette avec

quelques braves gens, et... Tu sais le reste. Je reconnus de suite ce

sergent pour l'avoir vu chez vous, à Paris et à Versailles, en qualité

d'ordonnance. Il s'appelait... il s'appelait...

--Jean-Baptiste, dis-je. Et un flot de sang monte à mes joues; et je

sens quelque chose dans ma gorge, qui m'étrangle. Mon oncle demande:

--Qu'est-il devenu?

--Je ne sais pas, dis-je tout bas, très bas; je... je... je crois qu'il

est mort.

--Ah!... Les blessés furent soignés immédiatement; la balle que j'avais

reçue dans le bras fut extraite; la blessure, sans être fort grave, me

mit dans l'impossibilité de continuer la campagne; tu te rappelles que

je revins à Versailles. Les prisonniers furent dirigés sur Orléans; de

là, sur l'Allemagne. Quant au colonel qui commandait les Français--j'ai

entendu dire qu'un officier de mobiles, qui s'opposait à la

capitulation, l'avait blessé de son sabre et avait été tué par lui d'un

coup de revolver--quant à ce colonel que, bien entendu, je ne pus voir

qu'après l'engagement...

--Oui, murmuré-je, j'ai compris.

--Comment les Français sont arrivés à transformer cette affaire de

Nourhas en un glorieux fait d'armes, je l'ignore. L'origine des légendes

est mystérieuse; c'est sans doute pourquoi elles ont la vie dure; et

c'est sur la terre de France, surtout, qu'elle croissent et multiplient.

Comme individus, vous êtes généralement clairvoyants et intelligents;

comme nation, vous vous refusez absolument à voir les choses telles

qu'elles sont. Voilà pourquoi, courbés sous des jougs de plus en plus

lourds et de plus en plus grotesques, vous parlez toujours de résister

au monde... Quant à ton père dont, comme Allemand, il m'est impossible

d'excuser l'acte, je crois que si j'étais Français je pourrais trouver

beaucoup de raisons à sa décharge. Depuis Sedan, la guerre ne continuait

que parce qu'elle servait l'ambition de la horde de gredins qui

cherchaient à se hisser au pouvoir et que vous avez eu le temps de voir

à l'oeuvre. Les coquins qui avaient installé à Tours leur sanguinaire

incompétence, et qui ne constituèrent jamais que le gouvernement de la

Trahison nationale, sous le nom de gouvernement de la Défense nationale,

s'étaient improvisés administrateurs, financiers et stratégistes.

Tu peux étudier aisément, car les documents abondent, leurs étranges

systèmes d'administration et de finance. Je me contenterai de dire que

la continuelle et ridicule intervention de Gambetta et de Trisonaye

auprès des chefs militaires a beaucoup facilité notre succès sur la

Loire. Ces imbéciles voulurent à tout prix prendre l'offensive. Tu

connais leurs plans. C'est d'une bêtise noire. A l'un, vous avez osé

élever une statue. A l'autre, vous n'avez pas osé élever une potence...

Le village de Nourhas n'offrait qu'une position détestable; il était

complètement en dehors de la ligne de retraite; et le général en chef

ne l'avait fait occuper que sur un ordre exprès venu de Tours, qu'il ne

pouvait s'expliquer, mais auquel, après hésitation, il résolut

d'obéir. Ton père, à qui fut confiée la mission de défendre le village,

n'ignorait rien de la situation; il se savait sacrifié à la criminelle

sottise de misérables dilettanti. De plus, la grande majorité des hommes

qu'il avait sous ses ordres n'étaient que des recrues mal exercées, des

éclopés, des traînards. Les artilleurs qui conduisaient les trois canons

mis à sa disposition s'étaient enfuis pendant la nuit sur leurs chevaux,

abandonnant leurs pièces que personne ne savait servir. Il ne peut

être question de manque de bravoure; ton père avait fait ses preuves;

d'ailleurs, Frédéric fuyant à Molwitz, Napoléon se cachant à Hanau...

Pourtant, il y a un courage moral que ton père, peut-être, ne montra pas

souvent. Ce courage, il est vrai, aurait dû être fortement trempé, pour

subsister encore chez un Français à la fin de 1870. Il était évident

qu'on ne se battait plus pour la France. Les scélérats de Tours,

hommes de paille d'un vaste syndicat de rapine et de concussion, ne

continuaient leur lamentable guerre à outrance que dans l'intérêt de

leur parti et des fournisseurs-bandits qui leur graissaient la patte.

Et les pauvres soldats, affamés, en haillons, mouraient de froid et de

faim; étaient fusillés sous prétexte d'indiscipline, dix et vingt à

la fois, par des chef indignes auxquels le Borgne infâme, arraché à

sa taverne par l'émeute, recommandait d'étouffer à tout prix l'esprit

révolutionnaire...

--Malgré tout, dis-je, quand on porte une épaulette...

--Et ceux qui parlent d'accuser ton père, s'écrie mon oncle, ne

portent-ils pas une épaulette, eux aussi? Et où étaient-ils en 1870?

Qu'ont-ils fait en 1870? Ils ont une belle audace de se poser en

justiciers, et même d'ouvrir la bouche! Peut-être, au moment d'agir,

s'en apercevront-ils. L'histoire n'est pas muette, après tout; bien

qu'elle soit souvent volontairement faussée, elle n'est muette ni sur

l'affaire de Nourhas ni sur bien d'autres faits encore plus odieux; mais

les peuples refusent d'écouter sa voix; le peuple français, surtout.

Il ne vit que sur le mensonge; le mensonge du passé, le mensonge du

présent. La France parle de son relèvement; où en sont les preuves?

N'est-elle pas liée, à l'heure actuelle, des mêmes entraves qu'elle

accepta après ses désastres? Sa population décroît; commercialement,

elle se trouve dans la position qu'elle occupait en 1865; militairement,

les mêmes vices qui ont perdu son armée en 1870 subsistent, aggravés.

Vos fanfaronnades ne trompent personne. Vous oubliez trop, voyez-vous,

qu'il y a des juges à Berlin. Tout le mal vient de ce que vous n'avez

pas eu le courage de regarder en face votre défaite. Voilà pourquoi

vous avez cessé d'être vous-mêmes. Voilà pourquoi, en réorganisant votre

armée, vous avez servilement imité l'armée allemande, sans vous douter

que l'état de l'Allemagne diffère énormément de la situation de

la France; voilà pourquoi vous n'avez pas su trouver, pour votre

gouvernement et pour votre armée, une formule adaptée à votre position

particulière, extraite de cette position même; en harmonie avec votre

caractère...

--Du caractère, dis-je, nous n'en avons plus.

Je refuse, au grand regret de mon oncle, l'invitation qu'il me fait de

passer quelques jours à Wiesbaden. Je veux repartir le soir même. Après

un dîner rapide, j'ai juste le temps de passer à l'hôtel avant d'aller à

la station. On me remet ma note, que je paye et que je vais mettre dans

ma poche lorsque mes regards tombent, par hasard, sur ces deux mots

imprimés en tête du papier: «Eigenthümer: G. S. Raubvogel.» Raubvogel,

propriétaire! Est-ce que?... Mais le temps presse; je n'ai pas une

minute à perdre. En me rendant à la station, j'interroge le domestique

qui porte ma valise. Quel est le propriétaire de l'hôtel?

--C'est, dit-il, une dame; une belle femme; Mme Raubvogel, dont le mari

a été mis injustement en prison par les perfides Français. C'est une

bonne patriote allemande, une Alsacienne... une vraie Alsacienne...

Hâtons-nous, monsieur, le train va partir...

Je ne tiens pas à vous faire part des pensées qui me harcèlent pendant

le voyage. Vous pouvez facilement les imaginer. J'arrive à Paris le

lendemain, et le surlendemain matin j'ai rejoint ma garnison.

* * * * *

A Sandkerque, j'ai d'abord passé quelques jours dans un état de

prostration complète, n'ayant même pas la force de suivre une idée. Une

image dominait toutes mes pensées, descendait sur elles, les écrasait:

l'image de l'acte commis par mon père; et je refusais de me présenter

à moi-même une condamnation ou une justification de cet acte, mon père

n'ayant jamais conformé sa vie à un étalon moral, ou même immoral, ayant

seulement cherché à vivre. Je sentais que j'aurais pu, au besoin, juger

l'homme; mais ses actes! mais un de ses actes!... Puis, j'ai essayé de

réfléchir, de prendre une détermination, de me tenir prêt, au moins, à

faire face à toute éventualité; mais l'énergie, encore, m'a fait défaut.

Mon indifférente indolence a même fini par me persuader que je n'ai rien

à craindre; que Lahaye-Marmenteau, comme l'a prévu mon oncle, hésitera

avant de rien tenter contre moi; et que, le temps aidant, il cessera

même de penser à me persécuter. Ma sécurité me semble de plus en plus

certaine.

Un matin, cependant, je suis appelé chez le général gouverneur de la

ville. Ce général, qui n'a encore que les deux étoiles bien qu'il ait

presque atteint la limite d'âge, ne m'est pas inconnu; je l'ai rencontré

plusieurs fois chez mon père. C'est un homme de valeur. Mais ses

opinions irreligieuses et bonapartistes, franchement avouées, lui ont

barré la route des honneurs, ouverte seulement à la double hypocrisie

républicaine et cléricale. Il n'a jamais pu pénétrer dans ces comités

et ces services centraux, dans ces dortoirs et ces antichambres de toute

espèce qui absorbent en France un nombre effrayant de généraux ineptes

et assurent leur avancement; qui leur procurent d'énormes traitements

et des indemnités extravagantes; qui constituent des sinécures ignorées

partout, excepté chez nous. Il n'a jamais exercé que des fonctions

actives, relativement mal rétribuées. Il me fait un accueil qui m'étonne

un peu, très cordial certainement, mais manifestement embarrassé.

--Vous savez, me dit-il, que j'ai été l'ami de votre père. Je vais donc

vous parler rondement, en toute franchise. On vous en veut; on vous

en veut terriblement. J'ai reçu l'ordre de faire exercer sur vous une

surveillance de tous les instants. Je ne devrais pas vous prévenir. Je

vous préviens parce que je flaire là-dessous une machination dégoûtante.

Votre père a laissé derrière lui des haines qu'on cherche à assouvir sur

vous. N'est-ce pas? Enfin, moi, je ne sais pas. Je suppose. C'est à vous

d'ouvrir l'oeil. Je vais encore vous dire quelque chose. On vous accuse

d'avoir fait récemment un voyage en Allemagne, à Wiesbaden; il paraît

qu'on vous a vu là en compagnie d'officiers allemands. Tout ça, pour

moi, c'est des histoires à dormir debout; pourtant, vous savez où va la

malignité des gens. Vous n'ignorez pas que nous vivons à une époque où

le personnage important, dans l'armée comme ailleurs, c'est le mouchard.

Maintenant, je dois vous donner un autre avis. On m'a ordonné de vous

faire surveiller; mais il y a d'autres gens qu'on a chargés de la même

mission, et qui s'en acquitteront avec plus de zèle que moi. Je veux

parler de ces gredins en robes noires qui sont devenus les vrais maîtres

de nos régiments; qui dirigent partout l'oeuvre de Notre-Dame des

Armées, qui sont les aumôniers des garnisons. Nous en avons un ici,

l'abbé Chouanard, qui envoie rapport sur rapport à qui de droit, j'en

ai la certitude; il tient dans sa main la plupart des soldats qu'on

embauche jusque dans les casernes, les ordonnances, les femmes. Il

espionne, dénonce et calomnie sans trêve; tout cela se passe dans

l'ombre, mais se passe. Il fallait avoir la République pour en venir

là. Tout les officiers qui ne pratiquent pas, qui ne sortent pas

des jésuitières, sont tenus en suspicion, mal notés, végètent, sont

persécutés. On n'épargne rien, ni personne. Si je n'étais pas sur

le point de prendre ma retraite, j'en ai la conviction, j'aurais été

déplacé, envoyé en disgrâce dans un trou. J'ai aimé passionnément ma

profession; mais, je l'avoue, je suis heureux de la quitter bientôt;

l'armée républicaine est trop cléricale pour moi, bonapartiste. Ainsi,

prenez garde; vous voilà averti.

Je remercie le général qui, après un moment d'hésitation, ajoute:

--Je crois que je n'ai pas assez insisté. On cherche à vous jouer un

sale tour, par tous les moyens; vous comprenez. Je ne sais donc pas si

vous feriez bien de persister à rester... Par exemple, si vous demandiez

un long congé? Hein?... Ou bien... ou bien... Enfin, réfléchissez.

J'ai réfléchi. Et j'ai deviné, sans peine, le plan de Lahaye-Marmenteau.

Un nouveau moyen d'action lui a été fourni par mon voyage à Wiesbaden.

L'État-Major a été informé de ce voyage, certainement, par Estelle qui

doit jouer maintenant vis-à-vis de l'Allemagne le rôle qu'elle a joué

si longtemps vis-à-vis de la France, ne serait-ce qu'afin de hâter

la libération de son mari; et je m'arrête un moment à penser à cet

excellent Raubvogel qui, au sortir de sa prison, se retrouvera à la tête

d'un hôtel des _Trois Cigognes_, exactement comme s'il n'avait jamais

quitté Mulhouse, comme s'il n'avait connu ni grandeur ni décadence;

encore un qui s'est donné beaucoup de mal pour rien!... Donc,

Lahaye-Marmenteau se gardera bien de faire publier quoi que ce soit sur

le compte de mon père. Un de ces jours, après m'avoir fait suffisamment

espionner par ses mouchards en soutanes, après avoir accumulé contre moi

un certain nombre de calomnies difficiles à détruire, il me fera appeler

à Paris. Il me forcera à m'expliquer sur mon voyage à Wiesbaden, voyage

entrepris par moi clandestinement et sans aucune autorisation, voyage

dont il connaît fort bien les motifs--qu'il feindra d'ignorer.--Ces

motifs, devant les accusations portées contre moi, il faudra que je les

révèle, afin de me disculper. Et l'acte commis par mon père en 1870,

dont la divulgation doit me déshonorer et que Lahaye-Marmenteau n'aura

pas rendu public, sera exposé par moi-même... Toute lutte est devenue

impossible.

Cette fois, je prends rapidement mon parti. J'envoie ma démission au

ministère. Elle est immédiatement acceptée. J'ai réglé, d'avance, mes

affaires; et le soir même je pars pour Paris.

* * * * *

Ne vous imaginez pas que j'aie l'intention d'aller chercher querelle au

général de Lahaye-Marmenteau. Le général et ses pareils sont des gens

trop difficiles à attaquer. Si vous leur aplatissez le nez d'un coup

de poing, ils vous font mettre en prison; si vous écrivez la vérité sur

leur compte, le public français, fier de ses incomparables Capitulards,

refuse de vous lire. Et puis, il ne faut pas empiéter sur les

prérogatives des Prussiens. Je ne me suis rendu à Paris qu'afin de me

mettre en route pour Marseille; et je ne vais à Marseille qu'afin de

m'embarquer pour Bône.

Je m'embarque; et le bateau, n'appartenant point à la marine militaire,

arrive à bon port. A Bône, une statue de M. Thiers, d'abord, excite mon

étonnement; je ne puis arriver à comprendre pourquoi les Algériens

ont jugé nécessaire d'élever ce monument à la mémoire du sanguinaire

Foutriquet qui libéra le territoire à grands coups de milliards.

Ensuite, je prends discrètement des informations; je m'enquiers de

l'atelier de Travaux publics, qu'on m'indique immédiatement (vous voyez

comme j'ai de la chance); je m'enquiers aussi d'un nommé Fermaille,

condamne à vingt ans... Et justement un garçon d'hôtel, dont le beau

frère est chaouch aux Travaux, peut me donner tous les renseignements

désirables. Le nommé Fermaille fait partie d'un détachement qui vient

d'être envoyé à Macheda, pour réparer une route.

Macheda est un tout petit village, assez misérable, où une dizaine de

colons luttent péniblement contre l'usure et la tyrannie militaire. Une

pauvre auberge, dépôt d'absinthe, où je trouve à me loger. Le mercanti,

je m'en aperçois tout de suite, est un ancien fagot qui polit sa canne

et sur lequel on peut absolument compter pour vous aider à faire un

mauvais coup (et même un bon), pourvu qu'on lui graisse la patte. Je

mets cet honnête citoyen au courant de mes projets, et il m'aide à

les réaliser; il va trouver moyen, dans la journée, de se mettre en

relations avec Fermaille. Pour moi, je dois autant que possible éviter

de me faire voir.

Pourtant, je puis regarder. D'une fenêtre, je contemple une vaste

étendue de cette terre d'Algérie qui devrait, comme autrefois, nourrir

une partie de l'Europe et qui ne peut arriver à suffire à ses propres

besoins. Sous la domination française, mille fois pire que la domination

barbaresque, la _ferox Africa_ est devenue un pays de misère, de

stérilité et de désolation. C'est le domaine de l'Exploiteur et du

Tortionnaire. Si la France avait dépensé là une moitié de l'argent

qu'elle a stupidement semé au Tonkin, au Soudan, au Dahomey, au Congo,

à Madagascar--si elle avait seulement donné à l'Algérie la

liberté--l'Algérie aurait fait de la France une nation heureuse et

forte. Mais la France, qui refuse la liberté à ses colonies comme elle

se la refuse à elle-même, veut être malheureuse et faible. Elle gaspille

l'argent, sué douloureusement par les pauvres. Elle gaspille aussi les

hommes.

J'aperçois là-bas le camp des condamnés aux Travaux publics. Ils peinent

comme des nègres sous la matraque des surveillants, gardés de près par

des tirailleurs au fusil chargé. Pauvres diables dont tout le crime

est d'avoir dit son fait à quelque supérieur imbécile; fils de pauvres

souvent, mais fils de bourgeois aussi; car la tyrannie de l'autorité

militaire, que les Riches ne peuvent imposer aux Pauvres sans en

souffrir dans une certaine mesure, est tellement abominable qu'elle les

pousse eux-mêmes à la révolte dès qu'elle se fait sentir à eux. Plus

loin, je distingue un détachement de disciplinaires, haillonneux,

sinistres, qui cassent des pierres sous l'oeil d'infâmes chaouchs armés

de revolvers (Voir _Biribi, Armée d'Afrique_). Le crime de ces hommes

est d'avoir manqué à la discipline; discipline odieuse, imbécile, et qui

n'existe que parce que la Patrie n'est qu'une Blague au lieu d'être

une Réalité. Voilà des êtres (et ils sont des milliers!) forts et

intelligents pour la plupart, dont on ruine la santé et la raison,

de parti pris. La France gaspille les hommes; elle gaspille leur

intelligence et leur force; à l'heure où sa population décroît; à

l'heure où, tous les quatre ans, un contingent tout entier passe par

l'ajournement ou est réformé; à l'heure où la population de l'Allemagne

augmente sans cesse; à l'heure où la France peut être facilement

envahie, non seulement par l'Est, mais par le Nord-Ouest--car la flotte

du Nord et de l'Ouest de la France n'a pas la moitié de la puissance

de la marine de guerre allemande!--Et la France, la France de la

Bourgeoisie catholique, répète que la force principale des armées, c'est

la discipline. La force principale des armées, leur seule force, c'est

le sentiment patriotique de l'Égalité; c'est la conscience de la patrie

réelle, de la terre appartenant également à tous ceux qui la défendent.

Et la discipline est un crime, un crime commis pour entretenir

l'inégalité et la misère, un crime atroce, un crime contre la Nation! Ce

ne sont pas ces forçats, que j'aperçois, qui sont des criminels; ce

sont ceux qui les envoyèrent au bagne. Ah! ces hommes à képis noirs,

à capotes grises!... Une envie me prend de vivre avec eux, de souffrir

avec eux; et de sortir de leur Enfer d'obéissance, et de revenir en

France; et de battre la charge, contre Prudhomme, sur un tambour de

régiment!...

Un nom que le mercanti prononce par hasard excite ma curiosité.

Estelleville. Qu'est-ce que c'est que ça, Estelleville? C'est un

village, pas très loin, qui fut fondé après 1870 par des Alsaciens... Et

toute une histoire très vieille, l'histoire de cette colonie d'émigrants

alsaciens que Raubvogel créa en Algérie, me revient en mémoire. Dans

l'après-midi, je me décide à pousser jusqu'à Estelleville. A peine un

hameau; quelques misérables masures autour d'un puits à l'eau saumâtre,

des ruines, un immense cimetière. Quatre ou cinq familles, au type et

à l'accent alsacien, vivent là. Un vieux se rappelle M. Raubvogel qui

était, croit-il se souvenir, un ministre, et qui leur avait fait

de belles promesses; mais on n'a jamais connu que la misère, à

Estelleville; l'endroit n'est pas sain, non plus; et le vieux étend la

main dans la direction du cimetière. D'ailleurs, ces pauvres gens ne

se plaignent point; ils semblent trop abrutis pour ça; ils regrettent

seulement de ne pas être restés en Alsace, de ne pas être devenus

Allemands.

Le soir venu, le mercanti m'annonce que Fermaille trouvera moyen de

s'échapper du camp, et que nous pouvons nous attendre à le voir arriver

vers minuit. Il n'est pas beaucoup plus tard, en effet, lorsque nous

entendons frapper timidement à la porte de la maison. Le mercanti va

ouvrir, et revient avec un homme vêtu du costume pénitentiaire mais que,

malgré son crâne complètement rasé, je reconnais immédiatement. C'est

Fermaille. Lui aussi me reconnaît, et son trouble devient extrême; il

craint un piège, évidemment. J'ai beaucoup de peine à le rassurer, à

le convaincre que je ne désire que son évasion. Il risque quelques

objections; il hésite à fuir le bagne; c'est comme s'il craignait de

faire tort à l'État de sa personne. Il persiste, malgré tout ce que je

peux dire, à m'appeler continuellement: «Mon capitaine.» C'est avec le

plus grand mal que nous le décidons à quitter sa défroque de galérien

et à s'envelopper d'un burnous. De ce garçon, naturellement assez

énergique, intelligent et frondeur, quelques mois de captivité ont fait

un idiot, une chiffe...

Le mercanti, sans bruit, a attelé une sorte de tapecul. Il est une heure

du matin comme nous partons, Fermaille, moi, et un jeune Maltais qui

sert de domestique au mercanti, et qui doit ramener la voiture. Le petit

cheval ne va pas mal, et il n'est guère plus de trois heures lorsque

nous entrons dans Bône. Un peu avant d'arriver à la caserne des zouaves,

nous descendons de la voiture, Fermaille et moi, et nous nous dirigeons

à pied vers le port. Je reconnais bientôt le navire italien avec le

capitaine duquel j'ai fait marché, il y a deux jours, avant d'aller à

Macheda. Le capitaine, qu'un matelot a été chercher, paraît sur le pont,

et nous montons à bord; je verse à l'Italien la somme convenue, et je

remets Fermaille entre ses mains. Puis, avant de descendre sur le quai,

je donne à Fermaille un portefeuille qui contient vingt mille francs.

C'est beaucoup, certainement; mais je ne veux pas faire les choses à

demi. Fermaille veut se jeter à mes pieds, m'assure de son éternelle

reconnaissance, se confond en remerciements; il trouve aussi que c'est

beaucoup, vingt mille francs; après tout, la liberté ne vaut peut-être

pas cher, en monnaie française... Je suis obligé de faire signe au

capitaine, qui fait disparaître Fermaille par une écoutille.

De l'avant-port, au lever du jour, je vois le bateau se mettre en route,

gagner la haute mer, se diriger vers l'Italie. Quelques heures après, je

prends passage à bord d'un steamer anglais qui va à Malte, où je désire

passer plusieurs jours. Après quoi, j'irai quelque part, je ne sais où.

Pas en France; j'en ai assez, pour le moment. Sans doute en Angleterre.

L'épaulette: Souvenirs d'un officier · 第 25 / 29 题