C'est aujourd'hui qu'a lieu l'inauguration du monument élevé à mon père.
D'abord, j'avais résolu de ne point assister à cette cérémonie; inutile
de vous donner mes raisons. Mais mon absence aurait été remarquée,
commentée; et du moment que je suis rentré dans l'armée...
Je me suis donc rendu à Nourhas; j'y suis arrivé hier soir. Un gros
village, déjà pavoisé, enguirlandé de chapelets de lampions; masures
piteuses, vieilles, sales; demi-chaumières dont l'agglomération
hasardeuse fut récemment bastionnée d'énormes bâtiments industriels,
construits de brique. Au centre, une grande place où se tient le marché,
au milieu de laquelle s'élève la statue que des toiles verdâtres cachent
aux regards; une église cagneuse grimace dans un coin; une fontaine
larmoie dans un autre. Le pavé est horrible, rhumatismal; et des
auberges, des caboulots, sur les quatre faces étalent leurs enseignes:
«Au Héros de Nourhas.--Au Glorieux Vaincu.--A la Belle Vue du Héros.»
J'étais arrivé hier soir et je m'étais logé dans une sorte d'hôtel,
au bout du village, près de la gare. J'avais donné l'ordre qu'on me
réveillât de bonne heure.
Et ce matin, avant six heures, je sors et je gagne la campagne. Je
m'efforce de retrouver les endroits dont mon oncle, l'année dernière,
m'a donné la description. Voici la plaine, le bois dont il m'a parlé; je
m'avance le long de la route par où sont arrivés les Allemands. Ah!
je voudrais pouvoir douter du récit qui m'a été fait. Je cherche à
interroger les lieux, à leur arracher la vérité. Ils sont muets. Ils ont
oublié.--Non; ils n'ont jamais su.--Dans sa hautaine indifférence, la
terre est prête encore pour de nouvelles tueries, si la sottise humaine
le veut--si l'intelligence humaine l'exige.--Je marche vers une colline,
là-bas; un océan de feuillage se brise, à sa base, en une odorante
écume. Ça sent le bonheur, on dirait. Doux, aussi, et chargé de mémoires
anciennes, de passer le petit ruisseau qui chantonne sur les cailloux
blancs. Et les sentiers pleins d'une buée transparente, qu'on devine
montant comme une marée d'air, lavée par la rosée...
Je reviens sur mes pas. Un beau pays, la France; mais... Un bâtiment
blanc sur une éminence, tout au bout de la grande plaine qui précède le
village; la ferme de la Chevrette, sûrement; si j'allais là?
Je suis bien reçu à la ferme. Elle est habitée par la même famille
qui l'occupait en 1870. Trois générations, à présent. Un vieux et une
vieille, de soixante-dix ans environ; leurs enfants, deux garçons et une
fille, de trente à quarante ans; les petits-enfants, de cinq à dix-huit.
Est-ce que ces braves gens ont quelque souvenir du glorieux fait
d'armes dont leur ferme fut le théâtre? Pour sûr! Ils en sont pleins, de
souvenirs; l'enfant de cinq ans, lui-même, en a. Et c'était un colonel
qui commandait les Français? Oui, un colonel; un colonel avec cinq
galons sur ses manches.
--Un colonel; oui, Monsieur, affirme l'homme de quarante ans; le colonel
Maubart. Je n'avais guère que douze ans, alors, mais je m'en souviens
comme si c'était hier. Le colonel Maubart a dit comme ça, en entrant:
«Nous allons mourir pour la France!» Oui, Monsieur...
La vieille, assise dans un coin, essaie de dire quelque chose; mais le
vieux lui coupe la parole:
--Moi, Monsieur, j'étais dans cette chambre, quand il est entré avec
son bataillon. Même qu'il m'a dit: «Nous allons mourir pour la France!»
qu'il m'a dit, dit-il...
--Veux-tu te taire! glapit la vieille, de son coin; t'étais dans le bois
avec les p'tiots, vieux capon... T'as rien vu, rien de rien... Y n'vous
disent que des menteries, monsieur, ajoute-t-elle, en se tournant vers
moi; j'étais toute seule ici, quand y sont venus. Y avait pas pus de
colonel qu'y en a aujourd'hui, l'bon Dieu m'est témoin. Y avait qu'un
sergent, et pis v'là tout. A preuve qu'y m'a dit: «Allez donc vous
cacher dans le collier, la mère; c'est pas la peine que vous gobiez une
prune.» A preuve...
Mais des exclamations indignées couvrent la voix de la vieille. Mari,
enfants, petits-enfants, hurlent en même temps. La grand'mère a perdu
la tête; elle ne sait plus ce qu'elle dit; elle bat la breloque.
Un sergent! Un sergent défendant la ferme de la Chevrette! Est-ce
possible!... Un colonel, Monsieur, le colonel Maubart...
Je sors de la ferme, écoeuré. Tout est imposture, ici et
ailleurs.--Est-ce qu'un petit nombre de Français à l'âme haute,
persécutés toujours, et affreusement, dans leur pays, n'ont pas donné
au monde l'illusion d'une France généreuse, noble et libre? La légende,
partout. La légende dominant des troupeaux qui n'ont point conscience
d'eux-mêmes, le cerveau fangeux, la chair faite de mensonge.
Dès le matin, donc, c'est le dégoût qui m'envahit.
* * * * *
Les personnages officiels sont arrivés. Un banquet a eu lieu, au
cours duquel on a porté beaucoup de toasts à beaucoup de choses.
Et maintenant, en présence de notabilités de tout ordre, au son des
instruments des musiques locales, les toiles qui masquaient le monument
viennent de tomber. Sous les rayons d'un soleil aveuglant, le bronze
apparaît dans toute son horreur. Vous connaissez la statue. C'est la
même que les autres. On en a mis partout. Une grande question, j'ai
oublié de vous le dire, s'était posée devant l'esprit patriotique
du Comité qui prit l'initiative de l'érection du monument:
représenterait-on mon père en uniforme de colonel, ou en uniforme de
général? On s'est décidé pour l'uniforme de général. Mon père, a fait
valoir quelqu'un, non seulement avait été héros en 1870, mais depuis il
avait continué. L'argument était sans réplique. Le sculpteur, homme de
génie original, et qu'on va décorer, a osé représenter mon père tête
nue. Voilà de la hardiesse; tout le monde loue l'audace du sculpteur. En
France, on aime l'audace...
La chaleur est étouffante. Pas d'air, pas un souffle de vent. Au loin,
l'orage gronde..... Et la longue série des discours va commencer. Une
grande lassitude s'est emparée de moi; je ne me sens pas bien; ah! que
je voudrais que tout cela fût terminé!..... Courbassol, ministre de la
Justice, qui représente le gouvernement, prend la parole.
--Il y a moins de trente ans, dit-il, la terre sur laquelle s'élève le
glorieux monument que nous inaugurons aujourd'hui, et qui est maintenant
sillonnée par les soldats français, était occupée par les armées
étrangères; et quand nous comparons la France d'alors, désemparée, à
bout de forces, à la nation vigoureuse qui revit sous nos yeux dans
sa mâle vitalité, nous éprouvons une douce consolation et un légitime
sentiment de fierté!
Courbassol, pourtant, déclare que cette fierté ne va pas jusqu'à
l'enivrement. Si son patriotisme est ardent, il sait se contenir; il
grandit dans le silence; il se recueille. Mais, il faut qu'on le sache
bien, le jour où la France serait obligée de se lever.....
--Il s'est produit, s'écrie-t-il, des sectes qui ont nié la patrie; et
de nos jours, sous nos yeux, quelques adeptes de ces folies maladives
balbutient parfois je ne sais quelle malsaine négation; mais la
conscience nationale les réprouve; et leur âme noire est obligée de
rougir de ses blasphèmes.... Non! on ne renie pas la patrie. Ce serait
renier son père et son berceau!
Je me sens de plus en plus mal; ma faiblesse augmente de moment en
moment.
--L'homme que nous honorons aujourd'hui nous offre l'exemple du
patriotisme le plus pur et le plus désintéressé. C'était un héros.
C'était, dans toute la force du terme, un caractère. C'était une âme
droite, une âme d'acier, forgée dans les temps antiques sur l'enclume du
devoir, messieurs!.....
Cette dernière phrase est saluée par des acclamations enthousiastes.
Ah! cela ne finira donc pas.... Courbassol continue, de sa voix qui
bourdonne:
--Ce qui a distingué le général Maubart, c'est son respect du
gouvernement établi; du régime que le pays s'est librement donné.
Et qu'on ne vienne pas nous dire que la piété et les sentiments
démocratiques sont inconciliables. Le héros de Nourhas a su allier
une dévotion exemplaire à la fidélité la plus étroite aux institutions
républicaines!....
Des applaudissements éclatent et retentissent douloureusement dans ma
tête; c'est comme s'ils ne devaient jamais cesser. Le bruit change,
change, se transforme en une clameur de plus en plus distante. Et j'ai
une vision, tout d'un coup: un champ de bataille, immense, couvert de
blessés qui râlent, de morts; c'est la nuit. Et l'aube verdit; rougeoie;
et des tambours battent; et des tocsins sonnent à des beffrois; et les
blessés se lèvent; et les morts se lèvent; et les blessés et les morts
s'élancent, derrière un homme qui tient un drapeau rouge; et puis,
il n'y a plus que du feu, partout; et puis..... Nous n'avons pas été
vaincus!....
* * * * *
Je reprends connaissance dans la salle d'une auberge où l'on m'a
transporté. Je m'étais évanoui, il y a quelques minutes, sur la place:
la qualité des vins du banquet, la colère, l'ennui, la chaleur..... je
ne sais pas. On a déboutonné mon dolman, ouvert ma chemise; plusieurs
personnes, qui étaient dans la salle, sortent dès qu'elles me voient
reprendre mes sens; une vieille femme, seule, reste à mes côtés.
Courbassol, sur la place, continue son discours; il crie:
--Oui, c'est Gambetta, pour lequel le général Maubart avait une si vive
admiration, qui a posé la fondation de ce courant de liberté, de cette
grande vague de patriotisme qui nous emplit d'une légitime fierté!
Formidable, un coup de tonnerre couvre les applaudissements. Je
m'approche d'une fenêtre. D'un ciel couleur d'encre, les ténèbres
tombent, comme un couvercle énorme; une marée d'air froid balaye le
sol; les faces de la foule se décomposent, verdissent; les façades des
maisons sont blêmes; les drapeaux tricolores se violacent, palpitent
comme des ailes d'oiseaux faibles fuyant devant la tempête... Il y a
un silence. Mais la voix de Courbassol, toute secouée de peur, s'élève
pourtant:
--Et savez-vous, messieurs, ce qui constitue la principale grandeur,
la supériorité de notre brave armée? C'est qu'elle est l'armée
démocratique, nationale. C'est qu'elle est l'armée de la République, du
gouvernement de tous par tous et pour tous, soucieux des humbles, épris
d'idéal, fidèle à la grande devise française scellée de notre sang:
Liberté, Egalité.....
Et l'orage crève. Des éclairs déchirent la nue de sillons livides; la
foudre gronde, roule son fracas, éclate; les maisons tremblent; des
trombes d'eau s'abattent sur la place.
Elle est vide tout d'un coup, cette place. Ç'a été une fuite soudaine,
une débandade, un sauve-qui-peut. Foule, pompiers, fonctionnaires,
musiciens, orateur, ont disparu. Un torrent, que grossit la pluie
diluvienne, cache le pavé, vient écumer contre les murs. Aux fenêtres
vite fermées pendent les restes des guirlandes et des lampions, des
guenilles qui furent les drapeaux. Et derrière les vitres de ces
fenêtres, partout, en haut, en bas, j'aperçois des visages blafards--des
bouches ouvertes comme hébétées par l'inattendu qui termina la fête
lamentable, des yeux fixés sur la statue...
La statue; le simulacre qui regarde ces figures-là; qui les regarde, le
front haut, fier, dans une pose de défi; dans une pose de défi que je
comprends, tout d'un coup.
Et je les contemple, plein d'une amertume désespérée,--face à face,
séparés par le verre que fait trembler la foudre, le peuple-souverain,
Blague de chair, et la statue, Mensonge de bronze...
Londres, 1900-1901.
_______________________________________________________________________
Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.--9765.