XVII

Le 20 novembre 1890, je suis à Bruxelles. J'ai été envoyé en Belgique

par le bureau des renseignements du ministère de la guerre. Ce bureau

avait été avisé de la présence, dans la capitale brabançonne, de

personnages suspects; son agent secret, un certain Foutier, l'avait

mis au courant des allées et venues de ces personnages, mais n'avait

pu l'informer du caractère de leurs occupations; les individus,

vraisemblablement sujets britanniques, parlant anglais, et l'agent

n'entendant pas cette langue. Le bureau des renseignements comprit la

nécessité d'envoyer sur les lieux un officier parlant anglais et capable

de se livrer au contre-espionnage avec intelligence. Cet officier

n'existant pas au ministère, où l'on est trop patriotique pour connaître

autre chose que les rudiments du français, il fut décidé qu'on le

chercherait dans les corps de troupes. Mon père, immédiatement, me

proposa; il avait vu là, du premier coup, une excellente occasion de me

faire obtenir de suite une situation au ministère, et peu de temps

après les galons de capitaine. Je fus mandé à Paris; la mission me fut

confiée.

Je me suis rendu à Bruxelles et me suis abouché avec l'agent secret. Ce

Foutier est un être ridicule, capable tout au plus d'être le plat valet

d'une coterie. Son ignorance est sans bornes en dépit (on plutôt en

raison) du ruban violet qu'il arbore à sa boutonnière; une sorte de

commerçant louche qui n'évite la faillite que grâce aux subsides

qu'il arrache à la naïveté de l'État-Major. Ce paltoquet m'a donné des

informations, absurdes à première vue, sur les individus suspects,

et m'a affirmé qu'il avait mis le gouvernement à même de s'assurer de

machinations qui ne tendent à rien moins qu'à ceci: la conquête de la

Belgique par l'Angleterre, appuyée par l'Allemagne.

Je me suis mis en campagne. J'ai filé, comme on dit, les individus

désignés, deux hommes d'une trentaine d'années environ; je les ai épiés

à l'hôtel du _Roi Salomon_, où ils sont descendus. J'ai vite acquis

la certitude que ces personnages mystérieux n'étaient autres que de

vulgaires voleurs. J'ai écouté, sans qu'ils s'en doutassent, leurs

conversations qui m'ont vivement intéressé, car elles m'ont révélé

un côté de notre vie sociale que j'ignorais profondément. (Voir _Le

Voleur_.) Ce matin encore, j'ai déjeuné à l'hôtel du _Roi Salomon_,

et j'ai entendu ces messieurs discuter au sujet de la vente de bijoux

qu'ils ont achetés au prix faible, la nuit dernière, à des marchands qui

dormaient.

Ma conviction étant établie, je me demande si je vais en faire part

au nommé Foutier ou envoyer simplement mon rapport au ministère. Je ne

tiens pas à revoir le nommé Foutier. Il m'a montré, il est vrai, des

lettres émanant des chefs du second bureau qui le félicitent de son

habileté et de son zèle, et dans l'une desquelles on lui dit: «Vous

devez vous considérer comme un bénédictin.» Néanmoins, je persiste à

me représenter le nommé Foutier moins comme un bénédictin que comme un

frère quêteur. Mon unique entrevue avec cet être me suffit; elle m'a

fait voir, une fois de plus, de quelle façon honteuse se gaspille

l'argent des contribuables. Non, je ne reverrai pas le nommé Foutier. Ce

n'est pas sa qualité d'espion qui me répugne, c'est son incapacité comme

espion. Un espion peut avoir son intérêt, voire sa grandeur; il peut

faire preuve de talent, de dévouement, même de génie... Et je pense à

ce colporteur du plateau de Satory, qui s'appelait Holzung, qui était un

officier allemand, qui était l'ami de mon oncle Karl, et qui tomba pour

sa patrie, sous les balles d'un peloton d'exécution, au début de la

guerre de 1870... Ce Holzung, qui ne se considérait sans doute pas

comme un bénédictin, était un Prussien, et le Foutier, qui se considère

probablement comme un Français, n'est qu'un ignorant mouchard. Il est

digne de figurer, comme inutile utilité, à la suite des premiers rôles

de l'actuelle tragi-comédie française, à la suite de ces épauletiers

qui ne savent pas l'allemand et dont les épées se recourbent en

pinces-monseigneur, à la suite de ces diplomates qui ne savent pas

l'anglais et dont le verbiage ne constitue qu'un boniment d'escrocs.

Non, je n'irai pas voir le Foutier. J'aurais à lui dire que les hommes

qu'il a pris pour des agents britanniques sont des voleurs, et il les

dénoncerait pour avoir vingt francs,--ou la croix d'honneur si les

coffres de l'Etat sont vides.--Je ne tiens pas à causer l'arrestation de

ces criminels. D'abord, le voleur, le voleur franc, le cambrioleur,

me dégoûte beaucoup moins que le charlatan militaire ou l'histrion

politique. Puis, ces brigands m'ont vivement intéressé; ils ont presque

excité ma sympathie; leur existence accidentée ne doit rien avoir

de déplaisant; il ne faut pas oublier non plus que s'ils portent des

instruments de destruction, c'est pour s'en servir. Tout le monde ne

pourrait pas en dire autant. L'épée n'est souvent qu'un attribut de

parade; mais la pince n'est pas une blague.

J'entre dans un café. Bien que l'établissement soit des plus vastes,

j'ai peine à y trouver une place. Des gens affublés d'habits militaires,

mais d'allure peu martiale, l'encombrent. L'armée belge, garde civique

comprise, est en liesse; j'ignore pourquoi. Ce ne sont que chapeaux

brodés, panaches, kaulbachs et casques; des sabres et des épées d'une

longueur inouïe; des médailles pareilles à des fonds de casseroles; des

aiguillettes comme des cordes à puits; des galons dont un collet étoilé

arrête à grand'peine la marche ascendante et tortueuse; des épaulettes

semblables à des cacolets; des plumets qui balaient la nue. Il y a

tant de dorures qu'on ne voit guère les hommes, et j'éprouve une grande

difficulté à évoluer parmi tous ces guerriers. Décidément, ils ont pris

d'assaut toutes les chaises.

Pas toutes. Il y en a encore une, là-bas, tout au fond, devant une table

à laquelle est assis un pékin qui lit un journal. Je vais lui demander

la permission de prendre place en face de lui. Et je découvre tout à

coup--réellement, ces choses-là n'arrivent qu'à moi!--que je connais ce

pékin. C'est M. Issacar; M. Issacar qui se déclare, ma foi, enchanté de

me rencontrer. Après quelques plaisanteries faciles sur l'armée belge,

M. Issacar m'apprend pourquoi il se trouve à Bruxelles: une petite

surveillance exercée sur l'entourage du général Boulanger. J'ai un

léger mouvement de recul, mais M. Issacar fait semblant de ne pas s'en

apercevoir.

--C'est là, dit-il d'un ton dégagé, une de ces missions qu'on est forcé

d'accepter lorsqu'on a quelque ambition. Je voudrais me faire une petite

situation; et, comme je n'ai personne pour m'aider, je m'aide moi-même,

afin que le ciel me vienne en aide. Il y a l'honnêteté dans les buts

et l'honnêteté dans les moyens; elles vont rarement ensemble,

malheureusement; le mieux est d'en prendre son parti. Pour moi, je place

l'honnêteté dans mon but; je ne dis pas: l'honneur, bien entendu; il

appartient à l'armée. Du reste, il ne faut pas être trop terre-à-terre;

ce qui est religion pour le peuple est la négation même de la religion

pour les gens supérieurs. Et puis, qu'est-ce que c'est qu'un principe?

Un expédient auquel on a laissé le temps de moisir. Pourtant, il ne faut

pas médire des principes; ils nous épargnent une grande perte de temps.

A propos, cher Monsieur, j'espère que vous n'avez pas perdu les heures

que vous avez passées à Bruxelles?

Je suis tout interloqué et ne sais que répondre. Mais M. Issacar, à ma

surprise plus grande encore, me tire de mon embarras en ajoutant:

--Je veux parler de la petite affaire dont vous étiez chargé; ces deux

individus signalés... Vous savez que, d'une administration à une autre,

la jalousie aidant, il n'y a guère de secrets. J'ai donc su... Je

présume que vous n'avez pas eu de mal à découvrir la stupidité des

informations du sieur Foutier.

--Ç'a été l'affaire de quelques instants, dis-je en me résolvant à

parler sans détours. Ces agents anglais ne sont que des voleurs.

--Oui, répond M. Issacar; des gens qui commettent des actes

extra-légaux. On a dit que les lois sont des inventions diaboliques qui

permettent aux coquins de s'engraisser de la substance des imbéciles;

voilà une parole que les scélérats en question auraient bien fait de

méditer. Ils auraient sans doute commencé leur droit au lieu de faire

des fausses clefs; ce n'est pas plus difficile. Ils aiment tant l'argent

et ils sont si pressés d'en avoir qu'ils n'ont sans doute pas pensé à

cela. L'argent, entre nous, est un fléau. Pourtant, si on le supprimait,

cet argent qui seul donne de l'intelligence à la masse, la grande

majorité de l'espèce humaine sombrerait immédiatement dans l'imbécillité

sans fond et sans espoir. Pouvez-vous vous faire une idée de pareille

catastrophe? Et pouvez-vous, si vous êtes en veine d'imagination, vous

figurer la surprise des Anglais, lorsqu'ils apprendront dans quelques

jours qu'ils sont sur le point de conquérir la Belgique?

--Comment apprendront-ils une chose semblable?

--Par la voie de la Presse française à laquelle sera communiqué le

rapport que vous allez faire.

--Mais, dis-je, je me bornerai à déclarer dans ce rapport que l'agent

Foutier a suivi une fausse piste, et que...

--Ne faites pas cela! s'écrie M. Issacar. Ne faites pas cela, ou

vous briserez votre avenir; vous vous créerez des inimitiés qui ne

pardonneront jamais. Je vous en préviens sérieusement. Je suis ici pour

vous prévenir.

--Comment! Vous ne m'auriez même pas vu si je n'étais entré dans ce café

où je vous ai aperçu par hasard.

--J'y suis entré sur vos pas, dit Issacar; je vous suis depuis votre

arrivée à Bruxelles. Vous ne vous en êtes pas aperçu, mais c'est

comme ça. Ce que vous deviez découvrir ici, je ne l'ignorais pas; je

n'ignorais pas que les renseignements donnés par Foutier au ministère

étaient erronés; je le savais d'autant mieux que, ces renseignements,

c'est moi qui les lui avais fait tenir.

--Pas pour votre compte, je pense, car je ne crois pas que vous désiriez

supplanter Foutier. Alors, à l'instigation de qui?

--C'est assez difficile à dire. A l'instigation d'un homme qui en

représente plusieurs autres, qui en représentent un autre. Mettez, si

vous voulez, que le premier s'appelle Camille Dreikralle; les seconds,

Raubvogel, Triboulé, etc.; et le troisième, de Trisonaye.

--Vraiment, dis-je, de plus en plus surpris, je ne comprends pas...

--Je ne puis vous en dire davantage, répond Issacar. Du reste, si vous

avez besoin d'explications supplémentaires, je crois que monsieur votre

père pourra vous les donner à Paris. Écoutez seulement le conseil que je

vous donne, de ne rien faire en hâte, et vous m'en remercierez.

Je ne réponds pas. Je ne sais, ni que croire, ni que penser. Il me

semble bien qu'Issacar ne parle ni à la légère ni pour son propre

compte. Mais alors, quelle est la signification, la portée du rôle que

j'ai commencé à jouer sans m'en douter? J'ai été, je le vois, l'agent

inconscient de tripoteurs haut placés probablement, qui maintenant

réclament de moi un faux témoignage; et si je ne donne pas ce

témoignage, je sens que je serai à leur merci et qu'ils me briseront

comme verre. L'indescriptible horreur de la servitude militaire

m'apparaît tout d'un coup. Et beaucoup de choses que je sais, que j'ai

vues, qu'on m'a racontées, me reviennent soudain à l'esprit; je me

rappelle aussi ces fameux rapports que mon père expédiait par kilos, et

le coeur léger, lorsqu'il était attaché à l'ambassade de Berlin. Est-ce

que tout, absolument tout, alors, serait fraude, rapine et imposture?

--En vérité, dis-je tout bas, ce ministère de la guerre est comme une

caverne; on dirait qu'il n'y grouille que des coquins...

--Il y a quelques honnêtes gens aussi, ricane Issacar; il s'en fourre

partout. Mais au fond, c'est un peu comme vous dites. Que voulez-vous?

L'homme est très corruptible. Il ne peut se guérir d'un mal qu'en

employant des remèdes qui lui donnent une nouvelle infirmité; la guerre

produit la férocité; et la paix, la dépravation. Il faut ajouter que

le pouvoir provoque souvent un scepticisme énervé chez l'homme qui

l'exerce, et excite ses appétits.

--Cela n'excuse rien. On ne devrait pas oublier l'existence de la

Patrie.

--Voilà le point, reprend Issacar. On ne devrait pas oublier l'existence

de la Patrie, et on l'oublie. Et savez-vous pourquoi les gouvernants

l'oublient? Parce que les gouvernés n'y pensent point. Qu'est-ce que

c'est que la Patrie, pour le peuple en général? On a dit que ce n'était

qu'un mot; mais c'est un peu plus; c'est un excitant; un stimulant

aux tâches serviles et en somme inutiles; un stimulant comme le

café, l'honneur, l'alcool ou le paradis. Les choses étant ainsi, quel

peut-être le patriotisme des gens au pouvoir? Lorsque le peuple se

décidera à faire de la patrie une réalité, ceux qui le gouvernent seront

bien obligés d'en faire autant. Les foules ont toujours la sottise de

croire que l'exemple doit leur être donné d'en haut; mais c'est elles

qui ont à donner l'exemple; ou plutôt qui ont à donner des ordres.

Ne croyez point aux souffrances des victimes; à côté de celles des

bourreaux, elles n'existent pas. Si vous saviez combien d'hommes

politiques, qu'on a taxés d'indifférence, ont déploré la torpeur des

masses!

--Le canon les réveillera, ces masses!

--C'est possible, dit Issacar; bien que les gouvernements n'aient

aucun intérêt à la guerre et n'en veuillent point. A propos. Dans

l'éventualité d'une guerre entre la France et l'Allemagne, avez-vous

pensé à l'intérêt que prendrait immédiatement le territoire belge?

Étant donné que la France ne pourrait se défendre effectivement que

par l'offensive; étant donné que les barrières élevées à l'Est par les

Allemands sont infranchissables, et que ce serait folie pure d'aborder

de front, si même possible, les défenses de Metz, de la forêt de

Haguenau, et de Strasbourg, il est certain que c'est la Belgique qui

ouvre la seule route praticable à une marche en avant vers l'Allemagne;

le point de direction, afin de tourner la ligne de la Meuse et les

places du Rhin, Mayence et Cologne, devant se trouver au nord de

Düsseldorf, du côté d'Elberfeld, vers la vallée de la Ruhr. L'étude

du territoire belge et de son système de défense est donc des plus

nécessaires; on ne manque certes pas d'informations à ce sujet à

Paris; mais j'ai lieu de croire que la plupart de ces informations sont

incorrectes; et le jour où l'on voudrait envahir...

--Croyez-vous donc que le gouvernement français oserait violer la

neutralité belge?

--Pas le gouvernement bourgeois d'aujourd'hui, répond Issacar en

souriant; mais le gouvernement révolutionnaire qui lui succédera, dès

les premiers coups de canon, c'est-à-dire après la première défaite

française. La défaite de la France au début des opérations ne peut même

pas être mise en question. Nous serons forcés d'abandonner Nancy,

qu'un honteux article secret du traité de Francfort nous interdit de

fortifier; on parle, il est vrai, de créer un 20e corps d'armée dont

cette ville serait le chef-lieu; mais cela ne ferait qu'accentuer

les difficultés de la retraite nécessaire derrière la ligne

Verdun-Toul-Epinal, ligne mauvaise et trop étendue à laquelle on a eu le

tort de ne pas préférer la création d'une région fortifiée, plus au sud.

La France étant envahie, de deux choses l'une: Ou le peuple français,

voyant 1870 recommencer, conservera sa confiance en ses chefs actuels;

et ce sera la débâcle et le démembrement; ou il mettra à sa tête des

hommes décidés à continuer la lutte par la Révolution; et dans la

main de ces hommes, la neutralité belge ne pèsera guère. De ces deux

éventualités, la seconde est de beaucoup la plus probable. Et si, au

moment voulu, on trouvait dans les cartons du ministère des documents de

premier ordre sur la Belgique, la France devrait beaucoup à l'homme qui

aurait fourni ces documents. A mon avis, vous pouvez facilement être cet

homme. Profitez de l'occasion qui vous est offerte par l'affaire plutôt

puérile à laquelle vous êtes mêlé et envoyez un rapport dans lequel

vous donnerez des informations de la plus haute valeur; vous prétendrez,

naturellement, vous les être procurées par l'observation des faits,

gestes, paroles et même papiers des individus qui vous furent désignés

et que vous représenterez, ce qui ne tire nullement à conséquence, comme

des espions anglais.

La proposition me semble engageante; pourtant..... M. Issacar continue:

--Je vous fournirai, si vous voulez bien, tous les renseignements

nécessaires. Je possède une grande quantité de documents que je mettrai

avec plaisir à votre disposition. Les distances, etc., sont prises en

mesures anglaises, ce qui donnera plus de vraisemblance à la fiction

grâce à laquelle vous ferez passer de grandes vérités. Vous trouverez,

dans les papiers que je vous communiquerai, des indications précieuses

sur Anvers, le centre du système de défense belge, car les nouveaux et

admirables forts de Namur et de Liége (construits principalement par des

entrepreneurs français) ne sont que des têtes de pont. La valeur de

la vieille enceinte, d'une circonférence de huit milles et demi, a été

étudiée; aussi, le cercle des anciens forts bâtis immédiatement hors de

cette enceinte; aussi, le second cercle de forts détachés. L'état

très incomplet de ces derniers forts est détaillé; tout le côté Est,

complètement ouvert sur une distance de quatorze milles, de Lierre à

Schooten, est décrit avec le plus grand soin. La situation des

neuf nouveaux forts qu'on se propose d'élever est discutée. Quant à

Lillo.....

J'interromps M. Issacar. Pendant qu'il parlait j'ai pris ma

détermination. Le conseil qu'il me donne est peut-être bon, mais je ne

le suivrai pas. Je ne veux pas m'engager davantage dans une affaire qui

me semble des plus louches. Je le déclare à M. Issacar. Il me prie

de réfléchir; me fait entrevoir le sort peu enviable d'officiers en

disgrâce, surveillés, espionnés sans cesse; mais il n'ébranle pas

ma résolution. Nous sortons du café ensemble, et nous nous séparons

bientôt.

A peine ai-je quitté M. Issacar, que je regrette de ne pas avoir accepté

ses offres. Mais je me cramponne à ma décision. Et, afin de ne point

céder à de nouvelles tentations, je vais écrire et envoyer de suite au

ministère un bref rapport dans lequel je déclare que les informations

données par l'agent Foutier sont absolument sans base.

* * * * *

Quand j'arrive à Paris, mon père est déjà au courant de la communication

que j'ai adressée à l'Etat-Major. Il ne cherche pas à dissimuler

sa mauvaise humeur. On lui a fait sur mon compte les plus mauvais

compliments; on m'accuse de manquer d'esprit de subordination et

d'intelligence, de ne pas savoir l'anglais. Mon père déclare que ces

reproches ne sont guère exagérés. Ne m'avait-on pas déclaré, à mon

départ, que les individus que j'avais à surveiller étaient des

agents britanniques? Ne m'avait-on pas dit qu'on attendait de moi une

confirmation du rapport de l'agent secret? J'aurais dû comprendre.

Comprendre à demi-mot, cela révèle des aptitudes militaires. Un homme

qui comprend à demi-mot possède le coup d'oeil d'aigle nécessaire aux

grandes opérations stratégiques. Mais moi..... Réellement, il désespère

de mon avenir. La fibre militaire me manque complètement.

--J'ai cru, dis-je, que dire la vérité était agir en soldat.

--C'est agir en pompier! répond mon père. Sous un régime démocratique

comme le nôtre, un soldat est aussi un citoyen, mon garçon! Et en cette

qualité doit tenir compte des nécessités politiques. Ha! Ha!.... Mais on

veut en faire à sa tête, ne rien écouter. Enfin..... Moi, je m'étais

mis en quatre; je pensais que je t'avais procuré le moyen de t'embusquer

ici, tranquille comme Baptiste. Je te voyais déjà les galons de

capitaine. Va te faire fiche..... Tout est à l'eau. Tu as une singulière

façon de servir!

--De servir le gouvernement, oui. Je le méprise, ce gouvernement, ainsi

que tous ceux qui l'ont précédé. Depuis 1870, les gouvernements disent

à la France qu'ils n'existent que pour l'aider à réparer ses forces et

pour la mettre à même de prendre sa revanche. Il mentent. Ils n'ont rien

préparé et ils prêchent la paix à outrance. Si un homme ne tient pas

sa parole parce qu'il ne veut pas la tenir, on dit que c'est un escroc;

s'il ne tient pas sa parole parce qu'il ne peut pas la tenir, on dit que

c'est un banqueroutier. Il n'y a point de raisons pour ne pas appliquer

les mêmes termes, le cas échéant, aux gouvernements.

Mon père vient se camper devant moi et place ses deux mains sur mes

épaules.

--Mon pauvre enfant! murmure-t-il, où as-tu pris des idées pareilles?

C'est ce que tout le monde pense, mais personne ne le dit. Si tu

exprimes des opinions semblables, comment peux-tu espérer arriver à

quelque chose? Nous vivons sous un régime démocratique, c'est vrai.

Mais, enfin, un soldat est un soldat; ce n'est pas un citoyen. Et

qu'est-ce qui constitue le soldat? C'est l'obéissance. Nous ne devons

pas avoir d'opinion personnelle; nous devons être de l'avis de nos

chefs. L'autre jour, le général de Paramel, chef de l'État-Major, m'a

dit: «La République française est l'instrument des volontés de Dieu sur

la terre, l'épée et le bouclier de son Église.» Ça m'a coupé la chique,

je dois le dire, mais je lui ai répondu tout de suite qu'il avait

raison; qu'est-ce que ça fout?

Au fond, peut-être pas grand'chose. Et je fais expliquer à mon père

pourquoi les bureaux tenaient tant à recevoir la confirmation de

menées anglaises en Belgique. C'est assez compliqué, mais très simple.

L'inventeur de la fameuse poudre qui assure à l'armée française une

si grande supériorité sur ses rivales, M. Plantain, est depuis quelque

temps déjà en mauvais termes avec le ministère de la guerre. Se croyant

joué par l'élément militaire qui n'a pas conservé pour ses découvertes

l'enthousiasme qu'il témoignait tout d'abord, M. Plantain est entré en

relations avec une maison anglaise. Cette entrée en relations fut amenée

par un certain Triboulé, capitaine d'artillerie de la territoriale et

correspondant en France de la maison anglaise.

--Tu te rappelles certainement avoir vu ce Triboulé chez Raubvogel? Sa

femme est si jolie! C'est grâce à elle que Triboulé a depuis longtemps

ses grandes et petites entrées au ministère. Bref, au moment

où Plantain, dépité et découragé, allait signer un traité avec

l'établissement anglais, il reconnut dans les pièces du dossier des

plans français, des dessins d'appareils français. Il refusa de signer,

s'informa, et acquit la certitude que les plans et dessins en question

avait été volés à la France par Triboulé. Immédiatement, Plantain

dénonça Triboulé. Cela se passait à la fin de décembre 1888. Depuis,

Plantain n'a cessé de dénoncer, et M. de Trisonaye n'a cessé de refuser

de tenir compte de ces dénonciations. Tu comprends, on ne peut pas

poursuivre Triboulé. C'est un traître, incontestablement. Mais l'arrêter

serait provoquer un énorme scandale. Triboulé est lié avec tout le

monde, et il en sait long. Du reste, notre système de défense n'est pas

atteint; personne ne manque à son devoir, à part de rares exceptions;

l'armée est digne de la confiance du pays; on exploite partout--et

je crois que notre cousin Raubvogel s'en occupe--les découvertes de

Plantain; de cette exploitation, bien entendu, Plantain ne retire pas un

sou. Tout est donc pour le mieux. A quoi bon réveiller le chat qui

dort? Malheureusement, ce Plantain ne veut pas comprendre ça; il ne nous

laisse pas en repos cinq minutes. On lui a promis des enquêtes, on a

nommé des commissions; et il n'est pas content! Il y a des gens qui sont

insatiables. Dernièrement, il a fait une nouvelle démarche, menaçant

de faire un scandale si on n'arrête pas Triboulé. C'est dégoûtant. Mme

Triboulé est venue pleurer ici pendant un quart d'heure. J'ai eu

toutes les peines du monde à la consoler, la pauvre petite. Comment se

débarrasser de Plantain? Voici, je pense, ce qu'on avait imaginé. Si tu

avais envoyé de Bruxelles un rapport constatant la présence dans cette

ville d'agents britanniques tramant de noirs complots, ce rapport aurait

été communiqué à la Presse, par des voies détournées; un grand mouvement

d'opinion contre l'Angleterre aurait été créé artificiellement;

profitant de l'agitation, M. de Trisonaye se fût fait interpeller par

un faux ennemi; il eût empoché un ordre du jour rédigé par un ami,

l'assurant de la confiance de la Chambre et l'invitant à poursuivre

toutes les culpabilités. Le soir même, Plantain eût été arrêté,

tout seul, et il eût été condamné au maximum, malgré toutes ses

protestations.

--C'est simplement honteux! m'écrié-je.

--Certainement, répond mon père; c'est ce que j'ai toujours dit.

Ces dénonciations continuelles faites par Plantain sont absolument

honteuses; elles sont indécentes; elles portent atteinte au prestige

de l'armée. Je suis heureux de voir que tu en conviens toi-même. Que ne

t'ai-je exposé les choses plus tôt! Tu aurais compris... Et le ministre

eût pu faire arrêter Plantain. Tandis qu'à présent... Ah! quelle sottise

tu as faite!

Il me semble que je rêve, que je me débats dans un horrible cauchemar.

C'est infâme, infâme, infâme...

--Voilà pourquoi, dis-je me parlant à moi-même, voilà pourquoi Issacar

avait été envoyé par Camille Dreikralle pour me pousser...

--Dreikralle? s'écrie mon père. Tu dis Camille Dreikralle?

Il paraît réfléchir; et, au bout d'un instant, s'avance vers moi.

--Mon garçon, me dit-il, tu as commis une sottise. Mais tu ne pouvais

rien faire de plus habile.

Il m'est impossible d'amener mon père à expliquer ses paroles. Peu

importe; je sais que, n'ayant pas fourni au ministre les faux derrière

lesquels il aurait abrité l'infamie qu'il méditait, je serai disgracié.

Quelques jours plus tard, en effet, je suis affecté à un régiment

stationné dans le Nord; le bataillon dont je dois faire partie tient

garnison à Navesnes.

* * * * *

Navesnes est une petite ville lugubre; la tristesse monotone et sale qui

caractérise les agglomérations des départements industriels, qui leur

donne un aspect hostile, las, peureux, défiant. On dirait que les

maisons sont rongées de la lèpre de l'esclavage; qu'elles rampent devant

les hautes cheminées des usines qui les bafouent; qui érigent leur

insolence de nouvelles tours féodales et crachent, sous la liberté

du ciel bleu, le ciel noir des servitudes sans fin. La population ne

respire que dans la respiration des machines; son pouls ne bat que dans

le va-et-vient des pistons. Ça pue la misère; ça empeste la patience.

Les faces n'ont point d'expression. C'est comme si l'éclat de la vie

s'était échappé de toutes les prunelles, pour venir se figer sur

l'acier des monstres qui mâchent la vapeur meurtrière, sur l'acier des

baïonnettes qui prolongent les fusils Lebel, protecteurs de l'Ordre.

Dans une ville pareille les distractions sont rares et difficiles. Les

riches mêmes ne peuvent jouir avec intelligence de leur argent; il n'y

a pas de bibliothèque. On est invité de temps en temps chez les grands

patrons, qui vous offrent la pâtée arrosée de champagne que le possédant

doit à son chien de garde. Bon souper, souvent; bon gîte, quelquefois;

mais le reste, non. Ce serait peut-être possible, mais ce serait sans

doute long; et, généralement, le jeu ne vaut guère la chandelle que

tient le mari, entre ses comptes. Quelques _dames_, dans la ville, plus

ou moins boutiquières, et coiffées à la dernière mode des Bersaglieri.

Farouches, farouches. C'est avec peine que j'ai pu découvrir une

bourgeoise veuve, travaillée par l'âge critique dans un mobilier moral.

Je m'en contente. Le sage sait se contenter de peu.

Voilà une chose que n'ignorent pas les ouvriers, mâles et femelles,

ilotes de l'usine. Ils sentent que le peu, le très peu qui leur est

accordé, doit leur suffire; leur résignation est vraiment chrétienne.

Ils semblent comprendre que leur vie ne leur appartient que parce

qu'elle est utile à leurs maîtres. C'est là un sentiment purement

humain, et qu'on ne trouve ni chez les vaches, ni chez les cochons, ni

chez aucun des bons animaux qu'on mange.

Mon parent, M. Delanoix, sénateur du Nord, et qui a des intérêts dans

plusieurs des filatures du pays, a fait deux voyages à Navesnes. Chaque

fois, des réunions ont été organisées, où il a pris la parole. Delanoix

sait parler aux ouvriers; il leur parle de ses débuts, qui ont été

laborieux et pénibles; de l'honnêteté, sans laquelle on n'arrive à rien;

de l'ordre et de l'économie, qui mènent à tout; du travail, qui est

la liberté; du gouvernement, qui veille paternellement sur la classe

ouvrière. Enfin, il sait leur parler. Il leur dit de se méfier des

meneurs, et leur prêche la modération. Vous avez faim? Soyez modéré.

Votre femme grelotte sous des haillons? Soyez modéré. Vos enfants,

rongés par la maladie, n'ont ni remèdes, ni nourriture? Soyez modéré.

La misère vous étrangle et vous dépèce? Soyez modéré. Vous crevez?

Modérez-vous. Ne crevez, mon ami, qu'avec la plus extrême modération.

Quelquefois, devant les faces hâves des esclaves qui sortent de leurs

géhennes, je pense à tous ces monstres, épouvantails créés par

des imaginations malsaines, que les Pauvres ont placés comme

d'inconquérables sphinx sur les chemins du bonheur; le Capitalisme,

le Militarisme... Capitalisme? Le Capital, c'est le crédit que leur

patience imbécile fait à la cupidité des Riches. Militarisme? L'Armée,

c'est leur sang, leur chair et leur argent; elle est formée par eux,

elle est payée par eux.

C'est eux, l'Armée. C'est eux qui tiennent le sabre--ce grand couteau

qui finira bien, j'espère, par couper du pain pour tous.

L'épaulette: Souvenirs d'un officier · 第 18 / 29 题