Le tambour bat, le clairon sonne. Qui reste en arrière? Personne. C'est
un peuple qui se défend. En avant!
C'est un peuple qui se défend. Un peuple riche, heureux, plein d'honneur
et de patriotisme, épris de traditions grandioses, qui se sent tout
à coup menacé dans la tranquille possession de ses biens et dans la
sérénité de ses digestions par la malignité de l'Ennemi. Sus à l'Ennemi!
Sus à l'Ennemi!... Deux compagnies, l'une appartenant à mon bataillon,
l'autre à un bataillon du 245e de ligne qui tient aussi garnison à
Navesnes, reçoivent l'ordre de partir sur-le-champ.
Nous partons. Tenue de campagne, avec tous les accessoires, vivres pour
plusieurs jours, cartouches au complet, la menace au coin de la bouche
et la bravade au coin de l'oeil. Le commandant Bacardier est à la tête
de ma compagnie, le commandant Sappue est à la tête de la compagnie du
245e.
Les autorités civiles sont à la station pour assister à notre départ.
Le nouveau sous-préfet, M. Issacar--titulaire de la sous-préfecture
de Navesnes depuis quelque temps--a une conférence avec les deux
commandants pendant que l'embarquement des hommes s'opère tant bien
que mal, plutôt mal que bien. Puis, tout étant prêt, il passe lentement
devant les wagons, et je remarque sur sa face une expression de gravité
qui me surprend un peu. Au passage, M. Issacar échange quelques paroles
avec moi; on dirait qu'il cherche à faire vibrer l'autorité dans sa
voix. Pourquoi se donne-t-il ces airs importants? Je n'aime pas les gens
qui se prennent si fort au sérieux.
Mais le train s'ébranle, et d'autres préoccupations s'emparent de moi.
Je ne pense plus qu'à l'Ennemi.
* * * * *
L'Ennemi. Une face émaciée, blafarde, lasse, tellement fatiguée; une
face aux joues creuses, à la bouche tordue par un douloureux rictus, aux
yeux éteints, comme noyés; une face que la misère a serré dans son
étau, très fort, et sur laquelle la faim a frappé à petits coups, très
longtemps. Et cette face sur des corps d'hommes que ronge l'alcool,
que mine le travail bestial; sur des corps de femmes dont la misérable
anatomie se dissimule sous des haillons; sur des corps d'enfants
qu'alourdit et courbe vers la terre hostile le pressentiment de la
vie. La chiourme productive. Voilà l'ennemi que doit tenir en échec la
chiourme soldatesque.
C'est pour assurer l'ordre que nous avons été envoyés de Navesnes à
Courmies. Il paraît que les serfs de l'usine ont menacé de chômer demain
vendredi, 1er mai, fête du travail. Les patrons se sont immédiatement
solidarisés et se sont engagés à renvoyer tous les ouvriers qui ne
se présenteraient pas à l'atelier le 1er mai. Là-dessus, une certaine
agitation s'est produite. Le maire, effrayé, a écrit au sous-préfet pour
demander des troupes; et le sous-préfet, au lieu d'intervenir auprès des
industriels, a envoyé des soldats. Notre arrivée a été accueillie par
quelques démonstrations hostiles, mais sans grande importance; les gens
du pays, nous le savons, sont d'un caractère contrariant, au moins à la
surface. Les patrons étant opportunistes (ainsi que beaucoup d'honnêtes
gens) les ouvriers, par esprit d'opposition, ont été successivement
bonapartistes et boulangistes. On prétend qu'ils commencent à mordre au
socialisme. Il y a, dit-on, quelques commis-voyageurs du marxisme qui
pérorent ce soir dans la ville. Ils prêchent le calme, pour commencer.
Ils disent que les marxistes «restent dans la tradition historique; et
qu'ils cherchent à faire arriver au pouvoir la classe ouvrière, afin
qu'elle puisse alors légiférer selon ses intérêts, comme le fit la
bourgeoisie en 1789». Pour finir ils prêchent la modération. Delanoix
doit être jaloux.
Il est justement ici, Delanoix. Il est arrivé ce matin et cherche, en sa
qualité de père conscrit, à rétablir la bonne harmonie entre patron
et ouvrier. Que faut-il pour cela? Un peu de complaisance de part et
d'autre. Que les salariés fassent toutes les concessions, et que les
chefs d'établissements les acceptent. Malheureusement, les salariés ne
veulent plus écouter M. Delanoix. Ils préfèrent écouter les socialistes,
qui leur disent exactement la même chose, mais d'une façon un peu plus
neuve. Delanoix fait la grimace, paraît songer profondément. Deux ou
trois phrases qu'il m'a dites ce soir m'ont livré le secret de ses
méditations. Il pense à se faire socialiste. Qu'a-t-il à risquer? Il a
été assez habile pour devenir un bourgeois; il sera assez habile pour le
demeurer, sous tous les régimes. Si jamais la classe ouvrière arrive au
pouvoir pour légiférer dans ses intérêts, ce sera la bourgeoisie nouveau
système (c'est-à-dire ancien système). Et Delanoix consentira aisément à
porter un knout au lieu d'un parapluie.
Ah! ce n'est pas une chose commode, pour les forçats du travail, de
choisir entre les panacées qu'on leur propose. Tout est confusion dans
leur esprit, si vieux et si puéril. A voir de quelle façon dérisoire ils
étalent leurs souffrances, on comprend qu'ils ne puissent réussir à leur
trouver un remède simple; on comprend qu'ils se laissent berner sans
trêve par la sottise rapace des charlatans. Et comment voulez-vous
qu'ils expriment leurs misères morales, même qu'ils s'en rendent compte?
Ils sont hors d'état de dire au médecin de quoi ils souffrent, quand ils
sont malades. Tant d'êtres qui ont cessé d'exister comme individus et
qui sont devenus des choses; des choses qu'on jette au rancart, à la
voirie, dès que leur capacité de production disparaît ou s'affaiblit.
Tant d'êtres pour lesquels la perte d'un membre, d'un bras, d'une jambe,
d'un doigt, signifie la débine noire, la stagnation, la mort... Et ce
sont ces pauvres êtres qu'on nous ordonne de rejeter dans leurs bagnes,
à la pointe des baïonnettes--nous! nous qu'ils payent!--Quelle farce!
quelle lâcheté! C'est battre un infirme avec ses béquilles...
Ce matin, 1er mai, les ouvriers se sont rendus aux ateliers. Mais ils
n'ont pas tardé à en sortir, décidés à chômer. Ils se sont répandus par
les rues, formant des groupes, discutant. Nous recevons l'ordre de faire
des patrouilles et de disperser les rassemblements. Il y a quelques
escarmouches; et aussi quelques arrestations. Les prisonniers sont
enfermés à la mairie. L'agitation semble croître. Des patrouilles sont
attaquées par la population, surtout par les femmes, et tirent à blanc
pour intimider la foule.
Vers la fin de l'après-midi, le sous-préfet, M. Issacar, arrivé de
Navesnes quelques heures plus tôt, vient nous faire une communication
importante. Il est accompagné du maire et de Delanoix et il nous annonce
que nous allons être attaqués par ceux qu'il appelle les émeutiers. La
population, dit-il, veut tenter de délivrer les prisonniers.
Nous recevons l'ordre d'occuper la place de l'Eglise, un espace
d'une centaine de mètres de long sur cinquante de large; quatre rues
aboutissent à cette place, sur laquelle s'élèvent la mairie, l'église
et le presbytère. La compagnie du 245e, sous les ordres du commandant
Sappue, se range devant la mairie; ma compagnie se déploie sur la
droite. De grands cris éclatent au loin: «C'est huit heures, huit
heures, huit heures! C'est huit heures qu'il nous faut!... Vive la
grève! Vive la grève!» Les fonctionnaires civils, le maire, le procureur
de la République, M. Delanoix, se dirigent vers la mairie. M. Issacar
adresse quelques mots au commissaire de police qui vient se porter sur
notre gauche; puis, il s'avance rapidement vers le commandant Sappue et
lui parle à voix basse, avec des gestes énergiques. Le commandant donne
l'ordre de charger les fusils. M. Issacar rejoint les fonctionnaires
groupés devant la mairie; ils pénètrent tous dans l'édifice dont la
porte se referme sur eux juste comme s'élève une énorme clameur, très
proche.
--Vive la grève! Vive la grève!
Le commandant Sappue s'écrie:
--Croisez... elle!
* * * * *
Tout d'un coup, la place est envahie. L'Ennemi s'avance vers la mairie,
s'avance à grands pas. L'Ennemi... des hommes désarmés, des femmes, des
enfants; des femmes et des enfants surtout. Au premier rang, une jeune
fille qui tient un mai en fleurs, un jeune homme qui porte un drapeau
tricolore. L'Ennemi s'avance, n'est plus qu'à une vingtaine de mètres de
la mairie. Le commandant Bacardier, à cheval derrière nous, crie quelque
chose qu'on entend à peine: «Retirez-vous, retirez-vous ou...» Je
jette les yeux sur le commissaire de police dont c'est le devoir de
s'interposer. Il ne bouge pas.
Soudain, la première ligne du 245e fait double pas en avant, puis double
pas en arrière. Et la voix du commandant Sappue, aussitôt, siffle:
--Joue!... Feu!
Point de fumée. Une détonation sèche, hypocrite, implacable.
Des cris désespérés s'élèvent. Des femmes, des enfants, viennent de
tomber, frappés par les balles; la jeune fille qui tenait le mai en
fleurs est étendue à terre, la tête fracassée, la cervelle répandue; le
jeune homme qui portait le drapeau a été tué d'une balle dans la bouche,
et gît, couvert de sang... La foule s'enfuit, hurlant d'horreur. Des
hommes du 245e épaulent encore, tirent. Un enfant que sa mère tient par
la main est tué; une jeune fille qui entre dans un café est tuée. Un
jeune homme, au bout de la place, relève un blessé. Un soldat le couche
en joue et il tombe.
Il y a une quarantaine de corps étendus sur la place, défigurés par
d'horribles blessures faites à bout portant; corps de femmes,
corps d'enfants. Deux cadavres d'hommes seulement; l'un celui d'un
vieillard... Des filets de sang commencent à couler sur la terre
noirâtre, forment des flaques rouges qui s'étendent, s'étendent...
* * * * *
Dès que le feu eut cessé, et tandis que les quatorze morts et les
vingt-deux blessés gisaient sur la place, quelque chose s'est passé que
je regretterais d'oublier.
La porte du presbytère s'est ouverte, trois prêtres en sont sortis et se
sont approchés des victimes, comme des messagers de bienveillance et de
consolation.
La porte du presbytère s'est ouverte, trois prêtres en sont sortis et se
sont approchés des victimes, comme des chacals qui viennent flairer des
cadavres.
D'autres chacals arrivent d'heure en heure; des noirs, des blancs, des
rouges et des tricolores. Tous les vampires du reportage; des agitateurs
boulangistes, derniers fidèles d'une cause perdue, qui voudraient bien
créer des difficultés au gouvernement; le préfet, menteur abject, qui a
déclaré que les émeutiers portaient des revolvers; des gens de justice;
un député socialiste, qui fut bourreau versaillais pendant la Commune,
et qui vient d'acheter la chemise sanglante d'une des victimes qu'il se
propose d'exhiber à la tribune. Tout ça parle, parle, parle, pendant que
des troupes arrivent à chaque instant; infanterie, cavalerie, défilant
la tête basse sous les insultes de la population qui reproche à l'armée
sa couardise et sa férocité.
Le télégraphe parle aussi. D'abord, il nous apprend qu'on va envoyer de
Lille des ambulances où les blessés seront fort bien soignés (et où l'on
pourra étudier à loisir l'effet produit sur eux par les balles Lebel).
Ces ambulances n'arriveront guère avant seize ou dix-huit jours. On ne
va pas encore très vite, dans les hôpitaux militaires; pourtant, depuis
1870, on a fait des progrès. Puis, le télégraphe nous apporte le compte
rendu de la séance du 5 mai, à la Chambre. L'enquête a été repoussée et
la Chambre a voté un ordre du jour où elle déclare qu'elle «unit dans
sa patriotique préoccupation et dans ses ardentes sympathies les
travailleurs de France et l'armée nationale, et qu'elle est résolue à
faire aboutir pacifiquement les réformes sociales». Elle ne dit pas dans
combien de temps; mais ça ne fait rien.
M. Delanoix parle aussi. Il m'a affirmé qu'il y a eu dans sa vie peu
d'heures aussi douloureuses que celles qui se sont écoulées depuis la
fusillade. L'effroyable catastrophe ne se serait pas produite, dit-il,
si au lieu d'infanterie on eût envoyé de la cavalerie; vingt dragons
font plus de besogne que cinq cents lignards; à quoi bon faire fusiller
les gens, quand on peut les faire écraser sous les pieds des chevaux?
M. Issacar parle aussi. Pas publiquement; mais hier, m'ayant rencontré à
la mairie, il m'a dit quelque chose que je veux répéter.
--Oui, a-t-il avoué, je suis seul responsable, ou plutôt premièrement
responsable, de ce qui s'est passé. J'ai cru qu'un massacre, perpétré
de sang-froid et sans aucune provocation, créerait dans le peuple une
indignation profonde qui se traduirait par un soulèvement. Vous voyez
le résultat. Le peuple ne veut pas se soulever; il reste insensible à la
pire misère, aux pires outrages. Cependant, il faudra qu'il se soulève.
Puisque la tragédie--la tragédie dont il fournit les cadavres--ne
l'émeut point, nous essayerons du mélodrame; du bon vieux mélo, avec
le forçat innocent, sa famille en pleurs, et le traître escorté des
complices nécessaires; du bon vieux mélo qui fera voir aux masses
quelles basses crapules le gouvernent. Peut-être le peuple, trop abruti
pour s'émouvoir de ses souffrances personnelles, se laissera-t-il
exaspérer par des forfaits qui ne le concernent qu'indirectement.
Pareille chose s'est vue, peut se voir encore... Oui, je sais ce
que vous pensez; malgré tout, ce que j'ai fait est horrible. Soit.
Seulement, il y a des lâchetés que peu d'hommes ont le courage de
commettre..... Je vais quitter l'administration, mais je resterai en
relations avec les gens au pouvoir. Je veux les aider à commettre leurs
crimes et leurs sottises jusqu'au bout. Il faut lasser le destin. En
haut et en bas, il n'y a que des vaincus en France, de sales vaincus.
Sans doute ne secoueront-ils leur abjection que lorsqu'ils seront
mis, subitement, en face d'une nouvelle débâcle. Ce sera ma dernière
carte--et je la jouerai bien, vous verrez.
La physionomie de M. Issacar, dépouillée de son masque habituel de
scepticisme, exprimait une résolution farouche. Le juif moderne avait
disparu; et l'Hébreu, frémissant du sombre enthousiasme des vieux âges,
se dressait devant moi. J'ai quitté M. Issacar sans lui répondre.
Mais je pense à ce qu'il m'a dit, aujourd'hui, tandis qu'ont lieu
les obsèques des victimes. Ces autorités civiles qui n'osent point se
montrer, ces troupes alignées le long des rues, massées sur toutes
les places; ces ouvriers cravatés de rouge et ces ouvrières au chignon
fleuri d'écarlate; ces musiciens avec leurs trombones funèbres, ces
sociétés avec leurs bannières encrêpées et leurs drapeaux tricolores,
ces prêtres qui insultent les cadavres de leurs dérisoires prières et de
leur eau bénite putréfiée, ces charlatans du socialisme qui vont égrener
au bord des fosses leurs théories misérables--des vaincus tout ça... des
vaincus...
* * * * *
En rentrant à Navesnes, nous avons rencontré un troupeau de moutons
qu'un berger et un chien poussaient vers l'abattoir. Les moutons étaient
des moutons; le berger était infirme; le chien avait la gale.