XVIII

Le tambour bat, le clairon sonne. Qui reste en arrière? Personne. C'est

un peuple qui se défend. En avant!

C'est un peuple qui se défend. Un peuple riche, heureux, plein d'honneur

et de patriotisme, épris de traditions grandioses, qui se sent tout

à coup menacé dans la tranquille possession de ses biens et dans la

sérénité de ses digestions par la malignité de l'Ennemi. Sus à l'Ennemi!

Sus à l'Ennemi!... Deux compagnies, l'une appartenant à mon bataillon,

l'autre à un bataillon du 245e de ligne qui tient aussi garnison à

Navesnes, reçoivent l'ordre de partir sur-le-champ.

Nous partons. Tenue de campagne, avec tous les accessoires, vivres pour

plusieurs jours, cartouches au complet, la menace au coin de la bouche

et la bravade au coin de l'oeil. Le commandant Bacardier est à la tête

de ma compagnie, le commandant Sappue est à la tête de la compagnie du

245e.

Les autorités civiles sont à la station pour assister à notre départ.

Le nouveau sous-préfet, M. Issacar--titulaire de la sous-préfecture

de Navesnes depuis quelque temps--a une conférence avec les deux

commandants pendant que l'embarquement des hommes s'opère tant bien

que mal, plutôt mal que bien. Puis, tout étant prêt, il passe lentement

devant les wagons, et je remarque sur sa face une expression de gravité

qui me surprend un peu. Au passage, M. Issacar échange quelques paroles

avec moi; on dirait qu'il cherche à faire vibrer l'autorité dans sa

voix. Pourquoi se donne-t-il ces airs importants? Je n'aime pas les gens

qui se prennent si fort au sérieux.

Mais le train s'ébranle, et d'autres préoccupations s'emparent de moi.

Je ne pense plus qu'à l'Ennemi.

* * * * *

L'Ennemi. Une face émaciée, blafarde, lasse, tellement fatiguée; une

face aux joues creuses, à la bouche tordue par un douloureux rictus, aux

yeux éteints, comme noyés; une face que la misère a serré dans son

étau, très fort, et sur laquelle la faim a frappé à petits coups, très

longtemps. Et cette face sur des corps d'hommes que ronge l'alcool,

que mine le travail bestial; sur des corps de femmes dont la misérable

anatomie se dissimule sous des haillons; sur des corps d'enfants

qu'alourdit et courbe vers la terre hostile le pressentiment de la

vie. La chiourme productive. Voilà l'ennemi que doit tenir en échec la

chiourme soldatesque.

C'est pour assurer l'ordre que nous avons été envoyés de Navesnes à

Courmies. Il paraît que les serfs de l'usine ont menacé de chômer demain

vendredi, 1er mai, fête du travail. Les patrons se sont immédiatement

solidarisés et se sont engagés à renvoyer tous les ouvriers qui ne

se présenteraient pas à l'atelier le 1er mai. Là-dessus, une certaine

agitation s'est produite. Le maire, effrayé, a écrit au sous-préfet pour

demander des troupes; et le sous-préfet, au lieu d'intervenir auprès des

industriels, a envoyé des soldats. Notre arrivée a été accueillie par

quelques démonstrations hostiles, mais sans grande importance; les gens

du pays, nous le savons, sont d'un caractère contrariant, au moins à la

surface. Les patrons étant opportunistes (ainsi que beaucoup d'honnêtes

gens) les ouvriers, par esprit d'opposition, ont été successivement

bonapartistes et boulangistes. On prétend qu'ils commencent à mordre au

socialisme. Il y a, dit-on, quelques commis-voyageurs du marxisme qui

pérorent ce soir dans la ville. Ils prêchent le calme, pour commencer.

Ils disent que les marxistes «restent dans la tradition historique; et

qu'ils cherchent à faire arriver au pouvoir la classe ouvrière, afin

qu'elle puisse alors légiférer selon ses intérêts, comme le fit la

bourgeoisie en 1789». Pour finir ils prêchent la modération. Delanoix

doit être jaloux.

Il est justement ici, Delanoix. Il est arrivé ce matin et cherche, en sa

qualité de père conscrit, à rétablir la bonne harmonie entre patron

et ouvrier. Que faut-il pour cela? Un peu de complaisance de part et

d'autre. Que les salariés fassent toutes les concessions, et que les

chefs d'établissements les acceptent. Malheureusement, les salariés ne

veulent plus écouter M. Delanoix. Ils préfèrent écouter les socialistes,

qui leur disent exactement la même chose, mais d'une façon un peu plus

neuve. Delanoix fait la grimace, paraît songer profondément. Deux ou

trois phrases qu'il m'a dites ce soir m'ont livré le secret de ses

méditations. Il pense à se faire socialiste. Qu'a-t-il à risquer? Il a

été assez habile pour devenir un bourgeois; il sera assez habile pour le

demeurer, sous tous les régimes. Si jamais la classe ouvrière arrive au

pouvoir pour légiférer dans ses intérêts, ce sera la bourgeoisie nouveau

système (c'est-à-dire ancien système). Et Delanoix consentira aisément à

porter un knout au lieu d'un parapluie.

Ah! ce n'est pas une chose commode, pour les forçats du travail, de

choisir entre les panacées qu'on leur propose. Tout est confusion dans

leur esprit, si vieux et si puéril. A voir de quelle façon dérisoire ils

étalent leurs souffrances, on comprend qu'ils ne puissent réussir à leur

trouver un remède simple; on comprend qu'ils se laissent berner sans

trêve par la sottise rapace des charlatans. Et comment voulez-vous

qu'ils expriment leurs misères morales, même qu'ils s'en rendent compte?

Ils sont hors d'état de dire au médecin de quoi ils souffrent, quand ils

sont malades. Tant d'êtres qui ont cessé d'exister comme individus et

qui sont devenus des choses; des choses qu'on jette au rancart, à la

voirie, dès que leur capacité de production disparaît ou s'affaiblit.

Tant d'êtres pour lesquels la perte d'un membre, d'un bras, d'une jambe,

d'un doigt, signifie la débine noire, la stagnation, la mort... Et ce

sont ces pauvres êtres qu'on nous ordonne de rejeter dans leurs bagnes,

à la pointe des baïonnettes--nous! nous qu'ils payent!--Quelle farce!

quelle lâcheté! C'est battre un infirme avec ses béquilles...

Ce matin, 1er mai, les ouvriers se sont rendus aux ateliers. Mais ils

n'ont pas tardé à en sortir, décidés à chômer. Ils se sont répandus par

les rues, formant des groupes, discutant. Nous recevons l'ordre de faire

des patrouilles et de disperser les rassemblements. Il y a quelques

escarmouches; et aussi quelques arrestations. Les prisonniers sont

enfermés à la mairie. L'agitation semble croître. Des patrouilles sont

attaquées par la population, surtout par les femmes, et tirent à blanc

pour intimider la foule.

Vers la fin de l'après-midi, le sous-préfet, M. Issacar, arrivé de

Navesnes quelques heures plus tôt, vient nous faire une communication

importante. Il est accompagné du maire et de Delanoix et il nous annonce

que nous allons être attaqués par ceux qu'il appelle les émeutiers. La

population, dit-il, veut tenter de délivrer les prisonniers.

Nous recevons l'ordre d'occuper la place de l'Eglise, un espace

d'une centaine de mètres de long sur cinquante de large; quatre rues

aboutissent à cette place, sur laquelle s'élèvent la mairie, l'église

et le presbytère. La compagnie du 245e, sous les ordres du commandant

Sappue, se range devant la mairie; ma compagnie se déploie sur la

droite. De grands cris éclatent au loin: «C'est huit heures, huit

heures, huit heures! C'est huit heures qu'il nous faut!... Vive la

grève! Vive la grève!» Les fonctionnaires civils, le maire, le procureur

de la République, M. Delanoix, se dirigent vers la mairie. M. Issacar

adresse quelques mots au commissaire de police qui vient se porter sur

notre gauche; puis, il s'avance rapidement vers le commandant Sappue et

lui parle à voix basse, avec des gestes énergiques. Le commandant donne

l'ordre de charger les fusils. M. Issacar rejoint les fonctionnaires

groupés devant la mairie; ils pénètrent tous dans l'édifice dont la

porte se referme sur eux juste comme s'élève une énorme clameur, très

proche.

--Vive la grève! Vive la grève!

Le commandant Sappue s'écrie:

--Croisez... elle!

* * * * *

Tout d'un coup, la place est envahie. L'Ennemi s'avance vers la mairie,

s'avance à grands pas. L'Ennemi... des hommes désarmés, des femmes, des

enfants; des femmes et des enfants surtout. Au premier rang, une jeune

fille qui tient un mai en fleurs, un jeune homme qui porte un drapeau

tricolore. L'Ennemi s'avance, n'est plus qu'à une vingtaine de mètres de

la mairie. Le commandant Bacardier, à cheval derrière nous, crie quelque

chose qu'on entend à peine: «Retirez-vous, retirez-vous ou...» Je

jette les yeux sur le commissaire de police dont c'est le devoir de

s'interposer. Il ne bouge pas.

Soudain, la première ligne du 245e fait double pas en avant, puis double

pas en arrière. Et la voix du commandant Sappue, aussitôt, siffle:

--Joue!... Feu!

Point de fumée. Une détonation sèche, hypocrite, implacable.

Des cris désespérés s'élèvent. Des femmes, des enfants, viennent de

tomber, frappés par les balles; la jeune fille qui tenait le mai en

fleurs est étendue à terre, la tête fracassée, la cervelle répandue; le

jeune homme qui portait le drapeau a été tué d'une balle dans la bouche,

et gît, couvert de sang... La foule s'enfuit, hurlant d'horreur. Des

hommes du 245e épaulent encore, tirent. Un enfant que sa mère tient par

la main est tué; une jeune fille qui entre dans un café est tuée. Un

jeune homme, au bout de la place, relève un blessé. Un soldat le couche

en joue et il tombe.

Il y a une quarantaine de corps étendus sur la place, défigurés par

d'horribles blessures faites à bout portant; corps de femmes,

corps d'enfants. Deux cadavres d'hommes seulement; l'un celui d'un

vieillard... Des filets de sang commencent à couler sur la terre

noirâtre, forment des flaques rouges qui s'étendent, s'étendent...

* * * * *

Dès que le feu eut cessé, et tandis que les quatorze morts et les

vingt-deux blessés gisaient sur la place, quelque chose s'est passé que

je regretterais d'oublier.

La porte du presbytère s'est ouverte, trois prêtres en sont sortis et se

sont approchés des victimes, comme des messagers de bienveillance et de

consolation.

La porte du presbytère s'est ouverte, trois prêtres en sont sortis et se

sont approchés des victimes, comme des chacals qui viennent flairer des

cadavres.

D'autres chacals arrivent d'heure en heure; des noirs, des blancs, des

rouges et des tricolores. Tous les vampires du reportage; des agitateurs

boulangistes, derniers fidèles d'une cause perdue, qui voudraient bien

créer des difficultés au gouvernement; le préfet, menteur abject, qui a

déclaré que les émeutiers portaient des revolvers; des gens de justice;

un député socialiste, qui fut bourreau versaillais pendant la Commune,

et qui vient d'acheter la chemise sanglante d'une des victimes qu'il se

propose d'exhiber à la tribune. Tout ça parle, parle, parle, pendant que

des troupes arrivent à chaque instant; infanterie, cavalerie, défilant

la tête basse sous les insultes de la population qui reproche à l'armée

sa couardise et sa férocité.

Le télégraphe parle aussi. D'abord, il nous apprend qu'on va envoyer de

Lille des ambulances où les blessés seront fort bien soignés (et où l'on

pourra étudier à loisir l'effet produit sur eux par les balles Lebel).

Ces ambulances n'arriveront guère avant seize ou dix-huit jours. On ne

va pas encore très vite, dans les hôpitaux militaires; pourtant, depuis

1870, on a fait des progrès. Puis, le télégraphe nous apporte le compte

rendu de la séance du 5 mai, à la Chambre. L'enquête a été repoussée et

la Chambre a voté un ordre du jour où elle déclare qu'elle «unit dans

sa patriotique préoccupation et dans ses ardentes sympathies les

travailleurs de France et l'armée nationale, et qu'elle est résolue à

faire aboutir pacifiquement les réformes sociales». Elle ne dit pas dans

combien de temps; mais ça ne fait rien.

M. Delanoix parle aussi. Il m'a affirmé qu'il y a eu dans sa vie peu

d'heures aussi douloureuses que celles qui se sont écoulées depuis la

fusillade. L'effroyable catastrophe ne se serait pas produite, dit-il,

si au lieu d'infanterie on eût envoyé de la cavalerie; vingt dragons

font plus de besogne que cinq cents lignards; à quoi bon faire fusiller

les gens, quand on peut les faire écraser sous les pieds des chevaux?

M. Issacar parle aussi. Pas publiquement; mais hier, m'ayant rencontré à

la mairie, il m'a dit quelque chose que je veux répéter.

--Oui, a-t-il avoué, je suis seul responsable, ou plutôt premièrement

responsable, de ce qui s'est passé. J'ai cru qu'un massacre, perpétré

de sang-froid et sans aucune provocation, créerait dans le peuple une

indignation profonde qui se traduirait par un soulèvement. Vous voyez

le résultat. Le peuple ne veut pas se soulever; il reste insensible à la

pire misère, aux pires outrages. Cependant, il faudra qu'il se soulève.

Puisque la tragédie--la tragédie dont il fournit les cadavres--ne

l'émeut point, nous essayerons du mélodrame; du bon vieux mélo, avec

le forçat innocent, sa famille en pleurs, et le traître escorté des

complices nécessaires; du bon vieux mélo qui fera voir aux masses

quelles basses crapules le gouvernent. Peut-être le peuple, trop abruti

pour s'émouvoir de ses souffrances personnelles, se laissera-t-il

exaspérer par des forfaits qui ne le concernent qu'indirectement.

Pareille chose s'est vue, peut se voir encore... Oui, je sais ce

que vous pensez; malgré tout, ce que j'ai fait est horrible. Soit.

Seulement, il y a des lâchetés que peu d'hommes ont le courage de

commettre..... Je vais quitter l'administration, mais je resterai en

relations avec les gens au pouvoir. Je veux les aider à commettre leurs

crimes et leurs sottises jusqu'au bout. Il faut lasser le destin. En

haut et en bas, il n'y a que des vaincus en France, de sales vaincus.

Sans doute ne secoueront-ils leur abjection que lorsqu'ils seront

mis, subitement, en face d'une nouvelle débâcle. Ce sera ma dernière

carte--et je la jouerai bien, vous verrez.

La physionomie de M. Issacar, dépouillée de son masque habituel de

scepticisme, exprimait une résolution farouche. Le juif moderne avait

disparu; et l'Hébreu, frémissant du sombre enthousiasme des vieux âges,

se dressait devant moi. J'ai quitté M. Issacar sans lui répondre.

Mais je pense à ce qu'il m'a dit, aujourd'hui, tandis qu'ont lieu

les obsèques des victimes. Ces autorités civiles qui n'osent point se

montrer, ces troupes alignées le long des rues, massées sur toutes

les places; ces ouvriers cravatés de rouge et ces ouvrières au chignon

fleuri d'écarlate; ces musiciens avec leurs trombones funèbres, ces

sociétés avec leurs bannières encrêpées et leurs drapeaux tricolores,

ces prêtres qui insultent les cadavres de leurs dérisoires prières et de

leur eau bénite putréfiée, ces charlatans du socialisme qui vont égrener

au bord des fosses leurs théories misérables--des vaincus tout ça... des

vaincus...

* * * * *

En rentrant à Navesnes, nous avons rencontré un troupeau de moutons

qu'un berger et un chien poussaient vers l'abattoir. Les moutons étaient

des moutons; le berger était infirme; le chien avait la gale.

L'épaulette: Souvenirs d'un officier · 第 19 / 29 题