Un militaire étranger, peu au courant de la politique française,
s'étonnerait de voir deux régiments casernés à Malenvers. Cette ville
est d'un accès difficile et il est presque impossible d'en sortir; elle
se trouve en dehors de toutes les grandes lignes de communication
et l'unique chemin de fer qui y conduit, à voie simple et sinueuse,
pourrait à peine être utilisé en cas de mobilisation; stratégiquement,
Malenvers n'a aucune valeur. Malenvers, néanmoins, possède un régiment
d'infanterie et un régiment de cavalerie. Voici pourquoi: jusqu'à ces
dernières années, Malenvers était un centre anti-républicain, et élisait
des députés ultra-réactionnaires; mais aux dernières élections le
gouvernement, qui tenait à assurer le succès de son candidat, un vieil
apothicaire nommé Laventoux, promit à la ville une garnison si elle
votait bien. Elle vota bien, grâce aux efforts combinés des boutiquiers
anxieux de voir augmenter leur clientèle et des femmes qui, d'avance,
faisaient fonds sur les culottes rouges pour un supplément de
distractions. Laventoux ayant pris place sur les bancs de la gauche
démocratique, un régiment de dragons et un régiment d'infanterie
débarquèrent dans la ville. L'un eut pour quartier des bâtiments
délabrés qui dataient de Louis XV; l'autre fut caserné dans les ruines
d'un couvent. La santé des soldats ne tarda point à se ressentir de ces
installations hâtives. Mais cela est de peu d'importance.
Voici une chose plus intéressante: si la plupart des habitants de
Malenvers, au moins au moment des élections, sont républicains, les deux
régiments peuvent être remarqués, même dans l'armée française, pour leur
esprit réactionnaire et clérical. Je parle des officiers; les soldats,
bien entendu, ont abdiqué, en endossant l'uniforme, tous les privilèges
du citoyen et n'ont le droit ni de professer une opinion, ni même de
l'avoir. Le colonel des dragons est un descendant d'émigrés; la plus
grande partie de ses officiers et même de ses sous-officiers appartient
à des familles de traîtres, riches, bien-pensantes; ces messieurs
affectent de mépriser la République; ces misérables affectent de
mépriser le peuple. Le colonel consigne son régiment, en marque de
deuil, le jour anniversaire de la mort de Louis XVI. Mon colonel à moi
s'appelle Durandin. C'est plus qu'un plébéien; je me suis assuré que
son grand-père était aide du bourreau à Brest, pendant la Révolution.
Honteux sans doute de cet honnête ancêtre qui eut la gloire de
contribuer au raccourcissement patriotique de quelques centaines
d'aristocrates, le colonel Durandin affiche une dévotion extrême et
pose au gentilhomme. Il a rétabli en fait, dans son régiment, l'aumônier
supprimé par la loi. Il a puissamment contribué au développement de
l'oeuvre de Notre-Dame des Armées que le colonel de dragons a installée
à Malenvers. Les locaux affectés à cette oeuvre sont devenus trop
étroits. On vient d'inaugurer une nouvelle chapelle. C'est par la
voie du rapport que les officiers ont été invités à assister à cette
inauguration.
Comme je n'étais pas présent à cette cérémonie, qui fut, paraît-il,
imposante, j'ai été fort mal noté. Les mauvaises notes, je pense, ne
doivent point m'être épargnées. J'ai la réputation d'un fricoteur et
d'un athée; d'ailleurs, bien que fils de général, je suis certainement
très au-dessous du gentilhomme Durandin, dont la noblesse d'âme sut
évoluer des bois de justice au bois de la vraie croix; très au-dessous
des fils de bourgeois qui lui font cortège et qui mouillent d'eau bénite
leur gaucherie de courtauds, leur ignorance de cancres vaniteux. Quant
à songer à me hisser au niveau des seigneurs authentiques dont les aïeux
eurent, en Prusse, de si jolis états de service, ce serait de la
folie pure. Je sais trop à quelle hauteur la troisième République, qui
s'intitule République française, à su placer cette engeance.
On comprend que des gens aussi distingués, aussi supérieurs, ne vivent
pas sans un grand train; il leur faut une nombreuse valetaille. Cette
valetaille, ils la recrutent économiquement parmi les citoyens
qu'ils ont sous leurs ordres. Et ces citoyens trouvent la chose toute
naturelle. Ignorant visiblement qu'ils ne sont envoyés au régiment
pendant plusieurs années qu'afin de se mettre en état de défendre leur
pays, ils consentent avec joie à consacrer ce temps aux plus serviles
besognes. Aux ordres de l'officier, mauvais Français, qui cherche à
dresser des laquais au lieu de former des hommes, le soldat, mauvais
Français, se soumet avec empressement. Je ne cesse de m'étonner de cette
fureur d'asservissement; je pense parfois que l'obéissance passive est
peut-être la forme la plus enthousiaste d'un choix personnel, et qu'il
faut autant de courage individuel pour se dépouiller de sa dignité et de
son caractère que pour se précipiter dans un torrent ou dans un brasier.
Quel contraste entre l'Armée, conception, et l'Armée, fait! Et quel
pouvoir d'imagination maladive dans les êtres et dans les masses pour
qu'ils idéalisent les hommes ou les institutions dont l'horreur et
l'imposture s'étalent cyniquement! Ces réflexions m'ont été suggérées,
une fois de plus, par un événement assez banal mais que, pourtant, je
veux rapporter ici.
Lorsque je suis arrivé à Malenvers, on m'a assuré que je trouverais à me
loger confortablement chez une dame âgée, veuve de général, qui possède
une grande maison sur le cours Saint-Gonzague et qui accepte souvent un
officier comme locataire. Je me suis présenté chez la vieille dame; et
quel n'a pas été mon étonnement de retrouver en cette septuagénaire une
femme que j'ai connue à Versailles, pendant la guerre de 1870, Mme de
Rahoul! J'ai à peine besoin de le dire, Mme de Rahoul a été enchantée de
me revoir; elle a été ravie d'apprendre que je désirais m'installer chez
elle; elle me traite comme son propre fils. Elle vit modestement de sa
pension de veuve de général, et de quelque argent apporté, en même
temps que la maison, par un héritage. Nous causons souvent, du présent
quelquefois, mais surtout du passé. Et je n'ai pu me défendre d'un
mouvement de surprise, et même de colère, lorsque je me suis pour la
première fois aperçu du culte qu'elle a voué à la mémoire de son mari.
Elle ne parle du général de Rahoul qu'avec des larmes dans les yeux
et de l'émotion dans la voix. Cette femme, qui est instruite et
intelligente, qui est la bonté même et dont le jugement est sain, a
gardé pour l'armée et toutes les choses militaires un respect et
un enthousiasme qui touchent à la démence. Elle a tout oublié, les
humiliations, les souffrances, les insultes et les trahisons; elle sait
seulement que son époux portait la grosse épaulette, honneur immense,
honneur complet. Ce n'est point l'ignoble brute que fut son mari qu'elle
se rappelle; elle a conservé seulement le souvenir d'un héros généreux
qu'elle auréole d'un halo de gloire et qu'elle encense de tendresse.....
Souvent en l'écoutant me parler des grandes qualités du défunt, je
songe que cette vieille femme symbolise, sans s'en douter, le sentiment
populaire.
L'armée.... Les hommes sont surtout retenus sous les drapeaux pour
l'agrément ou le profit des galonnés, afin de leur créer une permanente
raison d'être. Vingt-cinq pour cent sont donnés comme esclaves aux
commerçants régimentaires ou comme larbins aux officiers. Vingt-cinq
pour cent sont sans cesse employés à des corvées aussi dégradantes
qu'inutiles. Le reste est condamné à des travaux pénibles et stériles, à
des manoeuvres sans objet.
Je pense à cela, ce soir, après avoir lu des pages d'un ouvrage de
Hoenig dans lequel est démontrée la nécessité d'exercer spécialement la
troupe aux travaux de retranchements, dans lequel il est prouvé que les
luttes du futur transporteront en rase campagne la guerre de forteresse.
C'est l'évidence même. Les terrassements considérables, rapidement
exécutés, joueront dans les conflits à venir le rôle le plus important;
l'usage de la pelle et de la pioche doit être aussi familier au soldat
que l'usage du fusil. Voilà une chose dont on se doute peu dans l'armée
française. Ruse basse plus encore qu'ignorance, peut-être. Fouir le sol,
le travailler et le retourner, rapprocheraient sans doute, moralement,
intellectuellement et en fait, l'homme de la terre; cela lui ferait
comprendre que cette terre est le patrimoine de tous les Français,
qu'il est abominable et impossible qu'elle appartienne seulement à
quelques-uns, et qu'elle constitue la Patrie--toute la Patrie....
Je rouvre le livre de Hoenig sur la tactique de l'avenir, mais je ne
puis arriver à lire, même de l'allemand. Je rêve. Je rêve d'une autre
France.... Après tout, rêver, c'est avoir la foi. Peu militaire, par
conséquent.
Je déplie des journaux que je viens de recevoir de Paris. Et je crois
rêver encore, ma foi, en lisant dans ces gazettes de longs et élogieux
articles concernant mon père. A propos, mon père a été nommé général de
division dernièrement, le 1er janvier 1889 (je savais bien que j'avais
oublié de vous dire quelque chose), grâce surtout à l'entremise de
la baronne de Haulka, très bien en cour, et du petit notaire Larbette
auquel le ministre de la Guerre n'a rien à refuser. M. de Trisonaye
s'affermit de jour en jour au pouvoir. Il semble vouloir consacrer sa
vie entière au service de la France, ainsi que tous les Anciens et tous
les Antiques de l'École Polytechnique,--«cette poule aux oeufs d'or,
dit le président Carnot, qui a donné à la France tant de couvées de bons
citoyens».
Mon père n'a point été couvé par la poule aux oeufs d'or (il a toujours
préféré les cocottes aux poules) mais c'est un bon citoyen tout de même.
La preuve, c'est qu'il vient de publier une brochure, _Le vrai Ressort
de l'Allemagne_, où il prouve que la puissance de nos voisins n'a
d'autre base que le respect profond de l'élément civil pour l'élément
militaire. «A Berlin, dit-il en un éloquent passage, à Berlin (_in
Berlin, sagt er_,) j'ai vu la foule s'écarter respectueusement devant
un capitaine d'infanterie. Voilà ce qu'on ne voit pas en France!» Hélas!
non; pas encore; mais ça viendra. Du moins, la presse l'espère; elle
déclare que la brochure de mon père est un chef-d'oeuvre; et elle le
représente comme un officier général du plus haut mérite et du plus
grand avenir, comme un tacticien hors ligne et comme un puits de
science. De plus, elle parle de l'intégrité qui le caractérise, et
déclare que la dignité de sa vie privée défie la calomnie. Ça, par
exemple.... Pourtant, si c'était vrai, à présent?
* * * * *
C'est vrai! C'est vrai! L'assurance m'en est donnée dès mon arrivée à
Paris où je viens, au commencement d'avril, passer les deux mois d'un
congé de convalescence (attaque opportune d'influenza). Et qui me la
donne, cette assurance? Mon père lui-même, que je trouve installé dans
son ancien bureau du ministère où il a reparu, voici quelques semaines,
avec les trois étoiles.
--C'est vrai; voilà plusieurs mois déjà que ma conduite n'a donné prise
aux blâmes du critique le plus sévère. Ma vie a été édifiante. Je le
dis non sans orgueil, mais sans joie. Tu ne sais pas, toi, ce que c'est
qu'une existence exemplaire! Ne cherche jamais à le savoir! C'est trop
pénible. Si je t'énumérais tous les plaisirs auxquels il faut renoncer,
toutes les habitudes qu'il faut perdre, toutes les relations auxquelles
il faut dire adieu, tu ne me croirais pas. Ce qu'on appelle la dignité
de la vie, c'est une souffrance de tous les instants; c'est un supplice,
c'est une torture, c'est un martyre! Ah! il m'était arrivé bien souvent
de me moquer des caractères rigides, de blaguer les gens austères; c'est
une chose qui ne m'arrivera plus, je t'en fiche mon billet! J'ai trop vu
ce qu'ils ont à endurer, les pauvres diables!
--Mais, père, pourquoi t'es-tu soumis à un pareil régime?
--Mon ami, c'est la baronne. C'est la baronne qui l'a voulu. Elle
prétendait que c'était indispensable à mon avenir. Moi, n'est-ce pas?
je savais bien que ce n'était pas indispensable; l'expérience de ma vie
tout entière est là pour le prouver. Mais enfin, elle y tenait; et ce
que femme veut, le diable.....
--Cette dame paraît avoir un grand empire sur toi.
--N'exagère pas, je t'en prie. Elle ne porte pas les culottes, non,
mais..... mais elle me met des bretelles. Et ce que ça me gêne!
Généralement on ne fait des sacrifices, pour se faire remarquer, que
jusqu'à un certain point; Alcibiade coupe la queue de son chien, mais
pas la sienne. Moi, il a fallu que je coupe la mienne, et rasibus!
Tous mes amis, toutes mes connaissances mâles et femelles, il m'a fallu
rompre avec tout, il m'a fallu les plaquer comme des médecines. Je
reste seul avec mon.... avec mon honneur. C'est pas gai. Malgré tout, ça
servira sans doute à quelque chose. Je vais te dire. Le gouvernement
est sur le point d'entreprendre, à la faveur du tohu-bohu que causera
bientôt l'ouverture de l'Exposition, une nouvelle expédition coloniale.
Il s'agit de conquérir le Garamaka. Sais-tu où c'est, toi, le Garamaka?
--Non.
--Moi non plus. D'après ce que j'ai entendu dire, ça doit être au
Soudan, quelque part, dans un coin. Enfin, la France en a besoin.
Eh! bien, j'espère la commander, cette expédition. L'administration
coloniale est contre moi, c'est vrai; mais je suis l'homme du véritable
pouvoir, du conseil occulte qui dirige en réalité nos entreprises et nos
possessions d'outre-mer. Je suis à tu et à toi avec les membres de cette
confrérie puissante; je trinque avec eux; à la tienne, Étienne! Ils
finiront bien par avoir le dessus, une fois de plus, et à moi le
Garamaka! La marine voudrait avoir le commandement de l'expédition; elle
a, pour chacun de ses régiments d'infanterie et d'artillerie, à peu près
deux généraux et cinq ou six colonels qui pensent qu'on ne leur fait
pas casser assez de gueules, et qui voudraient bien trouver de l'emploi.
Mais je crois que la marine pourra se taper. Bien entendu, si je suis
nommé, je te prends comme officier d'ordonnance. Je mènerai l'affaire
rondement. Le Garamaka doit nous appartenir. Vois-tu, mon petit,
l'avenir de la France est au Soudan.
--On le dirait. Et l'Alsace-Lorraine, naturellement, est oubliée?
--C'est curieux! Tu me poses juste la question que me posait hier
Raubvogel..... A propos, il a été très bas, Raubvogel. Il a éprouvé
d'énormes pertes d'argent; ce n'était pas très clair; on a parlé de
poursuites. Mais tu connais le pèlerin; il retombe toujours sur ses
pattes. Il a obtenu une magnifique concession à l'Exposition. Il se
relèvera avant peu. Il a du ressort; sa femme aussi. Tu sais, elle est
plus jolie que jamais. Ah! ces Alsaciennes!...
--Mais Estelle n'est pas Alsacienne; elle est née dans le Nord.....
--Allons, allons! Qu'est-ce que tu rabâches? Estelle n'est pas
Alsacienne! Mais tu bats la breloque, mon pauvre ami. Tout le monde
le sait, qu'elle est Alsacienne! Toi-même, tu as été à la statue
de Strasbourg avec elle. Ah! Est-ce vrai? Hein?..... Voyons, tu me
demandais si l'Alsace-Lorraine est oubliée? Non elle n'est pas
oubliée. Nous en parlons toujours et nous n'y pensons jamais.....
C'est-à-dire..... c'est juste le contraire. Enfin, c'est comme disait
Gambetta, quoi. Seulement, les Allemands ne veulent pas discuter.
Alors..... Du reste, tiens, il y a justement dans le _Petit Papier_ un
article de Gudais sur la question.....
Mon père pousse vers moi le journal, et je lis: «Voilà qui reste bien
entendu et définitivement exprimé: la question alsacienne-lorraine
n'existe pas pour l'Empire allemand, parce que les Alsaciens-Lorrains ne
comptent pas à ses yeux, au prix de ses intérêts militaires. Nous devons
donc reconnaître que toute discussion devient impossible. Nous ne
nous faisons aucune illusion sur les préparatifs guerriers que Berlin
accumule pour défier le bon sens et l'équité, pour imposer la terreur
de sa suprématie, joignant à la sauvagerie des procédés la folie d'une
haine délirante.....»
Entre l'Empire allemand aux yeux duquel (style Gudais) la question
alsacienne-lorraine n'existe pas, et la République française dont
l'avenir est au Soudan, la position des Alsaciens-Lorrains est vraiment
triste.
C'est une chose, cependant, dont les époux Raubvogel bien qu'originaires
des chères provinces, ne semblent pas se rendre compte. J'ai rarement
vu faces plus épanouies que celles des heureux conjoints le jour
d'ouverture de l'Exposition. Après tout, elle n'est pas si loin de
nous, cette Exposition, que vous ne puissiez vous rappeler le Pavillon
Alsacien-Lorrain avec sa décoration si artistique et si patriotique
en même temps, avec ses salles de dégustation et de vente des produits
nationaux, avec sa grande brasserie qui devint vite l'établissement à la
mode, où le service était fait par des jeunes filles vêtues du costume
d'Alsace, légères et charmantes et qui s'envolaient, pareilles à
des fusées tricolores, vers les escaliers conduisant aux cabinets
particuliers. Peut-être vous rappelez-vous quel fut le succès du
Pavillon Alsacien-Lorrain; peut-être même vous souvenez-vous de m'y
avoir vu. Moi, en tous cas, je ne vous ai pas oubliés.
Je vous vois encore, courant d'un palais à un autre, hébétés et fourbus;
vous extasiant, dans la galerie des Machines, devant des monstres
d'acier dont vous ne comprenez pas l'usage, et qui vous offrent
vainement un bonheur dont vous ne voulez pas; vous étonnant, dans le
Palais des Beaux-Arts, devant des chefs-d'oeuvre dont la signification
et la beauté restent pour vous lettre close; buvant et mangeant des
choses très malsaines et très chères; admirant très fort, à l'Exposition
du ministère de la Guerre, les engins de destruction qui par-dessus
tout vous intéressent, qui vous effrayent un peu et qui vous rassurent
beaucoup; passant du Pavillon Alsacien-Lorrain évoquant les provinces
que l'Allemagne ne veut pas vous rendre, à cette rue du Caire qui évoque
l'Egypte que l'Angleterre refuse de vous offrir.
Oui, je vous vois encore. Et je vois aussi partir mon père, qui a obtenu
le commandement de l'expédition du Garamaka, et qui n'a pu, à notre
regret commun, me prendre pour officier d'ordonnance. Qu'on crie donc au
népotisme! Mais qu'on dise, surtout, quelle est la puissante influence
qui s'est opposée à mon départ! Il y a là un mystère que je cherche,
sans succès, à éclaircir. D'ailleurs, je ne reste pas très longtemps à
Paris, dans cette ville qui est devenue une sorte de _sentina gentium_
et que secouent encore les dernières convulsions du boulangisme. Les
adhérents de cette cause malheureuse ont vraiment un beau courage
de s'évertuer dans la poussière soulevée par les pieds plats de tant
d'imbéciles. Pourtant, il convient aussi de rendre hommage aux champions
du parlementarisme; l'audace de ces exploiteurs publics, sous la
dénonciation permanente, sous l'insulte quotidienne et méritée, est
sûrement belle à voir. Ils parlent, pour rétamer un peu leur popularité
vertdegrisée, de ramener au Panthéon les os de Marceau, de Baudin et de
plusieurs autres grands hommes; ils parlent aussi de réduire à un an le
service militaire des étudiants, fils de la bourgeoisie. Sous le régime
de la loi de 1872, ces jeunes vauriens payaient 1.500 francs à l'État
pour servir un an comme simples soldats; à présent, avec un diplôme
de n'importe quelle École, ils feront, sans rien payer, un an comme
officiers. Un joli soufflet sur la face du soldat, sur celle du pauvre
et même sur celle de l'officier. Mais le peuple français s'inquiète bien
de la façon dont ceux qui devront le conduire au feu acquièrent
leurs galons! Il admire la tour Eiffel; il savoure les délicieuses
plaisanteries sur les parents de province que lui servent ses journaux
comiques--les plus spirituels du monde,--plaisanteries qui seront
conservées soigneusement et qu'on resservira en 1900. Paris a depuis
longtemps perdu tout caractère; mais il a aujourd'hui tant d'esprit que
je vais sans doute trouver réconfortante la sottise de la province.
* * * * *
Les fenêtres du petit appartement que j'occupe à Malenvers s'ouvrent
sur un grand jardin; après ce grand jardin il y en a un autre, au bout
duquel on aperçoit une jolie maison blanche. De chez moi je puis voir
nettement, comme découpée entre les branches verdoyantes, tout au fond
des frondaisons des grands arbres, l'une des fenêtres de cette maison,
au premier étage. Je pourrais même distinguer, si l'envie m'en venait,
ce qui se passe dans la chambre qu'éclaire cette fenêtre, généralement
ouverte. Et un jour, l'idée m'en vient. Je prends donc ma jumelle, et
j'aperçois immédiatement.....
--Une femme?
Naturellement, naturellement. Jeune, belle, gracieuse et à sa
toilette--ça va sans dire.--Mais ce qu'il convient d'expliquer, c'est
le caractère spécial de la toilette à laquelle procède cette beauté. La
dame, qui possède d'épais et longs cheveux bruns, essaye tour à tour les
coiffures les plus excentriques; elle se maquille, se farde les joues,
se poudre, se fait les yeux, se rougit les lèvres. Elle se pare de
bijoux divers et nombreux; elle se drape en d'élégantes tea-gowns dont
chacune donne à son charme une originalité nouvelle; elle s'admire
devant des glaces, prend des poses voluptueuses et risquées, s'envoie
des baisers--semble jouer, pour son profit personnel, une perverse et
délicieuse comédie.--Cela dure assez longtemps; puis la dame se sépare,
comme à regret, de ses soies et de ses bijoux; elle enlève soigneusement
tout l'éclat emprunté dont elle eut soin de peindre et d'orner son
visage, range systématiquement en des tiroirs des quantités de boîtes et
de flacons, et reparaît, quelque temps après, vêtue d'une honnête robe
d'intérieur et coiffée en bourgeoise modeste.
Je vous décris là un manège auquel j'eus le plaisir d'assister plusieurs
fois, et que la psychologie--c'est si commode et ça coûte si peu!--m'a
permis d'expliquer de la façon suivante. La dame, qui est sans doute
mariée et riche, s'ennuie; son mari, qu'elle n'aime pas, lui mesure
les satisfactions auxquelles elle croit avoir droit; son existence
provinciale, routinière et mesquine, lui déplaît; des rêves vagues
d'indépendance qui la hantent depuis longtemps, peut-être depuis
toujours, se sont cristallisés tout à coup en des besoins violents
et plus qu'à demi conscients d'immoralité. Ces désirs l'ont saisie
puissamment, ne la lâchent pas; son imagination vagabonde autour d'une
image toujours la même, de plus en plus fascinante.--Cette femme-là est
bonne à faire.
Toute la question est de savoir si c'est pour moi que le four chauffe.
La maison blanche, Mme de Rahoul me l'a dit, appartient au principal
notaire de la ville. J'apprends que ce notaire s'appelle Me Hardouin.
Hardouin, voilà un nom qui réveille en moi des souvenirs, qui est comme
un écho de mon enfance; et l'image se précise aussitôt; je me revois,
avant la guerre, conversant dans le jardin de M. Curmont avec un jeune
homme qui est le premier clerc de Me Larbette, le notaire de Preil, et
qui s'appelle Hardouin. Si le Hardouin de Malenvers était le Hardouin de
Versailles?...
C'est lui. Il se souvenait parfaitement de moi, de ma famille, et a été
enchanté de me revoir. Nous sommes à présent les meilleurs amis du monde
et je suis fréquemment invité à la maison blanche. Mme Hardouin
est vraiment très belle et très captivante; je suis à peu près sûr
maintenant que mes déductions de psychologue étaient des plus justes;
pourtant, je n'ai point cherché à mettre à profit l'état mental de la
notairesse. J'aurais quelque scrupule à tromper Me Hardouin; c'est
un homme fort intelligent, d'une grande pénétration, et qui me plaît
beaucoup. Il a pour amis plusieurs hommes qui m'intéressent aussi
vivement. Je ne veux pas parler de l'avocat Courbassol, politicien
hors cadres, verbeux et vide, auquel le notaire témoigne une ironique
déférence, et qui fait une cour assidue à Mme Hardouin. Je pense surtout
à l'abbé Lamargelle, un personnage bien curieux.
Faire le portrait physique de l'abbé serait assez difficile, et je
préfère laisser ce soin à d'autres. Il est, pour le moment, professeur
d'un garçon d'une douzaine d'années, assez niais, le fils du comte de
Movéans et de la comtesse, née Pilastre. Il ne semble pas que ce poste
soit autre chose qu'une sinécure; les commérages, il est vrai, assurent
que l'abbé sacrifie à la mère le temps qu'il ne consacre pas au fils;
mais faut-il ajouter foi aux commérages? Le sacrifice, d'ailleurs,
n'aurait rien de particulièrement pénible. La comtesse est une
femme jolie encore, aimable, que ne défigure pas l'embonpoint de
la quarantaine; des manières vives, un peu trop primesautières, qui
trahissent l'impétuosité du sang et l'origine plébéienne; la voix d'une
franchise étudiée, la physionomie d'une Parisienne futée, un peu
blasée, beaucoup curieuse, avec des paillettes de rire dans les yeux et
l'amertume d'un pli sarcastique au coin des lèvres. Le comte est un être
maigre et long, terne et solennel. Il descend d'une vieille famille du
Poitou, et l'abbé l'appelle «un vase des Deux-Sèvres». Ce n'est
pas, pourtant, un vase d'élection; il a fait trois fois appel à ses
concitoyens, et trois fois ses concitoyens ont refusé de l'envoyer
siéger au Parlement. De dégoût, M. le comte de Movéans a transporté ses
pénates de Niort à Malenvers. Il a acquis, au sortir de la ville, une
grande et belle propriété, le château du Valvert. C'est là que j'ai eu
récemment l'honneur de faire sa connaissance.
L'abbé, qui m'a présenté, m'avait prévenu de la complète nullité du
comte; il n'avait pas exagéré. Intellectuellement, cet aristocrate est
un fantôme; et les idées qu'il exprime en phrases toujours les mêmes ont
perdu leur dernière goutte de sang, au siècle dernier, sous le couperet
de la guillotine. Comment des créatures semblables peuvent-elles exister
de nos jours?
--On les fabrique, dit l'abbé; et non sans difficulté, croyez-le. Pour
ma part, je me donne un mal énorme à faire de mon jeune élève le digne
successeur de son père. J'y réussirai, car je me pique d'honneur; mais
c'est souvent pénible. Vous avez quelque peu parlé avec le jeune
homme et vous avez facilement sondé la profondeur de sa sottise. Cette
sottise, vous l'avez deviné, ne peut être naturelle. Laissé à lui-même,
cet enfant serait devenu un Movéans-Pilastre, un aristocrate dans lequel
se serait agité le bourgeois; un bourgeois possédé d'un aristocrate. De
ce conflit dans un être moyennement doué aurait pu naître quelque chose.
C'est ce quelque chose que je suis chargé de condamner à l'avortement.
L'enfant, au lieu de devenir un Movéans-Pilastre, deviendra donc un
Movéans tout court; vicomte d'abord; comte ensuite. Homme, jamais.
--Des hommes dans les rangs de l'aristocratie seraient cependant utiles
à l'Église pour sa lutte contre les peuples.
--Des hommes ne sont utiles qu'à eux-mêmes, dit l'abbé. Du reste,
l'Église ne lutte point contre les peuples. Elle les bénit. C'est bien
suffisant. J'oserais dire que l'Église est faite pour les peuples si je
n'étais convaincu que les peuples sont faits pour l'Église. Les peuples
d'aujourd'hui, surtout. Leur vie est essentiellement religieuse. La
raison d'être de leur existence, qui est aussi la base même de la
religion, c'est la croyance irraisonnée, l'obéissance aveugle. On croit
sans examen, sans discussion, par simple besoin de croire. On a foi dans
l'État, dans la presse, dans la science, dans l'armée, dans tout ce qui
a l'audace de prétendre exister; on a foi dans le progrès, et, chose
plus étrange encore, on a foi dans la perpétuité du présent. C'est
seulement en soi-même que l'homme refuse de croire. Époque religieuse,
cher monsieur. Époque de foi, de paix et de résignation, et que menace
un seul danger.
--Lequel?
--Les grandes armées nationales. Les peuples sont comme des enfants qui
ne demandent qu'à rester bien sages, mais entre les mains desquels
on commet l'imprudence de laisser un instrument dangereux; un jour ou
l'autre, une catastrophe se produit. L'Eglise, heureusement, s'est rendu
compte du péril. Par un savant système d'alliances, d'ententes, auquel
le Vatican travaille activement, je le sais, on arrivera à équilibrer à
peu près les forces européennes. Puis, après une campagne habile et
sans doute longue, à laquelle viendra sûrement en aide l'imbécillité des
socialistes, on réussira à présenter aux nations, comme un bienfait,
la transformation des grandes armées actuelles en armées réduites. On
arrachera de leurs mains une force qui pourrait devenir un facteur de
libération et on les ramènera au système des armées prétoriennes. Cela
se fera tout simplement, vous verrez.
--Je ne pense pas. On serait forcé de laisser sur le pavé, chaque année,
quelques centaines de mille hommes.
--Cela augmenterait l'indigence, voulez-vous dire? Petite affaire. Ça
se tassera. Ça s'égalisera. La misère, comme les liquides, tend vers son
niveau.
Je vais assez souvent au Valvert. La comtesse est fort aimable pour moi;
le comte lui-même semble m'avoir pris en amitié; cela vient sans doute
de ce que je me suis fait une règle de ne jamais lui poser une question.
Quant à l'abbé, j'ai toujours grand plaisir à le voir; son ironie me
met, ou me remet, du cynisme dans l'âme, me donne un amer et pressant
désir de vivre, de dépenser des forces. Et je me souviens, à ces
moments-là, que Mme Hardouin est très belle; et j'en redeviens amoureux,
éperdûment amoureux.
C'est une chose, je pense, dont Mme Hardouin se doute un peu, mais
qu'elle doit feindre d'ignorer jusqu'à ce que j'aie fait l'indispensable
déclaration. Et cet aveu nécessaire des sentiments qui m'agitent m'est
assez difficile. Ce n'est pas que je sois arrêté par les scrupules qui
m'avaient retenu tout d'abord; j'ai acquis la conviction que Me Hardouin
se préoccupe fort peu de ce que peut faire sa femme; toute l'affection
du notaire est certainement concentrée sur une enfant qu'il a eue d'un
premier mariage, une petite fille de dix ans environ. Les obstacles
auxquels je faisais allusion sont purement matériels.
La maison du notaire est transformée, depuis quelques temps, en une
sorte d'agence électorale. Le député de Malenvers, le vieux Laventoux,
est mort dernièrement et la ville doit lui donner un remplaçant. Les
conservateurs, qui mascaradent en boulangistes, ont choisi pour leur
champion un avocat clérical nommé Letonnelier, et le candidat des
républicains est l'avocat Courbassol, gloire locale, ancien député de
Paris auquel la grande ville, aux dernières élections, a préféré un
boulangiste. Le gouvernement fait l'impossible pour assurer le triomphe
de Courbassol; et Me Hardouin travaille énergiquement au succès de
l'homme dont la continuelle présence chez lui fait tant jaser, et qu'il
méprise assurément. La politique a de ces mystères.
Comme il m'est impossible d'avoir avec Mme Hardouin, chez elle,
l'entretien que je désire, je m'avise d'un expédient. Je sais qu'elle
se rend assidûment à l'église, chaque soir, afin d'ouïr les sermons d'un
moine que le gouvernement a secrètement chargé, dans le département,
d'une mission des plus délicates. Les gens au pouvoir, justement
effrayés des progrès rapides de la dépopulation, ont fait marché avec
certaines congrégations qui ont entrepris de prêcher, par toute la
France, la bonne parole de la fécondité. Les prédicateurs en robes
brunes, blanches ou noires effrayent les femmes volontairement stériles
de l'horreur des châtiments éternels; ils stigmatisent la prudence
conjugale; jettent l'anathème aux ablutions; déclarent au nom du ciel
que l'eau bénite doit suffire à une épouse chrétienne. Les femmes, que
terrorise l'idée d'être exclues de la sainte table, au vu de toute la
ville, promettent d'obéir aux recommandations du moine, et y obéissent
quelquefois.
C'est au cours du sermon d'un capucin repopulateur que j'ai pu entamer
avec Mme Hardouin, auprès de laquelle je m'étais placé comme par hasard,
une petite conversation d'un tour légèrement immodeste. Et je n'ai pas
quitté la dame, que j'avais reconduite chez elle, avant de lui avoir
fait, ainsi qu'on disait autrefois, l'aveu de ma flamme. Cette flamme,
j'espère que Mme Hardouin consentira, comme on disait encore, à la
couronner. En fait, elle m'accorde un rendez-vous; puis, un second;
puis, un troisième. Et enfin, un soir, elle couronne....
Le lendemain de ce soir-là, le lieutenant Labourgnolle, un bon camarade,
me déclare avoir vu sortir de ma maison Mme la notairesse; comme
supplément d'informations, il ajoute qu'il l'a vue entrer, un quart
d'heure plus tard, dans la maison qu'habite Courbassol. Est-ce
possible?... Comme psychologue, persuadé qu'il n'y a que le premier pas
qui coûte, fût-ce un pas redoublé, je suis assez disposé à admettre la
chose; mais comme amoureux, je me rebiffe.....
D'ailleurs, Courbassol serait trop heureux; il aurait toutes les chances
à la fois. Il vient d'être élu député à une forte majorité. Cette
élection a produit dans Malenvers une sensation énorme.
Cette sensation, pourtant, disparaît sous l'émotion que causent coup
sur coup plusieurs vols très importants, commis dans la ville ou
aux environs, et dont les auteurs restent inconnus. Ces cambriolages
audacieux se répètent à de courts intervalles; on dirait que les
criminels agissent d'après un plan très habile et sur des indications
certaines. Le colonel de dragons vient d'être volé d'une quantité de
titres, valeurs allemandes pour la plus grande partie: actions de la
Brasserie des Jésuites de Ratisbonne, actions des Tramways de Munich,
titres de Chemins de fer prussiens et du Sud de l'Allemagne, lettres de
gages de la Banque bavaroise, etc., etc. Le brave colonel est désolé;
non seulement d'avoir été dépouillé d'une centaine de mille francs,
mais surtout d'avoir été obligé de laisser savoir qu'il contribuait,
financièrement, à la prospérité de gens qu'il doit considérer comme ses
ennemis. Après tout, les artilleurs seulement s'étant, jusqu'à présent,
vantés d'avoir du flair, on ne peut reprocher à un dragon de ne point
trouver d'odeur à l'argent.
Une nuit que je sortais furtivement de la maison de la notairesse, dans
la chambre de laquelle je me hasarde de temps en temps, j'ai aperçu,
en traversant le jardin, de la lumière à l'une des fenêtres du
rez-de-chaussée. Je me suis approché à pas de loup; j'ai distingué, à
travers les vitres, Me Hardouin qui semblait donner des explications
à un personnage dont, malheureusement, je n'ai pu voir la figure. Ce
conciliabule, à deux heures du matin, m'a paru singulier; et j'ai fait
part des conjectures qu'il m'a suggérées, aussitôt que possible, à la
notairesse. Elle s'est troublée, a commencé à parler de choses très
graves, s'est rétractée, a fini par déclarer qu'elle ne savait rien et
que mes suppositions n'avaient pas le sens commun.
Peut-être. Du reste, même en admettant que Me Hardouin donne un
caractère plus direct et plus brutal à cette industrie judiciaire et
extra-judiciaire qui est organisée pour la spoliation générale,--que
m'importe? Mme Hardouin est une maîtresse aimable; son mari ne me la
dispute pas; et voila l'important.
Et puis, n'y a-t-il pas des gens pour prétendre que le voleur a son
utilité? Paradoxe, c'est possible. Mais les crimes que le brigand
inconnu vient de perpétrer à Malenvers, la France, fille aînée de
l'Eglise, n'est-elle pas en train de les commettre, multipliés à
l'infini, _in partibus infidelium_?
* * * * *
Le général Maubart, qui n'était jusqu'ici que le héros de Nourhas, est
maintenant le conquérant du Garamaka. La France est plus fière de sa
dernière conquête que le triomphateur lui-même; les journaux qu'elle lit
ne lui laissent point ignorer l'énorme valeur de sa nouvelle possession;
et elle semble tout à fait convaincue de cette grande vérité: que
son avenir est au Soudan. Quant à mon père, il n'est certainement pas
insensible à la douceur des louanges; il est loin de dédaigner la
gloire que lui vaut son succès; mais il a laissé au second plan les
satisfactions d'amour-propre. Ce sont des considérations d'un ordre plus
matériel qui provoquent son allégresse.
Je le trouve à Paris, où j'ai été le voir dès son retour, installé dans
un luxueux appartement de l'avenue de Villiers. C'est la baronne de
Haulka, paraît-il, qui lui a préparé cette délicieuse retraite; le goût
de la baronne est indiscutable, mais ne doit pas laisser d'être coûteux.
--Qu'est-ce que ça fiche! s'écrie mon père. Est-ce que tu te figures
que je reviens les mains vides? Pour te détromper, mon garçon, je vais
t'annoncer une bonne nouvelle. Je n'ai point oublié que je n'ai pas eu
l'occasion, jusqu'ici, de régler mes comptes de tutelle, et que je te
dois encore une certaine somme; je tiens cette somme à ta disposition.
Aie patience, et tu ne pourras pas dire que ton père t'aura fait tort
d'un sou. Après-demain, je te remettrai une somme de cinquante mille
francs... Qu'est-ce que tu dis?
--Je ne disais rien; mais je te remercie...
--C'est bon, c'est bon; nous ne nous disputerons pas pour ça; si tu ne
veux pas cinquante mille francs, nous dirons vingt-cinq mille; moi, ça
m'est égal. Mettons vingt mille francs pour faire un chiffre rond.
C'est juste ce que doit me verser demain un marchand d'antiquités pour
quelques bibelots que je lui ai vendus. Ces sauvages du Garamaka avaient
une sorte de civilisation, et leurs objets d'art ont du prix. J'en
ai rapporté douze caisses, de cinq cents kilos chacune; tout le plus
chouette. Il y a des choses charmantes que la baronne elle-même admire.
--Alors, ces sauvages avaient de bons côtés?
--C'étaient des gens très doux, très calmes, presque sans mauvais
instincts. La preuve, c'est que nous les avons massacrés par centaines
et par milliers, et qu'ils n'ont pas rouspetté. Les histoires de cruauté
qu'on débitait sur leur compte n'étaient que des mensonges inventés par
les missionnaires. Malgré tout, ces mensonges n'ont pas fait de mal,
puisqu'ils ont amené la guerre. Tu sais que je n'en pince pas pour
la calotte, mais je dois dire que les missionnaires nous ont été très
utiles; ils nous ont donné tous les renseignements au sujet du pays,
qu'ils connaissaient parfaitement car ils y avaient toujours été
bien reçus, au sujet des taxes à imposer, des amendes à infliger, des
contributions, etc. Si ces bons pères n'avaient pas été là, nous nous
serions fait rouler; nous n'aurions pas exigé assez; mais avec eux...
confiscations, rançons, razzias, ça n'arrêtait pas. Tu comprends ce que
tout ça me vaut; tu peux te reporter aux règlements; tu y verras que les
prises faites par les détachements leur appartiennent. Avec les retours
du bâton, ça m'a fait un joli denier. Le trésor seul du roi Gabaurin
s'élevait à huit millions. Ce pauvre roi ne nous pas donné beaucoup de
fil à retordre; sans son fils Melahdou, la campagne n'aurait duré qu'un
mois. Ces brigands de sauvages n'ont que des fusils à pierre qui
portent à deux cents mètres. C'est à peine s'ils m'ont tué une douzaine
d'hommes.
--Pourtant, les journaux disent que la mortalité a été très élevée?
--Ça, mon petit, c'est la faute des médicaments; il n'y en avait pas.
C'est peut-être aussi la faute de la nourriture; il n'y en avait pas.
Même les officiers avaient à peine leur petit confortable; dans des
cas pareils, bien entendu, la troupe se brosse le ventre. Les mesures
avaient été mal prises. C'est la faute à ce salaud de Boulanger; s'il
laissait le gouvernement tranquille, on aurait le temps de préparer les
expéditions, et l'on gaspillerait moins d'existences et moins d'argent.
Mais pourquoi donc? Pourquoi épargner le sang et les ressources d'un
peuple qui devrait faire la guerre, qui ne veut pas faire la guerre, et
qui est assez vil pour consentir aux misérables entreprises coloniales
qui ne servent qu'à engraisser une bande de galonnés et de mercantis?
L'Allemagne crache au nez de la France, l'Angleterre lui botte le cul.
Ça ne compte pas: l'Allemagne et l'Angleterre sont fortes. Mais le
Garamaka a brûlé la chapelle d'un Jésuite: A bas le Garamaka! En avant
pour le Garamaka! Annexons le Garamaka! Misérable et imbécile, tout ça.
D'autant plus que c'est reculer pour mieux sauter. Il faudra encore
y passer, par la terrible route de la Guerre, pour arriver à cette
existence que les nations pressentent et admirent dans leurs rêves,
rêves qui en se réalisant tueront la guerre et qui ne peuvent être,
pourtant, réalisés que par la guerre.
--Quel peuple! dis-je en conclusion; et quels chefs il a choisis! Mais,
étant donnée une nation pareille, que mettre à la place d'un pareil
gouvernement?
--Mets-y un clou! s'écrie mon père; et si tu veux faire ton chemin dans
l'armée, ne parle jamais de la nécessité d'une guerre. Nous sommes là
pour maintenir la paix; rappelle-toi ça. C'est juste ce que les pouvoirs
publics m'ont dit à Marseille, lorsqu'ils sont venus me recevoir à mon
retour. Ils m'ont dit que j'avais conquis le Garamaka pour maintenir la
paix. C'est bien possible. Il y avait des petites filles, gentilles à
croquer, qui m'ont offert des fleurs, des fonctionnaires écailleux qui
m'ont infligé des discours, un poète déplumé qui a lu une pièce de
vers où il me disait que je lui débarquais dans le coeur. Je suis dur à
épater, mais il m'en a bouché un coin. Enfin, on a été bien gentil...
Tu comprends, je suis enchanté d'avoir dirigé cette expédition. Profits
pécuniaires à part, j'ai maintenant l'avantage d'avoir commandé en
chef devant l'ennemi. Et puis, j'ai la satisfaction personnelle d'avoir
combattu pour la civilisation.
Un peu pour dissimuler un sourire, je me dirige vers une table sur
laquelle est déposée une grande boîte; j'en soulève le couvercle, mais
je le laisse retomber immédiatement. Cette boîte est pleine de petits
os, d'ongles, de dents qui ont appartenu à des hommes.
--Ah! ah! ah! ricane mon père, tu ne sais pas ce que c'est que ça? C'est
pour faire des bijoux porte-veine. Une idée d'un bijoutier de la rue de
la Paix; il m'avait demandé de lui rapporter ces choses-là: il doit les
monter en or. Ça va faire fureur; on était las du cochon. On appellera
ça la breloque humaine...
Je ne reste que quelques jours à Paris. Pas assez longtemps pour
être présenté à la baronne de Haulka, qui vient de se voir obligée
d'entreprendre un petit voyage en Allemagne pour affaires personnelles.
Assez longtemps cependant pour recevoir une partie de la somme que
m'avait promise mon père; dix mille francs environ; le marchand
d'antiquités ne l'a pas payé complètement et le bijoutier de la rue de
la Paix ne lancera la breloque humaine qu'au moment des étrennes. Enfin,
dix mille francs valent mieux que rien.
A vrai dire, je n'ai pas de grosses dépenses à faire à Malenvers. L'été
est venu, et les plaisirs champêtres qu'il ménage ne sont pas très
coûteux. De plus, vous savez combien il est avantageux (en province)
d'avoir pour maîtresse une femme mariée. En province, ce n'est pas
du tout comme à Paris, où ce sont les femmes qui ne coûtent rien qui
coûtent le plus cher.
Quoique les femmes mariées aient du bon, il ne faut pas aller jusqu'à
croire que leur fidélité à leurs amants est éternelle. Tout passe,
tout lasse, tout casse. Mme Hardouin semble vouloir me démontrer le
bien-fondé de ce vieux dicton. Elle me délaisse de plus en plus.
J'ai entendu dire qu'on l'a vue plusieurs fois en compagnie du député
Courbassol, dont la réputation grandit tous les jours, que la presse
représente comme _ministrable_, et qui est venu passer quelque temps à
Malenvers. Ces rumeurs m'ont ému; d'autant plus que la notairesse ne
m'a pas honoré d'une seule visite depuis près d'un mois. Une pareille
indifférence blesse profondément mon amour-propre. Je me décide à faire
tenir à Mme Hardouin une lettre de reproches. Elle me répond qu'elle a
résolu de rompre toutes relations avec moi.
Si je réfléchissais, je n'insisterais certainement pas. Mais je
ne réfléchis point, ma vanité froissée me persuade de la nécessité
d'explications, et je suis sur le point d'insister lorsque je reçois, un
soir, la visite de l'abbé Lamargelle.
* * * * *
L'abbé, je ne tarde point à m'en rendre compte, est au courant de mes
affaires et de mes préoccupations les plus intimes. En quelques phrases
de tournure vague, mais dont le sens précis ne m'échappe pas, il fait le
procès de mon indifférence aux promesses et aux offres de l'existence,
il blâme le détachement d'amateur blasé avec lequel je semble considérer
la vie. Il me laisse entendre que je devrais prendre plus d'intérêt aux
choses et aux gens qui m'environnent, à moi-même, surtout à moi-même;
pourquoi négliger des bons vouloirs et des sympathies qui pourraient
n'être pas inutiles et méritent sûrement d'être appréciés? Pourquoi, par
exemple, ne m'a-t-on pas vu depuis longtemps déjà au château du Valvert?
Le comte de Movéans, hier soir, regrettait mon absence...
Je m'excuse. Je promets une visite pour le lendemain. Au fait, pourquoi
perdrai-je mon temps à poursuivre Mme Hardouin de mes récriminations? Je
laisserai entendre, au besoin, que c'est moi qui ai voulu la rupture. On
lui découvrira des remplaçantes, à la notairesse...
Au Valvert, je trouve plusieurs personnes récemment arrivées de Paris,
et qui me sont inconnues. L'abbé ne m'avait pas soufflé mot de leur
présence, et je m'en étonne. Parmi elles, il y a une jeune nièce de la
comtesse, Mlle Pilastre, et Mlle de Lahaye-Marmenteau, soeur du général
et marraine de la jeune fille; cette dame, qui, paraît-il, connaît
beaucoup mon père, est charmante pour moi. En somme, la réception qui
m'est faite est plus que cordiale; et, telle est ma simplicité vaniteuse
ou nonchalante, il me semble tout naturel qu'il en soit ainsi.
C'est pourquoi ma surprise est grande lorsque, deux jours plus tard,
j'apprends indirectement qu'il n'est bruit, au régiment et en ville,
que de mon prochain mariage avec Mlle Pilastre. Après réflexion, je me
décide à feindre d'ignorer ces rumeurs; mais je me promets aussi, me
rappelant que l'amabilité de l'accueil qui me fut fait avait quelque
chose d'insolite, d'étudier sérieusement les hôtes du Valvert à ma
prochaine visite au château.
Je n'y manque point. Et je m'aperçois assez facilement qu'on a des vues
sur moi. On a tort; je ne me marierai point, je m'en fais le serment
à moi-même. Et là-dessus, je laisse venir. Mlle Pilastre est une
jeune fille de vingt ans, jolie, mais très visiblement difforme; cette
difformité paraît-il, est le résultat d'un accident. Intelligente, je
le crois; sans pourtant pouvoir l'affirmer. Mlle Pilastre parle peu; sa
timidité est très grande. Elle paraît décontenancée, dépaysée; elle a
l'air peu accoutumée à la comtesse, sa tante, et au comte de Movéans,
son oncle par alliance; elle semble n'avoir jamais vu le jeune vicomte.
Ce sont là, m'a dit l'abbé, des choses qui s'expliquent aisément. Mlle
Pilastre a toujours vécu très en dehors de sa famille; son père, le
grand industriel parisien, était complètement pris par ses affaires; sa
mère, qui mourut en 1886, avait une si mauvaise santé qu'il ne lui fut
jamais possible de s'occuper de son enfant. La jeune fille a donc été
élevée par sa marraine, Mlle de Lahaye-Marmenteau, soeur du général
qui lui-même fut parrain de l'enfant. Mlle Pilastre, sur l'avis des
médecins, a presque toujours vécu dans le Midi; elle n'a eu que peu
d'occasions de voir ses parents; de plus, elle est d'un naturel assez
réservé. Les yeux et les cheveux très noirs, la peau mate de Mlle
Pilastre rappelant fortement le type italien, je cherche à savoir si
Mme Pilastre, la mère, était Italienne. L'abbé me fait des réponses
évasives. Il n'a pas l'air de tenir outre mesure à me voir convoler en
justes noces. C'est un entremetteur peu convaincu.
La comtesse, au contraire, fait du zèle; elle ne me permet pas de
décliner une seule de ses invitations, qui se succèdent rapidement; elle
développe des aptitudes de marieuse fûtée, mais pas sans discrétion.
Quant à Mlle de Lahaye-Marmenteau, elle ne me presse en aucune façon;
c'est son sourire seul qui semble me dire: «Si vous n'épousez pas ma
filleule, vous serez un sot.» Cette vieille demoiselle, qui a dépassé la
cinquantaine, me plaît beaucoup; elle sait être vieille, et n'a ni les
manières pédantesques ni l'amertume de la vieille fille. Elle a des
convictions optimistes qu'elle pousse très loin; par exemple, elle croit
que la guerre est une excellente institution destinée par la Providence
à réduire la population mâle de la terre. Elle a des yeux bleus très
vifs, une bouche en éveil, un air général de satisfaction; quelque
chose de sautillant, dansant, jamais en repos, clignant sur de la joie,
souvenue plutôt que ressentie; et beaucoup d'intelligence, très calme et
très fine, là-dessous. Je ne me marierai pas, c'est certain; mais si je
devais par impossible changer d'avis, c'est Mlle de Lahaye-Marmenteau
qui opérerait ma conversion.
Cependant, au régiment, on jase. On parle de mes fiançailles comme d'un
fait accompli. On me complimente de mon alliance avec une famille en si
bons termes avec le général de Lahaye-Marmenteau; le général va être mis
avant peu à la tête de l'État-Major général. Quel veinard je suis!... Je
ne puis arriver à décourager les commérages. Je commence à penser qu'un
mariage, à bien prendre, me serait plus utile que cinq ou six actions
d'éclat. Et les actions d'éclat, où sont-elles possibles aujourd'hui?
L'armée est devenue si peu militaire!... Quant à quitter le service...
Le fait me serait sans doute possible, même facile; mais l'idée m'en est
insupportable; je pourrais vivre sans épaulette, mais je ne me vois
pas vivre sans épaulette... Un mariage, il est vrai, me priverait de
ma liberté. Hé! Qu'est-ce que j'en fais, de ma liberté? Suis-je libre,
seulement?... Me Hardouin, auquel je vais faire une visite, m'assure que
le célibataire est le seul être qui ignore la liberté des moeurs. «Si
vous voulez connaître cette liberté, dit-il, et en jouir, mariez-vous.»
Le notaire me laisse entendre que je ne retrouverai pas l'occasion qui
m'est offerte. Il m'assure que la difformité de la jeune fille est à
peine apparente. «Du reste, ajoute-t-il, ce n'est point un brevet de
longue vie.» Je médite, en m'en allant...
Au Valvert, on s'impatiente. La comtesse devient agressive. Le comte me
prend à part, deux ou trois fois, et ânonne des choses. «Mariage... lien
sacré... devoir patriotique... béni de Dieu... l'Eglise... l'Armée...»
Mlle de Lahaye-Marmenteau, maintenant, entre en lice. Elle parle
dix fois par jour de mon père, l'appelle invariablement «le héros de
Nourhas, conquérant du Garamaka». Elle dit qu'il serait si heureux de me
voir faire souche. Elle fait sonner très haut la fortune de sa filleule;
elle ne cache pas non plus--loin de là--son intention d'en faire son
héritière. Mais Mlle de Lahaye-Marmenteau est-elle riche?
On dit oui. Pourtant, aussi, on dit non. On dit qu'elle s'est ruinée
pour son frère, autrefois, et s'est ainsi condamnée au célibat; et
que depuis ce temps le général subvient à ses besoins. On dit que les
Lahaye-Marmenteau n'ont pas le sou. On dit que le général, bien que
dépensant à pleines mains--c'est surtout à sa «générosité» qu'il va
devoir, demain, sa situation à la tête de l'État-Major--n'a rien à
lui. On dit qu'il se procure des fonds par des moyens douteux. On
dit, pourtant, que ses mariages--et surtout le second--lui ont valu de
grosses sommes. Mais on dit, encore, que sa présente femme a obtenu une
séparation de biens. Que croire? Je sais pertinemment, pour ma part, que
le général s'est livré à des trafics auxquels ne songerait même pas
un homme riche; mais... Après tout peu importe; il est certain que M.
Pilastre est riche. Est-ce sûr?... J'interroge l'abbé, qui me déclare
que, s'il faut en croire des gens bien informés... Il me sonde; il
cherche à connaître mes intentions. Je le presse: dois-je songer au
mariage? Il répond comme l'avocat de Panurge. Je le quitte--décidé à
dire le soir même à la comtesse que je ne veux pas me marier.
Mais, le soir, j'ai à peine le temps d'apercevoir la comtesse; elle est
indisposée et se retire de bonne heure. Et Mlle de Lahaye-Marmenteau
me montre une lettre de son frère le général, lettre qu'elle vient de
recevoir et qui contient des phrases excessivement flatteuses pour
mon père et pour moi. Et puis, le hasard fait que j'ai une longue
conversation avec Mlle Pilastre; une conversation telle que je ne
l'aurais jamais espérée, pleine de charme. Mlle Pilastre ne me produit
plus l'impression qu'elle m'avait donnée tout d'abord, celle d'un
pauvre petit animal apeuré; elle me semble une douce imperfection, très
délicate et très intéressante, anxieuse de l'harmonie qui vibre dans le
bonheur qu'on reçoit et qu'on donne. Je sens chanceler mes résolutions.
On a beau dire, un mariage... Pourtant... Que faire?...
* * * * *
Et voici quelqu'un, tout d'un coup, qui m'apparaît pour me dire ce qu'il
faut faire. Adèle Curmont. Je reçois un mot, une après-midi, m'annonçant
qu'elle vient d'arriver de Paris et qu'elle m'attend, toute affaire
cessante, à l'hôtel du _Chariot d'Or_. Me rappelant le «sans rancune»
avec lequel elle a pris congé de moi à Angenis et la façon dont elle a
tenu parole, au dire du général de Porchemart, j'hésite à me rendre à
l'invitation. Je m'y décide cependant, peut-être autant par curiosité
que par crainte.
Adèle m'apprend, dès les premiers mots, qu'elle sait que je vais
me marier. Il paraît que M. Pilastre, auquel sa fortune de grand
industriel, plus encore que son grade dans la territoriale, assure
de nombreuses amitiés au Cercle Militaire, s'y est vanté du prochain
mariage de sa fille avec le fils du héros de Nourhas. La nouvelle a été
colportée avec d'autant plus d'activité que la richesse de M. Pilastre
lui crée bien des envieux, et que sa paternité réelle fait l'objet de
plus d'un doute; je n'ignore pas, probablement, que jusqu'à ces temps
derniers M. Pilastre avait toujours été tenu pour célibataire et que
personne n'a jamais connu sa femme. Ou bien, ne suis-je au courant
d'aucune des légendes qui circulent à ce sujet?
Adèle parle d'une voix moqueuse, pointue, méchante, qui m'inspire une
grande défiance. Et puis, je me sens peu à mon aise sous son regard
clair, froid, qui darde comme une flèche de volonté. Je devine en cette
femme, dont la beauté est grande et les manières élégamment simples, une
science complète de la vie, une énorme habileté à poser et à résoudre
les problèmes de l'existence moderne. Ce qu'elle a fait et ce qu'elle
fut, je l'ignore ou peu s'en faut. Mais je sens qu'elle est devenue un
être de calcul et de force implacable; et je dois courber mon orgueil
devant sa supériorité. Du reste, elle semble me traiter un peu en
quantité négligeable; elle n'a pas fait paraître la moindre émotion
en m'apercevant, me parle aussi posément que si elle m'avait vu hier
encore, et a même repris tout de suite un tutoiement qui me gêne... Je
réponds que je n'ai entendu parler de rien et que les cancans n'ont pour
moi aucun attrait; que, d'ailleurs, je n'ai nullement pris la résolution
d'épouser qui que ce soit.
--Tu as raison, dit Adèle. Tu n'es pas poussé au mariage par des raisons
d'honneur, n'est-ce pas? Un homme d'honneur, je le sais, doit toujours
payer ses billets protestés et ses dettes de jeu, même s'il doit se
marier pour trouver de l'argent. Mais tel n'est point ton cas, j'en suis
sûre. Un mariage même avec une demoiselle plus ou moins apparentée à des
archevêques à plume blanche, ne te servirait pas à grand'chose. Vois-tu,
il n'y a rien à faire sous l'épaulette. La carrière militaire n'a plus
d'issue. Ni pour les intelligents, ni même pour les sots. Regarde, par
exemple, ces deux hommes: Boulanger et Porchemart. Ils avaient tous deux
tout ce qu'il faut pour réussir. Boulanger était un imbécile et avait
pour lui tous les imbéciles. Porchemart était une intelligence et
il était seul. Cependant ils n'arrivent à rien, ni l'un ni l'autre.
Pourquoi? Parce qu'ils portent l'épaulette. Et les gens qui portent
l'épaulette sont désormais les sous-ordres, les comparses ou les
victimes des gens qui ne la portent point.
--On ne réussit pas toujours non plus, dis-je en ricanant, dans les
professions civiles. Ton frère, si je voulais citer quelqu'un... Je lis
les journaux, tu sais.
--Tu ferais mieux de lire l'Annuaire, répond Adèle froidement. Tu y
verrais depuis combien de temps tu es lieutenant. Quant à mon frère, il
a mal tourné, c'est vrai. Mais, mon cher, c'est grâce à moi. J'avais
une vengeance à satisfaire, tu te rappelles? Je lui ai lancé une petite
femme, dans sa préfecture; une petite femme dont j'étais sûre et qui
avait les dents longues. Il a commis des faux. Pas grand'chose, par le
temps qui court; mais ils sont tombés dans mes mains. C'est moi qui ai
provoqué le scandale, indirectement. On a été obligé d'arrêter Albert.
C'était le bagne. Le gouvernement, au dernier moment, lui a permis de
s'échapper, de disparaître. Réflexion faite, je préfère le laisser où il
est--à perpétuité.
--Où est-il?
--A la Trappe. Il est trappiste. Il édifie le couvent par sa dévotion.
(Adèle éclate de rire). Ah! non! Quand je pense qu'il a fait enterrer
maman civilement!... Quelle farce!...
J'ai un frisson. Je ne puis m'empêcher d'admirer et d'envier, presque,
la force de volonté de cette femme; et cette énergie féroce m'épouvante.
Adèle m'attire et m'effraye. Je sens qu'elle serait à moi, tout à moi,
si je voulais, en dépit d'elle-même; n'est-ce pas parce qu'elle a été
à moi qu'elle est ce qu'elle est, qu'elle a fait ce qu'elle a fait, que
toutes ces choses sont arrivées? N'est-ce pas à moi, de moi peut-être,
sa cruauté et sa volonté? De moi?... Je suis fouetté de cette vérité,
que je n'osais m'avouer: que je suis un être veule; et de cette autre
vérité, que je pressentais: qu'Adèle est très dangereuse. Du reste, si
je l'ignorais, je l'apprendrai maintenant.
--Écoute, dit-elle, je suis méchante, et je n'oublie rien. De toi aussi
j'ai voulu me venger.
Je ne la laisse pas achever. Je lui répète ce que m'a dit le général de
Porchemart à ses derniers moments. Elle reste impassible.
--Je ne regrette rien, dit-elle quand j'ai fini. Mais Porchemart a bien
fait. C'est-à-dire que je suis heureuse qu'il ait agi ainsi. Autant que
tu sois indemne, après tout; je crois que j'aurais eu un remord. Quant à
Porchemart, il a fait ce qu'il a pu, ce qu'il a osé! Rien. Pas de nerf,
pas de moelle. Même lui. Pas un seul homme, pas un seul. Tiens...
Rapidement, d'une voix où vibre le mépris et parfois la colère,
elle énumère en les qualifiant les nombreuses personnalités du monde
politique, militaire et financier qu'elle a connues, qu'elle a pu voir
et juger comme peut juger une aventurière intelligente. Quelle galerie!
Des types défilent, défilent, hideux d'infamies et lamentables de
sottises, glaires d'humanité, toute la France dirigeante contemporaine.
--Et il faut trouver un homme là-dedans! s'écrie-t-elle. Il faut, car
une femme ne peut agir seule, en ce beau pays de France. Et je
veux agir, moi... J'en ai trouvé un--la moitié d'un, le quart, le
vingtième.--Ce n'est pas le plus vil, mais c'est un des moins nuls. Il
m'offre sa main. J'hésite. C'est un être qui ne saura jamais résister
à l'appât d'une poignée de gros sous; il se noiera, un jour ou l'autre,
dans une cuvette de fange. Et je resterai là, avec un nom déshonoré
qui m'imposera l'honnêteté la plus scrupuleuse; et il faudra que je
devienne, pour vivre, rédactrice d'un journal de modes... J'aimerais
mieux autre chose. J'aimerais mieux toi.
Je sursaute. Moi! Parce que je serais plus malléable que les autres dans
ses mains, sans doute. Ou n'est-ce qu'un piège qu'elle me tend? La haine
de la femme supérieure commence à me saisir; la peur haineuse de la
femme exempte de cette faiblesse, sentimentale et nourrie de vieux
rêves, qui rend ses soeurs si vulnérables. Adèle se rapproche de moi et
reprend:
--Il y a de grandes choses à faire. La face du monde est sur le point
d'être changée, et de grandes convulsions sont proches. Ces convulsions,
c'est le choc des grandes armées nationales qui les provoquera; il faut
donc que ces armées deviennent conscientes de leur mission; qu'elles
sachent, au moins, que leur état présent n'a pas de sens. Et cela, c'est
un soldat seul qui le leur apprendra; c'est un soldat seul qui jettera
ces troupeaux humains sur la route de l'avenir...
Je me rappelle une phrase prononcée, il y a bien des années, par le
colonel Gabarrot: «Les portes du futur ne s'ouvrent pas toutes seules;
et il faut que le soldat vienne, et les enfonce à coups de canon.» Adèle
continue, d'une voix rapide et profonde, convaincue:
--N'est-ce pas pitoyable, le spectacle de cette Europe armée jusqu'aux
dents et tremblant de peur? De cette armée française qui parade et
fanfaronne avec les duplicata de ses drapeaux? De ces peuples se
saignant aux quatre veines afin d'entretenir ça? N'est-ce pas honteux,
cette couardise de la nation française vautrée sur sa défaite et qui
hurlerait de terreur si on lui disait cette chose si simple et si
certaine: qu'elle n'échappera pas à la fatalité d'une guerre contre
l'Allemagne? Et il y a tant de braves parmi ces lâches! Il faut un
soldat pour changer tout cela, de fond en comble; pour faire de l'armée,
en réalité, l'Armée Nationale; pour mettre fin au honteux gaspillage
pratiqué par les voleurs tricolores qui organisent la déroute. Il faut
un soldat, mais un soldat qui ne soit plus entravé par les liens des
coteries militaires et qui ait brisé la ridicule épée de parade que
lui confie un gouvernement de vaincus! Ah! ce qu'il pourrait faire, cet
homme-là! Comme son geste large balayerait les Mayeux de la Défaite
et les Tartufes de la Revanche! Comme sa voix appellerait à l'Acte
nécessaire les Français qui veulent vivre!...
Une stupeur m'enveloppe, ligotte mon entendement. Cette femme pratique
est une idéologue, une idéologie vivante! Est-ce que l'action, donc,
n'est point possible sans l'illusion? Sans l'aveuglement partiel et
voulu qui permet l'enthousiasme? Est-ce que trop regarder les différents
aspects des choses, trop voir toutes les faces d'une question, est-ce
que cela estropie l'énergie, l'annihile? Je sens que ce qu'il y a de
plus lugubre en moi, ce n'est pas mon manque de volonté; c'est mon désir
mou de vouloir. Je pense que je ressemble à mon pays... Adèle parle
toujours, véhémente, avec une lueur dans les yeux qui m'effraye, et que
je n'ose soutenir de peur d'être tiré hors de moi-même. Elle développe
son plan, expose ses projets. Elle dit que je puis entrer d'emblée dans
le monde politique, que mon élection est assurée, qu'elle a de l'argent,
qu'elle saura en trouver, qu'elle agira avec moi et pour moi, qu'elle ne
demande que sa part d'action à mes côtés...
Je ne l'écoute plus, je ne peux plus l'écouter. Je crois qu'elle a
raison; que tout ce qu'elle dit est vrai, est possible, serait grand.
Mais je suis las, las. C'est une lutte qu'elle me propose; et je me sens
incapable d'un effort, incapable de tout. Je suis pénétré d'un besoin
subit et absurde d'aimer, d'être aimé, de vivre tranquille, hors du
monde. La lutte... Et si elle est vaine? Me donner tant de mal pour
rien, comme tous les autres!... Le bonheur, plutôt... Mais où? Comment?
Je songe à des sottises. Je pense qu'Adèle a quatre ans de plus que moi,
qu'elle a trente-deux ans, qu'elle a eu des aventures, des amants...
Toutes ces pensées roulent les unes sur les autres en mon cerveau,
s'enchevêtrent, tournoient, tourbillonnent, s'écroulent. Et je me
découvre subitement la volonté arrêtée, forcenée, de refuser les
propositions d'Adèle. Je me _découvre_ cette volonté. Des raisons
affluent, aussitôt, empesées d'orgueil, raides de fierté. Ne suis-je pas
officier? Ne porté-je pas l'épaulette? N'ai-je pas l'avenir largement
ouvert? De quoi se mêlent-elles, ces femmes? La hantise perpétuelle du
sexe--qui s'offre avec des primes.--Celle-ci apporte une fortune, des
protections. Qu'elle les garde! Celle-là prétend apporter du bonheur, de
la gloire. Du bonheur, je puis m'en passer; de la gloire!... je vois des
soleils là-bas, à l'horizon...
Je déclare à Adèle que je réfléchirai; que je ne sais pas; que je
verrai; que je la mettrai, dans deux jours, au courant de ma décision;
qu'elle m'a vivement intéressé. Elle me laisse partir, étonnée.
Je reviens chez moi énervé, exténué, comme écrasé du poids de toutes les
choses que je ne veux pas faire..... Après tout, si je demandais la main
de Mlle Pilastre? La vie serait agréable, facile..... Trop facile,
trop réglée d'avance, trop monotone. Il convient de laisser place à
du pittoresque, à de l'inattendu. Des sentimentalités accourent, pour
boucher les trous du raisonnement avec le carton-pâte de leurs truismes,
avec leurs loques de souvenirs. Je me rappelle le mariage de ma mère,
mariage d'argent, si malheureux; je me rappelle la recommandation de
ma grand'mère: n'épouser qu'une femme que je serai sûr de rendre
heureuse..... Cependant, si j'écrivais à mon père pour lui demander
conseil? Il se moquerait de moi. Si j'écrivais à Gédéon Schurke pour
le prier de m'éclairer au sujet des rumeurs dont Adèle m'a parlé?
Je commence une lettre; ne l'achève point. Je me décide, avec toute
l'inflexible détermination des irrésolus fatigués, à ne pas épouser Mlle
Pilastre. J'en donne l'assurance, le soir même, à l'abbé Lamargelle,
qui ne me croit point; qui ne croit pas à mon désir de repos, ou plutôt
d'inaction; qui me prend pour un profond ambitieux; qui me soupçonne de
vastes desseins; que je laisse très intrigué, pensif. J'en informe la
comtesse de Movéans, à laquelle je déclare que je ne puis songer au
mariage avant d'avoir reçu les épaulettes de capitaine. La comtesse
semble désolée. Quelques heures plus tard, Mlle de Lahaye-Marmenteau et
sa filleule partent pour Paris.
Ce départ me soulage. Enfin, voilà quelque chose de fait. Maintenant, au
tour d'Adèle; ses propositions..... Je me remémore ces propositions dans
leurs moindres détails, je les analyse, je les critique. Au fond, elles
ordonnent systématiquement beaucoup de conceptions, d'idées, d'opinions,
de projets qui se profilèrent déjà, plus ou moins fantomatiques, devant
mon esprit. Des choses possibles, certes; mais dont l'ombre m'épouvante;
auxquelles je n'ose penser que quelquefois, à la sourdine; auxquelles
je me défends de penser. L'idée seule d'une tentative de réalisation me
terrifie: la crainte de l'effort à faire, d'abord; mais aussi l'horreur
de toute rébellion, inculquée par plusieurs années d'existence passive.
J'arrive à me persuader à moi même que toute entreprise est vouée à
l'avortement; qu'Adèle me trahirait..... Je vais la prier, le lendemain,
de ne pas compter sur moi. Je parle de devoir, de principes, d'honneur
militaire... Elle m'écoute sans un mot, une flamme de colère dans les
yeux, une moue de dégoût sur les lèvres.
Rentré chez moi, je suis saisi d'une grande fièvre d'action. «Soyons
homme!» me dis-je. Je pense à arriver aux plus hauts grades à la force
du poignet; à travailler d'arrache-pied; à me faire recevoir à l'École
de Guerre. La nullité vaniteuse de quelques capitaines brevetés que
j'eus l'occasion de coudoyer, et que je me rappelle, me fait renoncer à
ce projet sitôt ébauché; du moins, c'est un prétexte que je me donne.
Et puis, est-ce que mon père a jamais eu besoin de tant étudier, pour
décrocher les trois étoiles? Je ferai comme lui. Du moment qu'on porte
une épaulette..... Là-dessus, j'éprouve le besoin de converser quelque
peu avec Mme de Rahoul.
--Figurez-vous, madame, lui dis-je, qu'on m'a proposé de donner ma
démission et de me lancer dans la politique.
--Seigneur! s'écrie-t-elle. Donner votre démission! Mais à quoi
pense-t-on? Abandonner la carrière militaire! Renoncer à l'épaulette!
Quelle folie! Voyez-vous, mon cher enfant, il n'y a que les gens qui
appartiennent, qui ont appartenu à l'armée, qui sachent la comprendre et
l'apprécier.....!
La bonne dame parle, parle; elle dit que la profession militaire est la
plus belle de toutes; elle dit que le désintéressement, l'héroïsme ne se
trouvent intacts que sous l'uniforme; elle dit des choses qui heurtent
mon esprit et calment mes nerfs; elle s'interrompt, elle reprend,--elle
somnole.....
..... Plus ou moins ouvertement, les camarades du régiment se moquent de
moi. Ces dames ne me trouvent pas en formes, décidément. La filleule du
général de Lahaye-Marmenteau m'a plaqué, comme m'avait déjà plaqué la
notairesse. Mon amour-propre est blessé. Si je pouvais prouver à ces
cancaniers que je suis rentré en grâce auprès de Mme Hardouin? Je
cherche un moyen; et je crois en avoir trouvé un.
* * * * *
Il existe au bout de la propriété du notaire une petite porte par
laquelle, il n'y a pas encore longtemps, je m'introduisais souvent dans
le jardin, vers les minuit; je me dirigeais avec précaution jusqu'à la
maison; je lançais du gravier contre la fenêtre de la chambre occupée
par la notairesse, et cette épouse adultère descendait me chercher
quelques instants après. J'ai conservé la clef de la petite porte. Si je
recommençais le manège qui m'a si souvent réussi? Il est justement onze
heures et demie.....
Me voilà dans la rue; ouvrant sans bruit la petite porte; me glissant
dans le jardin--et apercevant tout d'un coup la grande porte vitrée
du salon ouverte et le salon lui-même vivement éclairé. Je suis sur le
point de rebrousser chemin, mais la curiosité me retient; je m'approche
le plus possible, tout doucement. Il y a dans le salon trois personnes,
M. et Mme Hardouin, et Courbassol; ce dernier est sur le point de se
retirer; après quelques phrases banales qui parviennent distinctement à
mes oreilles, il prend congé. Mme Hardouin, à ma grande joie, se dispose
à quitter le salon. Mais, comme elle va sortir, son mari la retient.
--Je désirerais vous parler, lui dit-il; voulez-vous m'accorder quelques
instants d'entretien?
--Très volontiers, répond-elle avec étonnement. De quoi s'agit-il?
--Je vais vous l'apprendre aussi brièvement que possible, dit Me
Hardouin en s'asseyant et en faisant signe à sa femme de l'imiter.
Depuis deux ans, nous ne sommes mariés que de nom. Pour mon compte, je
vous ai beaucoup aimée physiquement. Je vous ai épousée, vous le savez,
pour votre beauté; non pas par coup de tête, mais par raison. J'ai de
mauvais instincts, voyez-vous; des instincts anti-sociaux. Je m'en suis
toujours méfié, mais je n'ai jamais pu les dompter. La grande défiance
que j'ai de moi-même m'a poussé à ne point m'établir à Paris, comme je
l'aurais pu, et à venir accrocher mes panonceaux à Malenvers. Ce que
j'ai fait sous ces panonceaux, ce qui s'est passé dans mon étude, j'aime
autant ne pas vous le dire en détail. Vols, escroqueries, spoliations,
faux, mensonges, horreurs de toutes sortes. C'est le bilan de la
profession; mais je l'ai enluminé de culs-de-lampe inédits. Nous sommes
des corbeaux, mais j'ai joué le vautour; j'ai risqué le bagne trois
cents fois. L'attachement profond de ma première femme, qui m'avait
deviné, l'affection énorme que je porte à ma petite fille, n'ont pu me
retenir. J'espérais que le violent amour physique que vous m'inspiriez
tuerait en moi les dangereux instincts. Au bout de quelques mois, j'ai
été détrompé. De là est venu, subitement, ma froideur envers vous. Je
vous ai dédaignée. Vous avez pris votre revanche, votre revanche de
femme. Vous avez bien fait.
Mme Hardouin ne proteste pas, ne fait pas un geste; elle écoute,
immobile, comme hypnotisée par son mari. Le notaire reprend:
--Il vaudrait mieux, à tous les points de vue, que nous reprissions
chacun notre liberté. C'est une chose qu'un divorce seul pourra nous
permettre. Je vous proposerais bien de me faire pincer en flagrant
délit d'adultère avec la première guenon venue. Malheureusement, c'est
impossible; cet acte immoral au premier chef m'enlèverait la confiance
de mes clients; et j'ai besoin de leur confiance. Il faudra donc vous
dévouer et entendre le divorce prononcé en ma faveur. Cela, dans l'état
actuel des moeurs parisiennes et parlementaires, ne saurait vous gêner.
Quand vous serez madame Courbassol.....
Mme Hardouin sursaute.
--Il faut que vous soyez Madame Courbassol, prononce lentement le
notaire. Il le faut. Prenez vos précautions; au besoin, je vous aiderai.
Je regarde donc la chose comme faite; et je vous considère dès ce moment
comme l'épouse divorcée du sieur Hardouin, femme Courbassol. Maintenant,
écoutez bien. Dès que la Loi vous a liée à Courbassol, c'est-à-dire
après que j'ai eu le temps de jouer le rôle de victime qui me vaudra
considération et confiance, je lève le pied avec les fonds de mes
clients. Je mets ces fonds en lieu sûr, et je me constitue prisonnier.
Je suis jugé, condamné, le tout conformément aux usages du notariat,
et incarcéré. C'est ici que je compte sur vous. Il faudra que, grâce à
Courbassol et aux influences dont il dispose, vous me fassiez évader.
Ces choses-là se font assez souvent avec la connivence du gouvernement.
Je passerai pour mort, si l'on veut. Et je pourrai entreprendre
tranquillement à l'étranger, et à l'abri de toutes demandes
d'extradition, un petit trafic conforme à mes aptitudes réelles. La
chose vous convient-elle, en principe?
--Mon Dieu! murmure Mme Hardouin au bout d'un instant, tout ce que vous
venez de me dire m'étourdit tellement...
--Des étourdissements ne constituent pas une solution, ricane le
notaire. Vous avez à choisir. La continuation de votre existence à
Malenvers, existence qui vous déplaît et que je puis rendre pire dans
tous les sens, ou bien la liberté et une vie nouvelle, agréable et
facile. Si nous nous entendons, je vous indemniserai largement du temps
que vous m'avez consacré. Quant à l'exécution du plan, je m'occuperai
de tous les détails. Vous n'aurez qu'à me laisser faire. En principe,
acceptez-vous?
Mme Hardouin, très pâle, incline la tête en signe d'assentiment.
--Je disais que vous n'auriez qu'à me laisser faire, continue Me
Hardouin. Mais il faudra vous laisser faire aussi. Vous ne pouvez vous
laisser pincer avec Courbassol. La loi vous interdit d'épouser votre
complice. _Dura lex, sed lex_. Une idée. Si vous vous faisiez prendre
avec ce petit officier, le lieutenant Maubart?
--Je lui ai écrit l'autre jour, murmure la notairesse, que je ne voulais
plus le voir.
--Bon. Il viendra vous demander des explications. Prévenez-moi de
l'heure.
--Mais, hasarde timidement Mme Hardouin, s'il ne vient pas?
--Dame! Alors, il y a Renard, mon premier clerc. Il y a longtemps qu'il
vous aime.
--Oh! vraiment, proteste la notairesse... Mais, ajoute-t-elle, on peut
toujours faire semblant...
--Ce ne serait pas suffisant, dit le notaire. Il se douterait de quelque
chose, et il faut qu'il n'ait aucun soupçon. Du reste, une fois de
plus ou de moins... Vous en verrez bien d'autres, dans la politique!...
Renard est un gentil garçon; je ne l'ai pas augmenté depuis longtemps,
et je suppose qu'il est resté à l'étude pour vos beaux yeux. Vous lui
devez un dédommagement. Donnez-le lui.
Mme Hardouin se lève et fait quelques pas vers la porte. Son mari vient
à elle, la main tendue.
--Si vous acceptez, ma chère amie, topez-là.
Elle met sa main dans celle du notaire, et sort. Me Hardouin, resté
seul, se frotte les mains; puis, il vient fermer la porte vitrée et
éteint le gaz.
Je ne dirai pas un mot des sentiments qui m'agitaient tandis que
j'écoutais cette conversation. Je suis sorti du jardin, je suis rentré
chez moi, et j'essaye de remettre un peu d'ordre dans le chaos de mes
pensées. Personnellement, je me félicite de ce que j'ai fait ce soir; si
j'avais attendu jusqu'à demain... Je l'ai échappé belle. Je garderai le
silence sur tout ce que j'ai entendu, naturellement; et je ne veux juger
personne. Cette femme, pourtant... Je l'ai aimée--un peu, beaucoup,
passionnément--pas du tout. Le plus souvent, pas du tout. Et nous n'en
parlerons plus.
A moins que...
A moins que je ne vous donne le dénouement, et même la moralité de
l'histoire.
Tout s'est passé le mieux du monde. C'est-à-dire que Mme Hardouin a été
surprise en flagrant délit d'adultère avec le premier clerc Renard; que
le divorce a été prononcé entre les époux Hardouin au profit du mari;
que l'ex-notairesse n'a pas tardé à devenir Mme Courbassol; que Me
Hardouin a disparu avec les épargnes confiées à ses soins vigilants;
qu'il a reparu, peu de temps après, et sans un sou; qu'il a été jugé et
condamné à plusieurs années de réclusion; qu'il doit subir sa peine à la
maison centrale de Saint-Orme, près de Malenvers; qu'il est actuellement
incarcéré dans cette prison...
Non, non! Il n'y est plus. Il s'est évadé. Mon camarade, le lieutenant
Labourgnolle, m'a raconté ce qu'il a vu, l'autre matin, étant de service
à l'établissement pénitentiaire. Il a vu sortir de la prison un prêtre
qui, lui a-t-on dit, était entré visiter les détenus avant qu'on eût
relevé la garde. Ce prêtre, qui était accompagné par le gardien-chef,
a été rejoint au dehors par un autre ecclésiastique, l'abbé Lamargelle;
ils sont montés tous deux dans une voiture qui les attendait et qui est
partie dans la direction d'une gare voisine. Labourgnolle a essayé de
faire parler le gardien-chef, qui s'est drapé dans sa dignité et est
resté muet. Mais Labourgnolle avait eu le temps de reconnaître le prêtre
au passage, en dépit des précautions prises. Et il est sûr, complètement
sûr, que ce prêtre n'était autre que le notaire Hardouin.
Moi aussi, j'en suis sûr; plus sûr encore que Labourgnolle. D'autant
plus certain que Courbassol est, depuis quelque temps, ministre de la
justice. Oui, c'est Hardouin que le gardien-chef de Saint-Orme aidait à
s'évader; ce gardien-chef qui prétend ne connaître que le devoir et la
consigne, qui est si horriblement dur pour les prisonniers, qui se
vante d'être inflexible... La brute! Il y a deux mois environ, comme
je commandais la garde à Saint-Orme, il vint durant la nuit, avec des
chaussons caoutchoutés et une lanterne sourde, prendre le fusil d'un de
mes hommes qui sommeillait en faction. Malgré toutes mes objurgations,
il fit son rapport, assurant faussement que le soldat dormait à
poings fermés. Et le soldat passa devant le conseil de guerre, et fut
sévèrement condamné.
Je ne puis penser au crapuleux gardien-chef sans me rappeler, par une
association d'idées assez naturelle, ce que m'a dit l'abbé Lamargelle:
les gouvernements, anxieux d'enlever aux peuples, avant qu'ils aient
appris à en faire un outil d'émancipation, la force militaire qu'on
tremble de voir en leurs mains. Je songe alors au cri des soldats, de
garde dans les chemins de ronde: Sentinelles, prenez garde à vous!...
Et cette pensée me revient souvent pendant les mois que je passe encore
à Malenvers, m'ennuyant, ennuyé, ennuyant les autres.