Des soldats français, isolément ou par petits groupes, arrivent
constamment dans la ville. Éclopés, égarés, traînards, fuyards. Ils
viennent on ne sait d'où, ils ne savent d'où; de partout où l'on s'est
battu, où l'on fut battu, où l'on a battu la charge, où l'on a battu en
retraite; où l'on a avancé, reculé, piétiné, lâché pied; de partout où
les arrêta l'ennemi, ou bien des blessures, ou bien la fatigue, ou bien
le dégoût.
J'aurais voulu les voir; malheureusement ma grand'mère me défend de
sortir. Mais Lycopode les a vus. Il paraît que ces malheureux sont dans
un état lamentable et que leur aspect fait frémir d'horreur et de pitié.
Noirs de hâle, de poudre, de poussière et de boue, leurs uniformes
en haillons, ils traînent le long des rues leurs pieds meurtris et
sanglants, accusant tout haut leurs chefs de les avoir trahis et vendus,
et disant qu'il n'y a plus de France. On les pousse, en dépit de leurs
menaces, de leurs jurons et de leurs insultes, dans les trains qui
partent pour Paris.
--Ah! monsieur Jean, ce n'est pas les mêmes que nous avons vu partir!
C'est pas Dieu possible que ce soit les mêmes. C'est vraiment pas
possible.
Et Lycopode me raconte, dix fois de suite, ce que lui ont dit
quelques-uns de ces malheureux, à qui elle a parlé et offert un peu
d'argent. Depuis le début de la campagne, ils ont constamment manqué
de vivres et de munitions, et ils ont été conduits à la tuerie par des
généraux qui sont tous vendus aux Prussiens.
Ça, c'est une chose que je ne peux pas croire. L'idée que le maréchal
Bazaine, le général de Lahaye-Marmenteau ou le général de Rahoul aient
pu se vendre à l'ennemi, me semble ridicule à l'extrême. Mais les
soldats ne sont pas dans le secret des opérations, et expliquent les
choses comme ils peuvent. D'ailleurs, un soldat n'a qu'à obéir et non
à comprendre; alors, comment pourrait-il concevoir les sentiments
d'honneur qui animent les officiers? Malgré tout, quelle que soit la
raison qu'on assigne à nos défaites, ces Prussiens doivent être des
hommes terribles.
Naturellement, bien que je me sois décidé à admettre franchement leur
supériorité, que je ne peux pourtant m'expliquer, je ne crois pas un
seul mot de toutes les histoires extraordinaires que l'on débite sur
leur compte. Mon grand-père était un Allemand, mon oncle Karl est un
officier allemand, et je sais bien que les Allemands ne sont pas des
cannibales. Il m'est donc impossible d'ajouter foi aux racontars des
habitants des campagnes qui viennent, affolés, chercher un refuge dans
la ville; poussant devant eux leur bétail, leurs meubles et leurs nippes
empilés sur des charrettes. Lycopode me rapporte les récits que font ces
pauvres gens et dans lesquels ils accusent les Allemands, sur ouï-dire,
de tous les crimes imaginables. Quoique ces contes ne fassent aucune
impression sur moi, je dois avouer qu'ils me donnent une forte envie
de voir enfin l'armée prussienne. Mais viendra-t-elle? Osera-t-elle se
présenter devant Versailles, que la garde nationale et la population ont
juré de défendre jusqu'à la mort? Je commence à croire que non.
Mais tout d'un coup, le 17 septembre, vers dix heures du matin, la
nouvelle se répand dans la ville que quatre uhlans viennent d'arriver.
Ils ont déclaré au maire que, pour trois heures de l'après-midi, les
arbres qu'on a coupés et jetés en travers des routes devront être
enlevés; que les tranchées qu'on a creusées à travers les dites routes
devront être comblées; et que la ville doit se tenir prête à recevoir un
corps d'armée tout entier. Immédiatement après le départ des uhlans, des
centaines d'hommes munis de pelles et de pioches se sont hâtés d'aller
remettre les chemins dans leur état normal; et les tambours de ville se
sont rendus de quartier en quartier pour lire une proclamation du maire
qui exhorte les habitants au calme et les engage à recevoir leurs hôtes
avec toute la dignité que comportent les circonstances.
--C'est à coups de fusil qu'il faut les recevoir! s'est écrié M. Freeman
devant la maison duquel un tambour venait de lire son papier. Il faut
que la ville se hérisse de barricades. Aux armes!
Et il est sorti de sa maison, un fusil à la main. Aussitôt, la foule,
qui s'était rassemblée autour du tambour, s'est ruée sur lui, et l'a
accablé d'imprécations.
--En voilà un vieux fou! Qu'est-ce qui lui prend? Avez-vous l'intention
de nous faire fusiller tous et de faire brûler la ville, dites donc?