VI

Des soldats français, isolément ou par petits groupes, arrivent

constamment dans la ville. Éclopés, égarés, traînards, fuyards. Ils

viennent on ne sait d'où, ils ne savent d'où; de partout où l'on s'est

battu, où l'on fut battu, où l'on a battu la charge, où l'on a battu en

retraite; où l'on a avancé, reculé, piétiné, lâché pied; de partout où

les arrêta l'ennemi, ou bien des blessures, ou bien la fatigue, ou bien

le dégoût.

J'aurais voulu les voir; malheureusement ma grand'mère me défend de

sortir. Mais Lycopode les a vus. Il paraît que ces malheureux sont dans

un état lamentable et que leur aspect fait frémir d'horreur et de pitié.

Noirs de hâle, de poudre, de poussière et de boue, leurs uniformes

en haillons, ils traînent le long des rues leurs pieds meurtris et

sanglants, accusant tout haut leurs chefs de les avoir trahis et vendus,

et disant qu'il n'y a plus de France. On les pousse, en dépit de leurs

menaces, de leurs jurons et de leurs insultes, dans les trains qui

partent pour Paris.

--Ah! monsieur Jean, ce n'est pas les mêmes que nous avons vu partir!

C'est pas Dieu possible que ce soit les mêmes. C'est vraiment pas

possible.

Et Lycopode me raconte, dix fois de suite, ce que lui ont dit

quelques-uns de ces malheureux, à qui elle a parlé et offert un peu

d'argent. Depuis le début de la campagne, ils ont constamment manqué

de vivres et de munitions, et ils ont été conduits à la tuerie par des

généraux qui sont tous vendus aux Prussiens.

Ça, c'est une chose que je ne peux pas croire. L'idée que le maréchal

Bazaine, le général de Lahaye-Marmenteau ou le général de Rahoul aient

pu se vendre à l'ennemi, me semble ridicule à l'extrême. Mais les

soldats ne sont pas dans le secret des opérations, et expliquent les

choses comme ils peuvent. D'ailleurs, un soldat n'a qu'à obéir et non

à comprendre; alors, comment pourrait-il concevoir les sentiments

d'honneur qui animent les officiers? Malgré tout, quelle que soit la

raison qu'on assigne à nos défaites, ces Prussiens doivent être des

hommes terribles.

Naturellement, bien que je me sois décidé à admettre franchement leur

supériorité, que je ne peux pourtant m'expliquer, je ne crois pas un

seul mot de toutes les histoires extraordinaires que l'on débite sur

leur compte. Mon grand-père était un Allemand, mon oncle Karl est un

officier allemand, et je sais bien que les Allemands ne sont pas des

cannibales. Il m'est donc impossible d'ajouter foi aux racontars des

habitants des campagnes qui viennent, affolés, chercher un refuge dans

la ville; poussant devant eux leur bétail, leurs meubles et leurs nippes

empilés sur des charrettes. Lycopode me rapporte les récits que font ces

pauvres gens et dans lesquels ils accusent les Allemands, sur ouï-dire,

de tous les crimes imaginables. Quoique ces contes ne fassent aucune

impression sur moi, je dois avouer qu'ils me donnent une forte envie

de voir enfin l'armée prussienne. Mais viendra-t-elle? Osera-t-elle se

présenter devant Versailles, que la garde nationale et la population ont

juré de défendre jusqu'à la mort? Je commence à croire que non.

Mais tout d'un coup, le 17 septembre, vers dix heures du matin, la

nouvelle se répand dans la ville que quatre uhlans viennent d'arriver.

Ils ont déclaré au maire que, pour trois heures de l'après-midi, les

arbres qu'on a coupés et jetés en travers des routes devront être

enlevés; que les tranchées qu'on a creusées à travers les dites routes

devront être comblées; et que la ville doit se tenir prête à recevoir un

corps d'armée tout entier. Immédiatement après le départ des uhlans, des

centaines d'hommes munis de pelles et de pioches se sont hâtés d'aller

remettre les chemins dans leur état normal; et les tambours de ville se

sont rendus de quartier en quartier pour lire une proclamation du maire

qui exhorte les habitants au calme et les engage à recevoir leurs hôtes

avec toute la dignité que comportent les circonstances.

--C'est à coups de fusil qu'il faut les recevoir! s'est écrié M. Freeman

devant la maison duquel un tambour venait de lire son papier. Il faut

que la ville se hérisse de barricades. Aux armes!

Et il est sorti de sa maison, un fusil à la main. Aussitôt, la foule,

qui s'était rassemblée autour du tambour, s'est ruée sur lui, et l'a

accablé d'imprécations.

--En voilà un vieux fou! Qu'est-ce qui lui prend? Avez-vous l'intention

de nous faire fusiller tous et de faire brûler la ville, dites donc?

L'épaulette: Souvenirs d'un officier · 第 7 / 29 题