M. Curmont, qui faisait partie du rassemblement, s'est écrié:

--Il faut le désarmer! Il va faire un malheur!

Alors, plusieurs hommes se sont précipités sur M. Freeman, l'ont frappé,

lui ont arraché son fusil.

--Avez-vous vu un vieil enragé pareil? Et il n'est pas Français encore!

Qu'il s'en retourne en Angleterre! Tous las Anglais sont des traîtres et

des espions!

--Oui! s'est écrié M. Curmont. Depuis Waterloo, les Anglais s'entendent

comme larrons en foire avec les Allemands. La preuve, c'est qu'ils ne

sont pas venus nous aider. A bas les Anglais!

M. Curmont, quand il a poussé ce cri, se trouvait derrière deux ou trois

hommes qui le séparaient de M. Freeman. Ce dernier, des deux mains, a

écarté les hommes, et a levé son poing sur M. Curmont. M. Curmont s'est

rejeté en arrière, a buté contre les pieds du tambour, et est tombé sur

le dos en criant: Au secours! M. Freeman l'a considéré un instant avec

mépris; il a jeté sur les assistants le même regard dédaigneux, pendant

que M. Curmont se relevait en se frottant le derrière; il a repris

son fusil des mains du tambour et il est rentré tranquillement dans sa

maison. Avant de fermer les grilles de son jardin, il a dit, d'une voix

qui trahissait une émotion profonde:

--Vous n'agissez pas comme des Français. Je souhaite que les Prussiens

vous traitent comme vous le méritez.

* * * * *

Mais le souhait de M. Freeman ne s'accomplit pas. Les Allemands,

installés dans la ville comme chez eux, se comportent vis-à-vis des

Versaillais avec un savoir-vivre irréprochable. Ce ne sont pas du

tout les sauvages qu'on s'est plu à dépeindre. Ce sont des gens fort

civilisés; et même de bons clients. Les commerçants le déclarent, la

main sur la conscience. Qu'on ne vienne plus leur parler de la barbarie

des Teutons! Les Prussiens font la guerre d'une façon civilisée, sont

des hommes d'ordre, respectent les non-combattants et la propriété

particulière. Et les habitants de Versailles, qui sont des

non-combattants et possèdent particulièrement, respectent les Allemands.

Respect pour respect. Voilà ce que c'est que d'être civilisé. Les

Versaillais pensent que, lorsqu'on prend du respect, on n'en saurait

trop prendre; et ils vont tellement loin dans cette voie qu'ils se

sont mis à respecter très fort ma grand'mère, qu'ils insultaient il y a

quelques jours. Ils ne l'appellent plus: vieille Prussienne. Ah! mais,

non! Maintenant que les Prussiens sont les maîtres, on ne saurait

montrer trop de déférence aux personnes qui parlent allemand. On

témoigne donc à mon aïeule une vénération sans égale.

L'estime générale pour ma grand'mère s'est même accrue hier, lorsque

le bruit s'est répandu qu'un colonel allemand était logé chez nous. Ce

bruit mérite confirmation. Ce colonel fait partie du Grand État-Major;

c'est un homme charmant, qui ressemble pas mal à mon oncle Karl que,

d'ailleurs, il connaît très bien. Mon oncle est maintenant devant

Metz; nous avons reçu ce matin une lettre de lui; et ma grand'mère, qui

n'avait pas eu de ses nouvelles depuis longtemps, a été bien heureuse.

Moi aussi, j'ai été content; et je le serais plus encore si nous avions

des nouvelles de mon père. Depuis la lettre où il nous annonçait qu'il

était évacué sur l'hôpital de Chartres, nous n'avons rien reçu de lui;

nous ignorons où il se trouve: à Chartres, à Paris, ou ailleurs. Ah! que

je voudrais que cette guerre fut terminée! Le colonel parle souvent avec

ma grand'mère, et lui donne des nouvelles. Malheureusement, il ne peut

pas se prononcer quant à la durée possible de la guerre.

Il dit que le Feldmarschall von Moltke croit à la paix prochaine; le

maréchal est persuadé que, pour la fin d'octobre, il pourra chasser

le lièvre à Kreisau. L'autre jour, il s'exclamait sur la beauté de

l'automne qui teint d'or et de rouge les feuilles des arbres; il parlait

de son domaine, aux pelouses duquel les pluies récentes ont dû faire

grand bien; de ses plantations de jeunes arbres. Il aspire au repos et

croit que la résistance des Français touche à sa fin.

Dès le lendemain de la bataille de Sedan, la marche rapide sur Paris

a été décidée. Le danger d'une intervention étrangère en faveur de la

France avait été écarté par les premières victoires allemandes. Bismarck

émit donc l'opinion, opinion qu'il fit prévaloir, qu'une attaque

immédiate de Paris était nécessaire, «Paris est la France, dit-il.

Le seul moyen d'éviter toute intervention de puissances actuellement

neutres, et de terminer rapidement la guerre, c'est de prendre Paris au

plus vite.»

On a discuté, nous apprend le colonel, au sujet de la façon dont il

conviendrait d'attaquer Paris. L'opinion prussienne est que le plus

grand ennemi des forteresses est le nombre de leurs défenseurs, la

quantité des bouches qu'il faut nourrir. L'avis de l'État-Major général,

par conséquent, fut que la famine était non seulement le meilleur

moyen, mais en vérité le seul moyen de venir à bout de la résistance

parisienne. Au commencement de septembre, les généraux allemands, et

même les généraux français (Mac-Mahon, par exemple), pensaient que Paris

n'essayerait pas de se défendre sérieusement. Après Sedan, Moltke et von

Roon étaient convaincus qu'il capitulerait après une quinzaine de

jours. L'État-major avait fait une évaluation beaucoup trop faible des

approvisionnements de la capitale française. Du reste, à Paris même,

on ne savait guère à quoi s'en tenir sur ce point. Mais quelques jours

avant d'arriver à Versailles, les Allemands furent informés, de source

sûre, que Paris faisait tous ses préparatifs pour une défense sérieuse,

et qu'une nouvelle armée se formait sur la Loire.

Quand les troupes allemandes arrivèrent à Versailles, la résolution

était prise de bloquer Paris et d'assurer aux forces assiégeantes

l'appui de l'artillerie de siège. Pour amener le matériel d'artillerie,

aucune voie ferrée n'existait d'une façon continue; la ligne directe

était interrompue à Toul. Cette place n'avait pas encore capitulé; et

Strasbourg ne capitula que le 28 septembre. On ne pouvait donc se servir

que de la ligne de Nanteuil, pour le service des subsistances aussi

bien que pour celui du matériel de siège; de sorte que les transports

souffraient d'interruptions continuelles. Le roi, Bismarck et Roon

commencèrent à croire alors que la guerre durerait plus longtemps qu'ils

ne l'avaient pensé.

Moltke, pourtant, ne modifia guère son opinion; il maintint que Paris

n'avait point de vivres et ne pourrait résister au delà de quelques

semaines. Il croyait aussi que le parti radical ou révolutionnaire

ferait preuve d'une grande énergie, qu'il terroriserait les classes

dirigeantes et hâterait la reddition de la ville. On ne savait que

lui répondre, car l'incertitude continuait à régner au sujet des

approvisionnements de Paris; quelques-uns estimaient que les vivres

manqueraient à la ville après trois ou quatre semaines; d'autres

pensaient qu'ils ne lui feraient pas défaut avant trois on quatre mois.

Le colonel assure qu'il partage cette dernière opinion.

Le 9 octobre, c'est-à-dire au moment où le bruit courut à Versailles

que Gambetta avait quitté Paris en ballon, le siège en règle avait

été résolu. Depuis quelques jours, les préparatifs se font activement;

d'énormes canons sont débarqués au chemin de fer et traînés dans la

direction de Paris par d'interminables attelages; on assure que la

capitale va être bombardée comme l'a été Strasbourg. Il paraît que ç'a

été terrible, à Strasbourg. J'ai entendu faire, là-dessus, des récits

qui vous donnent la chair de poule. Mais ne sont-ils pas un peu

exagérés?

* * * * *

Ils ne sont pas exagérés le moins du monde. J'en ai maintenant la preuve

certaine, indiscutable. Et qui croyez-vous qui me l'ait donnée, cette

preuve? Qui croyez-vous qui vienne de me l'apporter, là, tout à l'heure?

J'aime mieux ne pas vous faire languir, car vous ne devineriez jamais.

C'est M. Raubvogel, le cousin Raubvogel, lui-même, en personne, avec son

doux sourire et sa belle barbe.

Il est arrivé, il y a deux heures à peine, à Versailles et a tout juste

pris le temps de secouer la poussière du voyage, avant de venir nous

voir. Il a amené Mme Raubvogel. Estelle me semble plus jolie encore

qu'il y a quatre mois; elle est aussi vive, aussi gracieuse; ses yeux

bleus, seulement, semblent avoir pris une teinte plus foncée. Mais, à

l'examen, je m'aperçois qu'ils ont seulement changé d'expression; et

que l'expression qu'ils ont prise est précisément celle des yeux de son

mari. Les époux Raubvogel ne sont pas venus les mains vides; ils ont

apporté un grand nombre de cadeaux; il y en a pour ma grand'mère, pour

moi, pour mon père «quand il reviendra de la guerre avec les étoiles de

général», dit Raubvogel, et même pour Lycopode. Raubvogel fait preuve

d'une politesse pleine de vénération à l'égard de ma grand'mère, qu'il

a à peine entrevue au mois de juin, et qu'aujourd'hui il appelle «ma

tante» gros comme le bras.

--Oui, ma tante, dit-il, pas un jour ne s'est écoulé depuis le

commencement de ces temps d'épreuves sans que nous pensions à vous. Vous

savoir seule ici, sans appui, avec ce cher enfant, était pour nous un

tourment de tous les instants. Ne pas avoir de nouvelles des gens qu'on

aime, est une chose terrible. Ah! c'est alors qu'on sent quelle est

la puissance des liens de famille! Je disais tous les jours à Estelle:

Pourvu qu'il n'arrive rien de fâcheux à notre chère tante (et aussi,

ajoute-t-il, à notre gentil petit cousin)! Pourvu qu'il ne leur arrive

rien de fâcheux! Estelle me répondait: Ne crains rien; la providence

veillera sur eux.

--Oui, dit Estelle en essuyant ses yeux qu'est venue mouiller une larme,

je répondais ça...

Ces démonstrations ne semblent pas produire un effet énorme sur ma

grand'mère; mais Raubvogel se montra si prévenant et si aimable, Estelle

si pleine d'attentions délicates, que je sens fondre peu à peu la

froideur qu'a d'abord témoignée mon aïeule. Elle arrive bientôt à dire:

«ma chère nièce» à Estelle; et même, deux ou trois fois, elle appelle

Raubvogel «mon neveu».

Les époux Raubvogel restent à dîner avec nous. Ils sont enchantés.

En-dehors de la joie bien naturelle qu'ils ressentent à se trouver dans

leur famille, ils éprouvent un grand plaisir à entendre, de temps en

temps, tonner le canon.

--Cela prouve, dit le cousin, que la guerre n'est pas finie, quoi qu'en

disent messieurs les Teutons. Mon idée est qu'avant longtemps ils vont

se voir obligés de repasser la frontière, il doit y avoir un châtiment

pour tous les crimes...

Raubvogel s'arrête soudain, pris d'une quinte de toux; mais en même

temps, il ne quitte pas des yeux ma grand'mère, dont il surveille

attentivement l'expression et cherche visiblement à deviner les

sentiments. Il n'a pas oublié, en effet, que bien que Française, elle

fut la femme d'un Allemand; et que si son gendre est officier dans

l'armée française, son fils combat dans l'armée prussienne. Il sonde le

terrain, comme on dit, et cherche à savoir de quel côté se ranger. Ma

grand'mère n'ayant pas soufflé mot, Raubvogel comprend, cesse de tousser

et continue:

--Je dis qu'il doit y avoir un châtiment pour tous les crimes que

fait commettre la guerre. Si les Allemands se sont livrés à des excès

regrettables, les Français sont loin d'être sans reproches; je ne

cherche à innocenter ni les uns, ni les autres. Mais je ne veux pas les

blâmer non plus; ce n'est pas l'homme qui est coupable; c'est la guerre,

l'affreuse guerre, qui arme les uns contre les autres des êtres qui sont

faits pour s'entendre et pour vivre en frères.

--Ah! que vous avez raison, mon neveu! s'écrie ma grand'mère. Voilà ce

que j'ai toujours pensé.

Et Raubvogel parle de la fraternité des peuples, qui serait si belle,

et de l'horreur de la guerre. Il espère, cependant, que les Français

pourront remporter une ou deux victoires, ce qui leur permettrait

de signer une paix honorable; chose qui serait à l'avantage des deux

nations. Ma grand'mère le pense aussi.

--Voilà pourquoi, affirme Raubvogel, je disais que je suis heureux de

voir la lutte continuer. C'est de cette façon seulement qu'elle pourra

prendre fin. Ah! la paix! Quand aurons-nous la paix?

Les sentiments pacifiques des époux Raubvogel sont tellement vifs qu'il

leur était impossible de demeurer en Alsace, dans ce pays qui peut-être

doit cesser bientôt d'être français. Ils ont donc cédé, à perte,

l'établissement qu'ils exploitaient à Mulhouse. Et que comptent-ils

faire, à présent? Ils ne savent pas encore. M. Delanoix, le père

d'Estelle, doit venir avant peu à Versailles et les aidera à prendre une

décision.

Ma grand'mère est tellement satisfaite des Raubvogel qu'elle les invite

à s'installer dans la maison. Mais ils refusent, tout en remerciant très

fort. Ils ont pris un appartement, pour quelques jours, à l'hôtel du

_Sabot d'or_. Estelle, en se retirant, m'invite à venir déjeuner avec

eux, le lendemain.

J'y vais. Le déjeuner est excellent. Le service est fait par le valet de

pied du cousin Raubvogel, un homme de taille exiguë, aux yeux verdâtres,

à la chevelure poivre et sel; il s'appelle Gédéon Schurke. Il a toujours

l'air d'être sur le point de dire une plaisanterie, ou d'en exécuter

une. Il était gérant de l'hôtel des _Trois Cigognes_, à Mulhouse, et n'a

accepté provisoirement la situation de valet de pied qu'afin de ne

point quitter ses patrons, pour lesquels il a une grande affection. Il

m'intéresse beaucoup.

Mais ce qui est surtout intéressant, c'est la conversation de Raubvogel.

Il me dit, à moi, bien des choses qu'il n'a point voulu dire à ma

grand'mère afin de ne point la froisser; il me raconte toutes les

atrocités que les Allemands ont commises en Alsace; il me narre les

excès dont ils se sont rendus coupables à Strasbourg. Il m'avoue que sa

haine des Prussiens est tellement grande qu'il a préféré faire tous les

sacrifices et quitter sa terre natale plutôt que de demeurer dans

une province occupée par eux. Il va s'en aller, lui et sa femme, avec

Delanoix, dans le Nord ou autre part, enfin dans un endroit où il pourra

voir flotter le drapeau tricolore.

--Toutes les privations, dit-il, toutes les misères, mais la France!

J'en pleure. Alors, le cousin me parle de mon père et de ses hautes

capacités militaires. L'histoire du coup de pied de cheval le navre. Il

ne doute pas, néanmoins, que mon père ne reprenne avant peu sa place à

la tête d'un régiment et ne devienne un des vengeurs de la patrie.

Quand on se lève de table, Estelle me fait présent d'une belle cravate

qu'elle a achetée le matin pour moi; et le cousin glisse une pièce de

cinq francs dans chacune des poches de mon gilet.

Avant de quitter Gédéon Schurke, qui me reconduit à la maison en toute

dignité, marchant à deux pas derrière moi, je lui mets une de ces deux

pièces dans la main. Il l'accepte avec un grand salut, mais un drôle

d'air.

* * * * *

M. Delanoix est arrivé ce matin, et nous a fait un effrayant tableau

de la désorganisation qui règne en France. Les provinces occupées

par l'ennemi sont les seules qui ne soient point en proie au chaos.

Ailleurs, c'est un désordre effroyable, c'est l'anarchie. Les lois ne

sont plus respectées; les autorités ont disparu ou sont sans pouvoir.

Les vagabonds pullulent; et dans la région du Nord, qu'il habite, les

contrebandiers, profitant du départ des douaniers pour l'armée, ne

mettent plus de bornes à leur audace. C'est, en vérité, terrible. Et les

affaires ne marchent pas, pas du tout. Pour lui, il ne sait vraiment que

conseiller à sa fille et à son gendre.

M. Delanoix secoue la tête avec tristesse; et toute sa personne, son

ventre sur lequel tremblottent des breloques d'or, ses petits yeux

vrillonnants baissés vers le sol, ses favoris maintenant mélancoliques,

semble exprimer un désespoir complet.

Mais Raubvogel ne désespère pas. Il l'a dit, cette après-midi même, au

cimetière, sur la tombe d'un officier français. Il a dit qu'il espérait,

et fermement. «L'espoir! a-t-il dit d'une voix vibrante. N'abandonnons

jamais l'espoir, et nous serons toujours la Grande Nation!»

Alors, Raubvogel a fait un discours? Certainement. Voici dans quelles

circonstances. Un officier français, blessé dans un des combats livrés

sous Paris, avait été rapporté à l'hôpital de Versailles. Il y est mort

avant-hier et on devait l'enterrer aujourd'hui à trois heures; personne

ne songeait à faire, des funérailles de cet officier, le prétexte d'une

démonstration patriotique. Mais Raubvogel, informé des faits ce matin,

a pris une résolution courageuse. Pendant plusieurs heures il s'est

multiplié; on a pu voir la voiture découverte qui le transportait

parcourir la ville en tous sens; pendant qu'un fiacre fermé conduisait

Mme Raubvogel chez les autorités allemandes. A trois heures moins un

quart, accompagné d'un nombre respectable de citoyens vêtus de noir et

de quelques dames en grand deuil, parmi lesquelles sa femme, Raubvogel

s'est présenté à l'hôpital. Il a remis à l'officier qui dirige

l'établissement un ordre du commandant de place, dûment signé et

contresigné. L'officier s'est incliné et a permis aux citoyens

versaillais, représentés par M. Raubvogel, de prendre la direction des

obsèques.

Le cercueil de l'officier français, mort au champ d'honneur, a été

recouvert d'un énorme drapeau tricolore, commandé le matin par Estelle;

le corbillard était surchargé de fleurs bleues, blanches et rouges;

et du poêle descendaient des cordons tricolores que tenaient, avec

componction et dignité, M. Raubvogel, M. Delanoix, M. Curmont, et un

héroïque citadin qui se trouvait justement de faction à la porte du

Chesnay, en qualité de garde national, lorsque les Prussiens firent leur

entrée. La cérémonie a été imposante. Un peloton de soldats allemands

accompagnait le cortège et a rendu au défunt les honneurs militaires.

Après quoi, devant la fosse encore ouverte, Raubvogel a fait son

discours. Ah! que c'était beau! Quelle éloquence poignante! Et comme

je voudrais pouvoir me rappeler tout ce qu'il a dit, mot pour mot!...

Estelle pleurait. Tout le monde pleurait. Et Gédéon Schurke, qui se

tenait près de moi, m'a glissé sournoisement un mouchoir dans la main,

et m'a dit entre ses dents:

--Mais pleure donc aussi, toi!

* * * * *

J'ai été très choqué de m'entendre tutoyer par Gédéon Schurke, et je

me propose de lui demander la raison d'une telle familiarité.

Malheureusement, c'est une chose que je ne peux pas faire devant tout le

monde, et il m'est très difficile de me trouver en tête-à-tête avec le

valet de pied du cousin. Il est constamment en courses, à droite ou à

gauche; Delanoix et Raubvogel, profitant des longues absences d'Estelle

qui fait des visites prolongées aux fonctionnaires allemands, tiennent

à l'hôtel du _Sabot d'or_ des conciliabules à n'en plus finir; comment,

dans ces conditions, pouvoir exposer mes griefs à Gédéon?

L'occasion, pourtant, se présente, un jour qu'il est venu faire une

commission à ma grand'mère. Je le prends à part, et je lui demande

les raisons de son peu de considération pour ma personne. Il sourit et

répond:

--Veuillez accepter toutes mes excuses, monsieur Jean; j'aurais dû vous

témoigner plus d'égards, surtout étant donnée la générosité dont vous

avez fait preuve envers moi, l'autre jour, et qui est bien rare à votre

âge. Quant aux raisons qui m'ont fait manquer au respect que je vous

dois, je serais tout prêt à vous les exposer s'il vous était possible de

vous départir en ma faveur de la seconde des pièces de cent sous dont,

dernièrement, vous gratifia mon maître.

J'ai encore la pièce dans ma poche, et dédaigneusement je la tends à

Gédéon qui la fait disparaître.

--J'ai l'honneur de vous remercier, dit-il; mais toute peine mérite

salaire. Je me suis permis de vous tutoyer parce que la France est

aujourd'hui dans une situation terrible, et que je pense parfois que,

dans des circonstances aussi tragiques, il ne doit plus y avoir ni

inférieurs, ni supérieurs, mais seulement des Français.

--Mais, dis-je en rougissant de colère, car je crois que Gédéon se

moque de moi, comment se fait-il, si vous êtes si bon Français, que vous

n'alliez pas à la guerre? Vous, et mon cousin Raubvogel, et M. Delanoix?

--Nous allons à la guerre, répond Schurke, en secouant la tête; nous

sommes à la guerre; nous y sommes, nous y sommes en plein. Seulement,

voyez-vous, monsieur Jean, chacun a sa façon de faire la guerre! Nous

autres, nous faisons la guerre comme les gens qui ne se battent pas.

--Peuh! fais-je avec dédain.

--Votre mépris n'est pas justifié, répond lentement Schurke. Quand vous

apprendrez l'histoire, vous verrez comment un grand général, Annibal,

après avoir vaincu les Romains en plusieurs rencontres, s'avança

jusqu'aux portes de Rome; et comment, ayant pris ses quartiers à Capoue,

son armée s'endormit dans les délices de cette ville, et, énervée et

affaiblie par les plaisirs, fut enfin chassée de l'Italie. Nous faisons

tous nos efforts pour que les Allemands trouvent dans Versailles, et

même dans toute la partie de la France qu'ils occupent, la Capoue qu'ils

méritent.

--Ah! dis-je avec étonnement. Et comment vous y prenez-vous?

--Ça dépend. Par exemple, vos parents, MM. Delanoix et Raubvogel, sont

convaincus qu'il est important d'assurer aux Allemands tout le bien-être

possible, et de prévenir leurs moindres besoins; ils s'occupent donc

d'organiser un service qui fera parvenir à ces Messieurs différents

objets qui leur sont nécessaires; objets dont le prix de revient, bien

que fort élevé, sera diminué du total des frais de douane par un habile

système de contrebande patriotique.

--Mais est-ce que les Prussiens n'auront pas à payer pour tous ces

objets?

--Si, et plutôt deux fois qu'une. Autrement, ils s'apercevraient du

mauvais tour qu'on leur veut jouer.

--Alors, c'est pour ça qu'ils sont sans cesse en rapport avec les

autorités allemandes, et qu'ils demandent des autorisations?...

--Oh! s'écrie Schurke en m'interrompant, ils ne demandent rien par

eux-mêmes; ils ne voudraient pas se compromettre avec l'ennemi. C'est

Mme Raubvogel qui demande pour eux; et c'est par son canal qu'on obtient

tout. Rappelez-vous ça, Monsieur Jean; ça pourra vous servir plus tard.

Quand on veut obtenir quelque chose, et quand on a une jolie femme,

c'est elle qu'il faut envoyer faire les demandes. Elle n'a qu'à aller de

l'avant, et ça réussit toujours.

C'est bien extraordinaire; je me demande encore si Gédéon ne se moque

pas de moi. Pourtant, tous les habitants de Versailles, tous les gens

qui vivent auprès de moi, semblent envisager les choses de la même façon

que lui... A tout hasard, je me risque à remarquer:

--Il serait peut-être encore plus simple, pour venir à bout de l'ennemi,

de prendre un fusil et de lui tirer dessus.

--J'aurais pensé de la même façon, il y a seulement quinze ans, répond

Schurke avec son sourire bizarre. Mais l'expérience m'a instruit.

D'ailleurs, elle m'a instruit trop tard; autrement, je ne serais pas

aujourd'hui un valet de pied... Quand j'ai compris qu'il faut hurler

avec les loups, j'avais usé ma voix à hurler contre eux... Pour en

revenir à notre façon spéciale de conduire les hostilités, je dois vous

dire que le grand point, à la guerre, est bien moins l'affaiblissement

de l'adversaire, que l'augmentation des forces dont on dispose. Nous

augmentons nos forces. Mous nous réservons pour la revanche future.

Aussi, lorsque les Allemands, après être sortis de France, voudront y

revenir, ils auront les idées les plus fausses sur la véritable force du

pays, et seront aisément battus.

--Et alors, vous irez à la guerre, à la vraie guerre?

--Ça dépend, répond Schurke au bout d'un instant. Si je ne possède

rien, je n'irai pas. Si je possède quelque chose, j'irai. A moins, bien

entendu, que je ne trouve des gens qui ne possèdent rien disposés à

aller se battre pour moi.

Là-dessus, Gédéon Schurke me salue et se retire. Je reste perplexe.

Je méprise cet homme, je méprise ce qu'il m'a dit, et cependant il

m'intéresse. Je ne regrette pas les cinq francs que je lui ai donnés.

Même, je me rends compte que j'aurais voulu parler plus longtemps avec

lui. Il y a tant de choses que je ne m'explique pas et que je voudrais

comprendre! Je me souviens des questions que j'ai posées il y a quelques

mois, à Adèle Curmont, et auxquelles elle n'a pu répondre. Les réponses

de Schurke, au lieu de me satisfaire, ont évoqué devant mon esprit

tout un monde de questions nouvelles. Je ne sais ni que croire, ni que

penser. Je me sens tourmenté, mal à l'aise, un peu honteux, et plus pour

les autres que pour moi-même. C'est comme si une série d'événements,

des faits racontés, des actes vus, des phrases entendues, des paroles

surprises, avaient tiré hors de moi quelque chose qui, je le sens, va me

quitter de plus en plus. J'ai su depuis les noms de ce quelque chose: la

confiance et la sincérité.

J'éprouve, malgré moi, une grande satisfaction à voir Delanoix et les

époux Raubvogel quitter Versailles. Ils partent pour le nord de la

France. Ils promettent à ma grand'mère de faire tous leurs efforts

pour avoir des nouvelles de mon père; en tout cas, ils écriront le plus

souvent possible. Je pense que ces lettres me permettront peut-être de

satisfaire la curiosité, mélangée de soupçon, qu'ils m'inspirent.

Mais des nouvelles importantes, que nous donne le colonel prussien qui

loge chez nous, viennent distraire mon attention. Metz a capitulé... Les

Allemands, par des réjouissances et des illuminations, célèbrent leur

triomphe. Le colonel est d'avis que la guerre touche à sa fin; la

continuer serait, de la part des Français, pure folie. C'est aussi

l'opinion du Feldmarschall von Moltke qui a donné, le 27 octobre,

l'ordre d'interrompre le transport du matériel d'artillerie de siège.

Cet ordre a causé, chez plusieurs hauts personnages, particulièrement

Bismarck et von Roon, une indignation profonde. Ils parlent d'influences

non militaires, etc. Ils déclarent avoir hâte d'en finir.

Les gens qui dirigent la France à présent n'ont point la même

impatience. Le 31 octobre, ils s'opposent, à Paris, à une tentative du

parti avancé qui voudrait, enfin, faire quelque chose. Le même jour, à

Tours, ils décrètent la levée en masse. La levée en masse. Les pauvres

diables, les pauvres hères, les Pauvres, forcés de prendre les armes.

Les Riches, faisant des neuvaines pour la paix; pour la guerre; ou

faisant des affaires; avec les Français; ou avec les Allemands.

Les républicains de la République à N'a-qu'un-Oeil, en des abris

confortables, pondant des proclamations terrifiantes et prêchant la

guerre à outrance.

Les Pauvres, cependant, vont se faire tuer. Ils ont des Mots à défendre:

France, République, Honneur, Patrie. Vêtus de mauvaises blouses et de

pantalons de toile, chaussés de souliers de carton, mal armés, affamés,

conduits par des chefs incapables, qui se vengent sur leurs soldats de

leurs continuelles défaites, ils vont se faire tuer. Et puis, c'est la

neige, le froid terrible, la famine, encore la trahison. Et puis ce sont

les marches imbéciles, les retraites imbéciles, les carnages imbéciles.

Et puis--et puis;

Le Midi bouge,

Tout est rouge.

Rouge de honte.

* * * * *

Dans la première semaine de novembre, nous avons reçu une lettre de

Raubvogel, lettre qui a passé par la Belgique et par l'Allemagne, et

qui nous apprend que mon père est très probablement en ce moment colonel

d'un régiment de marche, à l'armée de la Loire. Cependant, Raubvogel

n'ose pas affirmer le fait. Il promet de nous donner des renseignements

plus complets, s'il peut en obtenir.

Ma grand'mère cherche à se faire donner, par le colonel d'état-major,

quelques informations sur cette armée de la Loire. Mais il ne se laisse

arracher que des réponses assez vagues, étant pressé par son travail. Du

reste, il quitte bientôt Versailles, ayant reçu inopinément l'ordre

de se rendre sur le front nord. Mais, quelques jours après, un autre

officier prussien, dont nous n'attendions pas la venue, nous apporte les

renseignements que nous désirons. C'est mon oncle Karl, qui a été appelé

brusquement de Metz à Versailles et qui est arrivé à la maison sans

avoir eu le temps de nous prévenir.

Je revenais de chez M. Freeman, que je vais voir tous les jours à

présent et qui m'apprend l'anglais, lorsque, en ouvrant la porte

du salon, j'ai aperçu mon oncle assis au coin du feu, en face de ma

grand'mère,--mon oncle qui, pour la première fois de ma vie, m'apparaît

en uniforme.--D'abord, je suis resté bouche bée, cloué à ma place par

l'étonnement. Puis, mon oncle s'étant levé, je n'ai plus douté de la

réalité de l'apparition; je me suis précipité vers lui, et il m'a serré

dans ses bras. Ah! comme ma grand'mère est heureuse et gaie! Elle semble

plus jeune de dix ans, parlant allemand, parlant français, ne tarit pas

de demandes et d'exclamations. Moi aussi, je voudrais bien m'exclamer

un peu et poser des questions. Il y a tellement de choses dont mon oncle

pourrait me donner l'explication! Mais il est très fatigué et a besoin

de repos. Il me donnera tous les éclaircissements que je désire demain

ou après-demain; il pense, en effet, rester une dizaine de jours à

Versailles.

Mais, le lendemain, il est absent toute la journée, retenu au

Quartier-Général; et le surlendemain il nous apprend, au profond chagrin

de ma grand'mère, qu'il doit nous quitter dans deux jours. Il a reçu

l'ordre d'accompagner le général von Stosch qui est envoyé comme chef

d'état-major à l'armée du grand-duc de Mecklembourg, qui opère contre

l'armée française formée sur la Loire. Les qualités militaires du

grand-duc sont des plus douteuses; et le général von Stosch doit jouer

auprès de lui le rôle d'agent de confiance du Quartier-Général. Mon

oncle nous donne des renseignements sur cette armée de la Loire, mais

il ignore si mon père s'y trouve ou non. En tout cas, l'état-major est

décidé à agir vigoureusement contre cette armée, d'autant plus qu'un

demi-succès des Français, à Coulmiers, vient de nécessiter l'évacuation

d'Orléans. On est convaincu en haut lieu que Paris capitulera dès qu'il

saura qu'il n'a pas à compter sur l'aide de la province, en lequel il

espère. L'armée de la Loire, par conséquent, doit disparaître. Quant

à Paris, en dépit de Moltke qui a déclaré que «l'acte le plus stupide

pendant toute cette guerre a été l'envoi de l'artillerie de siège

devant Paris», les Anti-Bombardeurs ont perdu toute influence et le

bombardement va commencer. Von Roon a triomphé sur toute la ligne.

Quand mon oncle nous a quittés, par un froid et sombre matin d'hiver, ma

grand'mère retombe dans sa tristesse et je me sens ressaisi par

l'ennui. Ma seule distraction est l'étude des langues étrangères qui

m'intéressent beaucoup. Ma grand'mère m'apprend l'allemand, et M.

Freeman l'anglais; je fais, dit-on, des progrès très grands dans

ces deux langues. En fait, vers la fin de la guerre, je les parlais

parfaitement; je n'ai commencé à les désapprendre pas mal, ainsi que

beaucoup d'autres choses utiles, qu'à Saint-Cyr.

Et les jours passent, lentement, lentement...

Ma grand'mère ne quitte que très rarement la maison; aussi ai-je

été surpris, ce matin, de la voir descendre, enveloppée de sa grande

pelisse, et sortir sans me dire où elle allait.

Elle est revenue, une heure après environ, en compagnie d'une dame que

je n'ai jamais vue. C'est une dame de quarante-cinq ans à peu près, à

peine grisonnante, et de forte corpulence; elle a de grands yeux noirs,

et a dû être très belle. Ses manières sont très distinguées et très

affables; sa conversation est fort intéressante et dénote une femme

d'intelligence et de savoir. Elle a déjeuné avec nous, et ma grand'mère

m'a dit son nom: c'est Mme de Rahoul.

Ma surprise a été grande. Je me figurais le Panari tout autrement. Je

m'étais imaginé une créature ridicule, une sorte de mastodonte humain,

dépourvu de tout intérêt, et très vilain. Mais Mme de Rahoul est fort

avenante et fort agréable. Elle est très grosse, simplement à cause du

manque d'exercice. Les gens séquestrés sont tous très gros. A moins,

bien entendu, qu'on ne leur donne pas à manger; mais le général de

Rahoul donne à manger à sa femme.

C'est-à-dire, pour être exact, qu'il lui a donné à manger jusqu'à la

guerre. Quand il est parti, il lui a laissé une petite somme, une très

petite somme, le moins qu'il a pu, en lui disant que les hostilités

ne dureraient pas plus de deux ou trois semaines. Depuis, il n'a point

donné de ses nouvelles à sa femme; il ne lui a pas envoyé un sou.

On croit qu'il a capitulé quelque part et qu'il est prisonnier en

Allemagne; mais on n'est sûr de rien. La situation du Panari, sans

aucune ressource, était devenue très difficile; Mme de Rahoul mourait

simplement de faim dans la maison de la rue de Clagny, que ma grand'mère

a louée au général, et dont celui-ci a toujours négligé de payer le

loyer. Néanmoins, ma grand'mère, mise au courant des faits, n'a pas

hésité à aller offrir son aide à sa locataire.

--La conduite de son mari à son égard a été très blâmable, pour ne rien

dire de plus, m'a dit ma grand'mère lorsque Mme de Rahoul nous a eu

quittés.

Et elle me laisse entendre que le général, après avoir dilapidé la

fortune de sa femme, fortune considérable, n'a cessé de se comporter

envers elle d'une façon abominable. Ma grand'mère, d'ailleurs, est très

discrète; trop discrète, à mon avis, car je voudrais bien en savoir plus

long sur le ménage de Rahoul. Je m'aperçois, de jour en jour davantage,

que la conception que je m'étais faite jusqu'ici de l'existence des gens

que je connais, et de la vie en général, a grand besoin d'être

amendée. L'étonnement me quitte de plus en plus, et je suis prêt à tout

comprendre.

A tout imaginer aussi. Je pense que le général de Rahoul, lorsqu'il

reviendra, et lorsqu'il saura que son Panari a osé sortir de sa maison,

venir ici, et même accepter d'être secourue dans sa détresse--car j'ai

bien vu ma grand'mère lui glisser dans la main, à la dérobée, quelques

billets de banque--, je pense que le général de Rahoul, lorsqu'il

apprendra tout cela, entrera dans une de ces grandes colères qui rendent

sa figure toute rouge; et qu'il tuera peut-être le Panari.

Ou bien, se contentera-t-il de l'enchaîner? Grave question, que je n'ai

pas le temps de résoudre, car nous venons de recevoir de mon oncle Karl

une dépêche qui nous annonce son arrivée immédiate. Et nous apprenons

presque en même temps, par un officier prussien qui passe quarante-huit

heures à la maison, qu'Orléans vient d'être repris, hier 6 décembre, par

les Allemands qui ont fait plus de 10.000 prisonniers et se sont

emparés de 77 canons et de quatre canonnières. C'était peut-être ces

canonnières-là qui devaient remonter le Rhin en dévastant tout sur leur

passage.....

L'épaulette: Souvenirs d'un officier · 第 8 / 29 题