Je me suis tellement habitué à la société des grandes personnes que
je fréquente exclusivement depuis quelque temps, qu'il m'est devenu
difficile de me plaire longtemps avec Adèle Curmont et d'apprécier le
charme de sa compagnie. Adèle m'avait promis, l'hiver dernier, que nous
nous amuserions bien, quand le printemps serait venu; mais voici l'été,
et les grandes parties qu'elle m'avait fait espérer sont restées à
l'état de projet.
D'autres divertissements, très peu. Les enfants de ma classe, petits
êtres froids à jeunesse momifiée, me déplaisent. J'aimerais mieux les
autres, les fils des pauvres, les sales gosses. Mais je comprends
que leur contact me compromettrait. Je n'ignore pas que ce sont mes
inférieurs, que je suis naturellement destiné à les avoir plus tard
sons mes ordres, avec droit de vie ou de mort sur leurs méprisables
personnes. Je me suis donc habitué à vivre d'une façon plutôt solitaire,
un peu méfiant, un peu sceptique, un peu fatigué des quelques années que
j'ai déjà vécues, fatigué d'avance des années d'études indispensables
qui m'attendent, et n'aspirant qu'au jour où, portant enfin l'épaulette,
je pourrai faire dans la vie ma véritable entrée.
J'ai fait part à Adèle de ma conception de l'existence: vingt ans, ou à
peu près, d'ennui, de travail et d'attente, et le reste pour s'amuser.
Adèle accepte cette conception comme absolument normale. Elle sait
aussi, pour son compte, ce qui l'attend dans la vie; sa mère, que le
travail a usée avant l'âge, ne vivra pas très vieille; Adèle aura donc à
la remplacer et à gagner le plus d'argent possible pour son père et pour
son frère.
--Mais, est-ce que ton père et ton frère ne gagnent jamais d'argent?
--Mon père en gagne quelquefois, quand il fait des affaires avec Me
Larbette, le notaire de Preil. Mon frère Albert n'en gagne jamais; mais
il en dépense énormément.
--Pourquoi?
--Pour arriver. On ne peut pas arriver sans argent; il le dit toujours.
--Arriver? A quoi?
--Arriver à quoi? Tu ne sais pas? Mais à être préfet, ministre,
président de la République.
J'ai de la difficulté à comprendre. Adèle me donne des explications,
essaye de m'apprendre quelles sont les gens qui fréquentent chez elle,
et quelles sont leurs opinions et leurs idées; elle me parle de son père
et des amis de son frère qui viennent assez souvent, pendant la belle
saison. Ce sont tous des gens qui seront les maîtres de la France avant
peu... Alors, que deviendront les officiers? J'avoue que la question me
semble insoluble. Et je fais à Adèle une peinture, aussi consciencieuse
que possible, des personnes qui fréquentent chez moi, de leur fidélité à
l'empereur, de leurs convictions et de leurs façons de voir. C'est à
son tour de ne pas comprendre. Pourtant, elle déclare que les militaires
l'intéressent beaucoup. Est-ce que je serai toujours son ami quand je
serai officier? Toujours. Et, pour ne pas être en reste de politesse, je
déclare à Adèle que les républicains excitent grandement ma curiosité,
et que je voudrais bien en voir. En quoi, d'ailleurs, je n'exagère pas.
M. Curmont est bien républicain; mais il ne m'amuse pas, parce que,
lorsqu'il a fini de lire les journaux, il se met à grogner et à maugréer
sans interruption. Il dit que c'est honteux, abominable. Il y a deux
cent mille fonctionnaires. «L'agence électorale de la tyrannie», dit-il.
Ces fonctionnaires sont tous amis et parents des gens en place. «Le
népotisme», dit-il. On ne sait pas où va l'argent des contribuables.
«La corruption impériale», dit-il. Il assure qu'il y a des scandales
financiers qu'un gouvernement césarien, seul, peut engendrer. «Jecker»,
dit-il. Il se moque aussi des Allemands qui bâtissent des systèmes.
«La métaphysique», dit-il. Je me demande avec anxiété si tous les
républicains sont pareils à M. Curmont, et si le grognement est leur
caractéristique.
Mais tous les républicains ne sont pas comme M. Curmont. Son fils
Albert, par exemple, ne lui ressemble pas du tout. D'abord, il n'a pas
de barbe; à peine trois ou quatre poils sous le nez; il est presque
complètement chauve. Il a un profil en lame de serpe, des dents gâtées;
des yeux verdâtres dont la prunelle tremblotte, comme baignée d'une
viscosité jaune, entre des paupières en jambon. Les narines aussi se
bordent de rouges, les oreilles se décollent et les épaules s'effacent.
Ensuite, M. Albert Curmont est très gai. Il trouve l'univers, et tout ce
qui s'y passe, très rigolo. Victor Noir a été tué: «C'est rigolboche!»
La candidature Hohenzellern va amener des complications: «C'est rien
rigolo.» Quand la France aura été battue à plate couture, elle vomira
l'Empire, et la République sera proclamée: «Chouette, papa!» L'Empire a
commencé dans le sang, il finira dans le sang: «Mince de rigolade!» M.
Albert Curmont a l'air très fatigué; en fait, on dirait qu'il n'en peut
plus. Son père dit qu'il «passe les nuits». Ça doit être bien mauvais
pour les cheveux.
Ça fait donc deux républicains que je connais. Mais je suis destiné à en
connaître bien d'autres. Pour commencer, une après-midi que je vais
voir Adèle à l'improviste, j'en aperçois une bonne demi-douzaine. Ces
messieurs sont assis dans le jardin, à l'ombre des arbres, autour
d'une table surchargée de verres et de bouteilles. Ils ont l'air fort
satisfaits d'eux-mêmes; assez râpés, et débraillés au possible, le gilet
déboutonné, la chemise douteuse, la cravate de travers. Ils mènent grand
bruit, disant que la France est prête à se réveiller et qu'ils
tiennent la République; la République qu'ont bien gagnée leurs labeurs
herculéens. Ils appellent l'Empereur, Badinguet; et le Petit Prince,
Oreillard. Quand ils apprennent que je suis le fils d'un officier, ils
jettent sur moi un regard étrange, chargé de compassion; et l'un d'eux,
que les autres appellent Léon, déclare que le règne des traîneurs de
sabre est passé. Ce Léon a une tignasse de photographe qui conserve tous
ses clichés; une voix de dentiste, nourri de cuisine à l'huile; un nez
de circoncis, et un oeil. N'a qu'un oeil. L'autre est dans la tombe; ou
plutôt, dans la châsse de la légende. C'est la _châsse_ de la légende.
Ce Léon est évidemment, ici, le personnage important; il semble avoir
laissé prendre un grand nombre d'hypothèques sur son savoir-vivre.
Autour de lui, se groupent plusieurs individus dont la Renommée
s'apprête à souffler les noms dans sa trompe de carnaval. L'un, qui
sangle son ventre à la Prud'homme d'un gilet à la Robespierre; un autre,
qui trouve moyen de parler belge avec un accent badois; un autre, qu'on
appelle Petit-Gris, et qui a l'air d'un crapaud--un crapaud qui jouera
le rôle de la grenouille dans le bocal barométrique où se conserve
l'échelle sociale--; deux autres, qui ont des manières de sergents de
ville et des figures de malfaiteurs. Ces deux-là me font presque peur.
Ils se ressemblent tellement qu'on dirait deux frères.
--Ils le sont, me dit Adèle. Ils sont les frères de Me Larbette, le
notaire de Preil qui vient souvent voir papa. Il les appelle les deux
vauriens.
--Pourquoi?
--Je ne sais pas. En tous cas, tous les gens qui sont là vont être au
pouvoir avant peu, et ils donneront une belle place à Albert. Tu verras
ça.
Je le verrai, peut-être; mais, en attendant, je ne sais vraiment que
croire. Je pense, au fond, que tous ces êtres-là sont fous. Comment
peuvent-ils avoir l'idée de prendre la place de l'Empereur? Comment
peuvent-ils penser, comme je le leur ai entendu dire, que les armées
vont être supprimées? Est-ce que mon père ne le saurait pas, si c'était
vrai!... Et pourtant, s'ils ont raison, je sens que toutes mes chances
d'avenir doivent disparaître. Que pourrais-je faire dans l'existence, si
je ne puis pas être officier?
Ces questions graves me troublent énormément. Je voudrais bien savoir
comment les résoudre; mais j'ignore à qui faire part de mes inquiétudes.
Ma grand'mère, je le sais, n'entend guère la politique. M. Freeman est
Anglais et n'est certainement que très imparfaitement au courant des
affaires de la France. Quant à M. Curmont, je sens qu'il manquerait
d'impartialité. Ah! si mon père était là, on le général de Rahoul, ou le
cousin Raubvogel, ou même Jean-Baptiste!...
Mais, il me vient une idée. J'ai souvent entendu parler de la haute
intelligence et des grandes qualités de Me Larbette, le notaire de
Preil; je l'ai vu plusieurs fois; c'est un petit homme, difforme, bossu,
mais avec des yeux pleins de vivacité, et qui ne me déplaisent pas. Ce
n'est qu'un officier ministériel, il est vrai; donc, un officier avec
une adjonction péjorative; mais je sens qu'on ne doit pas en vouloir
à un homme d'être un pékin, lorsqu'il a l'air intelligent et qu'il est
infirme. Comme Me Larbette vient souvent voir M. Curmont, à présent,
je saisirai la première occasion de lui demander son opinion; je lui
demanderai, simplement, s'il pense que les armées vont être supprimées,
et s'il croit que je n'aurai pas le temps de devenir officier.
L'occasion se présente. Une après-midi que je suis venu voir Adèle,
Me Larbette arrive, me dit bonjour en traversant le jardin, me tapote
amicalement la joue, et entre dans la maison. Un moment après, Mme
Curmont appelle sa fille pour sa leçon de piano, et je reste seul dans
le jardin. Je m'approche de la fenêtre du salon, dans lequel parlent
le notaire et M. Curmont, et j'écoute. J'en suis presque pour mes frais
d'espionnage. Il n'est question, dans la conversation entre les deux
hommes, que de choses que je ne comprends pas. Ils ne parlent que de
transactions à opérer, de valeurs à vendre ou à acheter, de propriétés
à transférer, d'ordres à donner, de Bourse, et de la nécessité de se
hâter, car les événements vont se précipiter. M. Curmont déclare qu'il
ne faut rien oublier, car l'occasion qui va s'offrir est de celles qui
ne se présentent pas deux fois. Me Larbette, en ricanant, dit qu'il a
tout prévu. Il dit qu'il est enchanté de son Ingénieur.
--L'Ingénieur va on ne peut mieux. En voilà un que j'ai couvé!
J'entretiens la smala depuis assez longtemps pour que ma philanthropie
désintéressée me rapporte de jolis bénéfices. L'Ingénieur est le
résultat le plus complet qu'ait jamais fourni l'Ecole Polytechnique. Cet
homme-là, c'est l'_x_ incarnée; pas d'opinions, pas de convictions,
pas de coeur, pas de sentiments d'aucune sorte. Et intelligent avec
ça! Habile à se faufiler; une souris!... Vous verrez... Il pioche la
stratégie et la tactique, dans les meilleurs auteurs, à vous en faire
venir les larmes aux yeux. Ah! il nous prépare un ministre de la guerre
comme les nations n'en ont pas vu souvent. Ha! ha! Et vous verrez que,
grâce à lui, je finirai par faire quelque chose de mes deux vauriens de
frères. Ha! Ha!...
Je prends le parti d'abandonner mon poste, sous la fenêtre. Je regrette
d'avoir écouté--peut-être parce que je n'ai pas compris.--Et quand Me
Larbette sort de la maison, bien qu'il vienne seul faire un tour dans
le jardin afin de regarder les rosiers, bien qu'il m'adresse la parole
à plusieurs reprises, je me sens tout honteux de ce que j'ai fait, et je
n'ose lui poser aucune question.
Mais je prends ma revanche, quelques jours plus tard. Pas avec Me
Larbette; avec son premier clerc, M. Hardouin; ce M. Hardouin vient
très souvent voir M. Curmont depuis quelques jours, et il a avec lui des
entretiens qui durent peu. Après quoi, M. Curmont sort en toute hâte,
généralement avec une grande serviette d'avocat sous le bras, et se
dirige vers la ville; M. Hardouin attend son retour; quelquefois,
pendant plusieurs heures. C'est justement ce qui vient d'arriver. Et
M. Hardouin est venu se promener dans le jardin, où je suis en train
de m'amuser, tout seul, à ratisser une allée. M. Hardouin est un grand
jeune homme de vingt-cinq ans à peu près, aux yeux spirituels, à la
face glabre; s'il avait de la barbe, il ressemblerait beaucoup au cousin
Raubvogel. Je me décide, au bout de quelque temps, à lui demander son
opinion sur les points que je désire éclaircir.
M. Hardouin se montre fort aimable avec moi. Il me déclare que l'armée
n'est pas sur le point d'être supprimée; elle le sera sans doute un
jour, mais vraisemblablement pas avant plusieurs siècles. J'aurai donc
tout le temps nécessaire, non seulement pour devenir officier, mais même
pour mourir officier et centenaire en même temps. Ce qu'il pense de M.
Albert Curmont? Il pense que M. Albert Curmont est le fils de M. Curmont
et de Mme Curmont, et qu'il demeurera leur fils pendant un certain
temps. Ce qu'il pense de M. Curmont lui-même? Rien; d'un homme de
paille, il vaut mieux ne rien penser. D'ailleurs, il a une barbe qui
peut mener loin, sous un régime démocratique. Ce qu'il pense des amis
républicains de M. Albert? Mon Dieu! Ça dépend. Que buvaient-ils l'autre
jour, là, sous les arbres? De la bière? Eh! bien, ils aspirent à boire
du Champagne. Croit-il que l'empire sera renversé? Oui, il le croit. Et
après? Après, ce sera la même chose. Est-ce bien sûr? Non, ce sera pis.
Y aura-t-il une guerre? Sans aucun doute.
* * * * *
Mon père, lui, est persuadé qu'il n'y aura pas de guerre. Il revient de
l'Alsace avec le général de Rahoul; ils sont absolument enchantés. Tout
est en ordre et dans le meilleur état possible, hommes, matériel, etc.
Ils n'ont fait leur tournée d'inspection que pour la forme; rien de
plus sérieux n'était nécessaire. Ils ont passé presque tout leur temps
à Mulhouse, à l'hôtel des _Trois Cigognes_ (un fort bel établissement,
s'il vous plaît); et ils se sont séparés à regret de M. et Mme
Raubvogel, qui forment bien le couple le plus uni qu'on puisse voir.
Mon père, donc, est sûr qu'aucun nuage noir ne viendra troubler la
sérénité du présent. Il s'étonne que M. Hardouin, un jeune homme
sérieux, ait pu me dire ce que je lui rapporte.
--Ce qu'il t'a dit, mon garçon, c'est pour se moquer de toi; c'est pour
te punir de ta curiosité.
Je le vois bien. Personne n'a l'air de redouter une catastrophe. Bien
au contraire. A Paris, où l'on m'a conduit l'autre jour, la gaîté règne
plus que jamais; c'est comme une fête perpétuelle. Le temps est si beau,
en ces premiers jours de juillet!
C'est le matin surtout qu'il fait bon; et j'ai pris le parti de me lever
de bonne heure, afin de descendre au jardin pendant qu'il est frais
encore de la fraîcheur de la nuit. Hier, comme je me levais, vers sept
heures, j'ai entendu chuchoter sur le palier, à côté de la porte de ma
chambre; puis, j'ai entendu quelqu'un descendre doucement l'escalier.
J'ai regardé par la fenêtre, et j'ai vu une belle dame, à chignon rouge,
qui traversait le jardin, ouvrait la grille, et s'en allait. Un instant
après, j'ai entendu la voix de ma grand'mère, voix comme étranglée par
l'émotion, qui disait:
--Oui, je l'ai vue! C'était une rousse...
Et la voix de mon père a répondu:
--Une rousse! Une rousse! En voilà des histoires! Faudrait peut-être que
je prenne des négresses, parce que je suis en deuil!
J'ai compris que quelque chose de très vilain s'était passé, dont la
belle dame avait été la cause. Je n'ai pas pensé à incriminer mon père;
mais j'ai conçu une triste idée du sexe faible. Depuis, j'ai lu le
_Mérite des Femmes_, de Legouvé, et j'ai quelque peu modifié mon
opinion.
* * * * *
Il n'y a pas à en douter, la guerre est imminente. Avant-hier, mon père,
qui vient d'être nommé lieutenant-colonel d'un régiment d'infanterie
de ligne, a fait transporter à Versailles les meubles qui garnissaient
notre appartement de Paris. Hier matin, il est allé à Paris, et en est
revenu vers deux heures en disant qu'il n'y avait guère raison d'espérer
que la guerre pût être évitée. Il a passé l'après-midi et la soirée,
après avoir été voir le général de Rahoul et plusieurs de ses amis, à
mettre ses affaires en ordre. Ce matin, 19 juillet, il est reparti pour
Paris; nous l'attendons d'heure en heure. Il est près de six heures
quand il arrive.
--La guerre est déclarée! s'écrie-t-il, en franchissant la grille.
Il nous annonce qu'il part le soir même à neuf heures. M. Freeman,
M. Curmont et plusieurs autres viennent lui faire leurs adieux. Des
télégrammes arrivent. Un de Delanoix, un de Raubvogel: Bonne chance et
Heureux retour.
--C'est une affaire de deux ou trois mois, tout au plus, dit mon père.
L'Allemagne du Sud ne marchera pas; ou fera défection, suivant son
habitude, après la première bataille perdue. Quant à l'armée prussienne,
elle n'existe pas; je suis de l'avis du maréchal Le Boeuf, qui la nie.
Les Prussiens font les malins, mais nous soufflerons dessus.
--Ah! s'écrie M. Freeman, il n'y a pas un Français qui souhaite plus que
moi le triomphe de la France.
Et, très ému, il donne l'accolade à mon père.
Jean-Baptiste, aidé de Lycopode, a préparé les cantines.
--Rien n'est oublié, mon commandant, vient dire Jean-Baptiste; les
cartes d'Allemagne sont sous les gilets de flanelle.
--C'est moi qui les ai mises là, dit Lycopode. C'est plus facile à
trouver.
Lycopode, bien qu'elle cherche à le dissimuler, est troublée du départ
de Jean-Baptiste.
Quant à Jean-Baptiste, qui accompagne mon père à son nouveau régiment
actuellement à Châlons, et qui fait partie du Corps d'armée commandé par
le maréchal Canrobert, il paraît enchanté d'aller à la guerre.
--Les Prussiens, dit-il, nous allons leur montrer ce que c'est que des
hommes à poil.
Le dîner est triste. Mon père se contraint pour être gai. Avant le
dessert, je vais dire adieu à Jean-Baptiste qui part en avance à la
gare, avec les bagages. Notre séparation est pathétique. Lycopode, tout
d'un coup, éclate en sanglots, je rentre dans la salle à manger, le
coeur gros. Là encore, une scène émouvante et rapide a dû avoir lieu;
car ma grand'mère a les yeux rouges, et mon père a une larme au coin des
paupières. Il me recommande d'être bien sage et bien obéissant pendant
son absence, et refuse de m'autoriser à l'accompagner à la gare. Les
émotions sont inutiles.
Pourtant, quelques minutes plus tard, quand l'heure du départ a sonné,
je sens qu'il est très ému lorsqu'il me serre sur sa poitrine; et il
a peine à maîtriser son émotion aussi, lorsque ma grand'mère, après
l'avoir embrassé, lui dit:
--Au revoir, mon cher Paul, et n'oubliez pas que nous vous aimons de
tout notre coeur et que nous ne cesserons pas de penser à vous...
* * * * *
Je dois avouer que, bien que j'aie souvent pensé à mon père pendant les
jours qui suivirent son départ, je n'ai pas pensé à lui exclusivement.
Il y a tant à voir, tant à entendre partout! C'est comme une nouvelle
vie qui a commencé pour moi, pour la ville, pour tout le monde. C'est
le départ des troupes; c'est l'arrestation des faux espions; c'est ceci,
c'est cela; c'est aussi la lecture des journaux. Lycopode, à l'insu de
ma grand'mère, me fournit abondamment de feuilles publiques. Je trouve
moyen, aussi, de m'échapper de temps en temps de la maison, et de
me joindre aux bandes de garnements qui, divisés en Prussiens et en
Français, se livrent à de terribles luttes. Il y a si longtemps que je
rêvais de prendre part à leurs guerres! et je m'en donne à coeur-joie.
Mes vêtements, cependant, témoignent par leurs accrocs de ma généreuse
audace et de mes résistances désespérées, et ma grand'mère prend les
mesures les plus strictes pour m'empêcher de figurer dans toute bataille
en règle, voire même dans de simples escarmouches.
Les vraies batailles, heureusement, vont commencer au delà du Rhin.
Elles ont déjà commencé. Ce matin, le 3 août, nous avons pu lire le
compte rendu de la grande victoire de Saarbrück. J'ai lu et relu le
journal. Et, tout d'un coup, mes yeux se sont portés sur l'entrefilet
suivant que je n'ai pas vu tout d'abord, perdu qu'il est à la fin de la
troisième page.
«Ce matin, à six heures, a eu lieu l'exécution, au Polygone de
Vincennes, de l'espion allemand dont nous avions annoncé hier
l'arrestation. Une cour martiale, réunie la veille, l'avait condamné à
mort. Il avait le grade de lieutenant dans l'artillerie allemande, et se
nommait Albrecht von Holzung.»
Holzung... le colporteur du plateau de Satory...
V
Pendant deux jours, les journaux ont été remplis de détails sur le grand
succès remporté à Saarbrück par l'armée française. Ce succès n'est que
le prélude de victoires plus importantes, qui doivent amener, en peu de
temps, le définitif triomphe de la France. Ce triomphe est certain, et
les journaux disent pourquoi. Notre armée est aguerrie, elle a confiance
en ses chefs, qui sont doués de capacités hors ligne et animés du
patriotisme le plus pur; l'armement de notre infanterie est excellent;
nous possédons des mitrailleuses qui doivent faucher les bataillons
ennemis comme la faulx des moissonneurs, au mois d'août, jette sur le
sol les épis mûrs. Nous avons sur le Rhin des canonnières qui doivent
remonter le fleuve, et réduire en cendres les villes qui s'élèvent sur
ses rives, Koblenz, Cologne, etc. Notre flotte doit bombarder et ruiner
à jamais les villes du littoral allemand, de Hambourg à Danzig. Il faut,
en effet, que nous apportions aux barbares Teutons la civilisation qui
leur manque.
Tout cela est très beau, certainement; mais ce n'est pas ce que
j'aimerais à voir dans les journaux. Je voudrais y lire des récits
terribles et détaillés de luttes sanglantes, de combats sans merci,
des anecdotes amusantes et tragiques, des histoires d'armées entières
s'évanouissant à la simple approche du drapeau tricolore, s'effondrant
sous le feu des canons français; des choses, enfin, comme le colonel
Gabarrot m'en décrivait autrefois.
Mais le 5 août, au lieu d'une victoire, c'est la défaite de Wissembourg,
qu'annoncent les journaux: l'écrasement d'une division française, la
mort du général Abel Douay... J'ai lu cela avec un amer étonnement,
avec une sorte de rage indignée contre les Prussiens, qui se sont permis
d'avoir l'avantage dans une rencontre avec nos troupes. Cela me
semble illogique, pas naturel; c'est le monde renversé, en vérité. Ces
Prussiens ont dû avoir recours à des stratagèmes odieux pour escamoter
la victoire. Fausse victoire, sûrement, et qui sent la tricherie d'une
lieue. Néanmoins, je lis et je relis le compte rendu du conflit, avec
une grande émotion, le sang à la tête, les joues empourprées, presque
comme si j'avais éprouvé une humiliation personnelle.
Cependant, ainsi que le dit le journal, le succès des Allemands à
Wissembourg n'a été que le résultat d'une surprise; instruites par
l'expérience, les troupes françaises n'offriront plus à l'ennemi
d'avantages aussi faciles. Nous recevrons avant peu, sans aucun doute,
la nouvelle d'une glorieuse revanche. Il n'est pas possible que l'armée
française ne se maintienne point à la hauteur où l'a placée sa gloire
passée. Il est impossible qu'elle n'ajoute point une page magnifique à
sa prestigieuse histoire. Elle nous offrira avant peu des spectacles en
rapport avec ses hauts faits légendaires, des spectacles semblables à
ceux qu'évoque en moi le souvenir des récits qui me furent faits par les
acteurs des luttes héroïques d'autrefois.
Mais le 7, arrivent, en même temps, la nouvelle de la déroute de
Wörth--une déroute que des dépêches menteuses avaient travestie,
d'abord, en un grand succès qu'on avait commencé à fêter--et celle de la
défaite de Forbach. C'est extraordinaire, inconcevable!
Comment cela est-il possible? Comment peuvent-ils être vaincus, décimés
et mis en fuite, ces grenadiers, ces voltigeurs, ces chasseurs de
Vincennes, ces lanciers, ces zouaves, ces dragons et ces cuirassiers
que j'admirais, il y a quelques jours à peine, dans l'éclat de leurs
uniformes et que j'ai vus partir si pleins d'enthousiasme et si sûrs de
vaincre? Comment la victoire a-t-elle pu les abandonner?
--Et les turcos! s'écrie Lycopode en pleurant. Il y a un mystère
la-dessous, voyez-vous, Monsieur Jean! Comment expliquer des choses
pareilles?
Je ne sais pas, je ne comprends pas. Je ne puis deviner la cause de nos
revers. Et si j'étais tenté de leur donner une raison, j'attribuerais
plutôt ces stupéfiantes défaites à une influence supérieure,
mystérieuse, providentielle, qu'à des causes purement humaines. Une
question, surtout, me préoccupe: Que fait l'Empereur? Que va-t-il faire?
Pourquoi n'a-t-il rien fait jusqu'ici? C'est un Napoléon, pourtant;
c'est le plus puissant souverain de l'Europe; c'est l'arbitre du monde.
Comment se fait-il que cette grande force, la plus puissante qui existe,
hésite à se manifester?...
De sombres récits, que m'a faits autrefois le colonel Gabarrot, me
reviennent à l'esprit: Waterloo, la déroute, l'invasion... l'invasion!
Mais elle a commencé, déjà! Les Prussiens sont en France. Ah! que
va-t-il se passer? Il me semble entendre encore une des phrases du vieux
colonel retentir à mes oreilles: «Il n'est pas bon que la France soit
vaincue; plus on tombe de haut, plus on s'aplatit»...
Sommes-nous vaincus, à présent? Avons-nous eu des insuccès partiels et
sans grande importance, ainsi que M. Freeman, l'autre jour, le disait à
ma grand'mère? Ou sommes-nous vaincus pour de vrai, pour de bon, comme
à Waterloo? Lycopode dit que non; elle jure que non; elle crie sur les
toits que ce n'est pas possible. J'hésite à la croire, malgré tout.
Mais mon père pense comme Lycopode. Nous venons de recevoir plusieurs
lettres de lui qui sont arrivées en même temps, le 10 août, et qui
affirment sa confiance la plus absolue dans le succès de l'armée
française. Dans l'une, il nous apprend que le sixième Corps, commandé
par le maréchal Canrobert, et dont fait partie le régiment d'infanterie
dont il est lieutenant-colonel, a été complètement formé à Châlons le
6 août. Dans la dernière en date, il nous annonce que le sixième Corps
vient de recevoir l'ordre de se rendre à Metz, où l'Empereur se propose
d'arrêter l'ennemi, et de le battre à plate couture, avant de le rejeter
de l'autre côté du Rhin.
Ah! quelle joie j'éprouve à la lecture de cette lettre! Elle contient
bien des choses intéressantes, et même de bons conseils à mon adresse,
mais ce sont les informations militaires seules qui m'intéressent. Je
suis enthousiasmé par l'idée, surtout, que mon père va enfin prendre
part à la lutte. Les choses vont changer, à présent. Avec le général
de Rahoul à la tête d'une brigade, mon père lieutenant-colonel et
Jean-Baptiste dans son régiment, les Prussiens vont trouver leurs
maîtres. Ils vont sortir de France plus vite qu'ils n'y sont entrés,
les gredins; et on va les envoyer, à coups de baïonnette, manger leur
choucroute dans leurs tanières. C'est maintenant qu'il va falloir lire
les journaux avec attention.
Les journaux, pendant une semaine environ, sont pleins d'informations,
souvent contradictoires, mais qui font présager des victoires
prochaines; ils contiennent aussi de grands articles, composés de
grandes phrases faites avec de grands mots, qui tendent à exciter
l'énergie des populations et à réveiller leur confiance. Tout le monde
se met à espérer; on ne parle que d'une revanche certaine et définitive,
de l'écrasement inévitable des Allemands devant Metz; et l'on prépare
d'avance les drapeaux et les lampions qui ont servi à pavoiser et à
illuminer lorsque arrivèrent la nouvelle du succès français à Saarbrück
et la nouvelle--fausse, hélas!--de la grande victoire remportée à Wörth
par Mac-Mahon.
Mais, coup sur coup, après les tentatives ordinaires de mensonges, les
journaux sont obligés d'avouer la perte des trois grandes batailles
livrées sous les murs de Metz le 14, le 16, et le 18 août. Les troupes
françaises ont été obligées de se réfugier dans la grande forteresse
lorraine, et ont perdu tout espoir de se frayer un chemin à travers les
hordes ennemies qui les enserrent. L'Empereur a quitté l'armée du Rhin
avec le Prince impérial. On n'a pu mettre à la disposition de Sa Majesté
qu'un wagon à bestiaux, à l'endroit où elle a pu prendre le train; Sa
Majesté ayant très soif, le chef de la gare n'a pu lui offrir
qu'un verre d'eau; le Prince impérial ayant témoigné le désir de se
débarbouiller, il a été impossible de lui présenter pour sa toilette
un autre récipient que le verre dans lequel son auguste père venait de
boire. Ah! quelle misère!... Et mon père à moi, que devient-il? Je
ne vois pas son nom figurer parmi ceux des officiers que citent les
journaux. Il est à Metz, pourtant, puisque son régiment fait partie du
Corps de Canrobert... j'interroge ma grand'mère, elle-même en proie à
l'anxiété la plus profonde, et dont tous les efforts ne peuvent calmer
mon inquiétude. J'interroge tous les gens que je rencontre; je charge
Lycopode de prendre des informations. Mais personne ne sait rien
d'exact, bien que les nouvelles les plus fantastiques circulent
incessamment; personne ne peut dissiper mon incertitude.
Je me décide à aller demander des renseignements à M. Curmont qui,
peut-être, sait quelque chose. Je ne m'y résous qu'à la dernière
extrémité, car M. Curmont, surtout depuis que sont arrivées les
nouvelles des dernières défaites, ne cesse de déblatérer contre le
gouvernement impérial, et je comprends que ma place n'est pas chez lui.
Pourtant, il lit tant de journaux, qu'il pourra peut-être me donner des
nouvelles de mon père.
Il est assis dans son jardin, quand j'arrive, avec son fils et quelques
amis de celui-ci qui viennent de Paris. Ils discutent tous à grand
bruit, en présence d'un nombre imposant de bouteilles de bière.
--Badinguet, s'écrie M. Curmont, n'a même pas le courage d'abdiquer!
--Tant mieux! répond le jeune homme à l'oeil crevé, que les autres
appellent Léon. S'il peut encore contribuer à un nouveau désastre, nous
sommes sûrs de notre affaire.
--Chouette! glapit Albert. Ce ne sera pas trop tôt.
--La France ne peut vaincre, dit sentencieusement le têtard qu'on
appelle Petit-Gris, tant qu'elle conservera l'Empire. Qu'on proclame la
République, et les jours de Valmy reviendront.
--Ce sera rien chic! déclare Albert.
--En tous cas, dit M. Curmont, l'Empire, ce fumier, peut se flatter
d'avoir travaillé pour nous, en déclarant cette guerre. Fameuse idée!
Laissez seulement les Prussiens envahir la Champagne, et vous verrez
quel coup de balai le lion populaire donnera dans les Tuileries.
--Mince de rigolade! ricane Albert. L'autre jour, en lisant le compte
rendu de la bataille de Gravelotte, je me tenais les côtes. C'est
tordant!
Moi, les comptes rendus des batailles ne me font pas rire. J'ai même un
pressentiment que mon père y a été blessé ou tué, à cette bataille de
Gravelotte qui fait tant rire Albert. Pourquoi rit-il d'une bataille,
celui-là? Les batailles ne les font pas rire, ceux qui se sont battus!
Pourquoi ne vont-ils pas se battre, ceux-là? Qu'est-ce qu'ils font là,
ce Léon, ce Petit-Gris, et cet Albert, qui vident ici des bouteilles
à l'ombre, tandis que les bouches des canons, là-bas, vomissent du feu
sous le soleil?...
* * * * *
M. Curmont m'aperçoit, vient à moi, et s'enquiert du motif de ma visite.
Mais la colère refoule les paroles dans ma gorge, et je puis à peine
prononcer quelques mots sans suite.
--Tu viens voir Adèle? Elle est dans la maison, avec sa mère. Tu peux
aller jouer avec elle.
--Pourvu qu'elle ait fini ses exercices! s'écrie Albert.
Mais je préfère ne pas voir Adèle aujourd'hui; je préfère ne voir
personne, et je rentre à la maison. Bien m'en prend! Une lettre de mon
père, qui est restée plusieurs jours en route, est arrivée pendant
mon absence. Le Corps d'armée du maréchal Canrobert n'a pu parvenir
entièrement à Metz; la brigade des gardes-dragons allemands, avec une
compagnie d'infanterie qui avait été envoyée dans des voitures, a coupé
la ligne du chemin de fer à Dieulouard; et quatre trains, pleins de
troupes du sixième Corps, parmi lesquelles se trouvait mon père, ont
été obligés de retourner à Châlons. Ces troupes doivent faire partie du
nouveau douzième Corps, qu'on se hâte de former.
--Dieu soit loué! s'écrie ma grand'mère. Nous sommes enfin fixés sur
le sort de ton père. Nous savons au moins qu'il n'a pas été l'une
des victimes de ces affreux carnages autour de Metz. C'est tellement
horrible, ces boucheries! Si les lettres pouvaient arriver plus
rapidement!... Enfin, je suis bien contente...
Moi aussi, je suis bien content. Pourtant je dois avouer que j'ai
éprouvé comme une déception en apprenant que mon père n'a point assisté
aux grandes batailles de ces jours derniers. Il aurait eu tant de choses
à me raconter, à son retour! Et il aurait certainement accompli des
actions d'éclat, gagné des grades; peut-être qu'il serait général, à
l'heure qu'il est... Je lui écris une longue lettre, dans laquelle je le
prie de me donner tous les détails possibles, lui promettant d'être bien
sage pour la peine. J'hésite pendant longtemps à lui parler de ce que
j'ai entendu chez M. Curmont; peut-être pourrait-il le faire savoir à
l'Empereur, et l'on mettrait en prison Albert, Léon et Petit-Gris. C'est
ça qui serait rigolo! Pourtant, je sais qu'il ne faut jamais rapporter.
Et après avoir sucé très longtemps le manche de ma plume, je me
détermine à ne rien dire. C'est juste à ce moment qu'entre Lycopode qui
vient me prier de présenter ses compliments à mon père et de demander,
incidemment, des nouvelles de Jean-Baptiste. Excellente idée! Je pourrai
ainsi terminer mes quatre pages. Moi qui oubliais Jean-Baptiste!...
Il y a encore bien d'autres personnes que j'oublie. Je m'en aperçois en
pénétrant dans la chambre de ma grand'mère à laquelle je vais remettre
ma lettre, et que je trouve occupée à écrire en allemand. Tout d'un
coup, je me rappelle mon oncle Karl. C'est à mon oncle Karl qu'elle
écrit.
--Oui, mon enfant; je ne sais rien de ton oncle depuis le commencement
de cette terrible guerre. C'est tellement affreux! Penser que les
hommes, que cependant Dieu a doués de raison, s'entre-déchirent comme
des bêtes fauves! Pourquoi ne vivent-ils pas tous en frères? C'est
tellement odieux et bête, ces haines de nation à nation! Oh! les
gens qui entretiennent ces sentiments sauvages sont de bien grands
misérables!
J'essaye de comprendre ma grand'mère, de penser comme elle, mais je ne
peux pas; je ne peux pas dire que j'aime la guerre, car je ne l'ai pas
vue. Mais j'aime les récits que j'en ai entendu faire; je ne
connais rien de plus intéressant. Il y a peut-être des choses plus
intéressantes, mais je ne les connais pas. Il existe sans doute beaucoup
de gens comme moi, puisque presque tout le monde aime la guerre. Comment
comprendre des choses pareilles? J'aime beaucoup mon oncle Karl, et je
serais vraiment désolé s'il était blessé. Mais je hais les Prussiens
de tout mon pouvoir. Pourquoi ont-ils battu les Français? Ils me font
ressentir une colère que je ne peux pas exprimer.
Et pourtant, l'autre jour, j'ai ressenti contre un Français une colère
plus grande encore. M. Freeman, le vieil Anglais qui aime tant la
France, était venu me chercher pour faire une promenade au parc. Au
retour, comme il était un peu fatigué, il s'est assis à la terrasse d'un
café et m'a offert un verre de bière, comme à un homme. Il a demandé
un journal, qu'il s'est mis à lire. A l'intérieur du café, plusieurs
personnes discutaient avec animation; et, par les fenêtres ouvertes, le
son de leurs voix parvenait jusqu'à nous.
--Si nous sommes vaincus, disait l'une de ces voix, que je crus
reconnaître, nous ne le devons qu'à l'indiscipline et au manque de
patriotisme de notre armée prétorienne, et à l'impéritie honteuse de
ses chefs. Que peut-on attendre de traîneurs de sabres, de coureurs de
femmes, de piliers d'estaminets dont toutes les études militaires
n'ont consisté que dans l'absorption d'absinthes sans nombre et dans le
pillage de Bédouins sans défense! Nos officiers ne sont qu'un ramassis
d'ivrognes et de vauriens, et chaque fois que j'apprends qu'ils ont été
battus, j'applaudis. J'en ai un pour voisin, malheureusement, et c'est
un échantillon complet de l'espèce; il a fait mourir de chagrin sa
femme, il a fait une esclave de sa belle mère, et il élève son fils de
telle façon que ce petit garnement deviendra, comme son père, un vrai
gibier de potence...
Un brouhaha s'est produit, et il m'est devenu impossible de distinguer
les paroles. Très rouge, je me suis tourné vers M. Freeman qui,
impassible, lisait toujours son journal. Mais, avant que j'aie pu
prononcer un mot, la voix s'est élevée de nouveau.
--C'est du lieutenant-colonel Maubart que je parle...
Alors M. Freeman s'est levé. Il a posé tranquillement son journal sur
la table et s'est dirigé vers l'intérieur du café, où le silence le plus
complet a accueilli son entrée. Un instant après j'ai entendu sa voix,
calme et claire, qui disait:
--Monsieur Curmont, vous avez grand tort de parler comme vous le faites,
et surtout d'insulter un absent. Je ne comprends pas comment, sous
prétextes d'opinions politiques, un Français peut considérer les revers
de son pays comme des triomphes personnels. Je n'admets pas, surtout,
lorsqu'on se tient prudemment à l'écart de la lutte, qu'on injurie
un homme qui, quelles que soient ses convictions, défend sa patrie.
Dorénavant, je vous préviens que je prendrai à mon compte les propos qui
seront tenus sur le colonel Maubart. N'oubliez pas.
M. Freeman est sorti et m'a emmené. Au tournant de la rue, je lui ai
serré les mains avec effusion, et j'ai voulu lui dire combien je lui
étais reconnaissant de ce qu'il venait de faire.
--C'est bon, c'est bon, a-t-il dit de sa grosse voix; tu n'iras plus
voir les Curmont, et n'en parlons plus.
Un instant après il a ajouté, comme se parlant à lui-même:
--Ces républicains sont vraiment méprisables. Ils rêvent de renverser
l'Empire, et n'osent même pas l'attaquer. C'est après Forbach, s'ils
avaient su agir proprement, qu'ils auraient dû opérer un mouvement
insurrectionnel. Mais ils ont peur de risquer leur peau. Ils attendent
que les balles prussiennes aient couché à terre le dernier porte-drapeau
qui tiendra la dernière aigle, pour envahir les Tuileries et y installer
leur Marianne. C'est misérable.
Ainsi M. Freeman, lui aussi, croit à la défaite complète de la France?
Oh! que je voudrais que notre armée pût vaincre les Allemands, et
qu'elle pût revenir vite, afin de faire taire M. Curmont, et sa bande,
et tous ceux qui ne vont pas se battre, et qui insultent ceux qui se
battent...
* * * * *
Le 27 août, nous avons reçu une lettre de mon père, annonçant que
l'armée de Châlons marche sur Steney et Montmédy, afin d'opérer sa
jonction avec l'armée de Metz. Cette lettre ne contient que quelques
lignes; elle paraît avoir été écrite à la hâte, et a mis plusieurs jours
à nous parvenir. Que s'est-il passé dans l'intervalle? Les journaux
donnent des informations contradictoires, et ma grand'mère et moi, très
anxieux, nous attendons des nouvelles de moment en moment. Le 30, enfin,
une nouvelle lettre arrive. Ma grand'mère la décachète avec émotion, la
laisse tomber sur une table, hoche la tête d'un air désolé.
Dans sa lettre, plus brève encore que la précédente, mon père nous
apprend qu'il a reçu à la cuisse, pendant la marche, un coup de pied de
cheval, qui le met hors d'état de remplir ses fonctions. Il vient d'être
évacué sur l'hôpital de Châlons. Il a obtenu pour Jean-Baptiste la
permission de l'accompagner. Il nous recommande de ne pas nous faire de
mauvais sang; il espère pouvoir être sur pied dans quelques semaines; et
il déplore la ridicule malchance qui l'éloigne du combat au moment où un
grand conflit se prépare.
Cette lettre me cause une déception énorme. Je m'étais attendu à des
choses tellement différentes!... Depuis le commencement de cette guerre,
tous mes espoirs ont été trompés, détruits, l'un après l'autre. Que
de désillusions, que de mécomptes! J'ai, pour la première fois, le
pressentiment, la notion confuse, de notre impuissance à diriger les
événements, à lutter contre les circonstances. Quelle influence n'aura
pas ce coup de pied de cheval sur la destinée de mon père? Qui aurait
pu penser à une chose semblable? J'avais songé à des possibilités
tragiques, et une blessure grave, même à la mort... Mais ce coup de pied
de cheval...
* * * * *
Le 2 septembre, arrive la nouvelle de la défaite essuyée le 31 août par
Bazaine; le maréchal et ses troupes sont définitivement refoulés dans
Metz. Le 3 septembre, au soir, les nouvelles sont plus mauvaises encore.
On annonce l'écrasement complet de l'armée de Châlons; d'après les dires
des journaux, l'armée française aurait capitulé à Sedan, et l'Empereur
se serait rendu à l'ennemi avec 80.000 hommes. Le lendemain matin, ces
informations sont confirmées; il n'y a plus à douter du désastre. Dans
la soirée, la République est proclamée.
Le nouveau gouvernement, sur des affiches qui tapissent les murs,
déclare ceci: «Pour sauver la patrie en danger, le peuple a demandé la
République. La République a vaincu l'invasion en 1792; la République est
proclamée. La Révolution est faite au nom du Droit, du Salut public.»
Et un journal, qui a peine à cacher la joie que lui cause la
catastrophe, s'écrie: «Hier, la Prusse avait devant elle une armée;
aujourd'hui, elle a devant elle un peuple...»
* * * * *
Ça n'arrête pas les Prussiens, d'avoir devant eux un peuple au lieu
d'une armée. Ah! non! Ça semble leur donner des ailes, au contraire. On
dirait que ces barbares Teutons ne comprennent pas ce que ça veut dire:
un Peuple. Ils n'ont pas l'air d'avoir le moindre respect pour les
grands mots; mais on va leur montrer ce qu'ils valent. En attendant, il
paraît qu'ils s'avancent vers Paris à marches forcées.
M. Freeman disait hier à ma grand'mère que la lutte est devenue
impossible; que la continuer dans des conditions déplorables ne serait
que travailler au triomphe d'un parti; et que la France aurait tout
intérêt à faire la paix. Mais M. Curmont pense autrement. Je ne lui
parle pas, bien entendu,--et même je ne vois Adèle que de temps en temps
à la dérobée--mais je l'entends. Il fait des discours de tous les côtés,
crie, hurle, vocifère. Il dit que la guerre ne fait que commencer; qu'on
luttera jusqu'au dernier grain de poudre, jusqu'au dernier morceau de
plomb; que la paix ne sera possible que le jour où le dernier Prussien
aura repassé la frontière. Il dit qu'il faut imiter nos pères, ces
Géants.
Cependant, on adjure les gens valides de s'enrôler pour la défense du
territoire. Il n'y a pas beaucoup d'hommes valides, à Versailles; ou,
au moins, le bureau de recrutement en voit très peu. L'autre matin,
pourtant, un homme a franchi la porte de cet établissement, et a demandé
à contracter un engagement. Il avait soixante-cinq ans et n'était pas
Français. Comme on refusait de l'enrôler, à cause de son âge, il est
sorti du bureau en pleurant. C'était M. Freeman.
Quant à Albert Curmont, il déclare partout qu'il ne se présente pas à
l'enrôlement parce qu'il est trop faible de constitution. C'est rigolo,
mais c'est comme ça. Il n'a pas de faiblesse dans le gosier, néanmoins.
Il crie presque aussi fort que son père, et c'est vraiment chouette. Il
crie: Vive la République! Je sais ce que c'est que la République: c'est
rigolboche (pour Albert Curmont). Il crie aussi quelquefois: Vive la
République démocratique et sociale. Je ne sais pas ce que c'est que la
République démocratique, et sociale. Je ne le saurai jamais.
Le 8 septembre, nous recevons une lettre de mon père. Il nous apprend
qu'il vient d'être évacué sur l'hôpital de Beauvais. Il va mieux.
Les journaux annoncent, presque en même temps, que les Allemands se
rapprochent de plus en plus de Paris. Il y a plusieurs généraux français
qui pratiquent devant eux l'art difficile de la retraite, comme s'ils
l'avaient inventé. Ils se replient en bon ordre. Voilà une consolation
dans nos malheurs. Il est entendu que les Prussiens doivent trouver leur
tombeau sous les murs de Paris; ils commettent la sottise de vouloir
s'attaquer à la Ville-Lumière, mais c'est une faute qu'ils vont payer
cher. Pourtant, pour plus de précautions, on organise la résistance en
province. Le Gouvernement, dont le borgne qu'on appelle Léon est l'un
des principaux personnages, choisit pour cette besogne les hommes les
plus compétents. C'est ainsi qu'Albert Curmont vient de recevoir la
mission d'aller former un camp en Bretagne. Il y a des cas, a-t-on dit,
où c'est le poste qui honore l'homme. Le Gouvernement de la Défense
Nationale a voulu faire une règle de cet aphorisme. Les hommes qu'il
choisit ont tous besoin d'être honorés. M. Curmont fils est parti de
Versailles en grande pompe, chargé des bénédictions républicaines de
M. Curmont père, au bruit des applaudissements républicains d'une
population, hier encore férocement bonapartiste, qui l'accompagne de ses
voeux.
Le 12 septembre, nous recevons une lettre de mon père. Il nous apprend
qu'il vient d'être évacué sur l'hôpital de Melun. Il va mieux.
Les journaux annoncent, presque en même temps, que les Allemands se
rapprochent de plus en plus de Paris. Une fièvre patriotique s'empare
de la population de la ville. L'enthousiasme est à son comble. La nuit
dernière, vers dix heures, des bandes ont passé devant la maison, en
insultant ma grand'mère.
--Mort aux espions prussiens! A bas la vieille Prussienne!
Le 14 septembre, nous recevons une lettre de mon père. Il nous apprend
qu'il vient d'être évacué sur l'hôpital de Chartres. Il va mieux.
Les journaux annoncent, presque en même temps, que les Allemands
arriveront sûrement devant Versailles dans quelques jours. M. Curmont se
frotte les mains.
--Laissez-les seulement s'installer ici, dit-il, et vous verrez combien
de temps les troupes de Paris, renforcées par les recrues que mon fils
va leur envoyer de Bretagne, mettront à les en faire sortir.
Mais M. Freeman est d'un autre avis. Il dit qu'il serait honteux,
absolument honteux, de ne point défendre la ville. Et il assure que
c'est en défendant le territoire pied par pied qu'on pourra lasser les
Allemands, et les obliger à la retraite. La foule, que fait vibrer
un grand enthousiasme patriotique, se range à son avis. On exalte M.
Freeman; on dit que c'est vraiment beau pour un Anglais d'aimer autant
la France; on loue très fort l'énergie britannique. M. Curmont lui-même
se voit obligé d'avouer que M. Freeman a raison. Il ne peut pas trouver
assez d'éloges pour lui. Il déclare que plus tard, quand Versailles
aura repoussé les Prussiens, il faudra se souvenir du dévouement de M.
Freeman. Il laisse entendre, à demi voix, qu'il se chargera de lui faire
obtenir la croix de la Légion d'honneur.
Pour défendre la ville, il faut des fusils; et pour avoir des fusils, il
faut des fonds. M. Freeman les offre.
On prend son argent.