--Je ne comprends que la date, et je l’aime, dit-elle en jetant un
regard ravissant à Rodolphe. Mais lis-moi le reste.
Rodolphe, d’une voix graves, lut:
--«_In Liebe vereint bis in dem Tode_» (Unis par l’amour jusque dans la
mort).
Marie se serra contre lui. Elle ne pouvait parler. Les mots de ce
magicien vibraient en elle, évoquaient une vision qu’elle regardait
fixement. Il avait su parer la mort d’une étrange beauté en la mariant à
l’amour. Serait-ce elle qui les unirait pour l’éternité?
Elle leva les yeux vers Rodolphe qui la pressait contre lui.
--Je te suivrai où tu voudras, mon bien-aimé.
Quelques petits coups furent frappés à la porte.
--C’est Loschek, dit Rodolphe, ne t’inquiète pas.
C’était Loschek, en effet, qui annonçait que la députation attendait
dans le salon voisin.
--Je n’en ai pas pour longtemps, dit-il à Marie. Le temps de dire
quelques banalités à ces braves gens. N’aie aucune peur ici. Tu ne
risques rien. C’est Loschek qui te garde.
Il sortit et Marie resta seule.
Elle était comme détachée d’elle-même. Un seul mot prononcé par Rodolphe
lui avait ouvert l’accès d’un monde inconnu. Ce monde était à l’abri des
orages de la terre. Une atmosphère sereine le baignait. Les inquiétudes
et les tourments qui la rongeaient n’en franchissaient pas le seuil. Là,
ni déchirements ni combats, ni la cruelle absence ni la séparation pour
laquelle il n’est pas de remède. C’était le royaume de la paix et de
l’union éternelles.
Heureuse, perdue dans ses pensées, un bruit de voix la fit tressaillir.
Il venait d’une petite porte derrière le paravent. La porte s’ouvrit.
Elle entendit une voix féminine qui disait:
--Où étais-tu, Loschek? Je t’ai cherché dans le petit appartement de mon
fils.
Puis ce fut la voix très embarrassée de Loschek.
--Que Votre Majesté me pardonne! Le prince reçoit ici ce matin et je
l’ai accompagné.
Marie, cachée par le paravent, tremblait.
--Comment est-il rentré de Bude?
La voix, cette fois-ci, s’était rapprochée.
--Le prince va bien... Il a besoin d’un peu de repos, sans doute, mais
ce n’est rien.
Marie, que la peur clouait sur place, comprenait que Loschek faisait
l’impossible pour empêcher l’impératrice d’avancer plus loin dans le
salon. Peut-être arriverait-il à la garder derrière le paravent.
--Tu lui diras que je suis venue m’informer de sa santé.
--Le prince sera bien touché de la sollicitude de Votre Majesté.
Il y eut un silence. Déjà Marie pensait être délivrée, lorsque la voix
féminine reprit:
--Je veux lui mettre un mot sur son bureau.
Quelques pas rapides sur le parquet et l’impératrice arrivant au petit
bureau anglais aperçut Marie rouge, confuse, ne sachant quelle
contenance tenir. Elle hésita un peu, puis avec la plus exquise
politesse:
--Je m’excuse de vous avoir dérangée, mademoiselle.
Et se tournant vivement vers Loschek dont le visage montrait le plus
grand embarras.
--Tu aurais dû me prévenir qu’il y avait quelqu’un ici, nigaud... Tu
peux nous laisser.
Loschek sortit.
Les yeux de l’impératrice revinrent à Marie qui, s’étant reprise,
faisait enfin une grande révérence.
--Je voulais avoir des nouvelles de Rodolphe. Je lui écrirai tout de
même un mot, si vous le permettez.
Elle s’assit au bureau, posa son éventail, chercha une plume, du papier.
Elle regarda alors Marie.
--Vous avez vu mon fils, ce matin, mademoiselle?
--Oui, madame, dit Marie d’une voix très basse et faisant encore une
révérence.
--A-t-il bonne mine, au moins?
--Il m’a paru un peu fatigué.
--Le pauvre garçon! dit l’impératrice en se levant et en se parlant à
elle-même. Les destins sont aveugles. Il n’était pas fait pour la vie
que je lui ai donnée.
Sa voix, sa façon d’accentuer certains mots, le sens même de ce qu’elle
disait évoquaient pour Marie le souvenir de Rodolphe d’une façon si
vivante que la peur en elle disparut et fit place à l’émotion.
L’impératrice reprit son éventail. Elle se dirigea vers la porte.
Allait-elle partir ainsi? Maintenant Marie souhaitait qu’elle restât
encore. Elle sentait que, dans ce monde hostile, elle avait peut-être là
une alliée.
Cependant, après un rien d’hésitation, l’impératrice prit un parti. Elle
revint à Marie et dit:
--Je ne vous ai jamais rencontrée, mademoiselle, je ne sors plus. Je
sais pourtant qui vous êtes. Nos chemins ne devaient pas se croiser,
mais puisque le hasard nous a réunies, je veux en profiter une minute.
Asseyez-vous donc là.
Elle lui montrait un fauteuil. Elle-même s’assit sur le canapé.
L’éventail joua un instant; d’un coup de pied vif, elle arrangea le bas
de sa robe noire; elle regardait Marie.
--Vous êtes plus jolie encore qu’on ne me l’avait dit... Et que vous
êtes jeune!... Quel âge avez-vous? On peut encore vous le demander.
--J’ai dix-sept ans, madame.
--Dix-sept ans! reprit l’impératrice. Peut-on avoir dix-sept ans?...
Elle s’arrêta un peu, puis de nouveau, oubliant Marie, elle ajouta:
--A dix-sept ans, j’étais mariée, et malheureuse déjà. Pourtant j’étais
jeune, (elle regardait à nouveau Marie) et belle, comme vous!
Marie s’enhardit à dire:
--Votre Majesté est toujours belle.
--Comme une vieille femme.
Ces mots qu’elle accentua scellaient la pierre du tombeau où était
ensevelie depuis longtemps sa jeunesse. Marie n’osait lever les yeux.
Elle entendait le battement lent de l’éventail.
L’impératrice reprit:
--Quel éclat dans la jeunesse, quel charme! Nous nous battons en vain
contre les années. Pour garder une ligne, que de combats! mais ces joues
rondes et enfantines, ces yeux vifs, cet ensorcellement, où les
retrouver quand ils s’évanouissent!... Il n’y a de beau et de vrai que
la jeunesse. Les êtres jeunes ne se trompent pas. Tout ce qu’ils font
est bien... Le monde leur appartient. Il faudrait mourir jeune!...
Elle resta un instant encore à suivre ses pensées. Puis sur un autre
ton, elle dit:
--Je vous demande pardon, mademoiselle, je me suis laissée aller à rêver
tout haut en personne qui vit depuis longtemps dans la solitude... Je
m’en vais... Il ne faut pas que mon fils nous trouve ici ensemble. Je
suis contente de vous avoir vue. Maintenant je sais que vous êtes belle
et qu’il n’y a pas de mal en vous... J’aimerais que mon fils fût
heureux. Il a peu d’années pour être heureux. Et pourtant cela seul
compte!... Mais il est difficile d’atteindre au bonheur quand on est
prince. Souvent j’ai pitié de lui... Je ne le lui dis pas. Ces
attendrissements ne mènent à rien... Nous habitons un triste palais...
Vous y paraissez une fleur. N’y revenez pas. L’air est mauvais ici. Les
fleurs se fanent si vite chez nous... Permettez que je vous embrasse,
mon enfant. Vous êtes tout près de mon cœur.
Elle se leva, prit Marie dans ses bras et la baisa au front. Puis, très
vite, elle sortit, la tête haute. La robe de soie bruissait sur ses pas.
Marie, cédant à l’émotion, se laissa tomber sur le canapé et, la tête
entre les mains, pleura doucement.
Cependant la grande porte à double battant s’ouvrit sans que Marie s’en
aperçût et Rodolphe apparut parlant à la députation qui se trouvait dans
la seconde pièce.
--Messieurs, je vous remercie et vous dis: «A bientôt.»
La porte se referma derrière lui.
Il entra, vit Marie étendue pleurant comme un enfant. Il vint à elle, la
caressa, lui demanda le pourquoi de ces larmes.
Marie, vite consolée, mais encore émue, lui raconta la scène qui venait
de se passer.
--J’étais tellement effrayée que je n’ai pu dire un mot. J’avais peur et
sans raison. Tout de suite, j’ai compris qu’elle au moins ne voulait pas
nous séparer. Mais il y a en elle, je ne sais te l’expliquer, quelque
chose de grand et de lointain, de mystérieux aussi, comme si elle
connaissait des choses que nous ne savons pas... Elle emploie des mots
très simples, et leur sens est profond pourtant... Ne pense pas qu’elle
ait cherché à me faire peur. Au contraire, elle a été très bonne avec
moi, même tendre. Le croirais-tu? elle m’a embrassée... Peut-être
voyait-elle de grands malheurs nous menaçant et cédait-elle à un
mouvement de pitié. Elle ne l’a pas dit, mais c’était dans sa manière
d’être, et de me regarder et de se taire... Lorsqu’elle est sortie,
j’étais si troublée que je me suis mise à pleurer, sans raison, tu vois,
comme une sotte que je suis... Pourtant, Rodolphe, continua-t-elle, en
lui passant les bras autour du cou, je suis heureuse; il n’y a qu’un
malheur véritable, la séparation, mais l’anneau que tu m’as donné
aujourd’hui me rassure.
V