RUMEURS

Des bruits commençaient à courir dans les cercles les mieux informés de

la cour et de la ville. «Il n’est pas vrai, disaient les uns, que le

prince impérial ne se plaise que dans la débauche. Cette fois-ci, il

aime...» Les plus malins ajoutaient que cela ne datait pas d’hier et que

les parties de plaisir chez Sacher n’étaient qu’un masque destiné à

cacher la vérité au public. On admirait le double jeu du prince et la

façon élégante dont il avait donné le change à l’opinion.

Mais qui aimait-il? Ici on se divisait. Les uns affirmaient qu’une belle

jeune fille avait ravi le cœur d’un homme qui, jusque-là, ne l’avait

jamais donné. Les autres hochaient la tête d’un air de doute. A qui

ferait-on croire qu’un homme comme le prince impérial se contenterait

d’une petite oie blanche, si jolie fût-elle? Des regards échangés à

l’Opéra, une rencontre furtive au Prater (sur le fait de la rencontre au

Prater, on était affirmatif) suffiraient-ils à cet homme blasé? Quant à

la voir privément, il ne pouvait en être question. La jeune fille dont

on chuchotait le nom n’avait jamais été aperçue seule nulle part, mais

toujours en compagnie de sa mère ou de la comtesse Larisch (à ce nom

deux ou trois personnes pour qui la société de Vienne n’avait pas de

secrets échangeaient de furtifs regards complices, mais, et pour cause,

ne disaient mot). Il fallait donc admettre que cette belle jeune fille,

dont on ne niait pas que le prince subît le charme, était, elle-même, un

paravent. Destiné à cacher quoi?... Ah voilà où les plus fins limiers

perdaient la trace... On disait une grande dame polonaise de nationalité

allemande, une espionne, pour sûr, ou si le mot vous effrayait, un agent

de ce diabolique chancelier de fer qui, mécontent des idées libérales

affichées par le prince, voulait l’amener par un chemin de velours dans

ses voies... Pour d’autres enfin une petite bourgeoise d’une céleste

beauté avait tourné la tête princière de telle façon que l’Empire et la

Couronne ne lui paraissaient plus que colifichets au prix de la

possession de cette humble personne.

Quoi qu’il en fût, tous s’accordaient pour reconnaître que cette fois-ci

l’inconstant, l’insaisissable, était fixé. Quant aux conséquences que

cela entraînerait pour l’État, pour la couronne, pour la dynastie, pour

les partis politiques, pour l’opposition et pour le gouvernement, pour

l’armée et pour lui-même, on ne pouvait même en supputer l’importance,

tant elles étaient complexes, incertaines, variables.

Et cependant trop de personnes nommaient la petite baronne Marie Vetsera

pour que cela ne vînt point aux oreilles de nos deux héros. Le comte

Hoyos, qui avait pour le prince une amitié véritable et qui se tenait à

l’écart de toute intrigue de cour, crut utile de l’en avertir. A sa

grande surprise, le prince lui répondit simplement:

--Je vous remercie, Hoyos, j’aime, en effet, cette jeune fille. Mais je

compte sur vous pour démentir toute rumeur où son nom serait mêlé au

mien.

Quant à Marie, elle fit une expérience qui l’éclaira. Elle entrait à

l’Opéra avant le lever du rideau et suivait le couloir des loges,

précédant sa mère et sa sœur. A la porte entr’ouverte d’une loge, deux

dames causaient, amies de la baronne Vetsera. Marie se dirigea vers

elles pour les saluer. Ces dames, qui lui tournaient le dos, parlaient

avec tant d’animation, qu’elles ne distinguèrent pas derrière elles le

pas léger de la jeune fille. Marie les frôlait déjà. Elle entendit son

nom et celui du prince héritier... Au même moment, ces dames

l’apercevaient et s’arrêtèrent court. Malgré leur habitude du monde,

elles ne purent cacher un peu de confusion. Marie, elle-même, restait

interdite. L’arrivée immédiate de la baronne Vetsera mit fin à ce

malaise qui n’avait duré qu’une seconde, et trop.

Cet incident, fût-il arrivé un mois plus tôt, aurait grandement inquiété

Marie. Ce soir-là, il la laissa presqu’indifférente. Elle se sentait le

jouet de forces redoutables, hors de son contrôle, qui la jetteraient,

vivante ou morte, elle ne savait où. Qu’importait que l’on parlât dans

Vienne de sa liaison avec le prince? Il faudrait du temps avant que cela

arrivât aux oreilles de sa mère, car ces on-dit manquaient de

consistance. Du temps! Déjà elle ne faisait plus de projets à trois

jours de date. Qui pouvait dire où elle serait dans un mois ou dans une

semaine?

Rodolphe était absent, une fois de plus, pour quarante-huit heures.

Voilà ce qui comptait. Quelles nouvelles apporterait-il à son retour?

Aurait-il un télégramme de Rome? Sa vie tremblait au bout de ce fil.

Lorsque le prince revint de deux jours de chasse au château d’Orth, sur

le Danube, il ne trouva pas la réponse si attendue du pape. Il faut

croire, d’autre part, que ce qu’il entendit à la Hofburg l’incita à un

surcroît de précautions pour ses rendez-vous avec Marie. Craignant un

esclandre de la princesse héritière qui, par quelques mots à double

entente, lui avait fait comprendre qu’elle n’ignorait pas sa liaison

actuelle, il n’osa faire venir Marie chez lui. Il demanda donc à son

obligeante cousine de la lui amener au Prater dans la soirée. A neuf

heures du soir, en hiver, le Prater était un endroit sûr pour un

rendez-vous.

Dans le landau de Bratfisch, Marie eut la surprise de trouver un

Rodolphe sinon joyeux, du moins calme et parlant de toutes choses avec

un détachement qu’elle ne lui connaissait pas. Il l’enveloppa dans un

pan de son grand manteau; elle se blottit dans ses bras, se serra

frileusement contre lui. Il ne tenait qu’à elle au monde. Ce soir-là, il

ne demandait rien de plus à la vie. La rumeur qui montait autour d’eux,

il ne l’entendait pas; il ne tenait aucun compte des menaces voilées de

sa femme, la réponse du pape tardait encore; eh bien, si le pape

refusait son aide, on se passerait du pape.

--Tant que je suis sûr de toi, dit-il tendrement à Marie, rien ne peut

vraiment m’atteindre.

On imagine la joie de Marie à ces paroles. Ne supporterait-elle pas les

tortures de l’enfer pour les entendre de la bouche de celui qu’elle

aimait?

La nuit les entourait. Au loin on voyait les lumières de la ville

ennemie. Le froid givrait les vitres de la voiture qui emportait pour un

bref instant deux êtres oublieux de tout, sauf du bonheur suprême qu’ils

avaient à être ensemble.

Mayerling · 第 36 / 47 题