A toutes ses craintes s’ajouta une crainte nouvelle. Comment un cœur
aimant ne s’inquiéterait-il pas du tête-à-tête d’Abbazzia? La princesse
ne mettrait-elle pas tout en œuvre pour reconquérir son époux? Marie
recevait de tendres messages. Était-ce assez pour la rassurer? Elle se
répétait les paroles de Rodolphe par lesquelles il promettait d’unir
leurs destinées. Ces mots si magnifiques, si pleins de flamme lorsqu’il
les prononçait, semblaient, dans l’atmosphère de la Salezianergasse
avoir perdu toute chaleur. Ils disaient là devant elle, inanimés, sans
rayonnement. Elle ne pouvait chercher de consolation nulle part.
Rodolphe, en la quittant, l’avait mise en garde contre le danger de
toute confidence à la comtesse Larisch.
Il revint d’une absence de près de quinze jours plus épris qu’il ne
l’était à son départ. L’éloignement de Marie lui était insupportable.
Dans sa vie brûlante, elle apportait la fraîcheur; à la lettre, il avait
soif d’elle. Leurs relations étaient pures encore; c’était pourtant un
besoin physique qu’il ressentait. La conversation légère de cette fille
si jeune et si belle, ses rires, ses innocentes caresses détendaient les
nerfs irrités du prince. Il ne s’en passerait plus. Au début, peut-être
avait-il pensé s’amuser d’elle comme de tant de femmes coquettes qui
savaient pourquoi elles venaient chez lui et qu’il ne fallait pas
décevoir. Mais dès leur première entrevue, il comprit que Marie était
d’autre sorte et plus précieuse. Depuis, émerveillé de ce qu’il appelait
un miracle, il l’avait respectée. Et maintenant il s’était juré d’en
faire sa femme, quels que fussent les obstacles.
A peine arrivé à Vienne, il dut partir pour Prague. Il ne l’aperçut que
de loin à l’Opéra. Mais, deux jours plus tard, c’était un dimanche,
l’adroite comtesse Larisch la lui amena à la Hofburg vers sept heures du
soir.
Marie était à bout de forces. Elle s’était promis de cacher son chagrin
à un homme malheureux qui avait besoin de gaîté autour de lui. Mais
cette fois l’absence avait été longue et cruelle. Lorsqu’elle aperçut
Rodolphe, elle ne fut pas maîtresse d’elle-même. Elle ne put arrêter ses
larmes et, se jetant dans les bras de son amant, elle lui dit:
--Serai-je donc toujours séparée de toi? Je ne vis plus.
L’accent de la voix, le sentiment déchirant de la précarité de leur
amour sans cesse menacé, le trouble aussi de sentir le corps de Marie si
près du sien, l’emportèrent. Rodolphe oublia les serments qu’il s’était
faits. Marie, soudain inondée de bonheur, n’opposa aucune résistance.
* * * * *
Du jour où ils s’appartinrent, Rodolphe vit qu’il n’avait plus une
minute à perdre pour assurer leur avenir commun. Le monde entier ligué
contre eux ne les désunirait pas. L’heure n’était plus aux paroles. Il
se précipita dans l’action.
La nuit même, revenant de l’Opéra, il écrivit au pape une lettre. Il y
exposait sa situation vis-à-vis de sa femme, l’incapacité où elle était
de donner un héritier à la dynastie, la mésentente entre eux si grave
qu’un scandale était imminent, soit qu’elle partît pour la Belgique dans
un esclandre, soit que lui-même la quittât, ne pouvant supporter plus
longtemps la vie commune. Il laissait à Sa Sainteté de voir quelles en
seraient les conséquences funestes pour la maison de Habsbourg, pour
l’État, et pour l’Église. Il la suppliait donc de bien vouloir prononcer
l’annulation de son mariage avec la princesse Stéphanie.
Cette lettre autographe, assez adroitement rédigée, bien qu’elle eût été
écrite dans un mouvement de fièvre, quitta Vienne le lendemain même par
un ami sûr du prince qui avait la mission de la remettre en mains
propres du pape.
Lorsqu’il eut recouvré son sang-froid, Rodolphe jugea cette démarche
aventureuse. «Il n’y a pas une chance sur dix que j’obtienne ce que je
demande, se dit-il. Mais n’y en eût-il qu’une sur mille, je dois la
tenter.»
Il partait le surlendemain pour Buda-Pesth. La veille, il se rendit
secrètement chez son cousin l’archiduc Jean Salvator. Ils ne s’étaient
pas revus depuis la soirée dramatique qui avait mis fin aux relations
entre deux êtres faits, sur beaucoup de points, pour s’entendre, mais
qui, sur d’autres, non moins importants, s’opposaient de toute leur
nature. Ce jour-là, l’amitié ancienne qui les liait effaça leurs
différends. Ils causèrent une fois encore à cœur ouvert. Des sujets
politiques furent abordés, parce que ni l’un ni l’autre n’étaient des
hommes privés et que même leur vie intime était, hélas! liée à celle de
l’État. L’archiduc Jean fut effrayé par la pâleur et la nervosité de son
cousin qui paraissait à bout de forces. Si un témoin indiscret avait
écouté à la porte, il aurait été terrifié d’entendre plusieurs fois le
mot mort qui semblait ponctuer cet entretien. Lorsque Rodolphe partit,
l’archiduc l’embrassa fraternellement et lui dit:
--Toi seul me retiens ici; si tu disparaissais, sache que je ne
resterais pas un jour de plus dans ce maudit pays.
Le samedi 19 janvier, Rodolphe revint de Bude dans la matinée. Il avait
donné rendez-vous à Marie chez lui. Celle-ci fut étonnée lorsqu’elle
quitta la comtesse à la petite porte de fer de voir que Loschek la
conduisait par un chemin qu’elle ne connaissait pas.
--Le prince a des audiences ce matin, dit le vieux serviteur. Il verra
la baronne dans un salon attenant à celui où il reçoit.
Il introduisit Marie dans une grande pièce aux boiseries de style Louis
XV, blanc et or. Des banquettes en tapisserie, un bureau ancien,
garnissaient un côté du salon. Un bureau moderne de modèle anglais, un
canapé et deux fauteuil en cuir, masqués par un grand paravent en
occupaient l’autre partie.
Rodolphe n’était pas là. Mais, quelques minutes plus tard, Marie
entendit des voix derrière le paravent. La porte s’ouvrit. Rodolphe
courut à elle.
--J’ai des corvées ce matin, mon amour, dit-il. Excuse-moi, mais je
voulais te voir tout de suite et t’ai donné rendez-vous ici. Encore une
députation à recevoir, et je serai libre... En attendant, voici quelque
chose pour toi.
Il tira de sa poche un anneau de fer poli et bien travaillé et le donna
à Marie.
--Regarde à l’intérieur. Tu sais que je suis très fort pour les
inscriptions.