CHAPITRE XVI

DANS LEQUEL NOS VOYAGEURS, CROYANT REVENIR SUR TERRE, PARTENT POUR

L'INFINI

[Illustration]

Eh! je te répète, moi, que ce n'est plus de l'astronomie.

Fricoulet regarda son ami avec stupéfaction.

--Alors, comment appelles-tu cela?

--De tous les noms qu'il te plaira, hormis de celui-là; l'astronomie

consiste à examiner l'univers céleste, à étudier les mondes dont il est

rempli,... au besoin, à fouiller l'espace pour y découvrir des terres

inconnues.

[Illustration]

--Eh bien! Leverrier n'a pas fait autre chose.

--Jamais de la vie!... je ne sais même pas s'il a mis son oeil au

télescope pour chercher Neptune... Quelqu'un a dit de lui qu'il avait

trouvé Neptune «au bout de sa plume»... c'est là une expression des plus

heureuses...

L'ingénieur répliqua:

--Il n'en a eu que plus de mérite.

--Comme mathématicien peut-être, mais comme astronome, c'est différent.

Fricoulet se mit à rire.

--Alors, selon toi, n'est astronome que celui qui passe toute son

existence avec l'oeil vissé à l'oculaire d'une méridienne ou d'un

équatorial?

--Dame! si dans ce fait de rechercher sur le papier la place exacte

d'une planète, tu trouves quoique ce soit qui ait trait à

l'astronomie!... cela prouve que Leverrier était d'une force remarquable

en mathématiques,... qu'il jonglait avec les chiffres d'une manière

étonnante...

[Illustration]

--C'est bien heureux que tu lui concèdes cela, riposta narquoisement

l'ingénieur.

--Mais, poursuivit Gontran; il n'était nullement besoin qu'il fût

astronome pour se livrer à ses prodigieuses déductions mathématiques...

Tout autre savant, assez patient pour demeurer, comme lui, quinze années

durant en équilibre sur des colonnes de chiffres, en eût fait autant.

--Alors, pour toi, Leverrier n'est pas un astronome?

--Je ne veux pas te chicaner là-dessus,... ni enlever au docte corps

auquel appartient M. Ossipoff, une gloire dont il s'enorgueillit;... je

trouve, quant à moi, que le véritable inventeur de Neptune est, non pas

celui qui lui a assigné une place dans le ciel, mais bien celui qui

affirma son existence.

L'ingénieur eut un petit mouvement d'épaules qui prouvait que, tout en

ne partageant pas cette opinion, il ne la trouvait cependant pas

déraisonnable.

--Il est certain, répondit-il, qu'une bonne partie de la paternité de

Neptune revient à Bouvard qui, le premier, en 1821, remarqua dans le

mouvement d'Uranus certaines irrégularités.

--Et, de même que les irrégularités de Saturne avaient fait conclure à

l'existence d'Uranus, de même, la marche singulière de cette dernière

planète amena Bouvard à décréter qu'au delà des 733 millions de lieues

où gravite Uranus, il y avait encore autre chose.

Ces mots avaient été prononcés par Ossipoff, qui avait quitté sa cabine,

attiré par la discussion des deux jeunes gens.

--Oui, déclara Gontran, poursuivant toujours son idée, ce Bouvard était

un grand homme, et je m'étonne que les astronomes lui aient fait

l'injustice flagrante d'attribuer à Leverrier la gloire qui lui

revenait.

Ossipoff releva ses lunettes sur son front, geste qui, chez lui, était

l'indice d'une grande surprise.

--Un grand homme,... fit-il, pour avoir déduit, des irrégularités

d'Uranus, que Neptune devait exister! Peuh!

[Illustration]

--Mais, répliqua Gontran, ces irrégularités pouvaient parfaitement

provenir d'une autre cause que de Neptune.

Le vieux savant secoua la tête.

--Impossible, déclara-t-il.

--Parce que?

--Vous oubliez la loi de Titius, mon cher ami.

--La loi de Titius, balbutia Gontran,... la loi de Titius!...

Fricoulet lui chuchota à l'oreille.

--Tu sais bien: la théorie des petites planètes, 4, 7, 10, 16, etc.

Aventures extraordinaires d'un savant russe; III. Les planètes géantes et les comètes · 第 66 / 75 题