M. de Flammermont haussa les épaules.

--Tu es fou! dit-il.

L'ingénieur allait sans doute répliquer, lorsqu'un vacarme épouvantable

se fit entendre dans la cabine qui servait de cellule à Farenheit.

--Allons, bon! gronda le jeune comte, voilà ce Yankee du diable qui va

recommencer à faire des siennes.

Et il s'approcha de la porte pour imposer silence au prisonnier par le

procédé qui lui était familier, c'est-à-dire à grands coups de pied

appliqués dans la porte.

Mais, à sa grande surprise, le vacarme cessa tout à coup, et la voix de

l'Américain s'éleva, demandant avec douceur:

--Est-ce vous, monsieur Fricoulet?

Gontran se tourna vers son ami:

--Entends-tu? chuchota-t-il, il te parle.

L'ingénieur s'avança à son tour.

--C'est à moi que vous en avez, sir Jonathan? fit-il.

--Oui, je voudrais vous dire un mot.

--Parlez,... je vous écoute...

--Non... je ne puis parler comme cela,... ouvrez la porte.

--Jamais de la vie, s'écria M. de Flammermont, pour que vous

recommenciez vos bêtises...

--Je ne suis plus malade, riposta l'Américain d'une voix douce; je vous

jure que je serai raisonnable.

Gontran se pencha à l'oreille de Fricoulet:

--Il n'y a de pires fous, chuchota-t-il, que ceux qui prétendent ne pas

l'être.

--Cependant, s'il était guéri, murmura Mlle Ossipoff prise de

pitié... c'est bien triste d'être enfermé là-dedans, comme une bête

féroce dans sa cage...

[Illustration]

--Je ne dis pas le contraire,... mais songez que notre apitoiement

pourrait nous coûter la vie...

--Baste!... quand on est prévenu, dit l'ingénieur.

Et, faisant signe aux deux jeunes gens de s'écarter un peu, il ouvrit la

porte.

Aussitôt, le prisonnier s'élança hors de la cabine, se précipita sur

Fricoulet qui, surpris par le choc, roula à terre, l'entraînant dans sa

chute.

N'écoutant que son courage, M. de Flammermont sauta sur l'Américain, et

avec l'aide de Fricoulet qui, d'un bond, s'était relevé, le maintint en

respect.

Ils n'eurent, d'ailleurs, aucune peine à cela, Farenheit ne faisait pas

un mouvement, leur abandonnant, sans résistance, ses deux poignets

auxquels ils se cramponnaient.

--C'est cela que vous appelez être raisonnable! grommela Fricoulet.

--Je ne voulais pas vous faire de mal, répondit l'Américain d'un air

tout confus.

--Au contraire, n'est-ce pas? riposta gouailleusement l'ingénieur.

--Je voulais vous embrasser.

Fricoulet eut un haut-le-corps de surprise, tandis que, s'adressant à

Séléna, Gontran mettait son index sur son front pour montrer que, selon

lui, le Yankee avait toujours la cervelle déséquilibrée.

D'un clignement d'yeux, Fricoulet recommanda la douceur au comte, qui

s'apprêtait à réintégrer l'Américain dans son cabanon.

--Certainement, dit-il, je suis très touché de cette manifestation de

tendresse, mon cher sir Jonathan; mais pour quelle raison vouliez-vous

m'embrasser?

--Parce que vous êtes un grand homme...

--Un grand homme!... moi!...

--Oui, un grand homme... le plus grand que je connaisse, non seulement

dans le monde entier, mais dans les États-Unis! s'écria Farenheit en

s'animant.

--Expliquez-moi au moins pourquoi?...

--Parce que vous avez trouvé le moyen de me faire revoir New-York, alors

que celui-là voulait me faire traîner mes misérables os à travers ses

planètes du diable!...

Et, d'un hochement de tête expressif, il désignait Ossipoff.

[Illustration]

Puis, se dégageant brusquement de l'étreinte de Gontran, il sauta au cou

de l'ingénieur qu'il embrassa sur les deux joues, avant qu'il eût le

temps de se reconnaître.

Ensuite, d'une voix vibrante et attendrie.

--Quand je pense, dit-il, que grâce à vous je m'en vais voir les

trottoirs de la cinquième avenue, et mes actionnaires, et l'_Excentric

club_, et...--ah! je vous jure bien que mon premier soin sera de vous

élever une statue en bronze sur la principale place de New-York...

--Vous êtes trop bon, sir Jonathan... un aussi mince service que

celui-là ne vaut pas la peine que vous vous lanciez dans des dépenses.

--Quel malheur! poursuivit l'Américain, que le ciel n'ait point béni mon

union avec mistress Farenheit!

Fricoulet haussa les sourcils en signe de stupéfaction.

[Illustration]

--Si j'avais une fille, ajouta le Yankee, c'est avec la joie la plus

grande que je vous donnerais sa main.

L'ingénieur fit la grimace.

--Et c'est avec la joie la plus grande que je la refuserais, pensa-t-il.

Puis, tout haut:

--Vous avez donc entendu notre conversation de tout à l'heure?

demanda-t-il à Farenheit.

--Tout d'abord, je n'ai fait que de l'entendre; depuis plusieurs jours

je me sentais moins mal... ma tête me semblait plus libre, les idées

plus nettes, s'enchaînaient avec plus de logique, en même temps, la

mémoire me revenait;... puis, soudain, certains mots de votre

conversation ont frappé mes oreilles d'une façon singulière, le

brouillard qui obscurcissait mon cerveau s'est dissipé comme par

enchantement et j'ai compris... Vous parliez de la possibilité de revoir

la Terre dans quelques jours et la lucidité m'est complètement revenue.

Puis, saisissant de nouveau les mains de l'ingénieur, il les secoua avec

force, en répétant:

--Vous êtes un grand homme!...

Fricoulet hocha la tête.

--C'est bon... c'est bon, dit-il en riant, vous me direz cela à

New-York; pour le moment, il faudrait agir.

Et s'approchant d'Ossipoff, toujours enfoncé dans la vérification des

calculs de l'ingénieur.

--Eh bien! demanda-t-il, ça va-t-il ainsi?

--À mon avis, oui... voulez-vous voir, mon cher Gontran?

[Illustration: L'_Éclair_ semble s'élancer dans l'espace d'un bond

formidable.]

Et il tendit le carnet au jeune comte, qui le repoussa avec un geste

très digne en disant:

--Je ne me permettrai certainement pas de contrôler après vous.

--En ce cas, s'écria l'ingénieur, à la besogne.

--Que faut-il faire?

--Nous débarrasser de l'hélice et du moteur; ensuite, nous installerons

les conduites d'air comprimé.

Ossipoff hocha la tête.

--Nous débarrasser de l'hélice, bougonna-t-il, c'est fort facile à dire,

mais le moyen.

--Très simple, répondit l'ingénieur.

Il alla au levier qui commandait le gouvernail.

--Attention, dit-il, je vais manoeuvrer de façon à dresser verticalement

l'appareil; donc, préparez-vous à changer de position.

Peu à peu, il manoeuvrait le levier et l'_Éclair_, quittant la position

horizontale, se levait sur son arrière, comme un cheval qui se cabre.

--Là, dit l'ingénieur au bout de quelques instants, voilà qui est fait;

maintenant, au moyen de cet autre levier qui communique avec le tube

central, je vais dévisser les pivots de l'arbre du propulseur, et

l'hélice tombera tout d'une pièce dans le vide... Quant au moteur, il

nous suffira d'entr'ouvrir le trou d'homme pour le jeter hors du

wagon--ce sera une perte d'air de quelques mètres cubes... mais nous les

rattraperons largement par la légèreté que nous acquerrons.

--Et ensuite?

--Ensuite, nous ajusterons les tuyaux qui conduiront l'air comprimé

jusqu'au tube central.

Tout en parlant, Fricoulet manoeuvrait un levier placé dans un coin de la

machinerie, et les voyageurs entendaient distinctement une sorte de

grincement dans le centre même du véhicule.

Tout à coup, l'_Éclair_ frémit dans sa coque et sembla s'élancer dans

l'espace d'un bond formidable.

--_By God!_ grommela Farenheit en se cramponnant à la cloison,

qu'arrive-t-il donc?

--Tout simplement ce qui arrive à un ballon délesté.

--Quoi!... l'hélice?...

--L'hélice s'est transformée déjà en corpuscule nouveau modèle;

maintenant, passons au moteur.

Et Fricoulet s'armant d'un levier allait attaquer l'appareil, lorsque

Gontran lui posa la main sur le bras.

--As-tu pensé à une chose?

--Laquelle?

--C'est que cette surprenante vitesse dont tu parles pourrait bien être

impossible au sein de l'anneau corpusculaire où nous sommes; les

astéroïdes vont nous opposer peut-être une résistance considérable,...

qui sait même si cette résistance ne sera pas suffisante pour annuler

notre élan?

Fricoulet allongea les lèvres dans une moue dubitative.

--C'est douteux, murmura-t-il.

--Mais, enfin, si cela se produisait?...

--Eh bien! si cela se produisait, nous en serions quittes tout

simplement pour abandonner le courant astéroïdal qui deviendrait plus

nuisible qu'utile.

Gontran jeta les bras au plafond.

--Et naviguer dans le vide!... mais ce n'est pas possible!...

--Il faudra cependant que cela le devienne... possible; au surplus, avec

une aussi grande vitesse, l'espace sera assez dense pour nous fournir un

point d'appui.

Et voyant que le jeune comte paraissait ne pas comprendre.

--Tu sais bien, poursuivit-il, que le vide des espaces n'est pas le vide

absolu, lequel, d'ailleurs, impossible à produire, n'est qu'un vain mot;

l'espace est sillonné en tous sens, par une quantité d'atomes cosmiques,

débris de mondes détruits, et ces atomes peuvent devenir un point

d'appui efficace... mais, à condition que notre vitesse soit

excessive...

Ossipoff, en entendant ces mots, tressaillit, et s'approchant de

l'ingénieur:

--Ainsi, demanda-t-il avec une certaine anxiété dans la voix, vous

croyez que l'_Éclair_ pourrait filer assez rapidement pour pouvoir

quitter le fleuve corpusculaire?

--Je ne le crois pas... j'en suis certain.

Le visage du vieux savant s'illumina.

--Alors, s'écria-t-il, tout à l'heure, lorsque je parlais d'aller

visiter Hypérion, je disais la vérité--sans m'en douter.

Fricoulet ricana.

--Assurément, répondit-il, rien ne serait plus facile que d'aller

visiter Hypérion; mais de même que pour faire un civet il faut un

lièvre, de même, pour visiter une planète il faut qu'elle existe.

[Illustration]

Un flot de sang empourpra les joues du vieillard qui, croisant les bras

sur sa poitrine, demanda d'une voix indignée:

--Oseriez-vous prétendre que Neptune soit le point extrême du système

solaire?

--Je ne prétends rien, s'empressa de répliquer Fricoulet, je suis

ingénieur, moi, et non astronome;... seulement j'avais entendu dire que

Neptune était la dernière planète qu'il avait été donné à l'homme

d'apercevoir.

--Alors, à quoi attribuez-vous les perturbations remarquées dans la

marche de Neptune, si ce n'est à la présence d'un autre monde, invisible

pour nous, qui retarde ou avance la course de la planète suivant qu'il

est en avant ou en arrière et que son attraction s'exerce d'un côté ou

de l'autre?

--Je vous répète, répondit encore l'ingénieur, que je ne puis entamer

une discussion à ce sujet; seulement je vous serais très obligé de me

dire sur quel point du ciel vous vous dirigerez pour la trouver... cette

fameuse planète transneptunienne.

Le vieillard hésita avant de répondre.

--La vérité, dit-il après quelques secondes de silence, c'est que,

jusqu'à présent, on n'a, sur Hypérion, que des données très vagues.

L'ingénieur dissimula un sourire moqueur.

--Cela étant, au moment où il s'agira de mettre le cap sur Hypérion, je

vous confierai la barre et vous dirigerez l'_Éclair_ où bon vous

semblera;... on ne peut pas mieux faire.

Ossipoff ne répondit pas, mais fixa sur l'ingénieur un regard furieux.

M. de Flammermont qui, jusque-là, était demeuré silencieux, prit la

parole:

--Il me semble, dit-il, que cette discussion est tout à fait platonique.

--Parce que? interrogea Fricoulet.

--Parce que le fleuve corpusculaire dont nous descendons le courant ne

va pas au delà de la sphère d'Uranus.

--Mais, puisque M. Fricoulet prétend qu'en imprimant au véhicule une

vitesse spéciale, on pourra se passer du fleuve d'astéroïdes et trouver

un point d'appui dans le vide, rien ne nous empêche de dépasser l'orbite

de Neptune et de chercher à percer le voile mystérieux qui enveloppe la

planète transneptunienne.

Et, d'une voix vibrante:

--Songez, mon fils, quelle gloire serait la nôtre si nous parvenions à

résoudre ce grand problème scientifique,... à répondre à ce point

d'interrogation énorme qui se dresse devant tous les astronomes

terrestres!

[Illustration]

--Je ne dis pas non,... je ne dis pas non,... balbutia M. de Flammermont

d'un ton qui laissait supposer combien peu il partageait l'enthousiasme

du vieux savant.

Celui-ci continua:

--Et par delà Hypérion, ne sentez-vous pas l'infini qui vous attire? ne

désirez-vous pas?...

Ce fut Séléna qui l'interrompit.

--Mais, cher père, dit-elle, l'infini n'était point inscrit sur notre

itinéraire...

--Eh! quoi! s'écria Ossipoff, pourrions-nous passer indifférents à côté

de toutes ces merveilles qui remplissent l'infini? et les étoiles, les

systèmes stellaires, doubles, triples, les nébuleuses...

Farenheit eut un haut-le-corps véritablement épouvanté; Fricoulet secoua

les épaules.

Gontran répliqua:

--Mais, mon cher monsieur, votre soif de curiosité vous fait oublier la

réalité des choses... Mon ami Alcide vous a dit tout à l'heure qu'il lui

était possible de communiquer à notre wagon une vitesse de

soixante-quinze mille lieues par seconde; or, c'est précisément là

l'espace franchi, dans le même laps de temps, par un rayon de lumière...

--Je sais cela tout aussi bien que vous, mon cher enfant, répondit le

vieillard d'un ton un peu sec; où voulez-vous en venir?

--Tout simplement à ceci: que l'étoile la plus rapprochée de nous est

située à une distance 7,400 fois plus grande que celle qui sépare

Neptune du Soleil; or, le rayon de lumière parti de cette même étoile et

voguant avec une vélocité de soixante-quinze mille lieues par seconde...

[Illustration]

--Mettrait, pour nous parvenir, trois ans et six mois, dit Fricoulet en

achevant la phrase de son ami.

--Quant aux autres étoiles, nébuleuses, etc., elles sont

incomparablement plus éloignées encore... C'est donc, selon moi, de la

folie que de songer à les atteindre.

Les lèvres d'Ossipoff se pincèrent dans une grimace de mauvaise humeur.

--Ce ne serait pas une folie, grommela-t-il, si M. Fricoulet

pouvait--comme il s'en est vanté tout à l'heure--nous donner une vitesse

infinie.

--Infinie!... permettez, se récria l'ingénieur, je n'ai point parlé de

cela; j'ai dit que je pensais pouvoir arriver, dans le vide, à cinq cent

mille lieues par seconde; avec une vitesse semblable, il ne nous

faudrait pas plus de temps pour nous rendre à _Alpha_ de Centaure que

nous n'en avons mis pour aller de Mars à Saturne.

--Ce serait prodigieux! murmura Ossipoff, qui fut s'asseoir dans un

coin, où il ne tarda pas à tomber en de profondes méditations.

--Belle idée que tu lui as fourrée en tête, avec tes vitesses insensées,

grommela Gontran à l'oreille de Fricoulet;... tu vas voir qu'il nous

emmènera au diable.

--Baste! nous ne sommes pas des enfants, riposta l'ingénieur, et il ne

fera que ce que nous voudrons.

--Que le Ciel t'entende, riposta M. de Flammermont en hochant la tête

d'un air peu convaincu.

Cependant, tout en causant et en discutant, on avait travaillé; le

moteur et ses appareils, une fois lancés dans le vide par

l'entrebâillement du «trou d'homme», on avait mis en place les tuyaux

destinés à faire parvenir l'air comprimé dans le tube central, qui

servait primitivement d'enveloppe à l'hélice.

--Puis, Fricoulet avait replacé le véhicule dans la position

horizontale; ensuite de quoi il avait ouvert tout grand le robinet du

réservoir à air comprimé.

Comme un cheval de course auquel le jockey applique un coup de cravache,

l'_Éclair_ s'élança.

[Illustration]

--Eh bien? demanda Ossipoff très anxieux.

--Eh bien! mes prévisions étaient justes; nous avons nos soixante-quinze

mille lieues à la seconde;... si vous m'en croyez, maintenant, tout le

monde ira prendre un peu de repos.

Tout le monde, y compris Ossipoff, s'empressa de suivre ce conseil et,

quelques minutes après, chacun, étendu sur son hamac, ronflait à poings

fermés,--même Séléna.

Le lendemain, les voyageurs furent éveillés par un cri de désespoir;

croyant à un malheur, ils sautèrent à bas de leur hamac et coururent à

la machinerie.

Debout devant son télescope, Ossipoff s'arrachait les cheveux.

--Père! cher père, qu'avez-vous? demanda Séléna tout anxieuse.

--Uranus,... répondit le vieillard.

--Eh bien! quoi!... Uranus? fit Farenheit.

--Disparue, répliqua Ossipoff.

Durant les quelques heures que les Terriens étaient demeurés étendus sur

leur hamac, l'orbite de la planète avait été franchie, et c'est cette

constatation qui plongeait le vieux savant dans une si profonde douleur.

C'était le malheur irréparable, et Ossipoff se fût arraché tous les

cheveux qui lui restaient, que les choses n'eussent point changé d'un

_iota_.

D'ailleurs, un incident important vint faire diversion à sa désolation.

[Illustration]

Les corpuscules devenaient de plus en plus rares et disséminés dans le

grand courant météorique qui allait, obliquant d'une manière

considérable. Avant peu, ou bien l'_Éclair_ serait sorti du courant, ou

bien celui-ci, tari, n'aurait pas plus la force de jouer un rôle de

point d'appui que ne l'avait le vide ambiant.

--Mes amis, dit tout à coup Fricoulet qui, depuis quelques heures,

suivait avec attention la marche de l'appareil, le moment est venu de

prendre une décision.

--Qu'arrive-t-il donc? demandèrent à la fois les Terriens réunis autour

de l'ingénieur.

--Le courant météorique a des interruptions;... dans quelques instants,

nous aurons atteint son aphélie.

Farenheit jeta en l'air sa casquette de voyage.

[Illustration]

--En route pour la Terre, alors! s'écria-t-il.

Le visage d'Ossipoff s'assombrit.

--À l'aphélie, murmura-t-il.

--Je puis même ajouter, déclara Fricoulet, qui avait marché vers un

hublot, au travers duquel il examinait l'espace, que nous arrivons dans

une solution de continuité de l'anneau cosmique, mais que nous sommes

sur le bord confinant au désert stellaire... Que décidons-nous?

--Allons de l'avant, implora Ossipoff.

--Droit sur la Terre! dirent ensemble Gontran et Farenheit.

--Hâtons-nous! insista l'ingénieur; dans notre situation, les secondes

valent des années.

--Mes amis, mes chers amis, fit le vieux savant d'une voix suppliante,

aurez-vous le courage de vous en retourner sans avoir vu Neptune et

Hypérion... Gontran, mon ami, mon fils, faites-moi encore ce

sacrifice;... et vous, cher sir Jonathan, voulez-vous qu'il soit dit, à

votre retour, qu'un Américain a reculé devant la perspective d'un voyage

à travers le vide?

[Illustration]

--Reculé! s'écria Farenheit piqué au vif dans son amour-propre.

--Et vous, monsieur Fricoulet, ne tiendrez-vous pas à faire la preuve de

la théorie de votre air comprimé sur l'espace?

--Hâtons-nous! hâtons-nous,... grommela l'ingénieur pour toute réponse.

--C'est un retard, fit Gontran.

--Oh! de quelques jours à peine.

--C'est un détour, dit à son tour l'Américain.

--D'environ quinze cents millions de lieues, riposta le vieillard, une

misère.

Fricoulet frappa du pied.

--Eh bien! demanda-t-il, que décidez-vous?

Il promena autour de lui un regard circulaire, vit toutes les

physionomies indécises, excepté celle d'Ossipoff, qui portait les traces

de la plus grande anxiété.

Il eut pitié du vieillard et s'écria:

--En avant!

Il pesa sur le levier du gouvernail, le wagon vibra une seconde, puis,

évoluant, sortit du fleuve astéroïdal.

Une seconde encore, il flottait dans le vide, en route pour Neptune!

[Illustration]

Aventures extraordinaires d'un savant russe; III. Les planètes géantes et les comètes · 第 65 / 75 题