--Parbleu! répondit-il aussitôt avec un sang-froid merveilleux, la
besogne de Leverrier était, en ce cas, simplifiée de beaucoup, puisqu'il
lui suffisait de chercher la planète vers la région correspondant à la
distance 36 de la progression.
--C'est ce qu'il fit, répondit Fricoulet; mais bien que sa besogne ait
été peut-être simplifiée par cette circonstance, elle n'en est pas moins
effrayante, tellement effrayante que, lorsque le 31 août 1846 il en
annonça le résultat à l'Académie des Sciences de Paris, les doctes
académiciens hésitèrent tout d'abord à ajouter foi à cette déclaration.
[Illustration]
--Un mois après, poursuivit Ossipoff, le docteur Galle, de
l'observatoire de Berlin, invité par Leverrier lui-même à rechercher sa
fameuse planète, trouvait, à la place indiquée, une étoile qui offrait à
l'oeil un disque planétaire sensible, et qui n'était pas marquée sur la
carte: c'était Neptune.
--Je me permettrai, dit l'ingénieur, une petite rectification à ce que
vous venez de dire.
Le masque d'Ossipoff se fronça.
--Laquelle? demanda-t-il sèchement.
--En prenant pour base de ses calculs la distance 36 de la loi de
Titius, Leverrier s'était trompé; ce qui lui fit assigner à la planète
un emplacement qui n'est pas le sien; Galle le constata à ses dépens,
car après avoir cherché durant un mois Neptune par le 326e degré de
longitude, il l'aperçut par le 327e ce qui la mettait, en réalité, à
la distance de 30°.
--Peuh! fit Gontran en levant les épaules, c'est là une erreur de peu
d'importance.
Les yeux d'Ossipoff s'arrondirent derrière les verres de ses lunettes.
--Mon cher Gontran, répliqua-t-il sur un ton un peu nerveux, je
comprends que les aventures par lesquelles vous êtes passé vous aient,
peu à peu, fait perdre la notion des temps et des distances; cependant,
une différence de près de soixante ans dans la période d'une planète...
[Illustration]
--Soixante ans!
--Assurément; les calculs de Leverrier, basés sur la distance 36,
donnaient à Neptune un orbite tel qu'il lui fallait 217 ans terrestres
pour le parcourir;... se trouvant à la distance 30, la planète ne met
plus que 165 ans à effectuer sa révolution. Ce qui est encore une jolie
période.
Farenheit, qui dormait étendu sur un divan, se souleva sur son coude.
--Neptune n'est pas une planète française, mais bien anglaise.
Fricoulet se redressa.
--Pourquoi pas américaine, pendant que vous y êtes? grommela-t-il.
--Parce qu'elle est anglaise, ayant été découverte par un Anglais.
--Lequel, s'il vous plaît? demanda l'ingénieur.
Farenheit haussa les épaules.
--Vous m'en demandez trop, répondit-il.
Fricoulet se mit à rire.
--Vous voyez bien, fit-il, vous ne savez même pas le nom de l'inventeur.
--Sir Jonathan a raison, dit alors Ossipoff, pendant que Leverrier
travaillait à la recherche de Neptune, de l'autre côté de la Manche, à
Cambridge, un étudiant de l'Université, Adams, travaillait aussi à la
solution du même problème et, huit mois avant que l'astronome français
fît sa déclaration à l'Académie des Sciences, l'étudiant anglais écrivit
au directeur de l'Observatoire national de Londres, pour lui faire part
de sa découverte.
[Illustration]
--Et pourquoi donc, demanda Fricoulet, le directeur de l'Observatoire
national ne s'empressa-t-il pas d'annoncer une si importante nouvelle au
monde savant?
Ossipoff leva les bras au ciel pour déclarer qu'il lui était impossible
de répondre à cette question.
L'ingénieur fit entendre un petit claquement de langue significatif.
--J'ai idée, dit-il, que la lumière ne devait pas être fort brillante
pour avoir été ainsi tenue sous le boisseau...
La conversation que nous venons de rapporter avait lieu dans la
machinerie, où Fricoulet faisait son quart, l'oeil à l'oculaire du
télescope de vigie, la main sur la roue qui commandait le gouvernail.
L'_Éclair_ courait toujours dans l'espace avec sa rapidité vertigineuse
et, d'heure en heure, les voyageurs pouvaient constater un
agrandissement du disque neptunien qui barrait, de sa masse énorme,
l'horizon céleste.
Maintenant, on pouvait apercevoir, bien que vaguement encore, estompés
dans une atmosphère laiteuse et fort épaisse, un nombre assez
considérable de corpuscules se mouvant autour de la planète, suivant un
plan extrêmement incliné sur l'écliptique et dans un sens rétrograde,
tout comme les satellites d'Uranus.
Ossipoff, qui avait signalé depuis longtemps ces corpuscules--grâce à
son télescope qui était le plus fort du bord--avait déclaré que
c'étaient là les satellites de Neptune.
--Les satellites de Neptune! s'écria Fricoulet, auquel le vieux savant
fit part de cette découverte... mais je n'en connaissais qu'un, celui
que Lassell a découvert et que l'on aperçoit de la Terre sous l'aspect
d'une étoile de 14e grandeur.
[Illustration]
--Rien ne servirait d'avoir fait un pareil voyage, bougonna le
vieillard, si nous ne devions pas, en avançant, soulever de plus en plus
le voile qui cache aux yeux terrestres les merveilles mystérieuses de
l'infini... Songez que Neptune est éloigné du Soleil d'une distance
égale à trente fois celle de la Terre au Soleil, c'est-à-dire d'un
milliard 112 millions de lieues; or, nous sommes maintenant à moins de
vingt millions de lieues de la planète... donc...
Fricoulet l'interrompit.
--Vous êtes bien certain de cette distance?
Ossipoff le prit par le bras et l'amena près d'un télescope braqué, à
l'arrière, sur le système solaire que les voyageurs venaient de mettre
tant de mois à traverser.
--J'ai mesuré le Soleil tout à l'heure, dit-il, et j'ai trouvé 64" de
diamètre. Voyez si je me suis trompé; vous vérifierez ensuite si mes
calculs sont exacts.
Le jeune homme appliqua son oeil à l'oculaire et aperçut alors là-bas,
tout là-bas, perdu dans l'obscurité de l'infini, un astre scintillant
avec un éclat prodigieux, éclipsant celui de tous les astres
environnants: c'était le Soleil.
Un moment, il se sentit singulièrement ému à l'aspect de cet astre
merveilleux qui s'offrait à lui sous un disque trente fois plus petit
que celui sous lequel, dans le même instant, il apparaissait à ses
compatriotes, et en sondant, par la pensée, l'abîme titanesque qui le
séparait de sa planète natale, et qui représentait cet amoindrissement.
Involontairement, avant de s'éloigner, il jeta les yeux sur le cahier de
notes posé tout ouvert sur une tablette à côté du télescope, et y lut
ces lignes:
«Vu de Neptune, disque solaire offre surface 900 fois plus petite que
celle apparente pour la Terre--lumière correspondante à l'intensité de
687 pleines lunes--ou encore à celle de quarante millions d'étoiles,
égales en éclat au brillant Sirius.»
[Illustration: Le disque neptunien qui barrait, de sa masse énorme,
l'horizon céleste.]
L'ingénieur haussa imperceptiblement les épaules.
[Illustration]
--À quoi servent de semblables calculs? pensa-t-il.
Et il alla rejoindre Gontran qu'il voyait assis dans un coin, ayant à la
main un papier qu'il paraissait fort occupé à noircir de calculs.
--Que fais-tu donc là? demanda Fricoulet.
Le jeune comte étouffa un bâillement.
--Je m'ennuie tellement, dit-il, que je cherche à me distraire.
--En faisant des chiffres? s'écria l'ingénieur ébahi.
--Je cherche à résoudre une devinette que je me suis posée.
--Laquelle?
--Sachant que l'orbite de Neptune est de 6,987 millions de lieues et
que, cet orbite, il met 165 ans à le parcourir, je cherche quelle est la
rapidité de sa marche.
Fricoulet se mit à rire.
--C'est une simple division à faire, dit-il.
--Oui, répondit le jeune comte; mais une division où il y a des
milliards, ça fait joliment de chiffres au quotient.
--Et alors?
--Alors, je n'ai pas encore fini.
--Eh bien! dit l'ingénieur, sache tout de suite que Neptune marche à
raison de 5,370 mètres par seconde, 322 kilomètres par minute, 5,000
lieues par heure, 115,000 par jour, ce qui fait qu'au bout de 60,151 de
nos jours, il a accompli sa révolution tout entière.
Et il ajouta:
--C'est le plus lent des mondes connus;... il se meut, ou plutôt il se
traîne sur son orbite comme une colossale tortue; par contre, il tourne
sur lui-même avec une rapidité considérable.
--Comment sait-on cela? demanda M. de Flammermont.
Puis, aussitôt il ajouta:
--Il est vrai que peut-être on a calculé sa vitesse de rotation au moyen
de quelque observation faite sur son disque...
L'ingénieur hocha la tête.
--Mon cher, aux yeux des astronomes terrestres, qui savent le trouver là
où il est, Neptune offre tout au plus l'aspect d'une étoile de huitième
grandeur, dont le disque, légèrement teinté de bleu, n'a pas plus de 3
secondes de diamètre. Comment, diable! veux-tu que l'on fasse des
observations là-dessus?
--Alors, riposta Gontran, comment s'y est-on pris pour évaluer cette
vitesse?
--De la manière la plus simple du monde; Lassell, après avoir découvert
le satellite neptunien, établit que sa distance moyenne à la planète est
de 13 rayons neptuniens, ou 100,000 lieues environ, et que sa révolution
s'effectue en une période de cinq jours terrestres plus 21 heures. La
conséquence logique de cette rapidité du satellite est la rapidité de la
planète elle-même, dont la rotation doit être assimilable à la rotation
de Jupiter, de Saturne, d'Uranus... Ce n'est pas d'ailleurs le seul
point de ressemblance que Neptune ait avec Uranus; outre encore cette
similitude de vitesse de rotation et celle de l'inclinaison de l'orbite
des satellites et de la marche rétrograde de ceux-ci, les deux dernières
planètes connues de notre système solaire ont encore, ou à peu de chose
près, la même masse, la même densité, la même intensité de pesanteur et
leurs atmosphères sont chimiquement de même composition, ainsi que l'a
démontré l'analyse spectrale.
--Ce sont des jumeaux, alors? ricana Gontran.
--Sans t'en douter, tu viens de leur donner le même nom dont plusieurs
astronomes se servent pour les désigner;... de plus,--tu peux t'en
convaincre en le regardant un moment dans le télescope,--Neptune a,
comme Uranus, son axe fortement incliné et ses deux pôles très aplatis.
En ce moment, Séléna, qui avait quitté la machinerie à la suite de son
père, rentra dans la salle.
Son visage paraissait tout bouleversé et ses joues portaient les traces
de larmes récentes.
Gontran alla vers elle.
--Qu'arrive-t-il, ma chère Séléna, demanda-t-il, que vous voici toute
contristée?
Elle baissa la tête et répondit tout bas, comme honteuse.
[Illustration]
--Je quitte mon père!
--Eh bien?
La jeune fille étouffa un gros soupir.
--Si vous l'aviez vu pleurer, balbutia-t-elle.
Le comte eut un mouvement de surprise.
--Pleurer, répéta-t-il... et pourquoi?
--Parce qu'il va en être de Neptune comme d'Uranus, et qu'il n'en pourra
rien connaître--n'en pouvant rien voir.
Fricoulet eut un hochement de tête.
--À cela, répondit-il, nous ne pouvons rien, mais, en vérité, M.
Ossipoff n'est pas raisonnable.
Séléna jeta à l'ingénieur un regard chargé de reproches.
--Il est vrai, dit-elle, que M. Ossipoff ne vous est rien; monsieur
Fricoulet, mais, vraiment, vous avez le coeur bien dur.
--Oui, répéta machinalement Gontran qui, fasciné par la présence de la
jeune fille, n'avait même pas conscience de ce qu'il disait, oui, tu as
le coeur bien dur.
L'ingénieur promena de l'un à l'autre ses regards pleins d'ahurissement.
[Illustration]
--Eh! s'écria-t-il, énervé, que voulez-vous faire à cela? dépend-il de
moi, ou de Gontran, ou de vous, mademoiselle, que l'atmosphère opaque de
Neptune devienne transparente soudainement? non, n'est-ce pas... alors?
Et il les considérait, presque furieux.
--J'avais pensé, murmura Séléna en s'adressant à Gontran, que peut-être
serait-il possible de s'approcher plus près encore de la planète.
Fricoulet secoua les épaules.
--Eh! pour distinguer quelque chose du sol neptunien, s'approcher ne
serait pas suffisant.
--En ce cas, dit à son tour M. de Flammermont, ému de l'attitude navrée
de sa fiancée, ne pourrait-on tenter d'aborder?
--Oh! Gontran.
Ces deux mots s'échappèrent des lèvres de Mlle Ossipoff avec un
accent si profond de reconnaissance et de remerciements, que Fricoulet
lui-même ne put s'empêcher de tressaillir.
Cependant il s'écria:
--Mais ce serait de la folie!
--Ah! mon cher, riposta le comte, combien n'en avons-nous déjà pas
faites, de folies.
--Je croyais que la série était close, fit l'ingénieur.
Il y avait sans doute, dans la voix de Fricoulet, quelque chose qui
trahissait son émotion, car Séléna s'approcha de lui et lui prenant la
main:
[Illustration]
--Monsieur Fricoulet! implora-t-elle.
L'ingénieur haussa les épaules.
--Soit! grommela-t-il.
Et il se dirigea vers les leviers qui commandaient le gouvernail.
Séléna courut à la porte de la machinerie.
--Père! père! cria-t-elle, descendez vite... nous abordons sur
Neptune...
Les marches grincèrent sous les pas dégringolants d'Ossipoff, qui entra
dans la pièce comme une bombe.
--Est-il possible! balbutia-t-il, n'en pouvant croire ses oreilles.
--Regardez, dit simplement Fricoulet.
Le vieillard se précipita vers un hublot.
--Nous arrivons!... nous arrivons!... cria-t-il... attention au choc.
Farenheit courut à son hamac et s'y étendit.
Gontran saisit Séléna par la taille.
Quant à Fricoulet, immobile à son poste, les mains rivées aux leviers,
les muscles tendus à se rompre, il attendait le moment où l'attraction
neptunienne se ferait sentir pour virer de bord et amortir la chute,
grâce au refoulement de l'air comprimé.
Mais le vieux savant poussa soudain un cri de détresse.
--Nous nous éloignons! dit-il d'une voix rauque.
--Ce n'est pas possible, riposta l'ingénieur.
--Je vous jure que nous nous éloignons, répéta le vieillard.
Fricoulet consulta sa montre et son visage exprima un indicible
étonnement.
--Depuis le temps que nous tombons, murmura-t-il, le contact aurait dû
avoir lieu.
--Ah! dit Ossipoff qui ne quittait pas des yeux le disque de la planète,
voici que nous nous rapprochons.
Et, quelques secondes après:
--Nous nous éloignons de nouveau.
Les sourcils froncés, la face violemment contractée, les bras croisés
sur la poitrine, le savant cherchait à résoudre ce stupéfiant problème.
On eut dit qu'un phénomène de répulsion chassait loin de la planète le
wagon métallique et l'empêchait, malgré son poids, d'arriver jusqu'au
sol.
Soudain il poussa une exclamation et, secouant la tête:
--Monsieur Fricoulet, dit-il, cessez vos efforts; ils sont inutiles.
--Parce que?
--Parce que nous sommes sous le coup de la loi qui régit, assurément,
dans ce monde inconnu, le mouvement rétrograde des satellites.
--Et cette loi?
--Est une loi d'électricité qui, agissant par la répulsion, sur les
satellites de Neptune, les maintient à la distance qu'ils occupent,
contre-balançant la force attractive monstrueuse de la planète.
Farenheit se frottait les mains.
--Qu'avez-vous donc à paraître si satisfait? lui demanda à voix basse M.
de Flammermont... on dirait que cette impossibilité où l'on est
d'aborder Neptune vous fait plaisir?
--Et l'on ne se tromperait pas;... je suis, en effet, fort content; car
le temps que l'on eût passé sur ce monde peu intéressant, peut être plus
utilement employé à revenir sur Terre; n'est-ce pas votre avis?
--En doutez-vous? répliqua le comte.
Fricoulet demanda, en s'adressant à Ossipoff.
--Maintenant, que faisons-nous?
--_By God!_ s'exclama l'Américain, vous le demandez!... mais ce qui a
été convenu, c'est-à-dire que nous mettons le cap sur New-York... et
sans escales... n'est-ce pas, papa Ossipoff?
[Illustration]
Et, dans la joie du retour, sir Jonathan s'oublia jusqu'à frapper
familièrement sur le ventre du vieux savant.
Celui-ci, plongé déjà dans ses réflexions, tressaillit comme fait le
dormeur que l'on réveille en sursaut:
--Pardon, murmura-t-il, je n'ai pas entendu.
--M. Fricoulet vous demandait ce qu'il fallait faire et je lui répondais
qu'il n'y avait qu'une chose à faire: virer de bord.
Ossipoff poussa un profond soupir.
--Hélas! dit-il d'un ton navré, puisque vous le voulez...
--Pardon, riposta sèchement Fricoulet, c'est convenu.
--Oui... oui... balbutia le savant.
Et, faisant un effort sur lui-même, il ajouta avec un sourire à
l'adresse de sa fille.
--Et puis, il est temps que le père remplace le savant... n'est-ce pas,
fillette?
La jeune fille sauta au cou du vieillard.
Fricoulet déclama railleusement:
Et vous aurez bientôt des petits-fils ingambes
Pour vous tirer la barbe et vous grimper aux jambes.
--Cet animal d'Alcide sait tout, grommela M. de Flammermont; les vers de
Victor Hugo lui sont aussi familiers que les _Continents célestes_, de
mon célèbre homonyme, ou les traités de mécanique de M. X.
Le visage d'Ossipoff s'était fait soudainement grave.
--Gontran, dit-il d'une voix pénétrée, en prenant entre les siennes les
mains du jeune homme, il faut que vous me fassiez une promesse.
[Illustration:
Et vous aurez bientôt des petits-fils ingambes
Pour vous tirer la barbe et vous grimper aux jambes.]
--S'il est en mon pouvoir de tenir ce que vous voulez que je vous
promette, balbutia le jeune homme.
--Écoutez-moi bien, mon cher enfant, poursuivit le vieillard... je ne
vous cacherai pas que c'est la mort dans l'âme que je consens à
retourner en arrière... Au fur et à mesure que j'ai appris toutes ces
choses merveilleuses que j'ignorais, une âpre curiosité s'est emparée de
moi de savoir ce que j'ignore encore... Je serais seul que j'irais de
l'avant, toujours de l'avant... l'infini m'attire et je m'arrache à lui
avec douleur, avec désespoir...
--Père, murmura Séléna, navrée de ces paroles...
Un geste bref du vieillard imposa silence à la jeune fille.
--Songez que, par delà cet horizon mystérieux qui borne notre vue, à des
millions de millions de lieues, gravite assurément, indubitablement, un
autre monde, invisible aux astronomes terrestres, mais dont l'existence
s'affirme indubitablement par les perturbations observées dans la marche
de Neptune...
--Eh! interrompit Fricoulet, nous revoici au fameux Hypérion, dont nous
parlions l'autre jour.
Le savant laissa tomber sur l'ingénieur un regard de pitié.
--Oui, continua-t-il, c'est d'Hypérion qu'il s'agit, d'Hypérion, sur
lequel j'aurais voulu rapporter à terre des renseignements certains...
Mais ce que ne peuvent faire les instruments humains, le génie de
l'homme le peut accomplir. Témoin Leverrier qui, par le simple calcul et
la force du raisonnement, arrive à trouver dans le ciel la place d'une
planète invisible. Eh bien! j'ai consacré de longues années de ma vie
aux études préliminaires concernant Hypérion;... mais le peu de temps
qu'il me reste à vivre ne suffira pas à me permettre de mener à bien ce
grand et important travail.
--Mais, mon cher monsieur, s'empressa de dire Gontran, vous êtes bien
portant et Dieu vous conservera longtemps à l'affection de votre
famille.
Le vieillard secoua la tête.
--Dussé-je vivre cent ans, répondit-il, que cela ne suffirait pas;
songez que la marche d'Hypérion dans l'espace doit être si lente qu'elle
ne doit pas employer, à parcourir son orbite, moins de trois à quatre
siècles.
Les sourcils de M. de Flammermont se haussèrent prodigieusement.
--Je vous lègue donc, mon cher enfant, poursuivit le vieillard avec
émotion, les études que j'ai faites pendant ma vie au sujet de cette
planète; vous les continuerez durant votre existence.
--Oh! cher père, interrompit Séléna éplorée, craignez-vous donc de
mourir?
--Non, mon enfant, répondit le vieux savant, mais en ce moment solennel,
moment où, arrivés au point terminus de notre voyage, nous allons nous
diriger vers notre planète natale, j'estime que la promesse de ton
fiancé sera plus solennelle encore... Et cette promesse, mon cher
Gontran, c'est de léguer à votre premier fils, lequel sera lui aussi
astronome, comme son père, comme son grand-père--bon sang ne peut
mentir--de lui léguer, dis-je, la charge d'achever les travaux sur
Hypérion, travaux commencés par moi, continués par vous, et auxquels il
attachera, lui troisième, son nom, comme nous y aurons attaché les
nôtres... Ce ne sera pas trop de trois vies humaines pour arriver à
soulever ce voile derrière lequel se cache l'Inconnu.
[Illustration]
Après avoir prononcé ces dernières paroles d'une voix vibrante et pleine
d'émotion, le vieillard se tut, attendant la réponse qu'il demandait.
M. de Flammermont hésita deux ou trois secondes; le rôle qu'il jouait
depuis si longtemps commençait à lui peser fort et il se demandait s'il
ne vaudrait pas mieux jeter le masque et avouer franchement au vieux
savant ce qui en était.
C'eût été briser à tout jamais le rêve de bonheur qu'il avait formé;
mais, outre que la réalisation sans cesse reculée de ce rêve en avait
diminué la valeur, maintenant qu'il était plus de sang-froid, le jeune
homme commençait à trouver que son affection pour Séléna l'avait
peut-être entraîné au delà des bornes permises par la franchise et par
la loyauté.
Sans doute allait-il parler, tout avouer; mais ses regards se portèrent
vers Séléna et le visage de la jeune fille lui apparut si gracieux, si
charmant, si adorable que Gontran, oubliant tous ses déboires, tous ses
tourments, rejeta bien loin de son esprit les velléités de franchise
qu'il venait d'avoir, et, reconquis tout entier par son amour, s'écria:
--Je vous le promets!
En même temps il eut un imperceptible mouvement de tête que Fricoulet
interpréta ainsi «Baste! qu'est-ce que je risque?»
[Illustration]
Les mains du futur gendre et du futur beau-père s'unirent dans une
cordiale étreinte.
Après quoi, Séléna se jeta dans les bras de son père, qui l'embrassa
avec effusion.
--Et maintenant, déclara Fricoulet, je propose que tout le monde aille
faire un somme. Après tant d'émotions, nous avons tous besoin de repos.
D'ailleurs, sir Jonathan nous a donné l'exemple.
L'Américain, homme pratique, voyant poindre à l'horizon une scène
d'attendrissement, avait quitté furtivement la machinerie et l'on
entendait, dans la cabine voisine, ses ronflements sonores qui faisaient
trembler les parois de lithium.
Le conseil de l'ingénieur fut jugé bon et l'on s'empressa de le suivre;
cinq minutes ne s'étaient pas écoulées que Fricoulet et Gontran, retirés
dans leur cabine, dormaient à poings fermés et que le sommeil était venu
clore les paupières de Séléna, étendue sur sa couchette.
Seul, Ossipoff veillait encore.
Seul, dans la cabine qui lui servait de laboratoire, la face collée à un
hublot, il tenait ses regards attachés sur l'insondable infini dont il
avait rêvé l'exploration et qu'il lui fallait abandonner.
Ses mains se crispaient nerveusement contre la paroi du véhicule où ses
ongles s'ensanglantaient et, sur son visage bouleversé se lisaient les
traces de l'épouvantable combat qui se livrait dans son âme.
Abandonner ce rêve, ce rêve insensé, mais sublime!
Certes, tout à l'heure, il était de bonne foi, quand il s'était résigné,
sacrifiant à son amour pour sa fille, sa curiosité folle.
Mais, maintenant...
Ah! non, maintenant qu'il était seul, délivré de toute émotion, de toute
influence, sa passion de l'Inconnu l'emportait, et, il le sentait, il
était inutile qu'il luttât; il était vaincu à l'avance.
Longtemps, cependant, il résista; mais, à la fin, il n'y put tenir.
Pour gagner l'escalier conduisant à la machinerie, il lui fallait
traverser la pièce où sa fille dormait.
Un moment, il s'arrêta, la contemplant dans son repos calme et souriant;
puis une larme roula de sa paupière et, se baissant, il effleura de ses
lèvres le front de la jeune fille.
--Pardon! murmura-t-il.
Ensuite, sans bruit, il se glissa hors de la pièce, descendit, léger
comme une ombre, les marches de l'escalier et entra dans la machinerie.
S'il se fût vu, en ce moment, le vieillard eut reculé: son visage était
livide, ses lèvres se tordaient dans une grimace douloureuse et, dans
son masque convulsé, les yeux luisaient d'un éclat fiévreux, diabolique.
Comme dans un accès de somnambulisme, Ossipoff marcha droit aux leviers
qui commandaient au gouvernail, les saisit et les rabattit brusquement.
Docile à cet ordre, l'_Éclair_ évolua dans l'espace et vira bord pour
bord.
Mickhaïl Ossipoff et ses compagnons étaient en route pour l'Infini.
[Illustration]