M. de Flammermont répondit avec un ricanement:

--Je doute que tu sois d'accord sur ce point avec M. Ossipoff, aux yeux

duquel l'astronomie l'emporte sur toutes les autres connaissances

humaines.

--Peu m'importe l'opinion de M. Ossipoff; mais, en ce qui te concerne,

je te ferai remarquer que ton dédain pour la mécanique me paraît

résulter d'un caractère enclin à l'ingratitude.

--Parce que?...

--Parce que c'est la mécanique qui t'a tiré de tous les mauvais pas où

t'a mis, jusqu'à présent, l'astronomie, parce que c'est encore la

mécanique qui va te sauver...

--Comment cela?

--En me permettant, comme je te l'ai dit tout à l'heure, d'augmenter

dans des proportions notables la marche de notre appareil.

--Mais, mon pauvre ami, fit Gontran incrédule, tu oublies que ce système

merveilleux, tu l'as rêvé.

--Mon cher, répliqua l'ingénieur, le rêve confine, plus que tu ne crois,

à la réalité,... et la preuve...

Fricoulet s'interrompit pour jeter rapidement sur son carnet quelques

calculs, qu'il tendit ensuite narquoisement à son ami.

[Illustration]

--Qu'est-ce que c'est que ça? bougonna M. de Flammermont, en repoussant

de la main le carnet de l'ingénieur.

Celui-ci répondit:

--C'est la preuve que les quatre-vingt mille mètres que nous parcourons

par seconde--soit soixante-quinze mille lieues à l'heure--peuvent se

transformer en soixante-quinze mille lieues... par seconde...

--Mais c'est de la folie pure! s'écria une voix derrière Fricoulet.

Celui-ci se retourna et se trouva nez à nez avec M. Ossipoff, qui

sortait de sa cabine.

--C'est de la folie! répéta le vieux savant.

Fricoulet le regarda d'un air gouailleur.

--Vous êtes bien certain de ce que vous avancez là? demanda-t-il.

--Il me semble que nous avons atteint le maximum de vitesse que pouvait

nous donner l'électricité.

--Il vous semble bien, mon cher monsieur, répliqua l'ingénieur, et cela

pour deux raisons: la première, c'est que, comme vous venez de le dire

fort justement, l'électricité nous a donné le maximum de rapidité qu'il

lui est possible de nous donner; la seconde raison,... c'est que notre

provision d'électricité est épuisée.

Ces mots furent accueillis par la même exclamation terrifiée, sortie en

même temps de la bouche de M. Ossipoff et de Gontran.

[Illustration]

--Mais nous sommes perdus!

--C'est-à-dire que nous le serions, si je n'avais trouvé ce moyen.

Le vieux savant enveloppa l'ingénieur d'un regard incrédule.

--Et ce moyen merveilleux vous permet de vous passer d'électricité?

--Absolument.

--En ce cas, quelle force actionne votre moteur?

--Je supprime le moteur.

--Mais l'hélice?...

--Je supprime l'hélice...

Ossipoff recula d'un pas en poussant un «oh!» d'ahurissement. Quant à

Gontran, il n'avait pas les yeux assez grands pour considérer son ami.

--J'avais bien raison, murmura le vieillard, c'est de la folie!

--C'est de la folie, en effet, ne put s'empêcher de dire à son tour M.

de Flammermont.

--Si vous me laissiez m'expliquer, riposta l'ingénieur avec calme,

alors, vous pourriez me qualifier en toute connaissance de cause. En

deux mots, voici la chose: je mets en communication, avec le tube

central dans lequel tourne actuellement l'hélice, un de nos réservoirs à

air comprimé, dont la détente nous procurera une rapidité supérieure à

celle de la foudre.

Gontran étirait ses moustaches d'un air pensif et Ossipoff caressait sa

barbe avec énergie, ce qui était, chez lui, l'indice d'une méditation

profonde.

--Alors, murmura-t-il à mi-voix, comme se parlant à lui-même, nous

avancerions par la force de réaction.

--Précisément... Eh bien! que pensez-vous de mon moyen?...

Avant que le vieillard eut eu le temps de répondre, M. de Flammermont

s'écria:

--Je pense, moi, qu'il est impraticable.

--Parce que?

--Parce que, avant de songer à aller de l'avant, il faut songer à vivre.

--Eh bien?

--Eh bien! si l'on emploie à actionner notre véhicule notre provision

d'air, qu'est-ce qui actionnera nos poumons?

L'ingénieur sourit d'un air triomphant, et, posant sa main sur l'épaule

du jeune comte:

--Ne crains rien, fit-il, tes poumons auront, quand même, de quoi se

sustenter largement. Je vais plus loin, je veux qu'une fois revenus sur

Terre, nous puissions faire respirer, à raison d'un mètre cube par

personne, tous les auditeurs curieux de nous entendre raconter nos

aventures.

[Illustration]

Ossipoff avait pris le carnet de Fricoulet et s'était enfoncé dans une

longue série de calculs où les équations s'entassaient les unes sur les

autres.

--Si je ne me trompe pas, dit-il, nous pourrions, en deux heures,

atteindre Uranus.

--Dame!... à raison de soixante-quinze mille lieues à la seconde...

--Et nous serions en quatre heures à Neptune.

Voyant que le vieux savant examinait sérieusement l'inexécutable projet

que faisait entrevoir l'ingénieur, M. de Flammermont ouvrait de grands

yeux.

--Mais, en ce cas, demanda-t-il, combien, dans ces conditions, nous

faudra-t-il de temps pour regagner la Terre?

Avant que Fricoulet n'eut ouvert la bouche, Ossipoff répondit:

--Pas plus de sept heures.

M. de Flammermont jeta sur le vieillard un regard ahuri, se demandant

s'il était subitement devenu fou... ou s'il se moquait de lui.

Mais, au visage grave d'Ossipoff, il fut bien obligé de se rendre à

l'évidence et de se persuader que l'autre parlait sérieusement.

--Sept heures!... murmura-t-il, sept heures...

Fricoulet avait repris son carnet des mains du vieux savant, et, après y

avoir jeté un coup d'oeil:

--Je crois que vous faites erreur, monsieur Ossipoff, dit-il.

--Comment cela?

--C'est cinq heures seulement qu'il nous faudrait, car la distance de

Neptune à la Terre n'est que de plus d'un milliard de lieues... or, à

raison de soixante-quinze mille lieues à la seconde...

--D'accord; mais, dans les sept heures dont je parle, je compte le temps

nécessaire à la recherche et à l'étude d'Hypérion.

À ce nom, Gontran ouvrit de grands yeux, et, malgré lui, il allait

pousser une exclamation étonnée, lorsqu'une voix lui chuchota doucement

à l'oreille:

--C'est la dernière planète du système solaire.

La dernière planète du système solaire!

En entendant ces mots, Gontran fut sur le point de se récrier; de ses

lectures rapides et distraites des _Continents célestes_, il avait

retenu que les limites du système solaire étaient tracées par l'orbite

de Neptune, et voilà que, maintenant, on lui parlait d'Hypérion!

Mais, en vérité, il s'agissait bien d'astronomie!

Foin d'Hypérion et du reste!

Dans douze jours, il allait revoir la Terre, dans douze jours il ferait

afficher, à la mairie du VIIIe arrondissement, la publication des

bans, et, deux semaines plus tard...

Et cette perspective si proche d'un bonheur qui, depuis si longtemps,

s'évanouissait au moment où il croyait le toucher du doigt, chassait,

loin de son esprit, tous les découragements, tous les déboires, tous les

dépits, toutes les amertumes dont sa vie avait été pleine depuis

quelques mois.

Il ne songeait plus qu'à une seule chose: c'est que ces éternelles

fiançailles allaient prendre fin, c'est que le jour du mariage était

proche, c'est qu'il aimait Séléna plus que jamais, et que Séléna allait

enfin devenir sa femme. Il s'était retourné, avait saisi entre les

siennes les mains de la jeune fille, et, l'enveloppant d'un regard plein

de tendresse:

[Illustration]

--Oh! mon aimée! murmura-t-il.

Ce furent les seuls mots que son émotion lui permit de prononcer tout

d'abord.

[Illustration]

Mlle Ossipoff, qui n'avait point entendu les révélations de

Fricoulet, ne comprenait nécessairement rien au trouble de son fiancé,

et le considérait avec un étonnement d'autant plus grand que,--comme

nous l'avons dit dans les précédents chapitres,--l'humeur du jeune comte

s'aigrissait de chaque nouveau retard apporté au retour par la curiosité

sans cesse inassouvie d'Ossipoff, et, irrité contre le père, se

détachait peu à peu de la fille.

Elle était donc très étonnée, mais, au fond, une grande joie gonflait

son coeur; il y avait si longtemps que son fiancé ne lui avait si

tendrement serré les mains, si longtemps que sa voix n'avait eu de si

affectueuses intonations.

Même, une larme perla à la pointe de ses longs cils, larme de bonheur

dont M. de Flammermont surprit le scintillement, dont il comprit la

cause, et qui fit naître, en son âme, un cruel remords de son attitude

sèche et rancuneuse, depuis plusieurs semaines.

--Qu'arrive-t-il donc, Gontran? demanda Mlle Ossipoff avec un sourire

qui trahissait sa joie et pardonnait à l'ingrat.

Il lui pressa les mains avec plus d'émotion encore, et murmura:

--Il arrive, ma chère Séléna, que le bonheur, qui nous fuit depuis si

longtemps, veut bien enfin se laisser atteindre.

--Que voulez-vous dire?

-Je veux dire qu'avant un mois vous serez comtesse de Flammermont.

La jeune fille regarda son fiancé comme elle eut regardé un fou, puis

ses yeux se portèrent sur son père pour l'interroger.

Mais M. Ossipoff était, en ce moment, bien trop occupé à vérifier les

calculs de Fricoulet pour faire attention à sa fille.

Alors Séléna, s'adressant à l'ingénieur lui-même, qui considérait les

deux fiancés d'un air narquois:

--Que me dit Gontran, fit-elle, que nous allons revoir la Terre?...

--Gontran a raison, mademoiselle, répondit Fricoulet d'un ton

gouailleur. Tout comme Jeanne d'Arc, j'ai eu, cette nuit, une vision,...

et c'est cette vision qui nous sauvera.

Mlle Ossipoff tendit gentiment sa main à l'ingénieur:

--Monsieur Fricoulet, dit-elle, c'est à vous que nous devrons notre

bonheur.

Le jeune homme fronça légèrement les sourcils.

--Si c'est à ce point de vue-là que vous me remerciez, répondit-il d'un

ton bourru, vous avez bien tort, mademoiselle,... car j'ai bien peur que

vous ne me reprochiez, plus tard, de vous avoir arrachée au désert

sidéral pour vous ramener sur votre planète natale...

--Toujours tes idées sur le mariage? riposta le comte.

Fricoulet secoua la tête.

--Le bonheur, en matière conjugale, prononça-t-il sentencieusement, ne

peut résulter que d'un absolu assortiment des époux.

--Mais,... s'écria M. de Flammermont, que nous manque-t-il donc?

--Mon cher, l'astronomie et la diplomatie ne pourront jamais marcher du

même pas.

Et, se penchant à l'oreille de Gontran, il lui désigna, d'un geste

tragico-comique, Ossipoff qui griffonnait toujours.

--Mais regarde-le donc, malheureux, dit-il; crois-tu, franchement, que

tu sois le gendre qu'il faut à un homme comme celui-là?

Gontran se mit à rire.

--Comme gendre, répondit-il, je suis peut-être défectueux; mais j'ai la

prétention d'avoir en moi l'étoffe d'un époux admirable.

Fricoulet haussa les épaules.

--Théories dangereuses, grommela-t-il; imprudent celui qui, dans une

loterie comme celle du mariage, fait la part de l'imprévu;... si j'étais

un véritable ami...

[Illustration]

Il s'arrêta et fixa sur le comte un regard singulier.

--Eh bien! dit Gontran, si tu étais un véritable ami, que ferais-tu?

--J'exigerais, avant de mettre à exécution ma combinaison, que tu fisses

voeu de célibat;... comme cela, je n'aurais pas à me reprocher, plus

tard, d'être la cause de ton malheur.

Aventures extraordinaires d'un savant russe; III. Les planètes géantes et les comètes · 第 64 / 75 题