COMME LA LUMIÈRE

[Illustration]

Ah!

À cette exclamation, poussée d'une voix angoissée, déchirante, Fricoulet

se redressa sur son hamac et aperçut le comte de Flammermont assis sur

le bord du sien. L'oeil hagard, la face pâle et inondée de sueur, les

membres tout frémissants.

--Qu'y a-t-il? demanda l'ingénieur pris d'inquiétude, en accourant au

chevet de son ami,... es-tu malade?

Le jeune comte secoua la tête, regarda Fricoulet comme s'il ne le

reconnaissait pas dès l'abord, puis son regard se promena autour de lui,

examinant chaque chose avec un étonnement croissant.

Enfin, il passa ses deux mains sur son front, comme pour rassembler ses

souvenirs, et partit d'un large éclat de rire.

--Dieu! fit-il en sautant sur les planches, quel bête de rêve je viens

de faire!

La face soucieuse de Fricoulet se dérida.

--Alors, ce cri?... fit-il.

--J'ai crié? demanda Gontran... cela ne m'étonne pas,... j'ai eu assez

peur pour cela.

Et il ajouta:

--C'est si bête... les rêves...

--Je ne suis pas de ton avis,... il en est de fort agréables;... ainsi,

durant que tu t'encauchemardais, moi, de mon côté, je rêvais,... mais

d'une façon pas désagréable du tout,... et tu m'as interrompu au plus

beau moment.

* * *

Ici, nous demandons la permission d'ouvrir une parenthèse indispensable

à la compréhension du présent chapitre.

Qu'est-ce que le rêve?

C'est la faculté que possède l'esprit humain de se dédoubler, pour ainsi

dire, et de vivre d'une vie spéciale, la véritable vie spirituelle,

dégagée de l'enveloppe charnelle, débarrassée des liens de la matière

qui l'alourdit.

[Illustration]

Pendant le sommeil, l'esprit continue le travail commencé à l'état de

veille, ou reprend la suite des idées dont le cours a été momentanément

interrompu par l'assoupissement du corps. C'est l'existence qui se

poursuit véritablement, sans solution de continuité, et le dormeur, dont

le cerveau dégagé de toute préoccupation physique, est, en quelque

sorte, affiné, ou, pour mieux dire, a sa force et son acuité poussées

jusqu'à l'ultime puissance, trouve parfois, à l'état de sommeil, la

solution d'importantes questions insolubles à l'état de veille, et met

aussi à exécution d'irréalisables projets conçus et déclarés par lui

impossibles, quelques heures auparavant.

C'est sous l'empire de ce phénomène mystérieux et magique du rêve que

nos héros étaient tombés, alors qu'ils demeuraient étendus côte à côte

sur le plancher de leur véhicule, dans un état léthargique voisin de la

mort.

Et tandis que, sans qu'ils pussent en avoir conscience, leur catalepsie

charnelle reprenait, avec le fragment cométaire dans lequel elle était

pour ainsi dire ensevelie, le chemin de la planète natale, leur esprit,

dégagé des liens de la matière, poursuivait le voyage tel qu'il se fût

logiquement accompli sans l'accident qui avait, d'une façon si

inattendue, arrêté dans sa course le wagon l'_Éclair_.

Cela une fois bien établi, nous fermons la parenthèse ouverte quelques

lignes plus haut, et nous reprenons le dialogue des deux voyageurs

endormis, là où nous l'avions interrompu.

* * *

--Ma foi! mon cher Alcide, dit le comte de Flammermont, je te dois mille

excuses; l'existence que nous menons dans cette cage de lithium est si

désespérément triste et monotone, qu'en vérité, lorsque la Providence

vous envoie un rêve quelque peu réjouissant...

--Plus que réjouissant, mon cher, merveilleux, réellement merveilleux...

--Tu ne m'en veux pas?

--Tu plaisantes,... mais, tu m'as fait une fière peur avec ton cri...

--Si tu avais été à ma place, tu aurais crié sans doute, tout comme moi.

Et, secouant les épaules:

--Brrr,... fit-il, je frissonne encore en y pensant.

--Mais, enfin, qu'est-il arrivé?

--Figure-toi que j'étais de quart et que, pour me distraire, je

regardais par l'un des hublots de la machinerie, lorsque tout à coup, du

fond de l'espace, arrivant sur nous avec la rapidité de la foudre, est

accouru un corps énorme, monstrueux... Alors, je me précipitai vers le

levier du gouvernail sur lequel je pesai de toutes mes forces;... mais

j'avais beau faire, le véhicule suivait la droite ligne, refusant

d'obéir, filant, avec la rapidité d'une flèche, dans la direction de ce

bolide, comme s'il eût été attiré par un aimant invisible.

En faisant ce récit, le jeune comte repassait de nouveau par toutes les

angoisses de son épouvantable cauchemar, car ses traits étaient

contractés et une légère sueur perlait sur son front.

--Ce qu'il y avait de plus horrible, poursuivit-il, c'est qu'en dépit de

tous mes efforts, je ne pouvais sortir de la machinerie; j'étais comme

cloué près des appareils, incapable de faire un pas; je voulais appeler

au secours,... mes lèvres s'ouvraient, mais ma gorge était tellement

contractée par la terreur, qu'aucun cri n'en pouvait sortir,... et nous

avancions,... nous avancions toujours... Soudain, le contact eut lieu

avec un bruit épouvantable,... l'appareil s'aplatit contre le bolide,

comme un hanneton qui, dans son vol affolé, s'écrase contre un arbre,...

puis tout devint noir... C'est alors, sans doute, que j'ai poussé le cri

qui t'a éveillé.

Fricoulet se mit à rire en voyant M. de Flammermont se palper avec

inquiétude et murmurer:

--J'ai tellement eu l'impression de la catastrophe, que je me sens

courbaturé par tout le corps et que je suis stupéfait de trouver mes

membres au complet.

--Eh bien! moi, dit à son tour l'ingénieur, j'ai rêvé tout le contraire

de toi; pendant que tu assistais à la destruction de l'_Éclair_, je

trouvais le moyen d'accélérer sa marche.

--La mécanique!... toujours la mécanique! dit Gontran en plaisantant.

--La mécanique, mon cher, est la plus belle conquête de l'homme.

Et comme le jeune comte haussait les épaules.

--En tout cas, poursuivit-il, si quelqu'un doit la dédaigner, ce n'est

pas toi.

Aventures extraordinaires d'un savant russe; III. Les planètes géantes et les comètes · 第 63 / 75 题