--Et mes poumons, dit-il, penses-tu que cela leur fera du mal de
respirer un peu d'air naturel? depuis si longtemps qu'ils se nourrissent
d'air frelaté.
Fricoulet fronça comiquement les sourcils.
--Eh! dis donc, répliqua-t-il,... tu me la bailles belle avec ton air
frelaté! tu oublies que je suis le fabricant de cet air-là!... ensuite,
depuis cinq mois que tu l'absorbes, tu me parais te porter à merveille.
Le jeune comte hocha la tête.
--Oui, murmura-t-il, le coffre est bon... mais c'est ceci qui est
malade.
Et son doigt se posait sur le côté gauche de la poitrine.
--Le coeur! ricana l'ingénieur.
Gontran poussa un soupir formidable.
--C'est long,... diablement long ces fiançailles.
--Mon cher, répondit gravement l'ingénieur, il est des nations chez
lesquelles les fiançailles durent des années...
--Mais c'est que voilà précisément des années que Séléna et moi sommes
fiancés... et moi je n'appartiens pas aux nations dont tu parles,... si
bien que j'endure le supplice de Tantale.
[Illustration]
Il prit la main de l'ingénieur, et, la serrant avec énergie:
--Voyons, dit-il avec un accent navrant, mets-toi à ma place; crois-tu
que ce soit gai de vivre côte à côte avec une jeune fille aussi adorable
que Mlle Ossipoff, dont la main vous est promise, qui doit être un
jour votre femme, et de n'avoir pas même le droit de la baiser au
front!...
[Illustration: Le globe des Saturniens est très vieux, puisque sa
création se perd dans la nuit des temps.]
Et s'animant soudain:
--Ah! non, fit-il d'une voix courroucée, j'en ai assez, moi, de cette
existence-là... il faut que ça cesse ou, sinon...
Fricoulet haussa philosophiquement les épaules.
--Mon cher, répondit-il, ce n'est pas à moi qu'il faut dire cela,...
c'est à M. Ossipoff.
--Eh! je le sais bien... Mais, voyons, toi qui connais tant de choses,
ne peux-tu trouver un moyen d'abréger ce voyage,... de me faire
entrevoir, à plus brève échéance, cette conclusion à laquelle j'aspire
si ardemment?
--Mon cher, répliqua l'ingénieur, je ne suis pas sorcier et ne puis
faire que ce que me permettent les faibles connaissances scientifiques
que j'ai acquises. Or, nous sommes dans une impasse; ou bien nous
arrêter sur Saturne pour nous ravitailler, c'est-à-dire voir l'usage que
l'on peut tirer des forces physiques existant à la surface de ce monde;
ou bien, passer outre et continuer le voyage. Dans le premier cas, nous
perdons du temps, mais nous avons de fortes probabilités pour trouver
là-bas des moyens de satisfaire nos poumons et notre estomac. Dans le
second cas, nous abrégeons la durée du voyage, c'est vrai, mais alors,
c'est la mort, la mort certaine, la mort par l'asphyxie qui nous attend.
[Illustration]
Et alors l'ingénieur mit Gontran au courant de la situation: Pour ce qui
concernait les vivres, il restait une provision d'azote liquéfié et de
liquides martiens suffisante pour nourrir et abreuver les cinq voyageurs
pendant cinq mois encore.
Les matières pour la fabrication de l'air respirable étaient en assez
grande quantité pour permettre de n'envisager les probabilités
d'asphyxie qu'après une période de temps semblable.
Mais ce dont on pouvait manquer, d'un jour à l'autre, c'était
d'électricité.
Les accumulateurs ne cessaient de fonctionner; depuis quelque temps, on
leur demandait non seulement la force nécessaire pour actionner le
propulseur, mais encore de la lumière et de la chaleur, cette dernière,
indispensable pour compenser l'abaissement de la température: à la
distance à laquelle ils se trouvaient du Soleil, les rayons qu'ils en
recevaient ne leur apportaient plus qu'une lueur douce, assez semblable
à un clair de lune affaibli; quand au calorique, il n'existait pour
ainsi dire pas.
[Illustration]
Si bien que les accumulateurs, surmenés, ne contenaient plus que pour
quinze jours de fluide, en admettant que des circonstances imprévues
n'obligeassent pas les voyageurs à leur demander un nouvel effort.
--Tu le vois, mon cher, dit Fricoulet après avoir terminé cet exposé, la
situation est fort nette: ou nous arrêter pour nous ravitailler, et Dieu
sait quand nous serons de retour, ou continuer à aller de l'avant, et
alors chaque lieue nous rapproche de la famine et de l'asphyxie.
--Oh! c'est à se casser la tête, grommela Gontran.
Et il ajouta:
--En ce qui me concerne, je préférerais continuer le voyage sans arrêt.
--Sans arrêt! répéta derrière les deux jeunes gens une voix courroucée.
Ils se retournèrent: Ossipoff était là, immobile, les bras croisés, les
couvant d'un regard plein d'indignation.
--Ainsi, dit-il, nous nous serons proposé un but grandiose: parcourir
l'immensité céleste! Ce but, nous l'avons atteint en partie, et nous
nous arrêterions en si beau chemin!... Ah ça! monsieur de Flammermont,
êtes-vous bien certain d'avoir toute votre raison? Comment! vous
renonceriez de gaieté de coeur à toutes les merveilles que nous promet la
visite de ce monde étrange que l'on appelle Saturne?... Mais songez donc
que tout ce que vous avez vu jusqu'à présent n'est rien en comparaison
de ce que nous promet l'avenir.
--De gaieté de coeur! repartit Gontran, non, monsieur Ossipoff. Vous vous
trompez, si vous croyez que j'abandonne ainsi les rêves merveilleux qui
m'avaient hanté... Cependant, il est un autre rêve, bien antérieur à
tous ceux-là, dont la réalisation est le but de ma vie...
Ossipoff, devinant que le jeune homme allait lui parler de son mariage,
lui coupa la parole.
--D'ailleurs, M. Fricoulet a dû vous démontrer qu'un arrêt sur Saturne
était indispensable pour nous permettre de continuer notre voyage.
Gontran, irrité de n'avoir pu achever sa phrase, haussa légèrement les
épaules.
--Sérieusement! monsieur Ossipoff, s'écria-t-il, comptez-vous trouver,
sur Saturne, tout ce dont vous aurez besoin?
--En douteriez-vous? demanda le vieillard qui tressaillit.
--Oui, j'en doute,... et il me semble imprudent de spéculer sur des
probabilités aussi hasardeuses que celles-là.
Le vieux savant poussa un petit ricanement railleur.
--En vérité!... eh bien! moi, vous m'entendez bien, je vous affirme que
l'univers de Saturne est habité et habité par une race probablement
beaucoup mieux conformée et beaucoup plus intelligente que la nôtre.
C'est dans cette sphère supérieure que doit exister le vrai bonheur.
--Ce n'est pas une raison pour qu'il y existe les éléments,... qui nous
sont indispensables. Ce n'est pas au vrai bonheur que nous aspirons,...
c'est à de l'électricité et à de l'air respirable.
Ces paroles parurent suffoquer Ossipoff qui, dans un geste de
stupéfaction indignée, jeta ses bras au plafond.
Puis il se pencha vers Fricoulet et lui murmura à l'oreille:
[Illustration]
--Le pauvre garçon n'a pas sa raison.
--Pourquoi cela? répondit à haute voix l'ingénieur; je trouve, au
contraire, qu'il raisonne fort juste; et, quant à moi, je ne cache pas
que je serais curieux de savoir si, en effet, ces messieurs les
Saturniens répondent au portrait que vous nous en faites, s'ils sont, en
réalité, autant supérieurs aux Martiens que les Martiens sont supérieurs
à la majeure partie de l'humanité terrestre.
--À en croire M. Ossipoff, ricana irrévérencieusement M. de Flammermont,
ce serait, dans l'Univers céleste, comme chez Nicolet: toujours de plus
fort en plus fort!
--Vous me direz, continua l'ingénieur, que le globe des Saturniens est
très vieux; c'est très vrai, puisque l'époque de sa création se perd
dans la nuit des temps, époque à laquelle notre planète, pas plus que
Jupiter ni Mars n'existaient encore... Reste à savoir comment nous
parviendrons à nous entendre avec ces philosophes extra-humains.
Ossipoff secoua la tête d'un air confiant.
--Ce qui nous est arrivé sur la Lune, Vénus et Mars devrait vous donner
espoir pour la manière dont nous nous tirerons d'affaire en ces
circonstances nouvelles, répondit-il.
Gontran haussa les sourcils d'un air effaré.
--Mais réfléchissez-vous, répliqua-t-il, au temps qu'il nous a fallu
pour surprendre la clef du langage des Sélénites, des Vénusiens et des
habitants de Mars, et avez-vous l'intention de prolonger votre séjour
indéfiniment?
[Illustration]
--Non pas... Le chemin que nous avons parcouru depuis le Soleil n'est
rien en comparaison de celui qui nous reste à parcourir pour accomplir,
en son entier, notre voyage interplanétaire!... Songez qu'il nous faut
visiter, après Saturne, les trois derniers mondes de notre système
solaire: Uranus, Neptune et la planète transneptunienne de Babinet. Il
faut donc nous hâter...
--Si nous ne voulons pas mourir en route, acheva Fricoulet avec un rire
ironique.
Et comme le vieillard s'était brusquement tourné vers lui avec un regard
interrogateur:
--Avez-vous réfléchi à ceci, mon cher monsieur Ossipoff? demanda
tranquillement l'ingénieur: En donnant à notre appareil toute la vitesse
dont il est capable, et en utilisant le courant cosmique qui nous sert
de point d'appui, nous pouvons obtenir une rapidité de 81,000 mètres par
seconde, soit 72,000 lieues à l'heure ou, en nombre rond, 1,800,000
lieues par jour. Or, je ne vous apprendrai rien de nouveau en vous
disant que, si Saturne gravite à une distance moyenne de 355 millions de
lieues du Soleil, Uranus se trouve à 700 millions de lieues, Neptune à
un milliard cent millions et la planète transneptunienne à un milliard
850 millions de lieues du centre du système planétaire...
--Après? après? bougonna le vieillard,... vous n'avez pas, que je pense,
l'intention de nous faire un cours d'astronomie, à M. de Flammermont et
à moi?
[Illustration]
--À Dieu ne plaise! riposta Fricoulet avec un imperturbable sérieux;
seulement, vous autres savants, qui vivez continuellement dans les
nuages, vous vous emballez sur la théorie, sans vous préoccuper le moins
du monde de la pratique. Voilà pourquoi je me permets, moi, humble
mécanicien-constructeur, qui ne connais rien aux étoiles, mais auquel
ces questions terre à terre de la pratique sont familières, d'attirer
votre attention sur certains détails.