M. Ossipoff donnait des marques non équivoques d'impatience.

--Au fait, dit-il.

--Si donc, poursuivit l'ingénieur, nous avons mis 166 jours ou cinq mois

et demi pour venir de Mars à Saturne, il est facile de calculer et de se

rendre compte que, pour atteindre Uranus--et en raison de la situation

astronomique de cette planète,--il nous faudra 300 jours, c'est-à-dire

dix mois entiers; reste Neptune à laquelle nous arriverons en 218 jours

ou sept autres mois. Quant à la planète transneptunienne, je n'en parle

pas, et pour cause; sa situation étant absolument inconnue.

Gontran paraissait positivement atterré.

--Pour me résumer, continua Fricoulet, et pour récapituler tout ce

voyage, nous avons mis vingt mois pour visiter les planètes inférieures

et atteindre Mars; voici cinq mois que nous sommes enfermés dans ce

véhicule pour atteindre la zone saturnienne; cela fait un peu plus de

deux ans que nous avons quitté la Terre... Eh bien! franchement,

monsieur Ossipoff, croyez-vous qu'il soit possible de demeurer dix-huit

mois encore cloîtrés dans ces cloisons de métal, surtout si vous voulez

bien réfléchir à ceci: c'est que, dans dix-huit mois, nous serons à plus

d'un milliard de lieues de la Terre et qu'il nous faudra encore nous

résigner à une existence semblable pendant 611 jours, soit un an et huit

mois, pour regagner notre planète natale.

--Cela fera un total de cinq années et plus! gémit Gontran.

Ossipoff haussa les épaules, et, jetant sur son futur gendre un regard

de pitié:

--En vérité! dit-il, est-ce bien vous que je vois en un semblable état

d'abattement, vous, mon collaborateur de la première heure, vous qui

devez partager avec moi la gloire de ce voyage merveilleux... Cinq ans!

Il se croisa les bras, et, d'une voix vibrante:

--Qu'est-ce que cela, en comparaison de ce que nous avons déjà vu, de

tout ce que nous verrons encore!... Combien de savants envieraient notre

situation et passeraient sur les légers inconvénients qu'elle comporte,

pour avoir l'ineffable joie de soulever, ainsi que nous le faisons, le

voile mystérieux qui dérobe à la vue et à la compréhension terrestres,

les secrets impénétrables des mondes et des humanités célestes...

Le vieillard s'animait au fur et à mesure qu'il parlait:

--Vous citerai-je un exemple? Voyez Sharp qui a été jusqu'au vol,

jusqu'à la trahison, jusqu'au crime pour pouvoir entreprendre et

poursuivre ce voyage! et vous êtes là à vous désoler, vous qui avez la

chance d'exécuter, le premier et le seul d'entre les humains, ce voyage

prodigieux, de planète en planète.

[Illustration]

--Eh! riposta M. de Flammermont, si j'avais rencontré seulement sur

l'une de ces planètes un officier de l'état civil, ou même un consul de

ma nationalité, qui pût m'unir à votre fille vous me verriez rire au

contraire, et je serais le premier à souhaiter que cette excursion

s'éternisât... Un voyage de noces ne dure jamais assez longtemps,...

mais pour un voyage de fiançailles... c'est trop, monsieur Ossipoff, je

vous le dis,... c'est trop... Et puis, avez-vous réfléchi qu'à notre

retour sur la Terre, mademoiselle Ossipoff, que j'espérais épouser jeune

fille, aura coiffé sainte Catherine... Eh bien! voyons, je vous le

demande, est-ce drôle?

Le vieillard avait baissé la tête, comme écrasé sous la logique de ces

paroles.

--Mon Dieu! dit Fricoulet, il faut convenir que mon ami Gontran n'a pas

tout à fait tort. S'il ne s'agissait que de moi,--bien que, comme vous

le répétez souvent, je ne sois pas un savant, un initié aux beautés

astronomiques,--je ne me plaindrais pas...

[Illustration]

De ma nature, je suis curieux, et il me semble que le plaisir de rendre

visite à tous ces mondes et de constater _de visu_ toutes les bêtises

que savants et philosophes ont écrit à leur sujet, que ce plaisir-là

n'est point trop payé par quelques mois de réclusion. D'ailleurs, moi,

je suis seul, je n'ai ni parents qui me pleurent, ni fiancée qui

soupire, ni carrière qui me réclame, et je ne sens aucune hâte de

retourner sur cette misérable planète où j'ai vu le jour, où j'ai vécu

vingt années durant, et où la première carte de visite que je recevrai,

à mon retour, sera celle de mon propriétaire, transformée en papier

timbré, me réclamant quinze termes échus et impayés.

--À la bonne heure, murmura Ossipoff, voilà qui est parlé.

[Illustration]

--Malheureusement, poursuivit l'ingénieur, je ne suis pas seul, ou

plutôt, nous ne sommes pas seuls, mon cher monsieur Ossipoff, et nous

n'avons pas le droit d'enchaîner à notre existence celles de nos

compagnons de voyage. Gontran et Farenheit ont leurs raisons--raisons

qui sont, en somme, assez plausibles pour vouloir, au plus tôt, rentrer

dans leurs foyers;--et en ce qui me concerne, je vous le déclare très

net, ma conscience ne serait pas tranquille si, étant chef de

l'expédition, j'avais réduit, par mon entêtement, un de mes compagnons à

la folie, et l'autre au désespoir!

Fricoulet avait prononcé ces derniers mots d'une voix ferme; M. de

Flammermont lui prit la main et, la secouant avec énergie:

--À la bonne heure! dit-il à son tour, voilà qui est parlé!

Ossipoff s'écria, en frappant du pied avec impatience:

--Et puis, à quoi aboutit ce beau langage? Quelle conclusion donnez-vous

à ce beau raisonnement? Proposez-vous de reconduire M. de Flammermont et

l'Américain sur la Terre avant que nous ayons terminé notre voyage?

Il marchait à longues enjambées, à travers la machinerie, en proie à une

perplexité profonde; on sentait qu'un violent combat se livrait en lui.

[Illustration]

Tout à coup il s'arrêta net, et jetant sur Gontran un regard courroucé:

--Monsieur de Flammermont, dit-il, je ne vous cacherai pas combien je

suis navré de votre attitude et de votre langage; votre seule excuse, à

mes yeux, est la passion à laquelle vous obéissez.

Et il ajouta d'une voix sourde:

--Fatale passion!

Gontran haussa prodigieusement les sourcils.

--Eh! quoi, monsieur Ossipoff, est-ce vous qui me reprochez l'affection

que je porte à votre fille?

--À Dieu ne plaise! riposta vivement le vieillard; mais, en moi,

voyez-vous, il y a deux êtres bien distincts: le père qui s'applaudit du

choix qu'il a fait d'un gendre tel que vous, et le savant qui déplore de

s'être adjoint un collaborateur dont le feu sacré va s'éteignant de jour

en jour, un collaborateur qui se transforme en obstacle,... un

collaborateur...

D'un geste énergique de la main, M. de Flammermont l'interrompit:

--Un collaborateur, reprit-il d'un air peiné, dont vous me paraissez par

trop oublier les services... À la fin du compte, si vous êtes ici, c'est

grâce à moi, mon cher monsieur--sans moi, sans mon imagination si

prodigieusement féconde, jamais vous n'auriez trouvé le moyen de

remplacer le système de locomotion que vous avait dérobé ce gredin de

Sharp, pour vous rendre de la Terre à la Lune. Et pour gagner Vénus, qui

donc a pu améliorer le système de locomotion sélénite? moi. C'est encore

grâce à moi que nous avons pu nous élancer de Vénus dans la direction de

Mercure et, toujours grâce à moi, que nous avons voyagé sur la planète

mercurienne.--Dois-je vous rappeler que, sans moi, qui, le premier ai

songé à utiliser notre sphère de sélénium, vous seriez encore sur la

comète de Tuttle? enfin que si présentement vous naviguez dans ce fleuve

cosmique qui vous a porté dans l'atmosphère de Jupiter et vous porte

vers Saturne, c'est parce que j'ai trouvé, dans ma cervelle, le moyen de

locomotion dont nous usons depuis plus de cinq mois?...

[Illustration]

Et après avoir prononcé tout cela d'une seule traite, Gontran, à bout de

souffle, eut cependant la force d'ajouter:

--Décidément, vous n'êtes qu'un ingrat.

Sous cette accusation, qu'au fond il savait méritée, le vieillard bondit

comme s'il eut été soudainement cinglé par la lanière d'un fouet.

--Eh bien! vous vous trompez, répliqua-t-il; non, je ne suis pas un

ingrat, et la preuve, c'est qu'en considération de tous les services que

vous venez d'énumérer, je me résigne à ne point aborder sur Saturne ni

sur aucun de ses satellites, je me contenterai de les étudier au

passage, et, après avoir vu Neptune, je prends l'engagement solennel de

virer de bord et de revenir à toute vitesse.

Attendri par ce sacrifice dont il sentait toute l'étendue, M. de

Flammermont se précipita vers les mains du vieillard.

--Vous êtes bon! murmura-t-il.

--Mais peu sérieux, reprit Fricoulet; vous-même, tout à l'heure, avez

reconnu qu'il était indispensable d'aborder sur Saturne pour nous

ravitailler, et voilà que, maintenant, vous venez dire tout le

contraire... Quant à moi, je le déclare, je ne prends plus la

responsabilité de la manoeuvre du bateau si l'on ne me fournit pas

l'électricité nécessaire au moteur...

[Illustration]

--À quoi voulez-vous en venir? demanda Ossipoff, non sans aigreur.

--À ceci: Que votre combinaison, tout en étant inspirée par un bon

naturel, n'est cependant pas suffisante.

--Que concluez-vous donc?

--Je conclus qu'il faut aborder sur Saturne, y remplir nos soutes

d'électricité, d'air respirable, d'aliments, liquides ou solides, à

votre choix, et ensuite de reprendre directement la route de notre

patrie terrestre...

À mesure que l'ingénieur parlait, le visage d'Ossipoff s'empourprait

sous le coup d'une violente colère; ses lèvres tremblaient,

blêmissantes, et, dans ses yeux, brillaient de fulgurants éclairs.

Il marcha droit à Fricoulet, les poings serrés, comme s'il le voulait

battre:

--Arrêter mon voyage interplanétaire en son milieu! s'écria-t-il d'une

voix rauque, voir les espérances de toute ma vie près de se réaliser, et

y renoncer de moi-même, briser en plein essor mon rêve sublime pour

revenir sur ce mondicule grotesque que je méprise! Mais vous êtes fou,

monsieur Fricoulet, oui, vous êtes fou!... Demandez-moi tout ce que vous

voudrez, demandez-moi ma vie,... mais un pareil renoncement!...

jamais,... tuez-moi plutôt!

--Vous m'accusez de folie! riposta l'ingénieur; n'est-ce pas plutôt vous

qu'il en faut accuser?... La lumière et la chaleur solaires vont sans

cesse diminuant, et bientôt nous serons soumis à la température même de

l'espace, c'est-à-dire quelque chose comme cent trente ou cent quarante

degrés au-dessous de zéro... Poursuivre cette exploration, c'est courir

au devant d'une mort aussi certaine qu'épouvantable,... je sais que

votre âme de savant est assez vaillante pour tout supporter; aussi,

est-ce à votre coeur de père que je fais appel, et je vous demande si

vous aurez la cruauté de voir votre fille expirer dans ces terribles

souffrances que vous-même aurez provoquées?

[Illustration]

Ossipoff ne répondit pas: il avait caché son visage dans ses mains, et,

à certains mouvements convulsifs, on pouvait deviner qu'il pleurait.

Fricoulet poursuivit:

--En outre, le fleuve cosmique dans lequel nous naviguons ne s'étend pas

jusqu'à Neptune, vous le savez bien; son aphélie correspond seulement à

l'orbite d'Uranus, et son appui nous fera défaut bien avant que vous

n'ayez atteint le but vers lequel vous tendez... C'est encore une

considération--toute matérielle, celle-là--et qui vaut bien les

considérations morales.

Nouveau silence de la part d'Ossipoff.

L'ingénieur lança à Gontran un regard qui signifiait:

--Nous le tenons!

Le jeune comte remercia d'un coup d'oeil son ami, pour le fier coup de

main qu'il venait de lui donner.

Le vieillard s'écria soudain, montrant aux deux jeunes gens son visage

sillonné par les larmes qu'il avait versées, mais animé d'une volonté

indomptable:

--Messieurs, vous pouvez avoir raison; aussi, je ne discute pas vos

arguments,... mais je crois n'avoir pas tort. Ne me demandez pas sur

quoi je base ma croyance, je ne saurais vous répondre,--il s'agit de

pressentiments.

Et comme il voyait Gontran hausser légèrement les épaules, tandis qu'il

surprenait sur les lèvres de Fricoulet un sourire railleur, il ajouta:

--Des pressentiments!... oui, moi, l'homme des sciences exactes, je

crois aux pressentiments... Oh! vous pouvez vous moquer, vous pouvez me

traiter de fou, rien n'ébranlera ma résolution; je suis décidé à pousser

de l'avant, toujours et quand même.

Sur ces mots, il tourna les talons et quitta la machinerie, en fermant

avec violence la porte derrière lui.

[Illustration]

Une fois seuls, Gontran et Fricoulet se regardèrent un moment

silencieux, littéralement abasourdis.

--Eh bien? fit le premier.

--Eh bien? répéta le second.

--Je trouve qu'il nous traite un peu trop par dessous la jambe.

--Il nous considère absolument comme des zéros.

--Libre à lui, grommela le comte de Flammermont; mais, comme je trouve

que, dans le plateau de la balance, ma peau a le même poids que la

sienne, nous nous passerons de sa permission pour faire ce que la raison

nous commande de faire...

--Si je ne me retenais, ajouta Fricoulet, je l'enfermerais avec ce fou

de Farenheit.

Et il ajouta:

--Alors, que décidons-nous?

--Ce que nous avons décidé tout d'abord; aborder sur Saturne, et ensuite

mettre le cap sur la Terre.

--Sur Saturne, ce sera bien le diable si je ne trouve pas moyen de tirer

parti des forces naturelles qui doivent exister sur cette planète comme

sur les autres mondes,... et, une fois ravitaillés...

Gontran paraissait pensif.

--À quoi songes-tu? demanda l'ingénieur.

--Je me demande en ce moment si l'atmosphère de Saturne est de la même

composition chimique que l'atmosphère terrestre... Je t'avoue qu'il me

serait fort pénible d'être obligé, pour aller et venir sur cette

planète, d'endosser nos maudits respirols.

Fricoulet leva les bras au ciel dans un geste de complète ignorance.

--Je ne pourrai te renseigner à ce sujet, répondit-il, que lorsque nous

y serons.... tout ce que je puis te dire, c'est que je soupçonne fort ce

monde annulaire de nous réserver bien des surprises.

--Le fait est, ajouta M. de Flammermont, qu'avec une densité semblable

et une atmosphère aussi épaisse que celle de Jupiter, nous allons encore

en voir de grises...

[Illustration]

Il haussa les épaules.

--Enfin! murmura-t-il sur un ton rempli de philosophie, à la grâce de

Dieu!

Ce fut sur ce mot que se termina la conversation.

Fricoulet retourna à son moteur et Gontran s'en fut sur son hamac où il

se mit à feuilleter avec ardeur les _Continents célestes_, cherchant à

lire entre les lignes et à deviner ce que le célèbre astronome, son

homonyme, pensait du monde nouveau où la nécessité de la situation les

contraignait d'aborder.

* * *

Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis la scène regrettable que nous

avons rapportée plus haut.

Saturne, qui grossissait, pour ainsi dire, à vue d'oeil, présentait

maintenant un disque énorme.

Gontran l'ayant mesuré au micromètre, lui trouva un diamètre double de

celui qu'offre le disque lunaire aux regards des Terriens.

Bien que ce rôle de savant, imposé par les circonstances, lui pesât fort

et l'eût dégoûté entièrement du penchant qu'il eût pu avoir pour

l'astronomie, il ne pouvait cependant, malgré toutes ses préoccupations,

malgré tous ses déboires, se désintéresser tout à fait des merveilles

célestes qui l'entouraient.

[Illustration]

Et de toutes ces merveilles, Saturne, sur lequel il venait de lire, dans

les _Continents_, des détails surprenants, Saturne l'intriguait

beaucoup; il lui était possible de distinguer maintenant, avec assez de

netteté, les anneaux qui entourent la planète, et à chaque instant il

interrogeait Fricoulet.

Celui-ci lui ayant dit, un jour, que ces anneaux présentaient tour à

tour l'une et l'autre face aux rayons solaires, le jeune comte, ébahi,

demanda:

--Comment entends-tu cela?... je dois t'avouer que je ne comprends pas

très bien.

--C'est fort simple, cependant; l'année saturnienne est égale à

vingt-neuf années terrestres, il en résulte que chaque face de l'anneau

se trouve plongée dans la nuit durant quatorze ans et six mois.

Séléna, qui était occupée à un travail de couture, dit alors:

--Monsieur Fricoulet, ces anneaux ne sont pas transparents, n'est-ce

pas?

--Non, mademoiselle; on suppose,--car le monde scientifique n'a jusqu'à

présent, à ce sujet, que des données fort vagues--on suppose que ces

anneaux sont formés d'une infinité de corpuscules, peu séparés les uns

des autres et arrivant, vu leur éloignement, à former, aux yeux des

habitants de la planète, une masse compacte.

[Illustration: La face obscure de l'anneau venait de paraître

phosphorescente; on eût dit un gigantesque incendie.]

Et l'ingénieur ajouta avec un sourire:

--Mais cela vous intéresse-t-il beaucoup, mademoiselle?

--Oh! seulement à ce point de vue: du moment que ces anneaux sont

compactes, ils doivent intercepter la lumière du soleil aux contrées qui

se trouvent au-dessous d'eux.

--Vous avez parfaitement raison, et non seulement ils empêchent les

rayons solaires de parvenir jusqu'à ces contrées, mais encore ils

projettent derrière eux une ombre portée telle que ces contrées se

trouvent plongées dans la nuit.

--Ce doit être une nuit d'une certaine durée? fit Gontran qui

réfléchissait.

--Cela dépend des latitudes, car l'ombre projetée sur la planète est

d'autant plus large que la latitude est plus élevée; ainsi, les contrées

saturniennes dont la latitude correspond à celle de Madrid subissent une

éclipse totale de Soleil qui dure plus de sept ans, tandis que celles

dont la latitude correspond à celle de Paris, la subissent pendant cinq

ans seulement... Pour l'Équateur, cette éclipse est moins longue et ne

se renouvelle que tous les quinze ans. Mais il y a, toutes les nuits,

des éclipses de lunes les unes par les autres et par les anneaux, si

bien que ces étranges pays demeurent plongés dans une obscurité profonde

et de laquelle il nous est impossible, à nous autres Terriens, de nous

faire la moindre idée.

Pour passer le temps, M. de Flammermont avait entrepris de se livrer à

une étude approfondie des huit satellites saturniens qui scintillaient

avec une clarté douce et mystérieuse sur le fond obscur du ciel.

Fricoulet, auquel le jeune comte fit part de son projet, sourit

imperceptiblement, le regardant d'un air sceptique faire ses préparatifs

d'observation; lorsque Gontran eut descendu, de la chambre du haut dans

la machinerie, le télescope qui lui était nécessaire, ajusté ce

télescope dans l'embrasure de l'un des hublots, apporté un siège,

disposé, sur une table, une plume et du papier pour jeter ses

impressions, l'ingénieur lui dit d'un ton narquois:

--Te voici bien avancé!

[Illustration]

--Que veux-tu dire?

--Que tu agis toujours avant de réfléchir;... il en faudrait de plus

malins que toi, pour arriver à débrouiller quelque chose dans

l'impénétrable mystère qui enveloppe ces mondes.

--S'ils sont aussi considérables que tu l'as prétendu, qu'ils le

veuillent ou non, il faudra bien qu'ils se laissent prendre, de profil

ou de face, dans l'objectif.

Fricoulet haussa les épaules.

--Mon pauvre ami, dit-il, tu parles comme un étourneau! ce n'est

cependant pas la première fois que pareil cas se présente, et toujours

je t'ai donné la même explication: la visibilité d'un corps dépend non

pas tant de sa dimension que de la manière plus ou moins vive dont sa

face est éclairée; or, les satellites saturniens ne reçoivent, à surface

égale, que la quatre-vingt-dixième partie de la lumière solaire reçue

par notre lune à nous; il en résulte que tous ces satellites étant aussi

voisins que possible de la pleine phase, et tous au-dessus d'un même

horizon, ne reçoivent pas la centième partie de la lumière lunaire.

Gontran fit la grimace.

--En effet, murmura-t-il, pour distinguer quoi que ce soit, il faudrait

avoir des yeux de lynx.

--Ou suppléer à l'acuité de la vue par la profondeur des connaissances.

[Illustration]

--Mon cher, bougonna M. de Flammermont, à chacun son métier; tu es

savant, moi je suis diplomate, et permets-moi de croire, sans aucune

fatuité d'ailleurs, que si les circonstances s'étaient présentées pour

toi comme elles se sont présentées pour moi, tu n'aurais peut-être pas

joué ton personnage avec autant de désinvolture que j'ai joué le mien.

--Parbleu! riposta l'ingénieur, avec un souffleur tel que moi!

Il ajouta sur un ton comiquement inspiré:

--Et puis, l'amour est un divin maître, grâce auquel on acquiert

rapidement l'omniscience!

Gontran était resté debout, près de son télescope qu'il considérait d'un

air indécis.

--Tu aurais bien dû me dire tout cela, fit-il, avant mon aménagement...

M. Ossipoff m'a vu, m'a interrogé sur mes intentions...

--Tu lui as répondu que tu voulais étudier les anneaux de Saturne?...

--Et il s'est frotté les mains, ajouta Gontran, en disant: «Bonne

affaire... je descendrai, dans la journée, voir où vous en êtes».

Fricoulet frappa impatiemment du pied.

[Illustration]

--Tu es toujours le même, gronda-t-il; tu ne sais pas nager, tu te

lances à l'aveuglette dans un fleuve que tu ne connais pas, et, lorsque

tu perds pied, lorsque tu barbotes, il faut que je fasse le terre-neuve

et que je me jette à l'eau pour te tirer de là...

Gontran lui serra énergiquement les mains.

--Cher ami, dit-il.

--Oui,... oui,... je sais bien, dit l'ingénieur en hochant la tête.

Puis, brusquement:

--Allons, retire-toi, fit-il en poussant de côté M. de Flammermont; va

rejoindre ton hamac... pendant ce temps-là, j'observerai à ta place.

--Et si Ossipoff arrive?...

--Je lui dirai que tu m'as chargé de quelques études préliminaires sans

importance.

Gontran fit la moue.

--Si cela t'es égal, dit-il, je préfère rester ici.

--À ton aise.

Et, pendant que le jeune comte allait s'étendre dans un coin, rêvassant,

la paupière baissée, mais l'oreille au guet, afin de ne point se laisser

surprendre par le vieux savant, Fricoulet s'apprêtait à jouer en

conscience son rôle de sauveteur.

De temps en temps, il abandonnait l'oculaire de la lunette, jetait

quelques notes sur le papier et reprenait son poste d'observation,

silencieusement, sans prononcer une syllabe.

De temps en temps aussi, Gontran demandait:

--Eh bien?

--Ça marche, répondait laconiquement l'ingénieur.

Cependant l'heure du repos arrivait, et Fricoulet ne faisait pas mine de

gagner son hamac.

[Illustration]

--Dis donc, demanda M. de Flammermont, est-ce que tu n'as pas

l'intention de te coucher?

--Nullement, il faut que j'achève mes observations sur la seconde

lune,... j'ai encore deux heures à attendre.

--Deux heures! murmura Gontran avec un formidable bâillement.

--Tu n'es pas obligé d'attendre,... au contraire; puisque je travaille

pour toi, le moins que tu puisses faire est d'aller dormir pour moi...

Le jeune comte s'était levé.

--Où en es-tu? demanda-t-il.

--J'ai déjà constaté, d'une façon générale, que les satellites

saturniens sont, comme les satellites joviens, animés d'un rapide

mouvement de rotation autour de leur planète et présentent, en peu de

temps, des phases successives... Comme je te le disais à l'instant, j'ai

achevé d'étudier le mouvement de Mimas...

--Mimas, répéta Gontran d'un air profondément étonné, qu'est-ce que

c'est que cela?

--La lune la plus rapprochée de Saturne; eh bien! sais-tu combien elle a

mis de temps pour passer de l'état de croissant le plus faible à celui

de demi-lune?... non, n'est-ce pas?... eh bien! elle a mis cinq heures

et demie.

[Illustration]

Il ajouta:

--Tu as eu bien tort de me céder ta place, rien n'est curieux comme de

suivre cette transformation, aussi visible que la marche de l'aiguille

sur un cadran.

--Baste! ce n'est pas mon métier.

--Mais c'est le tien, maintenant, puisque tu as abandonné la diplomatie,

répliqua en riant l'ingénieur.

--Abandonné,... abandonné... bougonna M. de Flammermont, ce n'est point

l'expression exacte;... j'ai demandé un congé...

--Comptes-tu donc réendosser jamais l'habit brodé des ambassadeurs?

Le jeune comte hocha la tête.

--Qui peut se vanter de connaître l'avenir? murmura-t-il.

Puis, changeant de ton:

--Alors, tu ne viens pas te coucher?

--Non... pas encore; dans deux heures...

--Pourquoi, dans deux heures?

--Parce que, si mes calculs sont exacts, j'aurai achevé mon étude sur la

seconde lune, laquelle doit arriver à la quadrature en huit heures...

--Trois heures de plus que la première.

--Du moment que son éloignement de la planète est plus grand, sa

rapidité est moindre... comprends-tu?

--Oui, je comprends;... mais, as-tu l'intention d'étudier,

successivement, les huit satellites de Saturne?

--Nullement,... les deux premiers me serviront de bases pour établir une

proportion entre l'éloignement et la rapidité des six autres, voilà

tout...

--Eh bien! je te laisse, murmura Gontran,... à demain.

--À demain, répondit l'ingénieur, en retournant à son télescope.

* * *

En s'éveillant, M. de Flammermont trouva passé, dans une des mailles de

son hamac, un petit papier soigneusement roulé, sur lequel il s'empressa

de jeter les yeux.

Il haussa les épaules en riant.

--Satané Fricoulet! murmura-t-il.

--Voici ce qu'avait lu le jeune comte:

[Illustration]

«_Résultats des études astronomiques de M. de Flammermont sur les

satellites de Saturne_.

«Ces satellites, au nombre de huit, arrivent à la pleine lune

respectivement, en 5, 8, 22, 32, 53 heures, et 8, 11 et 40 jours

terrestres.

«Mais les éclipses ne doivent pas être aussi fréquentes que dans

Jupiter, car l'équateur de Saturne s'inclinant sur son orbite de manière

à former un angle de 27 degrés, il s'ensuit qu'aux solstices, le Soleil

doit paraître s'éloigner de l'Équateur, où est confiné le mouvement des

satellites, sauf pour le huitième, et que les Lunes s'éloignent du cône

d'ombre projeté par leur planète, au lieu d'y pénétrer et de s'y

éclipser.

«S'il existe une humanité saturnienne, ce mouvement des satellites doit

engendrer pour elle huit espèces de mois, variant depuis onze heures

jusqu'à soixante-dix-neuf jours, c'est-à-dire depuis un jour saturnien

environ, jusqu'à 167... C'est assurément ce dernier qui doit être le

plus employé comme division du temps, car l'année saturnienne, qui se

compose de 25,217 jours, ne compte pas moins de 151 mois de cette

longueur.»

Fricoulet ajoutait:

«_Nota bene_.--Ne pas oublier que ces satellites tournent, autour de la

planète, de la même façon que la Lune, c'est-à-dire lui présentent

toujours la même face.

«_Deuxième nota bene_.--Si M. le comte de Flammermont constatait, un

jour, la disparition soudaine des satellites saturniens, qu'il n'en

manifeste aucun étonnement, surtout en présence de M. Ossipoff; par

suite de la position occupée dans le ciel par notre véhicule, les

satellites doivent s'éclipser en perspective.

«_Troisième nota bene_.--Prière à M. de Flammermont de déchirer le

présent billet, après en avoir digéré le contenu.»

Est-il utile de dire que Gontran, après avoir, de point en point suivi

les recommandations de son ami, transcrivit, de sa propre main, la note

ci-dessus, et que cette note augmenta davantage encore, si possible,

l'estime scientifique en laquelle Ossipoff tenait son futur gendre.

* * *

Cependant l'_Éclair_ poursuivait impassiblement sa route à travers

l'espace, dévorant des milliers de lieues avec une vertigineuse

rapidité, déchirant, d'heure en heure, le voile mystérieux qui masquait

aux Terriens l'univers merveilleux vers lequel ils couraient.

Un soir,--on se trouvait alors à deux millions de lieues à peine de

Saturne--Fricoulet, l'oeil au télescope, s'amusait à regarder tomber, à

travers l'atmosphère saturnienne, où ils s'enflammaient, suivant la loi

qui veut que le mouvement se transforme en chaleur, les corpuscules

composant le courant astéroïdal dans lequel l'_Éclair_ naviguait.

[Illustration]

Et c'était d'un merveilleux effet, cette pluie d'étoiles filantes sur

cette Lune gigantesque, dont le bleu pâle se distinguait à peine du noir

velouté de l'espace.

Tout à coup, l'ingénieur poussa une exclamation de surprise telle, que

ses compagnons accoururent.

Ossipoff lui-même abandonna son observatoire et descendit quatre à

quatre l'escalier qui conduisait à la machinerie, balbutiant, tout ému:

--Qu'arrive-t-il?

En entrant, il aperçut le visage bouleversé de Fricoulet, et, croyant à

un malheur, s'élança vers lui, demandant:

--Par grâce, parlez!... que voyez-vous?

--La face obscure de l'anneau vient de me paraître toute

phosphorescente,... répondit l'ingénieur; on dirait un formidable

incendie.

Le vieux savant asséna sur le plancher un coup de talon furieux.

--En vérité, mon pauvre monsieur Fricoulet, dit-il, on voit bien que,

malgré toutes vos prétentions scientifiques, vous n'entendez pas un

traître mot à cette belle science de l'astronomie; autrement vous ne

trouveriez nullement extraordinaire un phénomène aussi simple et ne

resteriez pas, bouche bée, devant des aérolithes qui rayent l'atmosphère

saturnienne.

Et il ajouta, en haussant les épaules avec mépris:

--Il y a beau temps que l'on a vu cette phosphorescence que vous croyez

avoir découverte.

L'ingénieur se permit de ricaner.

--En vérité, dit-il... et pourriez-vous me citer le nom de l'astronome à

qui est due cette trouvaille?

--Mais, intervint timidement Gontran, n'est-ce point l'avis de l'auteur

des _Continents célestes_?

--Précisément, répliqua le vieillard; c'est à votre célèbre homonyme que

je faisais allusion.

--Pardon, pardon... fit l'ingénieur, l'auteur des _Continents célestes_

n'est point aussi affirmatif que vous le prétendez... et, quoique vous

en puissiez dire, je demeure convaincu que je suis le premier à avoir

aperçu, _de visu_, cette phosphorescence.

--Parbleu! bougonna le vieillard, si mon télescope eût été dirigé de ce

côté, je l'eusse aperçue tout comme vous.

--D'accord... aussi, je n'en tire pas autrement de vanité, mais

seulement cette conséquence que la chaleur qui règne à la surface de

Saturne est tout simplement due à l'anneau qui, exposé pendant quinze

années consécutives à la chaleur solaire, doit, alors même que ses

particules constitutives tourneraient sur elles-mêmes, s'échauffer

sensiblement et renvoyer, sur la planète voisine, une partie de cette

chaleur emmagasinée.

--Possible,... possible... bougonna le vieux savant;... du reste, à quoi

bon pronostiquer, nous le verrons bien quand nous y serons.

Et sur ces mots, prononcés d'une voix rageuse, il quitta la machinerie.

[Illustration]

Aventures extraordinaires d'un savant russe; III. Les planètes géantes et les comètes · 第 48 / 75 题