--Alcide, déclara-t-il, tu es assommant,... ce que M. Ossipoff
m'apportait, c'était des notes écrites par lui sur la planète
Jupiter,... tu vois cela d'ici!
--Que voulait-il que tu fisses de cela?
--Il voulait que je lui donne mon avis.
--Eh bien! tu n'avais qu'à approuver.
--C'est ce que j'aurais fait, s'il avait commencé par me faire connaître
son opinion; malheureusement, il a débuté en me demandant la mienne...
--Aïe!... voilà qui était dangereux!
--Parbleu!... je me suis emballé sur une fausse piste; pour lui faire
plaisir, pour flatter son amour-propre national, je lui ai déclaré que
je partageais entièrement l'opinion émise sur Jupiter par M. Brédichin,
directeur de l'Observatoire de Moscou; d'après M. Brédichin, la planète
serait déjà solidifiée; il y aurait, près de l'Équateur, une zone solide
très élevée, ne dépassant cependant pas les limites de l'atmosphère et
l'écorce de l'hémisphère austral transmettrait dans l'atmosphère plus de
chaleur que celle de l'hémisphère boréal. Cet état de choses exercerait
une grande influence sur la direction des courants d'air et de vapeur
qui passent d'un hémisphère sur l'autre. Quant à la tache rouge, elle ne
serait autre chose que la surface même de la planète, vue à travers
l'atmosphère brumeuse, tracée par un courant ascendant d'air chaud...
--Tu as une mémoire prodigieuse, déclara Fricoulet; eh bien! qu'a-t-il
répondu à cela?
--Il est entré dans une colère épouvantable, déclarant que Brédichin
était un âne et que je ne valais guère mieux que lui, que la vérité,
c'était M. Hough, directeur de l'Observatoire de Dearborn (Chicago) qui
l'avait proclamée: que la surface jovienne est couverte d'une masse
liquide semi-incandescente; que les bandes, la tache rouge et les autres
endroits foncés sont composés d'une matière relativement refroidie, que
les calottes polaires blanchâtres sont des ouvertures dans la croûte
semi-fluide, et que les taches blanches équatoriales sont des nuages en
suspension dans l'atmosphère, que,... bref, il m'a accablé, pendant une
demi-heure, sous une avalanche d'arguments, de preuves irréfutables
selon lui.
[Illustration]
--Et toi, que disais-tu?
--Moi! je paraphrasais les théories du directeur de l'Observatoire de
Moscou, les augmentant de mes observations personnelles; mais il
soutenait que Hough et lui avaient seuls raison.
Fricoulet haussa les épaules.
[Illustration]
--Il est fâcheux, dit-il, que je n'aie point assisté à cette discussion;
car j'aurais pu prétendre avec Russell, directeur de l'Observatoire de
Sidney, que Jupiter, en dépit de ses zones nuageuses et de sa tache
rouge, est une planète analogue à la Terre qui, vue de loin dans
l'espace, doit offrir le même aspect que Jupiter, avec des zones
éclairées et vides atmosphériques plus ou moins sombres...
Séléna qui, jusqu'alors n'avait rien dit, demanda:
--Comment se fait-il que vous ne puissiez tomber d'accord, après vous
être approchés si près de la planète? n'avez-vous donc rien vu?
--À vous dire vrai, ma chère Séléna, répondit Gontran, je n'y ai vu que
du feu...
Il ajouta, en s'adressant à Fricoulet:
[Illustration]
--Cependant, je crois que la théorie que tu viens d'exposer doit être
écartée; il est impossible, en effet, que notre planète natale offre, à
celui qui l'examinerait de quelques kilomètres de haut, le spectacle
fantastique auquel nous avons assisté.
--Crois-tu, répliqua Fricoulet, que l'observateur qui aurait plané
au-dessus de l'Amérique centrale, au moment de notre départ du Cotopaxi,
n'aurait pas vu quelque chose d'approchant?
--Je te l'accorde; mais il est peu probable que Jupiter ait, jusqu'à
présent, donné naissance à des êtres assez hardis pour faire ce que nous
avons fait.
--D'abord, dit Séléna, Jupiter n'est pas habité.
--Ce n'est pas l'opinion de l'astronome autrichien Litrow, dit
Fricoulet.
--Il croit à l'habitabilité de Jupiter? s'écria la jeune fille.
--Non seulement, il y croyait, mais il avait supputé quelles différences
profondes devaient exister entre leur vie et la nôtre, par suite de la
succession rapide des jours et des nuits. Selon lui, les Joviens
devaient posséder une singulière élasticité d'esprit et de corps.
«Combien peu de nous, dit-il, seraient satisfaits si les nuits ne
duraient que cinq heures et si nous devions nous éveiller aussi
rapidement. Les gourmets, surtout, doivent être fort embarrassés si,
dans l'espace de cinq heures, ils sont obligés de prendre trois à quatre
repas. Et nos femmes, donc, combien n'auraient-elles pas à se plaindre
de ces nuits si courtes, et des bals plus courts encore! elles qui
demandent, pour les préparatifs de leur toilette, presque le double
d'une nuit de Jupiter! Mais, par contre, les astronomes officiels des
observatoires de ce monde doivent être enchantés--si même l'atmosphère
jovienne leur permet de travailler;--ils ne doivent jamais être
fatigués!»
--Est-ce que vous croyez à cela? demanda naïvement Mlle Ossipoff.
--Non, mademoiselle, s'empressa de répondre en riant le jeune ingénieur;
et Litrow lui-même, s'il vivait de nos jours, ne l'écrirait plus; car
depuis lui, la science astronomique a fait des progrès et l'on sait
aujourd'hui bien des choses que l'on ignorait il y a quelques années.
--Ce qui n'empêche pas M. Victorien Sardou d'avoir décrit les habitants
de Jupiter! riposta Gontran.
--L'auteur de _Patrie_ a non seulement dépeint l'humanité jovienne, dit
Fricoulet avec un sérieux imperturbable, mais en neuf heures, bien que
ne sachant pas dessiner, il a gravé, à l'eau-forte, une vue de la
planète avec ses habitants et ses animaux.
[Illustration]
Séléna regardait fixement l'ingénieur, doutant qu'il parlât
sérieusement.
--Voilà ce que c'est que d'être _médium_, ajouta-t-il.
Il se fit un silence; puis Gontran s'écria:
--En tout cas, si la planète elle-même est inhabitée, ses satellites
doivent être peuplés!... des globes aussi gros que Mars et Mercure.
--Leur dimension ne serait pas une raison suffisante, répondit
Fricoulet, et tu devrais faire attention à la différence énorme de
situation qui existe entre les planètes que tu cites et les quatre
satellites joviens,... songe que ces derniers sont dix fois plus
éloignés du Soleil que ne l'est Mercure.
--Je te prends en flagrant délit de contradiction! riposta M. de
Flammermont; ne m'as-tu pas dit, récemment, qu'il y a une analogie
indéniable entre les distances et les volumes relatifs de Jupiter et de
ses quatre satellites d'une part, et les quatre premières planètes et le
Soleil?... tu m'as bien dit aussi--et je ne l'ai pas rêvé--que Jupiter
est le véritable Soleil de ses quatre satellites, lesquels reçoivent de
lui un supplément de chaleur non à dédaigner, vu le peu de calorique que
leur envoie le Soleil?
[Illustration]
--Assurément, répondit l'ingénieur, je t'ai dit cela, et, en le disant,
je n'ai fait que t'exposer les théories de la plupart des savants. Il
n'est pas douteux que Jupiter est beaucoup plus utile à ses satellites
que ceux-ci ne peuvent lui être utiles à lui-même, en raison du peu de
lumière qu'ils lui envoient. D'ailleurs, les conjonctions supérieures de
ces trois astres s'opérant dans le cône d'ombre que Jupiter projette
derrière lui, sont entièrement perdues pour lui; en outre, comme les
lunes tournent dans le plan de l'Équateur, les régions polaires qui
auraient le plus besoin de lumière, ne les voient jamais, et jusqu'au
80e degré parallèle Nord et Sud, on ne peut voir ni le lever, ni le
coucher de ces satellites.
Gontran haussa les épaules.
--Alors, que voit-on? ricana-t-il,... rien!
Et il ajouta, bougonnant:
--C'était bien la peine que Galilée se donnât tant de mal pour découvrir
des mondes qui ne servent à rien.
--Pardon, répondit en riant Fricoulet, ils servent tout au moins à ceux
qui les habitent.
Séléna s'était levée et avait pris dans un tiroir un carton qu'elle
apporta mystérieusement aux jeunes gens.
--Je vais vous montrer quelque chose d'intéressant, dit-elle.
Elle défit les cordons qui fermaient le carton et en tira une feuille
parcheminée qu'elle déplia soigneusement; alors apparut une épreuve
photographique jaunie, passée, qu'elle prit du bout des doigts, avec
mille précautions.
--Qu'est-ce que c'est que ça? demanda Gontran.
--Ça, répliqua la jeune fille en appuyant à dessein sur cette syllabe
prononcée trop dédaigneusement à son avis, par le comte, ça fait partie
du petit musée de mon père. C'est dans ce carton, qu'avant de quitter
notre petite maison de Pétersbourg, j'ai serré toutes les choses
auxquelles il tient plus qu'à sa vie peut-être.
--Mais ceci, plus particulièrement, fit M. de Flammermont, qu'est-ce que
ça représente?
--Ça a l'air d'une lunette, dit Fricoulet; oh! mais par exemple, d'une
lunette primitive.
La jeune fille sourit.
--Mon père a acheté cette épreuve très cher, à un Anglais qui visitait
en même temps que lui le musée de Venise et qui, à l'insu des gardiens,
avec un appareil de dimensions microscopiques, photographiait tous les
objets dignes d'attention.
--Et ceci, répéta Gontran, sans prendre la peine de dissimuler sa
surprise, ceci représente quelque chose digne d'attention?
--Mon Dieu! répondit la jeune fille d'un ton d'indifférence très
affecté,... il paraît que c'est la première lunette dont usa Galilée, et
qu'il se fabriqua lui-même...