M. de Flammermont eut un prodigieux haussement de sourcils.

--À la mort! balbutia-t-il, mais je croyais que tu avais trouvé un

moyen...

--Certainement... cependant comme nul n'est infaillible, il faut tout

prévoir, aussi ai-je préféré que tu mourusses debout--si tu dois

mourir--pour pouvoir serrer la main à tes amis.

--Tu plaisantes, n'est-ce pas? demanda le jeune comte.

[Illustration]

--Eh! oui... du moins, je l'espère; je n'ai qu'à rétablir le courant et

le propulseur se mettra en marche à toute vitesse... mieux que cela,

j'ai déjà choisi le point où nous atterrirons et, si mes nouveaux

calculs sont justes, je crois que nous pourrons toucher le sol avec une

vitesse de mille mètres à peine dans la dernière seconde.

Gontran étouffa, derrière sa main, un bâillement formidable.

--Ai-je donc dormi aussi longtemps que cela? murmura-t-il à voix basse.

--Regarde, dit simplement Fricoulet.

L'espace s'était assombri; Europe et Ganymède, en quadrature, ne

jetaient qu'une faible lueur et sous le véhicule le disque immense de

Jupiter avait envahi tout l'horizon, se creusant comme un entonnoir

formidable, prêt à engloutir les voyageurs.

--Je crois, dit Ossipoff qui étudiait la planète avec sa lunette, je

crois que c'est le moment.

Le vieillard avait prononcé ces paroles d'une voix grave et solennelle,

et il ajouta en se tournant vers le jeune comte.

--N'est-ce point votre avis, monsieur de Flammermont?

Celui-ci regarda Fricoulet lequel lui fit, de la tête, un imperceptible

signe affirmatif.

--Je pense exactement comme vous, monsieur Ossipoff, répondit-il.

Comme il achevait ces mots, l'ingénieur poussa la tige du commutateur;

aussitôt une violente trépidation ébranla l'appareil, prouvant que le

propulseur fonctionnait à toute vitesse.

--Pensez-vous que nous soyons déjà dans l'atmosphère jovienne? demanda

Fricoulet.

--Nous y pénétrons en cet instant même, répliqua le vieillard, et si

vous m'en croyez, nous prendrons nos précautions.

Les hamacs furent dressés côte à côte, par les soins de Fricoulet et de

Gontran, et chaque voyageur, s'étendant sur le sien, attendit, immobile

et silencieux, que le choc d'atterrissage se produisit.

* * *

--Monsieur Ossipoff, dit tout à coup Fricoulet, combien de temps doit

durer la chute, d'après vous?

--Une vingtaine de minutes.

--Savez-vous bien que voici une demi-heure que nous avons pénétré dans

l'atmosphère de Jupiter...

--En êtes-vous certain? fit brusquement le vieux savant.

--Je n'ai pas quitté de l'oeil mon chronomètre... voici dix minutes que

nous devrions être arrivés.

--Ou volatilisés, murmura Séléna.

--Mais, fit observer Gontran, je crois que nous en prenons le chemin, de

la volatilisation;... il fait ici une chaleur étouffante, je parie que

le thermomètre marque au moins 60 degrés...

--Et même moins, répéta Fricoulet.

--Cela me rappelle la température que nous avons subie aux abords du

Soleil, dit à son tour Séléna.

--Je vous réponds, mademoiselle, fit l'ingénieur, que vous et Gontran

exagérez beaucoup;... il fait chaud,... même très chaud; mais de là à la

chaleur de la zone solaire... d'ailleurs, nous allons en avoir le coeur

net...

Et, avant qu'on n'eut pu le retenir, il avait sauté hors de son hamac.

--Imprudent! s'écria Ossipoff, si le choc avait lieu...

Sans écouter le vieillard, l'ingénieur avait couru au thermomètre...

[Illustration: L'_Éclair_ fut pris dans un vertigineux tourbillon et,

pirouettant comme un tonton...]

--Quand je vous le disais! s'écria-t-il d'une voix triomphante, 40

degrés seulement!

[Illustration]

--Seulement! bougonna Gontran, tu trouves que ce n'est pas suffisant!

Il s'élança par les degrés qui conduisaient à la machinerie: le moteur

fonctionnait à merveille et l'hélice tournait à toute vitesse.

Il remonta dans la chambre commune, jeta un coup d'oeil par l'un des

hublots et poussa un cri:

--Nous sommes arrêtés! fit-il d'une voix sourde.

Ses compagnons furent debout aussitôt.

--Où cela, demanda Séléna, sur une montagne... dans un fleuve?

--Mais nous aurions ressenti un choc, dit Gontran.

--Et puis, nous ne pouvons être arrêtés, fit à son tour Ossipoff,

puisque le moteur fonctionne toujours.

--Je vous affirme que nous sommes immobiles dans le sens

perpendiculaire.

Les voyageurs avaient collé leur visage aux hublots, mais ils étaient

enveloppés d'un brouillard tellement épais qu'il était impossible de

rien distinguer; les instruments qu'avait consulté Fricoulet indiquaient

seuls la façon dont se comportait le véhicule.

L'_Éclair_ ne tombait plus; il allait de l'avant avec une surprenante

rapidité, comme si, au lieu de peser des milliers de kilogrammes, il eut

été rempli de gaz et eut possédé la légèreté d'un ballon; il flottait

véritablement dans l'atmosphère.

Ossipoff, immobile devant son hublot, les sourcils contractés et les

lèvres froncées dans une moue soucieuse, regardait au dehors avec une

persistante attention.

Quant à Gontran et à Séléna, les mains unies, ils attendaient.

Quoi? la catastrophe finale que leur ignorance leur faisait redouter.

--Ah! elle est bien bonne! s'écria tout à coup Fricoulet.

Tous se retournèrent et fixèrent sur l'ingénieur leurs yeux pleins

d'interrogations muettes.

--Ce phénomène inexplicable, dit-il, voulez-vous que je vous l'explique?

eh bien! comme vous le savez d'ailleurs, l'atmosphère de Jupiter est

d'une prodigieuse densité, si prodigieuse même que notre véhicule,

malgré son poids, joue en ce moment, le rôle d'un véritable aérostat.

[Illustration]

Puis, à Gaston:

--N'as-tu jamais fait, demanda-t-il, une expérience qui consiste à

jeter, dans un vase d'eau, un bouchon lesté d'un clou.

--Non, répondit M. de Flammermont, j'avoue, en toute sincérité, n'avoir

jamais fait cette expérience.

--Tant pis, parce que tu aurais compris tout de suite ce qui nous

arrive... le bouchon, ainsi lesté, descend jusqu'à ce qu'il soit parvenu

à une profondeur qui équilibre son poids; alors il s'arrête et il

flotte... Il en est de même pour l'_Éclair_ qui navigue dans une zone de

densité égale à la sienne...

--Alors?...

--Alors, il nous sera impossible d'atteindre jamais le sol de Jupiter.

Ossipoff asséna, sur le plancher, un coup de talon violent.

--Que faire, alors? gronda-t-il.

Il vint vers Gontran, lui prit les mains et, d'une voix suppliante:

--Mon cher ami, dit-il, mon cher enfant, il faut que vous trouviez un

moyen de nous faire aborder...

--Mon pauvre monsieur Ossipoff, répondit le jeune homme, contre les lois

de la nature, le génie de l'homme est impuissant.

Le vieillard s'était laissé tomber sur un siège et, le visage enfoui

dans ses mains, il paraissait en proie à un désespoir profond.

[Illustration]

--Bien répondu, chuchota Fricoulet à l'oreille de son ami: c'est vrai

d'abord, et ensuite, c'est peu compromettant.

En ce moment, en dehors du véhicule, un brusque changement se produisit.

Le voile lourd que faisaient les nuages autour de l'_Éclair_ s'était

déchiré soudain, sous l'effort d'une brise titanesque qui en emportait

les effilochures par delà l'horizon, et à quelques kilomètres à peine,

le sol jovien apparaissait dans toute son horreur et toute sa terrible

splendeur.

C'était comme un immense océan de fer en fusion, envoyant, dans

l'espace, des lueurs d'incendie et des vapeurs d'une chaleur étouffante;

par moments, une poussée se produisait du centre même de la planète; les

vagues se gonflaient, montaient, s'élevaient dans l'atmosphère en jets

formidables, pour retomber en une pluie d'étincelles.

Puis, comme soufflées par le cratère de quelque invisible volcan, des

volutes noirâtres se tordaient, ainsi que d'immenses fumées volcaniques,

pour se condenser en stries liquides, qui tantôt s'élevaient dans

l'espace, volatilisées par la chaleur, tantôt retombaient en torrents

d'eau sous lesquels, durant quelques secondes, l'océan métallique en

ignition, bouillonnait formidablement.

Les Terriens, muets de stupeur et d'admiration, assistaient à cette

lutte titanesque des forces naturelles.

[Illustration]

Puis soudain, les nuées accourant de l'horizon, comme un escadron

formidable de chevaux au galop, envahirent de nouveau l'espace et, se

réunissant, s'enchevêtrant, se soudant les unes aux autres, s'étendirent

comme un impénétrable rideau sur la genèse grandiose de ce monde en

formation.

L'_Éclair_, jusque-là bien en équilibre, fut pris dans un vertigineux

tourbillon et, pirouettant comme un tonton autour de son axe vertical,

fut entraîné par l'ouragan.

--Une tempête! dit Fricoulet avec un calme imperturbable.

Sa voix se perdit au milieu du fracas des éléments déchaînés.

Aussi impassible qu'il l'était sur la plate-forme de son aéroplane, le

jeune ingénieur suivait, par un hublot, la marche du cataclysme, la main

sur les manettes commandant le moteur et le gouvernail, l'oeil sur la

boussole.

Ossipoff étudiait l'espace et prenait des notes.

Gontran et Séléna, assis l'un près de l'autre, se taisaient.

Profitant d'une accalmie, Fricoulet leur jeta ces mots:

--Nous faisons plus de dix mille lieues à l'heure,... dans vingt

minutes, nous serons dans la nuit.

--Qu'y a-t-il à faire? demanda le comte.

--Rien; on ne peut lutter contre un ouragan 1,100 fois plus rapide que

les plus violents cyclones terrestres... Nous n'avons qu'à obéir, en

nous estimant heureux de n'avoir pas à craindre la rencontre de quelque

montagne contre laquelle nous nous briserions comme verre.

Ossipoff, en ce moment, quitta sa lunette, et s'adressant à M. de

Flammermont.

--Je me rappelle, dit-il, que l'un de vos compatriotes, l'astronome

français Trouvelot, a assisté, en 1856, à un bouleversement semblable à

celui-ci; depuis l'Équateur jusqu'aux pôles, Jupiter était en proie à

une révolution générale: les bandes et les taches que, de la Terre, l'on

aperçoit sur son disque, se transportaient de l'Est à l'Ouest,

parcourant le diamètre entier en l'espace d'une heure, tandis que la

bande équatoriale, dont l'existence est constante, s'étendait vers le

Sud, de deux fois sa largeur primitive. En analysant ces mouvements si

rapides, Trouvelot arriva à ce résultat, à peine croyable, que ces

nuages emportés par l'ouragan couraient avec la vitesse de 178,000

kilomètres par heure.

--Allons! s'écria Gontran, qu'arrive-t-il encore.

Brusquement, l'obscurité s'était faite, et c'est ce qui avait provoqué

cette exclamation surprise du jeune comte.

--Ce n'est rien, répondit Fricoulet, nous venons d'entrer sur le côté

obscur du disque.

Alors, le spectacle auquel, pendant plusieurs heures, assistèrent les

Terriens, emportés par la course vertigineuse de leur véhicule, fut

véritablement merveilleux et terrifiant tout à la fois.

Au milieu de l'obscurité, la lueur rougeoyante des continents en

formation crevaient les nuages, et l'on apercevait des volcans aux

cratères immenses, vomissant des fleuves incandescents, des océans d'eau

bouillante et des geysers aux jets brûlants, empanachés de vapeurs

sanglantes.

Par moments, des éclairs rayaient l'ombre sur une étendue de plusieurs

milliers de kilomètres; puis, tout retombait dans une obscurité plus

épouvantable encore, au milieu de laquelle retentissait le fracas non

interrompu de la lutte des éléments; parfois lugubre, assourdissante, la

foudre éclatait.

À l'intérieur de l'appareil, la chaleur avait encore augmenté, et les

voyageurs avaient dû quitter, l'un après l'autre, toutes les pièces de

leurs vêtements, ne conservant que le strict nécessaire.

Le thermomètre marquait 58 degrés centigrade et Fricoulet déclarait

qu'il ne s'en tiendrait pas là.

À la réverbération de ces foyers, qui rayonnaient leurs flammes de sang

à travers l'atmosphère embrasée, les parois de lithium s'étaient

échauffées terriblement et une vapeur épaisse emplissait la cabine où

les Terriens étaient réunis.

Séléna, étendue sur son hamac, semblait évanouie; assis à son chevet,

Gontran, anéanti, les yeux sanglants, la gorge sèche, la poitrine en

feu, lui tenait la main pour lui donner du courage.

Ossipoff, auquel son amour de la science, faisait oublier les

souffrances physiques comme les douleurs morales, continuait ses études

télescopiques, et l'ingénieur surveillait la marche de l'appareil.

Tout à coup, un cri d'horrible souffrance retentit: c'était Farenheit

qui, oublié dans la cabine qui lui servait de prison, était en train de

rôtir, ni plus ni moins qu'un simple gigot.

Mais chacun était trop préoccupé de lui-même pour songer à porter

secours au malheureux Américain, qui continua de hurler pendant toute la

nuit.

Enfin, on revit le jour, après avoir fait, en deux heures, les trois

quarts du tour de Jupiter, soit 25,000 lieues environ.

Les voyageurs saluèrent par un hurrah! la réapparition du Soleil; comme

si les rayons de l'astre central avaient pu apporter un remède à leur

situation.

Le thermomètre marquait 70 degrés.

Ossipoff, vaincu lui aussi, avait abandonné ses instruments, et se

traînant jusqu'à son hamac, s'était étendu sur ses matelas brûlants.

Fricoulet, le visage en feu, les veines du cou gonflées à éclater, la

respiration sifflante, les yeux voilés de sang, ne tenait plus que d'une

main vacillante le levier du gouvernail.

[Illustration]

Quant à Séléna et à Gontran, ils ne donnaient plus signe de vie.

En quelques minutes, le thermomètre avait encore monté, et marquait 80

degrés.

Quelques degrés encore et c'était la mort.

On sait qu'il est possible à l'organisme humain de résister à des

températures qui paraissent excessives; le nombre est grand des

personnes qui endurent impunément la chaleur d'un four ordinaire

c'est-à-dire plus de 100 degrés, et la chronique a enregistré les hauts

faits de plusieurs prétendus hommes incombustibles prenant place dans un

four et y demeurant jusqu'à la cuisson complète de la viande placée à

côté d'eux.

À ceux de nos lecteurs qui trouveraient surprenant que Ossipoff et ses

compagnons eussent pu s'acclimater à la grande variété des températures

rencontrées par eux, depuis la banlieue du Soleil jusqu'à près de deux

cent mille lieues de cet astre, nous ferons remarquer que l'on a, sur

Terre, de continuels exemples de cette élasticité de l'organisme.

[Illustration]

Ainsi, en Afrique, les températures maxima observées, sont de 55°

centigrades au-dessus de la glace; en Sibérie, le plus grand froid

remarqué est de 60° au-dessous de zéro. C'est donc une différence de

115°, et cependant quantité d'individus se plient à ces énormes

variations de climats et de température.

C'est ce qui explique comment, en dépit de la proximité de Jupiter,

Ossipoff et ses compagnons ne devaient pas encore périr.

Cependant, la position devenait critique, et l'ingénieur prévoyait

l'instant où l'intérieur de l'appareil serait à la température de l'eau

bouillante... et même la dépasserait.

Tout à coup, rapide comme l'éclair, une pensée lui traversa l'esprit; il

se précipita vers les leviers de la machine sur lesquels il pesa de

toutes ses forces.

[Illustration]

--Au diable! murmura-t-il en même temps, mourir ainsi ou autrement...

Une vibration intense secoua l'appareil par toute sa charpente, les

parois intérieures craquèrent, le plancher gémit, il sembla que tout

allait voler en éclats.

Une poussée énergique parut se produire.

Plusieurs minutes se passèrent, pendant lesquelles, penché sur le

thermomètre, l'ingénieur étudiait, avec angoisse, la marche du mercure

dans le tube de verre.

Bientôt, il poussa un cri de joie: le mercure descendait.

--Victoire!... victoire!... nous sommes sauvés!

Ces mots firent sortir Ossipoff et Gontran de la prostration dans

laquelle ils étaient tombés.

--Sauvés!!! articula péniblement le vieillard en tournant, vers

l'ingénieur, un regard atone.

--Oui, sauvés!... répéta Fricoulet, nous nous éloignons de Jupiter.

À ces mots, le savant secoua entièrement sa torpeur et se précipitant

vers le jeune homme.

--Nous nous éloignons de Jupiter! gronda-t-il.

--Nous sommes déjà sortis de son atmosphère.

Ossipoff leva les bras au plafond.

--Sans essayer d'y atterrir.

--Nous y serions arrivés complètement calcinés...

--Mais tout au moins, y aurait-il eu moyen de compléter nos études...

Fricoulet haussa les épaules.

[Illustration]

--Quelques minutes de plus, ricana-t-il, et vous n'auriez plus eu besoin

de l'_Éclair_ pour vous transporter sur Jupiter--votre âme s'y fût

envolée toute seule.

Le vieillard parut accablé.

Ce fut au tour de Gontran d'interroger son ami.

--Nous sommes sortis de l'atmosphère jovienne? as-tu dit tout à l'heure.

--Effectivement.

--Mais nous ne pouvons flotter dans le vide, et nous allons

infailliblement retomber.

--Pas le moins du monde! j'ai imprimé à notre véhicule, une vitesse

initiale telle que, de ce seul élan, nous pouvons rejoindre l'anneau

cosmique et continuer notre voyage.

Aventures extraordinaires d'un savant russe; III. Les planètes géantes et les comètes · 第 34 / 75 题