M. de Flammermont haussa les épaules.

--Six minutes! dit-il railleusement; en vérité, cela valait-il la peine

que le pauvre Cassini se mit la tête à l'envers.

--Pendant plus de cent ans, on délaissa un peu Jupiter; puis, en 1773,

Jacques de Sylvabelle commença une série d'observations qu'il poursuivit

pendant plusieurs mois, et qui le conduisit au chiffre de 9 heures 56

minutes; en 1778, Herschel trouve une période variant de 9 heures 50 à 9

heures 54 minutes; en 1785, Schroeter de Lilienthal se prononce pour une

période de 9 heures 55.

[Illustration]

--Tous ces gens n'avaient donc rien à faire pour ergoter ainsi sur

quelques secondes de différence? demanda Gontran.

--Il faut croire, mon cher, que ces quelques secondes avaient, au point

de vue astronomique, une importance capitale, puisque de célèbres

savants tels que Beer et Mædler, Airy de Greenwich, Jules Schmidt,

Marth, Hough, et bien d'autres encore, consacrèrent à cette question de

longues études.

--Et ont-ils fini par obtenir un résultat qui les satisfît tous?

--Ils ont fini par conclure que Cassini avait raison et que l'équateur

de l'immense planète jovienne accomplit son tour complet en 9 heures 54

minutes 30 secondes, et les pôles en 9 heures 56 minutes environ.

L'éloignement du malheureux Gontran, pour tout ce qui avait une allure

scientifique, était tel que ces explications de Fricoulet l'ennuyaient

fortement, quelque importance qu'il y dût attacher cependant.

--En ce cas, dit-il, lorsque l'ingénieur eut fini, souhaitons que toute

cette kyrielle d'astronomes ne se soient pas trompés en déclarant que

Cassini avait raison, puisque c'est sur cette donnée que tu as basé

notre sauvetage problématique.

Tout en parlant, il s'était approché d'un hublot, le regard

invinciblement attiré vers ce monde géant où la mort les attendait

peut-être, lui et ses compagnons.

Mais, aussitôt, il poussa un cri d'effroi et fit un léger bond en

arrière.

--Qu'y a-t-il donc? demanda Fricoulet en le rejoignant.

--Il y a qu'au lieu de tomber sur Jupiter, nous nous en éloignons!

--Quelle bonne plaisanterie.

--Le disque est plus petit maintenant que tout à l'heure.

L'ingénieur haussa imperceptiblement les épaules, jeta un coup d'oeil à

travers le hublot et se mit à rire.

--Ça, Jupiter! déclara-t-il... Eh! mon pauvre ami, ce n'est que

Callisto, le satellite le plus éloigné de la planète.

--Mais alors, c'est sur lui que nous allons tomber...

--Peuh!... Que nous ayons dans notre chute dévié de la ligne

perpendiculaire, soit... l'attraction de Callisto peut être assez grande

pour cela,... mais, sois tranquille, nous passerons à plus de vingt

mille lieues de ce satellite.

[Illustration]

Gontran eut une moue d'incrédulité.

--Tiens, fit l'ingénieur pour le convaincre, veux-tu que je te dise dans

combien de temps nous aborderons sur le sol jovien?...

Il aligna quelques chiffres sur son carnet.

--Sachant que Callisto trace son orbite à 478,500 lieues du centre

mathématique de Jupiter, dont le rayon est de 17,750 lieues, je sais

conséquemment qu'actuellement, nous nous trouvons à 460,750 lieues du

sol de la planète... c'est-à-dire que notre chute, qui va croissant de

vitesse à chaque seconde, prendra fin dans douze heures ou à peu près.

L'assurance de l'ingénieur impressionna vivement Séléna.

--Ne pourriez-vous nous dire également, cher monsieur Fricoulet,

demanda-t-elle, en quel point de la planète nous aborderons.

Gontran, croyant à une plaisanterie, se mit à rire; mais l'ingénieur

répondit avec un imperturbable sérieux.

--Tout à l'heure, dit-il, je vous eusse répondu et je me serais trompé,

car je n'aurais pas tenu compte des perturbations que nous feront subir

les quatre satellites joviens; actuellement, je vous demanderai de

réserver ma réponse jusqu'à ce que quelques calculs m'aient renseigné à

ce sujet;... en tout cas, si les circonstances dans lesquelles va

s'opérer notre descente le permettent, je ferai tout mon possible pour

que le point de contact entre notre véhicule et Jupiter ait lieu par le

45° parallèle nord. Et alors...

[Illustration: L'appareil venait de pénétrer dans le cône d'ombre que

Callisto projette derrière lui.]

Cependant Callisto avait énormément grossi et son disque, violemment

éclairé par les rayons solaires, remplissait une grande partie de

l'horizon.

Pour passer le temps, M. de Flammermont avait pris une lunette et

examinait le satellite.

Tout à coup il poussa une légère exclamation de surprise.

--Parbleu! dit-il à Fricoulet qui l'interrogeait, voilà qui est bizarre;

la nuit vient de se faire brusquement pendant une seconde à peine et le

disque s'est fondu dans le noir de l'espace pour reparaître ensuite

aussi brillant.

Tout en parlant, son oeil ne quittait pas l'objectif et un nouveau cri

annonça la constatation d'un nouveau phénomène.

--Voilà que ça recommence, dit-il, mais moins violemment; cela ressemble

aux fluctuations d'éclat de l'éclairage électrique; sait-on à quoi

attribuer cette bizarrerie?

Fricoulet haussa les épaules:

--Sur ce sujet comme sur bien d'autres, répondit-il, on se perd en

conjectures; non seulement Callisto paraît quelquefois absolument noir,

lorsqu'il passe devant la planète, mais il semble parfois perdre sa

forme sphérique pour offrir une figure polyédrique.

--Un monde caméléon, alors, murmura Gontran.

[Illustration]

--Pour te donner une idée de la brusquerie de ces transformations

inexplicables, le 30 décembre 1871, l'astronome anglais Burton, qui

avait remarqué une fois ou deux Callisto comme irrégulièrement sombre et

bordé au sud par un croissant brillant, le trouva tout à fait rond; par

contre, le 8 avril 1872, il le trouva allongé dans le sens des bandes de

Jupiter et plus aigu du côté de l'est qu'à l'ouest; en outre, il était

entièrement noir. M. Erch fit la même remarque le 4 février 1872; il

aperçut Callisto allongé dans la direction des bandes joviennes et d'une

couleur gris foncé, tandis que son ombre était ronde et noire; le 26

mars 1873, l'astre était très sombre, mais pourtant plus clair que

l'ombre et offrait une forme polyédrique.

--Et comment explique-t-on ces transformations? demanda Séléna.

--On ne les explique pas, Mademoiselle, on se contente de les constater.

--Ce qui est infiniment plus commode, ricana Gontran.

--Ce même 26 mars 1873, poursuivit l'ingénieur, un autre astronome, M.

W. Roberts, qui examinait, lui aussi, le satellite jovien, mais d'un

autre observatoire, fut frappé de son obscurité et de sa forme. Il le

dessina également; ce n'est pas exactement la forme vue par

l'observateur précédent, mais elle concorde cependant par ce fait

capital que le côté oriental de Callisto était plus aigu que le côté

occidental. Je pourrais encore...

L'ingénieur s'arrêta brusquement; sans transition aucune, l'obscurité la

plus profonde venait d'envelopper le véhicule qui, jusqu'alors, avait

flotté dans l'espace irradié.

--Sapristi! grommela Gontran, encore quelque chose de cassé!

À tâtons, l'ingénieur se dirigea vers le commutateur et aussitôt

l'éclairage électrique fonctionna.

En voyant la mine déconfite de M. de Flammermont et de Séléna, Fricoulet

partit d'un large éclat de rire.

--Au lieu de te moquer de nous, grommela le jeune comte, tu ferais bien

de nous expliquer...

--... Que nous venons, tout simplement, de pénétrer dans le cône d'ombre

que Callisto projette à 500,000 lieues derrière lui, à l'opposé du

Soleil.

--Une ombre de cinq cent mille lieues!

--Eh! il faut bien qu'elle ait cette dimension pour que les astronomes

terrestres aient pu constater sa projection sur le disque même de

Jupiter.

--Comme j'ignorais ce détail... murmura Gontran.

Mlle Ossipoff demanda:

--Combien allons-nous mettre de temps à traverser cette ombre?

--Dix minutes environ.

Ce laps de temps écoulé, l'_Éclair_ navigua de nouveau en pleine

lumière; mais Gontran constata que Callisto diminuait de volume

rapidement, tandis que le disque de Jupiter croissait formidablement.

--Tiens! Ganymède! fit tout à coup Fricoulet.

Et son bras étendu vers l'Orient indiquait à ses compagnons un point

brillant qui roulait dans l'espace.

--Ganymède... murmura M. de Flammermont, en se grattant le front d'un

doigt préoccupé, Ganymède... voilà un nom que je connais...

--Parbleu! c'est celui du troisième satellite de Jupiter.

--Ce point à peine perceptible!... là-bas... tout là-bas!... je veux que

le diable me croque si cela ressemble à un satellite.

--Eh! c'est précisément parce qu'il est là-bas... tout là-bas, qu'on ne

peut le distinguer... ce qui n'empêche pas Ganymède d'être presque aussi

gros que Mars et de dépasser, de près du double, le volume de Mercure.

--Mais alors, observa Séléna, cet astre-là doit être habité.

--Pourquoi ne le serait-il pas, Mademoiselle? La Lune l'est bien et ces

mondes que vous avez sous les yeux sont autrement organisés que le

satellite terrestre pour recevoir la vie.

[Illustration]

--Qu'en sais-tu? demanda narquoisement Gontran.

--Je ne fais qu'émettre l'opinion de ton célèbre homonyme.

--En tout cas, dit Mlle Ossipoff, les habitants de ces satellites, en

admettant qu'il en existe, doivent jouir d'un spectacle féerique.

Jupiter doit être, pour eux, un astre bien autrement magnifique que

n'est le Soleil pour nous autres Terriens.

--En cela, vos suppositions sont absolument justes, répliqua Fricoulet,

songez que cette planète présente un disque dont la grandeur surpasse de

35,000 fois celle du Soleil et qui paraît aux habitants de ces

satellites 1,400 fois plus énorme que ne paraît la leur aux Terriens.

Mais, en dehors même de ses dimensions véritablement gigantesques,

Jupiter offre encore une multiplicité réellement magique de colorations

ardentes, depuis l'orange et le rouge jusqu'au violet et à la pourpre,

sans compter les variations rapides d'aspect dues à son mouvement de

rotation.

Et s'adressant à Gontran:

--L'expression de caméléon s'adresse bien plus exactement à Jupiter qu'à

son satellite... qu'en penses-tu?

Le jeune comte ne répondit pas--et pour cause; il s'était endormi.

--Ah! mademoiselle, murmura comiquement l'ingénieur, j'ai bien peur que

notre ami ne morde jamais aux choses astronomiques.

Séléna eut un sourire qui semblait indiquer que de cela elle se souciait

peu; puis elle s'assit près d'un hublot par lequel elle regarda

curieusement l'espace, pendant que Fricoulet reprenait ses calculs.

* * *

--Eh! Gontran!

Le jeune homme sursauta et regarda autour de lui de l'air effaré qu'a

tout dormeur brusquement éveillé.

Il parut tout surpris en apercevant ses compagnons de voyage groupés à

ses côtés.

Il se redressa vivement, honteux de s'être laissé dompter par la fatigue

et demanda:

--Qu'arrive-t-il?

[Illustration]

--Que l'instant critique approche, répondit Fricoulet avec une pointe de

raillerie dans la voix et que je me serais fait un cas de conscience de

te laisser passer sans transition du sommeil à la mort.

Aventures extraordinaires d'un savant russe; III. Les planètes géantes et les comètes · 第 33 / 75 题