À TRAVERS L'ATMOSPHÈRE JOVIENNE

[Illustration]

Ossipoff avait rejoint sa lunette et repris ses observations

astronomiques; du moment que tout danger immédiat était écarté, le

vieillard jugeait inutile de perdre, dans l'angoisse, un temps qu'il

pouvait employer à satisfaire l'ardente curiosité qui le dévorait.

Fricoulet avait dit qu'on pouvait être sauvé, c'était là, pour lui, le

principal. Quant aux moyens employés pour cela, il s'en rapportait

entièrement à M. de Flammermont du soin de les examiner, de les

discuter, d'en vérifier la valeur.

Pour le moment, Gontran se tenait à côté de Séléna, et tous les deux

considéraient, avec une curiosité inquiète, l'ingénieur occupé à aligner

des chiffres.

Enfin Fricoulet suspendit son crayon, ferma son carnet et poussa un ouf!

de satisfaction.

--Eh bien? demandèrent d'une même voix les deux jeunes gens.

--Eh bien!... ça marchera comme ça... du moins, il y a tout lieu de

l'espérer.

Et, en faisant cette réponse encourageante, l'ingénieur se frottait

énergiquement les mains.

--Y aurait-il indiscrétion à te demander quelques explications? fit

Gontran.

[Illustration: Le diamètre de Jupiter est de 142,000 kilomètres plus

grand que le diamètre terrestre.]

--Aucune indiscrétion... mais tu ne comprendrais pas.

[Illustration]

--Je suis si bête... riposta le jeune comte avec aigreur.

--Je ne dis pas ça,... loin de là,... fichtre! Pour soutenir, depuis de

si longs mois, un rôle aussi difficile que le tien, il ne faut pas être

le premier venu... mais, quand on ne sait pas...

--Dites tout de même, insinua Séléna avec un petit sourire, à nous deux,

nous comprendrons... ou, du moins, nous ferons tout ce qu'il faudra pour

cela.

Fricoulet eut un mouvement de tête qui indiquait combien sa confiance

était limitée; cependant, il se leva, s'approcha d'un hublot et appela

les deux jeunes gens auprès de lui.

--Tenez, dit-il en étendant la main vers le disque énorme de Jupiter qui

apparaissait au loin, rayonnant dans l'immensité sombre des cieux; nous

sommes, en ce moment, à environ six cent mille lieues de la planète sur

laquelle nous allons arriver, à la façon d'un aérolithe pesant dix mille

livres, avec une vitesse de trente mille mètres dans la dernière

seconde.

[Illustration]

Séléna joignit les mains avec un geste d'épouvante, et Gontran poussa un

«oh!» qui indiquait une certaine émotion.

--Et c'est de là, balbutia-t-il, que tu espères nous sauver?

L'ingénieur se frappa le front, rouvrit son carnet, vérifia ses calculs,

refit quelques chiffres, et dit avec un sourire railleur:

--Je fais erreur... notre vitesse, dans la première seconde, sera

supérieure... ou inférieure à trente mille mètres.

--Supérieure!... s'exclama Gontran; mais nous n'arriverons même pas à

Jupiter... nous serons volatilisés avant.

--Tu dis juste... à moins que l'on ne parvienne à réduire à son minimum

la vitesse de notre chute.

Gontran leva les bras au plafond:

--Résister à la puissance d'attraction d'un semblable géant!...

s'écria-t-il; mais c'est de la folie.

--Dites-nous toujours votre projet, monsieur Fricoulet, fit Séléna.

[Illustration]

--Voici en quoi il consiste: mais, d'abord, il faut que vous sachiez que

Jupiter roule sur son orbite avec une rapidité de 12,600 mètres par

seconde, et tourne sur lui-même de telle façon qu'un point de son

équateur parcourt, dans le même temps, une distance presque égale;... il

en résulte qu'à minuit, à l'opposé du Soleil, un point situé à son

équateur se déplace avec une vitesse de 12,600 + 12,500, soit 25,100

mètres par seconde, tandis que le point situé dans un sens

diamétralement contraire, à midi, en face le Soleil, ne vogue qu'à

raison de 12,600-12,500 ou 100 mètres seulement par seconde,

c'est-à-dire qu'il est presque stationnaire.

Fricoulet fit une pause, regardant ses auditeurs pour leur demander

s'ils le suivaient bien dans son raisonnement.

Tous deux inclinèrent la tête affirmativement, alors l'ingénieur

poursuivit:

--Dans le premier cas, cette vitesse de 25,000 kilomètres est à ajouter

à celle du mobile qui nous porte, si bien que nous arriverions à toucher

le sol jovien avec une rapidité de 53,250 mètres dans la dernière

seconde.

Séléna poussa un cri d'effroi.

--En sorte, continua Fricoulet, que nous serions non seulement réduits

en poussière, mais volatilisés comme une simple étoile filante, un

semblable mouvement se transformant instantanément en chaleur... Dans le

second cas, au contraire, nous n'avons plus qu'à considérer notre

vitesse propre, et non celle de Jupiter, laquelle n'est plus que de 100

mètres par seconde; si bien qu'en faisant machine en arrière, au moment

où nous arriverions dans l'épaisse atmosphère jovienne, nous pourrions

annuler, ou à peu près, notre vitesse propre, et parvenir, sans

secousse, jusqu'au sol qui nous attire.

D'un mouvement spontané, les mains de Séléna saisirent celles de

Fricoulet et les pressèrent avec énergie.

--Ah! mon ami, dit-elle, vous nous sauvez encore une fois...

Gontran ne disait rien, mais un certain hochement de tête trahissait des

préoccupations qu'accentuait encore un énergique froncement des

sourcils.

--Qu'as-tu donc? demanda l'ingénieur, tu ne parais pas tout à fait

convaincu?

--À parler franchement, répondit le comte, je t'avouerai que je ne le

suis pas.

--Ah! bah! Et pourquoi?

--Parce que tout ton raisonnement est basé sur la rapidité de rotation

de Jupiter, et que c'est là un point sur lequel il me semble impossible

que l'on soit fixé.

Fricoulet haussa les épaules:

--Ah! ces ignorants! bougonna-t-il, tous plus incrédules les uns que les

autres!

Il prit Gontran par le bras et le contraignit à coller son visage au

hublot.

--Tu vois, dit-il, cette tache blanchâtre que l'on distingue sur le

disque de la planète?

--Parfaitement, je l'ai déjà remarquée tout à l'heure; seulement, je

constate qu'elle a changé de place... car, du bord du disque, elle est

allée vers le centre.

--Eh bien! mon cher ami, c'est en étudiant la marche de cette tache que

les astronomes sont parvenus à établir la vitesse de rotation de la

planète.

M. de Flammermont fit entendre un petit ricanement railleur, puis se

croisant les bras:

--En ce cas, dit-il d'une voix amère, mes craintes étaient fondées, et

je félicite les astronomes terrestres de la justesse de leurs travaux,

si c'est ainsi qu'ils procèdent.

--Je déclare, fit l'ingénieur, ne pas comprendre un mot à ce que tu dis.

--Cette tache, répliqua Gontran, fait partie, n'est-ce pas, de

l'atmosphère de Jupiter?... or, qui dit atmosphère dit vent,...

conséquemment, comme la marche du vent ne peut être réglée comme celle

d'un train ou d'un omnibus, il me semble que l'on doit être réduit, en

ce qui concerne la durée de rotation de Jupiter, à de simples

conjectures, puisqu'on n'a, sous les yeux, que des masses nuageuses

allant plus ou moins vite, suivant qu'elles sont poussées par un vent

d'est ou un vent d'ouest...

L'ingénieur avait écouté, avec le plus grand sérieux, parler le comte de

Flammermont; lorsque celui-ci eut fini, il répondit:

--En l'espèce, ton raisonnement ne manque pas de justesse, mais, où tu

te trompes, c'est lorsque tu attribues au corps scientifique une

semblable légèreté; plus que qui que ce soit, les astronomes savent

qu'il ne faut pas se fier aux apparences, et les phénomènes que tu

signales, ils en ont tenu compte... Ah! cela n'a pas été facile de

déterminer exactement la durée du jour jovien, et cette étude, commencée

au XVIIe siècle, a été terminée il y a quelques années seulement.

--Au XVIIe siècle! s'exclama Gontran.

[Illustration]

--Oui, mon cher; c'est en 1665 que, pour la première fois, Dominique

Cassini a songé à s'occuper de la durée de rotation du Jupiter; ses

premières observations lui donnèrent une période de 9 heures, 56 minutes

et quelques secondes; mais, ayant recommencé ses études en 1691 et en

1692, en prenant toujours pour base une des taches caractéristiques du

disque jovien, il ne trouva plus que 9 heures 50 minutes, soit une

différence de 6 minutes, différence énorme que nul ne put expliquer.

Aventures extraordinaires d'un savant russe; III. Les planètes géantes et les comètes · 第 32 / 75 题