M. de Flammermont eut un mouvement de tête découragé:

--À quoi bon, murmura-t-il, me casser la tête avec toutes ces

machines-là?... tant que j'ai conservé quelque espoir de voir se

réaliser le rêve de bonheur que j'avais formé, j'ai pu consentir à jouer

cette comédie... mais, maintenant que j'ai comme perspective une attente

de trente ans, avant de pouvoir épouser Séléna,... car c'est bien trente

ans, n'est-ce pas, qu'il nous faudra pour atteindre la Terre, en suivant

le cours de ce fleuve qui nous emporte?

--Oui, trente ans... à quelques mois près, répondit l'ingénieur.

Puis, ému malgré lui par l'accablement de son ami, il lui posa la main

sur l'épaule:

--Corbleu! mon vieux... est-ce toi que je vois ainsi découragé?... un

homme vraiment fort ne perd jamais espoir... qui sait? il peut se

présenter telle circonstance...

Un éclair rapide brilla dans l'oeil du comte.

--Vraiment, fit-il, penses-tu qu'il puisse y avoir un moyen quelconque

d'abréger cette excursion?

L'ingénieur allongea les lèvres.

--Quand on navigue, comme nous, en plein inconnu, répondit-il, on ne

sait jamais... je te conseille donc, si tu tiens toujours à Séléna de

rouvrir les _Continents célestes_, et d'y lire, attentivement, ce qui

concerne Jupiter.

--Pour en revenir à ce que tu disais tout à l'heure, dit M. de

Flammermont, tu crois qu'à quinze cent mille lieues...

[Illustration]

--Ah! riposta Fricoulet, c'est Ossipoff qui ferait un nez, s'il

t'entendait parler de la sorte... Mais, malheureux, ne te rappelles-tu

donc plus cet axiome fondamental qui dit que l'attraction exercée par un

corps est en raison directe de sa masse... or, Jupiter et la Terre sont

de la même proportion qu'une orange et un pois... Si un géant pouvait

pétrir ensemble une quantité considérable de Terres, il n'en faudrait

pas moins de 1,230, pour égaler le volume de ce monde formidable; quant

au poids, 800 Terres, placées dans le plateau d'une titanesque balance,

équilibreraient à peine la masse jovienne... Songe que son diamètre

surpasse de plus de onze fois celui de notre planète natale, il atteint

141,600 kilomètres, et la circonférence, à l'Équateur, n'est pas moins

de 111,100 lieues.

--Tu viens de dire: à l'Équateur, objecta M. de Flammermont; la

circonférence n'est donc pas la même partout?

--Pas précisément: l'axe vertical, qui passe par les pôles de Jupiter,

est de 8,000 kilomètres plus court que le diamètre horizontal, ce qui

correspond à un aplatissement de 1,17.

--Voilà qui est singulier,... et sait-on d'où provient cet

aplatissement?

--Tout simplement de la rapidité avec laquelle Jupiter tourne sur son

axe; tu sais que la durée de la rotation est de 9 heures, 55 minutes, 45

secondes, si bien que les jours et les nuits sont de moins de cinq

heures; or, cette vitesse de rotation est telle qu'un point de

l'Équateur court à raison de 12 kilomètres par seconde, vingt-quatre

fois plus vite qu'un point de l'Équateur terrestre; en outre, la force

centrifuge développée diminue d'un douzième la pesanteur à l'Équateur:

un objet qui pèse 12 kilogrammes aux pôles n'en pèse pas plus de 11 à

l'Équateur...

[Illustration: En apercevant Farenheit, qui sortait avec précaution de

la cabine dans laquelle on l'avait enfermé...]

--Eh bien! riposta Gontran avec insouciance, si nous devons tomber,

tâchons que ce soit sur l'Équateur, la chute sera moins rude.

L'ingénieur haussa les épaules avec pitié.

--Mon pauvre Gontran, murmura-t-il, tu ne sais rien de rien.

--Possible,... mais je me rappelle parfaitement que la densité des

matériaux qui constituent Jupiter est le quart de celle des matériaux

terrestres, donc...

--Donc, ricana Fricoulet, la pesanteur y est moindre, n'est-ce pas?

c'est là ce que tu veux dire,... eh bien! tu es dans la plus complète

erreur; sur Jupiter, la pesanteur est deux fois et demie plus

considérable que sur la Terre,... un kilogramme terrestre pèse, là-bas,

deux kilos cinq cents grammes,... si bien que toi, dont le poids est de

75 kilos, tu en pèseras 175, et qu'une pierre abandonnée à elle-même

parcourra 12 mètres dans la première seconde, au lieu de 4m 90 comme

sur Terre.

Et pour compléter l'ahurissement de son ami, il ajouta d'un ton fort

naturel:

--Ceci étant posé, si tu multiplies notre poids total, qui serait sur

Jupiter de six mille kilos, par la hauteur de notre chute, tu arriveras

au joli total de 46,000 mètres qui est la rapidité avec laquelle nous

rencontrerions le sol de Jupiter,... si cette rencontre, effectuée dans

de semblables conditions, te convient, tu n'as qu'à te recoucher dans

ton hamac et à reprendre le somme que j'ai si malencontreusement, à ton

gré, interrompu;... quant à moi, je suis brisé,... je vais me coucher...

Et, sur ces mots, Fricoulet tourna les talons pour gagner la couchette

de Farenheit, qu'il avait adoptée depuis que l'Américain vivait à

part...

La perspective peu séduisante que les dernières paroles de l'ingénieur

venaient d'évoquer aux yeux de Gontran le réveilla tout à fait, en même

temps qu'elle chassa toute velléité de paresse.

Il gagna la machinerie et s'assit, la main sur le levier qui commandait

le gouvernail, les regards fixés sur les batteries d'accumulateurs.

--Fichtre! murmura-t-il en plaisantant, une chute de quinze cent mille

lieues de haut,... mais nous serions réduits en poussière, en vapeur,

avant que d'arriver en bas...

Un léger grincement se fit entendre, en ce moment, derrière lui; il se

retourna et poussa un cri de surprise en apercevant Farenheit qui

sortait avec précaution de la cabine dans laquelle on l'avait enfermé.

--Vous! s'écria Gontran en se levant.

Se voyant découvert, l'Américain s'avança vers le jeune homme, et la

lumière du falot, qui tombait en plein sur lui, éclaira un visage hâve,

décharné, dans lequel les yeux, luisant d'un éclat fiévreux, mettaient

deux points lumineux, farouches; l'arête du nez, amincie en lame de

couteau, se recourbait sur la bouche aux lèvres décolorées; les cheveux

et la barbe avaient crû prodigieusement et étaient presque entièrement

blancs.

[Illustration]

La marche était hésitante et le jeu des articulations saccadé.

--Peste, pensa Gontran, la captivité ne lui est pas favorable,... mais

comment diable a-t-il fait pour sortir de là?... c'est au moins cet

animal de Fricoulet qui aura oublié de bien fermer la porte.

Du temps que le jeune comte monologuait ainsi mentalement, l'Américain,

arrêté à deux pas de lui, les bras sur la poitrine et les paupières

mi-closes, laissant filtrer un regard mauvais, le considérait en hochant

la tête.

Enfin, comme s'il eût deviné les pensées de Gontran.

--Oui, c'est moi, monsieur de Flammermont, dit-il d'une voix rauque,...

cela vous surprend de me voir en liberté,... mais avec de la patience,

on arrive à tout... Depuis plus d'un mois que je vis enfermé là-dedans

comme une bête malfaisante dans sa cage, je n'ai eu qu'un but: recouvrer

ma liberté et me venger. Libre, je le suis; quant à la vengeance, tout à

l'heure, je l'aurai...

--Allons, pensa Gontran, la solitude ne l'a pas calmé,... il est

toujours sous le coup du même vent de folie qui a soufflé sur lui voici

cinq semaines,... tâchons de le ramener par la douceur.

Et tout haut, avec un accent plein d'aménité:

--Vous venger, mon cher sir Jonathan, dit-il, mais de qui?

--De vous tous, misérables que vous êtes, qui me bernez depuis des mois

et auxquels j'ai assez longtemps servi de jouet!

Le jeune homme comprit qu'il serait dangereux d'entamer une discussion à

ce sujet;... il préféra dire comme l'Américain, espérant, de la sorte,

l'amener à réintégrer en douceur la cabine qui lui servait de cabanon.

--Eh bien! dit-il en baissant la voix mystérieusement, vous avez

raison,... oui, l'on vous a berné,... et moi avec;... il est certain que

cet Ossipoff est un grand farceur et que l'on en a guillotiné sur terre

qui ne le méritaient pas autant que lui,... mais, que voulez-vous?...

pour le moment, il n'y a rien à faire... qu'à attendre patiemment

l'heure de la vengeance.

Et il ajouta:

--Voyez moi,... est-ce que je n'ai pas, autant que vous, sujet de me

plaindre?... est-ce que ce rôle d'éternel soupirant, auquel je suis

condamné, ne devient pas affolant?... eh bien! mais cela ne m'empêche

pas de conserver mon sang-froid et de dissimuler ma rage sous des

sourires,... faites comme moi...

Il sembla au jeune homme que ce petit discours produisait un salutaire

effet; les traits contractés de Farenheit se détendaient, l'oeil perdait

sa fixité farouche, et les lèvres crispées devenaient presque

souriantes.

--Écoutez, dit-il quand le jeune homme eut fini de parler, c'est Dieu,

sans doute, qui vous a fait veiller cette nuit, pendant votre

_quart_,... si je vous avais trouvé endormi, comme la nuit dernière,

c'en était fait de vous.

--Comme la nuit dernière! s'écria Gontran.

--Je vous ai dit tout à l'heure que, depuis ma captivité, toutes les

forces vives de mon esprit s'étaient concentrées sur une seule idée:

sortir de ma prison... Or, quand un Américain veut une chose, il est

rare qu'il ne parvienne point à la conquérir,... je voulais ma liberté

et je l'ai,... voici cinq nuits que je guette le moment où M. Fricoulet

vous cède la place,... puis, lorsque je vous vois profondément endormi,

je me glisse hors de ma cabine...

--Et que faites-vous, alors? demanda le jeune homme qui commençait à

trouver que, pour un fou, Farenheit raisonnait à merveille.

--Je travaille à ma vengeance, répondit l'Américain dont les lèvres se

tordirent dans un mauvais sourire.

--Votre vengeance! répéta Gontran,... mais vous êtes fou.

--Oui, gronda l'Américain, je suis fou,... mais non pas comme vous

l'entendez,... je suis fou de rage,... car, non content de m'entraîner à

votre suite, dans cette aventure chaque jour plus insensée, vous

m'enfermez comme une bête malfaisante,... Eh bien! écoutez ceci.... vous

êtes tous perdus,... le bateau est miné,... j'ai confectionné, avec la

poudre que j'ai retiré des cartouches de mon revolver, une gargousse

disposée de telle façon qu'en éclatant elle fera sauter en miettes

l'_Éclair_ et ceux qu'il contient.

--Mais, de ceux-là, vous en êtes aussi, répliqua M. de Flammermont qui

ne pouvait se convaincre que Farenheit parlât sérieusement.

[Illustration]

--Mourir ainsi, rapidement et tout de suite, n'est-il pas cent fois

préférable que languir, durant des années? non, voyez-vous, j'ai

mûrement pesé le pour et le contre,... et le parti auquel je me suis

arrêté est encore le plus raisonnable.

--Savez-vous bien qu'en agissant ainsi, vous léseriez les intérêts de

vos actionnaires.

--Comment l'entendez-vous?

--Au dire de Fricoulet, ce bateau représente une fortune considérable

sur laquelle une part vous revient et vous permet de combler le déficit

creusé dans la caisse de votre compagnie par ce coquin de Sharp.

L'Américain secoua la tête.

--Dans trente ans, répondit-il, je serai mort et, par conséquent, dans

l'impossibilité de faire usage de cette fortune; non, ma résolution est

bien prise, et je la mettrai à exécution, à moins que...

[Illustration]

Gontran fixa sur lui un regard interrogateur.

--Tout à l'heure, je vous ai dit que la Providence veillait, sans doute,

sur vous, puisqu'elle vous avait empêché de dormir cette nuit, comme les

nuits précédentes.

--Pour me permettre de m'opposer à votre odieux projet! gronda le jeune

homme,... car, pour qu'une gargousse éclate, il y faut mettre le feu,

et, moi vivant, vous n'y réussirez pas...

Il s'avançait menaçant vers Farenheit.

[Illustration]

--N'ayez crainte, fit celui-ci, mes précautions sont prises et bien

prises; vous aurez beau vous débattre, vous aurez beau me ligotter,

m'enfermer, l'_Éclair_ sautera, si je le veux,... Mais, écoutez-moi,...

je vous tiens pour un homme supérieur et dont l'intelligence dépasse de

cent coudées celle de ce misérable Ossipoff et de ce gringalet

d'ingénieur; et avec vous, il y a de la ressource...

--En vérité, mon cher sir Jonathan, vous me flattez...

--Non pas,... bien qu'ayant passé la plus grande partie de mon existence

dans le commerce des suifs, je sais, tout comme un autre, juger les

hommes à leur juste valeur,... dites-moi, où sommes-nous, en ce moment?

--À proximité de la planète Jupiter.

--Votre réponse n'en est pas une,... Jupiter, je ne connais pas ça,...

dites-moi si nous sommes loin de la Terre?

--À plus de cent cinquante millions de lieues.

--Et, quand on aura dépassé ce... Jupiter, où vous proposez-vous

d'aller?

--Mais, on parle de pousser jusqu'à Saturne,... environ douze cent

millions de kilomètres...

L'Américain se croisa les bras sur la poitrine et, d'une voix toute

vibrante de rage difficilement contenue:

--Monsieur de Flammermont, dit-il, persistez-vous à ne point vouloir

remplir vos engagements?... persistez-vous à nier la possibilité de

regagner la Terre, ainsi que vous me l'aviez promis,... persistez-vous à

vouloir continuer à jouer le rôle ridicule que vous jouez?

[Illustration]

--Sir Farenheit, répondit le jeune homme, l'impossible a été tenté,...

c'est tout ce que je pouvais faire,... j'ai ma conscience pour moi.

--C'est votre dernier mot?

--Je n'ai rien de plus à vous dire.

--C'est bien,... je sais ce qui me reste à faire.

Et avant que Gontran eût pu s'y opposer, l'Américain s'approcha de la

cloison et appuya le doigt sur un commutateur qui commandait aux fils du

gouvernail; aussitôt, une étincelle jaillit qui se mit à courir le long

du plancher comme un feu follet.

Seulement alors, M. de Flammermont remarqua une imperceptible mèche de

mine qui serpentait sur le sol et semblait aboutir au moteur.

--Misérable! s'écria le jeune homme.

[Illustration: En éclatant, elle fera sauter en miettes l'_Éclair_ et

ceux qu'il contient.]

Et il se précipita vers la mèche pour l'éteindre.

Mais, d'un bond formidable, l'Américain se jeta sur lui, l'enlaça de ses

deux bras avec une force que la rage décuplait et, le renversant sur le

plancher, l'immobilisa.

--À moi! à moi! hurla Gontran... Fricoulet! Fricoulet!

Farenheit lui posa sur la bouche sa large main pour étouffer ses cris,

en même temps qu'il lui écrasait la poitrine sous ses genoux.

Mais les appels du jeune homme avaient été cependant entendus; il se

fit, dans l'intérieur du bateau, un remue-ménage au milieu duquel les

voix d'Ossipoff, de Fricoulet, de Séléna se mêlaient dans des questions

épeurées et des réponses brèves.

[Illustration]

En même temps, un bruit de pas précipités retentit.

--_By God!_ gronda Farenheit, auraient-ils donc le temps d'arriver avant

que tout soit fini!

Et, l'oreille aux écoutes, il tenait ses yeux ardents fixés sur la mèche

qui flambait.

Les marches de l'escalier de fer qui conduisaient à la machinerie

gémirent sous une dégringolade de pas.

--Les voilà,... les voilà! rugit l'Américain d'une voix désespérée.

Mais au moment où la porte s'ouvrait, la flamme atteignait le moteur;

une détonation sourde se fit entendre, un jet de flamme fusa jusqu'au

plafond, en même temps que Farenheit et Gontran étaient projetés en

avant au milieu d'une grêle de débris arrachés à la pièce par la force

de l'explosion.

M. de Flammermont fut le premier qui revint à lui, grâce aux soins

empressés que ses compagnons lui prodiguèrent.

[Illustration]

En quelques mots, il raconta ce qui s'était passé, et aussitôt l'on

s'empressa de transporter l'Américain, encore évanoui, dans sa cellule

où on l'enferma soigneusement, chargeant la Providence de veiller sur

lui et de le rappeler à la vie.

On avait autre chose à faire, pour le moment, que de s'occuper de cet

insensé criminel; il fallait soigner l'_Éclair_ avant tout.

Après un examen minutieux de l'appareil en son entier, on reconnut que,

en dépit de la secousse formidable qui l'avait ébranlé dans toute sa

membrure, l'_Éclair_ n'avait aucunement souffert.

Quant à la machinerie, les dégâts qu'y avait causés l'inflammation de la

cartouche étaient moins grands que Fricoulet ne l'avait craint tout

d'abord.

La cartouche ayant été placée sous le socle même du moteur, celui-ci

avait été arraché, plusieurs bielles étaient tordues et deux batteries

d'accumulateurs se trouvaient hors de service.

[Illustration]

Les parois de lithium avaient heureusement résisté, ainsi que les

cloisons, et c'était là le principal, car par la moindre fissure, tout

l'air contenu dans le wagon se fût échappé, et les voyageurs eussent été

perdus sans rémission.

--Eh bien! monsieur le mécanicien? demanda Ossipoff à Fricoulet, quand

celui-ci eut terminé entièrement son inspection.

--Eh bien! monsieur Ossipoff, il y a là pour dix heures de travail;

après quoi, il n'y paraîtra plus.

--Dix heures de travail! s'écria le vieux savant, si j'entends bien,

cela veut dire dix heures pendant lesquelles nous cesserons d'avancer.

--Non pas, nous continuerons à suivre le courant.

--Oui, mais notre véhicule n'aura plus aucune force propre.

--Bien entendu, puisque le moteur ne fonctionnera plus.

Un pli profond se creusa dans le front du vieillard qui sortit en

courant de la pièce.

--Où va-t-il donc? demanda Gontran en l'entendant qui s'élançait dans

l'escalier.

Fricoulet haussa les épaules, ce qui signifiait qu'il n'en savait pas

plus que son ami.

--Voyons, ajouta-t-il en jetant autour de lui un regard circulaire, par

où allons-nous commencer?

Comme il réfléchissait, Ossipoff rentra, les sourcils froncés sous

l'empire d'une inquiétude grave.

--Qu'y a-t-il donc, père? demanda Séléna.

--Il y a que la situation est terrible.

--Pas plus terrible qu'il y a cinq minutes, reprit Fricoulet.

--Assurément si, car il y a cinq minutes, je ne savais pas ce que je

sais.

[Illustration]

Et que savez-vous?

--Que Jupiter, dont nous ne sommes plus éloignés que de douze cent mille

lieues, agit sur nous et nous attire!

--Il fallait s'y attendre, murmura Gontran; mais que résulte-t-il de

cela?

--Si, avant deux heures, nous n'avons pas remis le propulseur en marche,

la force attractive de la planète l'emportera sur la violence du courant

d'astéroïdes qui nous soutient, nous arrachera au fleuve qui nous

emporte, et, une fois que nous serons dans le vide, nous tomberons sur

Jupiter, à la surface duquel un calcul très simple démontre que nous

arriverons en vingt-deux heures trente-deux minutes.

[Illustration]

--Eh bien! dit Séléna, qu'y a-t-il là de si terrible, mon cher papa?

Après la Lune, Vénus, Mercure et Mars, n'est-il pas tout naturel que

nous visitions Jupiter.

--Mademoiselle a raison, dit à son tour l'ingénieur; tant qu'à faire le

voyage, autant le faire complet,... négliger d'étudier Jupiter, dans les

circonstances où nous nous trouvons, c'est comme si, parcourant

l'Italie, nous négligions de visiter Rome.

Aventures extraordinaires d'un savant russe; III. Les planètes géantes et les comètes · 第 29 / 75 题