M. Ossipoff eut un petit clappement de langue impatienté.

--Mon cher monsieur Fricoulet, répondit-il, en mécanique vous pouvez

avoir une certaine compétence, mais, pour Dieu, je vous en conjure,

abstenez-vous de parler des choses que vous ne connaissez pas. Or, les

questions astronomiques vous sont à peu près étrangères... et, chose

singulière, vous avez la manie d'en parler.

Tout étonné de cette apostrophe, l'ingénieur fixait sur le vieillard des

yeux tout ronds.

[Illustration]

--Y aurait-il indiscrétion à vous demander, cher monsieur, fit-il, à

propos de quoi vous me tenez ce langage?

Ossipoff croisa les bras:

--Vous parlez, comme d'une chose toute simple, d'une visite à

Jupiter,... savez-vous seulement si Jupiter est habitable et si nous

pourrons vivre à sa surface?

--Oh! ce n'est pas moi qui puis avoir là-dessus une opinion quelconque,

répliqua l'ingénieur avec une feinte modestie; quoique vous en disiez,

je ne me pose pas en savant et je me fie à vous pour savoir ce qu'il y a

à faire.

Ce disant, il se courba vers le moteur dont il examina avec soin les

parties détériorées.

Gontran, s'adressant à Ossipoff, s'écria:

--Mais pourquoi Jupiter ne serait-il pas habitable?... la base de toute

atmosphère n'est-elle pas la vapeur d'eau?... or, n'a-t-on pas constaté,

à la surface de la planète, des nuages,... et des nuages de cent

soixante kilomètres d'épaisseur,... ce qui semblerait indiquer une

atmosphère sérieuse?

--Trop sérieuse même, répliqua le vieillard; car, si vous admettez,

comme il est logique de l'admettre, que cette atmosphère soit composée

des mêmes éléments que l'atmosphère terrestre,--à la densité qu'elle a à

dix kilomètres au-dessus du niveau de la mer,--un calcul des plus

simples vous prouvera que la densité de l'air, à la surface de Jupiter,

surpasserait de dix mille millions de millions de fois la densité du

platine.

--Ce qui est absurde, déclara Fricoulet.

--Il faut donc supposer à cette atmosphère une composition toute autre,

dit à son tour Gontran.

--À moins d'admettre, poursuivit l'ingénieur, une température très

élevée, permettant de conserver, à l'état gazeux, une semblable

atmosphère.

Il avait prononcé ces paroles sans y paraître attacher la moindre

importance.

Mais Ossipoff avait tressailli et il le regarda curieusement.

--Où avez-vous appris cela? demanda-t-il.

--En causant, cette nuit, avec Gontran.

Le vieillard se tourna vers le jeune homme; mais Séléna devina, sans

doute, que son père se disposait à poser à son fiancé quelque question

embarrassante peut-être, car elle demanda:

--Cependant, d'où Jupiter tirerait-il une semblable chaleur?... pas du

Soleil, assurément, puisqu'il en est cinq fois plus éloigné que la

Terre... Ne m'avez-vous pas dit, mon père, que la surface du Soleil, vu

de Jupiter,--étant vingt-sept fois plus petite--il s'ensuit que

l'intensité de la chaleur et de la lumière reçue par la planète y est

réduite au trente-six millième de l'intensité de la chaleur et de la

lumière reçue par la Terre.

En écoutant parler sa fille, le visage du vieillard devint radieux.

--Ah! fillette, fillette, murmura-t-il d'une voix attendrie, tu es la

joie et l'orgueil de mes vieux jours.

Il l'embrassa sur les deux joues, puis, emporté par son tempérament qui,

malgré lui, le poussait à parler de cette science qu'il aimait par

dessus tout, il ajouta d'un ton doctoral.

[Illustration]

--Non, ce n'est pas du Soleil que Jupiter pourrait recevoir cette

chaleur,... autrement, il faudrait admettre que ce monde géant a ou n'a

pas d'atmosphère, suivant qu'il est près ou loin de l'astre central...

Songe, en effet, que son orbite est d'une excentricité telle qu'il est

plus éloigné de 20 millions de lieues du Soleil à son aphélie qu'à son

périhélie, où sa distance est de 183 millions de lieues.

--Peste! murmura Gontran, mais pour parcourir un orbite comme celui-là,

il doit falloir des années d'une longueur prodigieuse.

--Vous dites? fit brusquement le vieillard, aux oreilles duquel les

paroles de Gontran étaient arrivées, mais un peu confuses.

Le jeune homme ne répondit pas tout de suite, en sorte que Fricoulet eut

le temps de prendre la parole.

--Gontran me disait, fit-il, que cette différence dans les distances de

Jupiter au Soleil forme les véritables saisons de Jupiter, qui ne met

pas moins,--paraît-il,--de onze ans, dix mois et dix-sept jours pour

parcourir son orbite.

Ossipoff fit de la tête une approbation muette; néanmoins, son regard

demeura un peu soupçonneux, et il s'apprêtait à poursuivre plus loin son

investigation, lorsque Séléna, s'adressant à l'ingénieur, l'en empêcha.

--Ne venez-vous pas de dire: les véritables saisons, monsieur Fricoulet?

demanda-t-elle.

--Oui, mademoiselle, vous avez bien entendu.

--Y a-t-il donc, sur Jupiter, deux sortes de saisons?

[Illustration: Le visage grave, les sourcils froncés, il étudiait

l'espace.]

--Non, il n'y en a qu'une seule, celle dont j'ai parlé: car Jupiter a

son axe presque perpendiculaire à l'écliptique, si bien qu'il parcourt

son orbite, dans une position verticale, au lieu d'être incliné comme la

Terre; si, au lieu de parcourir une ellipse autour du Soleil, Jupiter

décrivait une circonférence parfaite, il n'y aurait aucune trace de

saison, et la planète jouirait d'un printemps éternel. Malheureusement,

cette différence de vingt millions entre les distances périhélie et

aphélie est là, qui détruit l'harmonie résultant de la position même de

la planète.

[Illustration]

Tout en parlant, Fricoulet n'avait pas cessé de travailler, et Gaston,

qui comprenait combien son silence était dangereux, paraissait

concentrer tous ses efforts et toute son attention sur l'une des bielles

que l'ingénieur lui avait donné à réparer.

Mais Ossipoff s'était approché d'un hublot et, le visage grave, les

sourcils froncés, il étudiait l'espace.

[Illustration]

Brusquement, il abandonna son poste d'observation, quitta la machinerie

et on l'entendit qui montait quatre à quatre le petit escalier

conduisant à la cabine où il avait installé tous ses instruments.

Aussitôt qu'il fût parti, M. de Flammermont abandonna sa besogne et,

poussant un formidable soupir.

--Ouf! fit-il, encore un écueil de franchi... j'ai eu une peur terrible.

--Je t'avais conseillé de repasser tes _Continents célestes_, répliqua

Fricoulet.

--Eh! l'ai-je pu?... avec cet animal de Farenheit...

Il s'approcha de l'ingénieur et, d'une voix calme.

--Voyons, dit-il, pendant que nous sommes seuls, donne-moi quelques

détails... de manière à ce qu'à la première question, je ne demeure pas

le bec dans l'eau.

--Des détails,... sur quoi?

--Sur Jupiter, parbleu!

--Mais tu sais déjà, à peu près, tout ce qu'il y a à savoir;... on ne

t'en demanderait certainement pas plus si tu passais ton bachot.

--Tu crois?

--Feuillette le livre de ton homonyme... si tu doutes.

--Et les satellites, murmura Séléna en souriant...

Fricoulet se frappa le front.

--C'est ma foi vrai! s'exclama-t-il,... ce diable de moteur m'a fait

perdre la tête... mais oui, il y a les satellites.

Gontran se croisa les bras avec une indignation comique.

--Comment, s'écria-t-il, Jupiter a des satellites et tu ne le disais

pas! après tout, sans doute, sont-ils tellement minuscules qu'on peut

les considérer comme négligeables.

L'ingénieur leva les bras au plafond.

[Illustration]

--Négligeables!... des mondes qui ont des diamètres de 3,800, 3,400,

5,800, 4,400 kilomètres... peste! mais que te faut-il donc à toi?...

songe que le plus gros égale le double de Mercure, une véritable

planète... Ah bien! si Ossipoff t'entendait parler de la sorte... En

vérité, l'ignorance est une belle chose!

--Voyons... voyons, dit Gontran impatienté, au lieu de m'objurguer

ainsi, tu ferais mieux de me donner quelques détails sur ces mondes

intéressants... et, d'abord, comment se nomment-ils? importants tels que

tu les présentes, ils n'ont pas été en peine de trouver des parrains

pour les tenir sur les fonts baptismaux...

--Nous avons d'abord Io, à 107,500 lieues du centre de la planète;

ensuite Europe à 470,700, puis Ganymède à 270,000 et enfin Callisto à

478,500; maintenant tu connaîtras leur état civil en son entier, quand

tu sauras que ces satellites tournent respectivement autour de leur

planète en un jour et dix-huit heures terrestres, trois jours et treize

heures, sept jours et trois heures, seize jours et seize heures; enfin

leur densité et la pesanteur à leur surface sont à peu près semblables à

ce qui existe sur Mars; on sait encore que ces satellites paraissent

animés d'un mouvement de rotation sur leur axe, en sorte qu'ils ne

présentent pas toujours la même face à la planète, comme font les

satellites de la Terre et de Mars... Quant à leur constitution physique

et à leur géographie, on n'en connaît encore rien.

[Illustration]

--Tant mieux! fit Gontran.

--Pourquoi, tant mieux?

--Parce que c'est un effort de mémoire de moins pour moi... ainsi pas de

montagnes, pas de cratères, pas de canaux?

--Non,... rien de rien.

--Oh! les charmants satellites!

Séléna et Fricoulet riaient encore du contentement de M. de Flammermont,

lorsque Ossipoff apparut.

--Nous avons abandonné le milieu du courant, dit-il, nous nous en allons

à la dérive.

--Qu'y voulez-vous faire? riposta l'ingénieur... au lieu de passer votre

temps l'oeil vissé à vos lunettes, vous feriez bien mieux d'empoigner une

pince et de nous aider vous aussi.

Sans relever le ton un peu énervé dont étaient prononcées ces paroles,

justes au fond, le vieillard se joignit à ses compagnons et tous les

trois, pendant des heures, ne cessèrent de clouer, de visser, de limer.

Enfin, lorsque le chronomètre du bord marqua midi, les transmissions

étaient rétablies, le moteur réparé, les accumulateurs remis en charge

et Fricoulet déclara qu'on pouvait de nouveau essayer de marcher.

Mais alors, comme l'avait prévu Ossipoff, il était trop tard.

Sous l'influence de l'attraction jovienne, le wagon avait franchi plus

de cinq cent mille lieues; il venait d'abandonner le courant de

corpuscules cosmiques qui l'avait entraîné jusqu'à ce moment et il

tombait en droite ligne, à travers le vide, vers la planète dont le

disque immense s'étendait jusqu'à l'horizon.

--Monsieur Fricoulet, dit alors le vieillard, avez-vous une idée de la

vitesse avec laquelle s'opérera notre atterrissage sur Jupiter.

--Oh! mon Dieu, monsieur Ossipoff, répondit l'ingénieur avec un calme

étonnant, ce doit être quelque chose comme vingt-neuf mille mètres dans

les dernières secondes... je ne crois pas,--si je me trompe,--me tromper

de beaucoup...

--En effet, nous tombons à raison de 27,650 lieues à l'heure.

[Illustration]

Gontran et Séléna eurent un geste effaré.

Fricoulet, lui, haussa légèrement les épaules avec une indifférence

superbe.

--Baste! fit-il, au point où nous en sommes, quelques milliers de lieues

en plus ou en moins...

--Je crois, balbutia le vieillard en courbant la tête, que nous sommes

perdus...

Il attira à lui sa fille qu'il serra contre sa poitrine.

--Ma pauvre enfant, murmura-t-il.

Et à Gontran, en lui tendant la main.

--Me pardonnerez-vous?

--Minute, s'écria Fricoulet dont le visage s'éclaira d'un sourire

énigmatique, minute,... monsieur Ossipoff; réservez votre émotion pour

plus tard et toi, Gontran, attends, pour pardonner, que notre perte soit

irrévocable.

Et comme ils le regardaient tous avec stupéfaction.

--J'ai idée, ajouta-t-il, que cette fois-ci, encore, nous nous en

tirerons.

[Illustration]

Aventures extraordinaires d'un savant russe; III. Les planètes géantes et les comètes · 第 30 / 75 题