M. de Flammermont tressaillit.

--Oui, ajouta Fricoulet, tous les trente-trois ans, au mois de novembre,

il y a une marée gigantesque d'étoiles...

Le visage de Gontran exprima un abattement profond.

--Qu'as-tu donc? demanda l'ingénieur surpris du changement subit survenu

dans la physionomie de son ami.

--J'ai,... que ces trente-trois ans détruisent tout mon plan.

--Parce que?...

--Parce que c'est cette marée que je comptais utiliser pour regagner la

Terre et que, maintenant, il va nous falloir attendre la prochaine.

--Pardon, répliqua Fricoulet, le phénomène qui se produit sur Terre au

mois de novembre, ne se produit ici que plus tard; la pluie d'étoiles

que nous avons aperçue hier n'est que l'avant-garde de la grande marée

qui va envahir Mars prochainement.

[Illustration]

Gontran sauta au cou de son ami.

--Ah! mon cher Alcide, tu me sauves la vie, dit-il.

Après s'être dégagé de cette cordiale étreinte, l'ingénieur reprit:

--Tu sais que tu ne m'as encore rien dit et que je ne serais pas fâché

de connaître ce plan merveilleux grâce auquel je cours chance de revoir

enfin mon cher boulevard Montparnasse.

Tout en disant cela, il attachait sur Gontran ses petits yeux gris

allumés d'une lueur un peu moqueuse.

--Mon cher ami, fit alors M. de Flammermont, j'ai lu, cette nuit, très

attentivement les _Continents célestes_ et j'y ai retrouvé, longuement

détaillés, les quelques renseignements que tu m'as donnés hier. Une

chose surtout m'a causé un plaisir extrême: c'est cette déclaration d'un

certain Vorman Lockyer, astronome terrestre qui s'est beaucoup occupé

des pierres météoriques: «Dans le plan où se meut l'anneau des

astéroïdes du 20 novembre, le vide de l'espace a disparu et il est

remplacé par le plein météorique.»

--Oui, répondit Fricoulet en approuvant d'un signe de tête, la densité

de cet anneau est plus de mille fois supérieure à celle de l'espace

intersidéral, je sais cela... et après?...

Gontran leva les bras au-dessus de sa tête et les agita désespérément.

--Comment! et après?... s'écria-t-il; ne comprends-tu donc pas que nous

avons là, à notre disposition, un fleuve... un véritable fleuve et qu'il

nous suffira de nous abandonner à son courant...

--Tu oublies une chose, c'est que ce fleuve coule de la Terre vers Mars,

pour n'y revenir qu'après avoir passé par Saturne, Uranus et autres

lieux...

--Eh bien! répondit le jeune comte nullement déconcerté, nous

remonterons le courant,... ce sera un peu plus long, voilà tout.

--Tu parles sérieusement?

--Tout ce qu'il y a de plus sérieusement... que vois-tu d'impossible à

cela?... qu'est-ce qui s'oppose à ce qu'on navigue dans l'espace? c'est

le vide, n'est-ce pas, le vide absolu... eh bien! voilà une route dont

la densité, dis-tu, est mille fois supérieure à celle de l'espace, le

hasard veut que, précisément, cette route passe par la Terre, où nous

voulons nous rendre...

Il suspendit sa phrase et regarda fixement Fricoulet, attendant son

avis...

--Soit, dit l'ingénieur après un assez long silence, je t'accorde la

praticabilité de cette route... en principe; mais tu n'as pas, que je

pense, l'intention de t'y engager en touriste, la canne à la main et le

sac sur l'épaule?

--Bien entendu,... il faut un véhicule,... mais cette partie-là te

regarde.

--Moi! exclama Fricoulet en roulant des yeux énormes.

--Dame! répondit tranquillement M. de Flammermont, ce n'est pas mon

affaire à moi... je suis inventeur, ce qui demande du génie;... je ne

suis pas ingénieur, ce qui ne demande que des études spéciales.

Le pauvre Fricoulet était littéralement abasourdi par l'aplomb de son

ami.

--Comment! murmura-t-il, tu veux que je construise...

--Quelle impossibilité vois-tu à cela? n'as-tu pas construit l'obus qui

nous a emportés vers la Lune?... la sphère de sélénium grâce à laquelle

nous avons abordé sur Mercure n'est-elle pas ton fait, comme aussi le

ballon métallique qui nous a amenés ici?... ton effroi provient

seulement de ta modestie extrême; moi j'ai le ferme espoir qu'en te

torturant la cervelle, tu trouveras quelque chose...

--Ma parole d'honneur! s'écria l'ingénieur, il n'y a que les ignorants

pour ne douter de rien.

--Et pour donner confiance aux savants, riposta Gontran.

[Illustration]

--Mais, malheureux! dit Fricoulet, tu ne sais donc pas que cette armée

d'astéroïdes dont nous avons aperçu hier l'avant-garde, va défiler

devant Mars dans trois semaines.

--Raison de plus pour mettre les bouchées doubles, répliqua le jeune

comte, et ne pas perdre de temps;... je te laisse à tes calculs.

Et, tournant les talons, il s'en fut rejoindre Séléna, à laquelle

Farenheit voulait absolument arracher des détails sur le plan de son

fiancé.

La jeune fille avait beau lui assurer qu'elle n'était au courant de

rien, l'Américain n'en persistait pas moins à l'interwiever.

--Ah! ma chère âme, dit Gontran en pressant la main de sa fiancée, je

crois que nous touchons enfin au bonheur.

--Serait-il possible! murmura-t-elle en fixant sur lui des regards noyés

de tendresse.

--C'est comme je vous l'affirme, répondit-il, dans quinze jours nous

partons d'ici?

Un flot de sang empourpra le visage de Farenheit qui demanda:

--Et dans combien de temps pensez-vous que je serai à New-York?

Aventures extraordinaires d'un savant russe; III. Les planètes géantes et les comètes · 第 16 / 75 题