SCÈNE III

La scène est toujours dans la cour du palais.

_Entre_ ÉGLAMOUR.

ÉGLAMOUR--Voici l'heure où madame Silvie m'a prié de venir savoir ses

intentions. Elle veut m'employer sans doute dans quelque importante

affaire. (_Il l'appelle._) Madame, madame!

SILVIE, _à sa fenêtre._--Qui appelle?

ÉGLAMOUR--Votre serviteur et votre ami, qui se rend aux ordres de

Votre Seigneurie.

SILVIE--Bonjour mille fois, seigneur Églamour.

ÉGLAMOUR--Je vous en souhaite autant, noble dame. Comme vous me l'avez

commandé, je suis venu de bonne heure pour savoir à quel service il

est de votre bon plaisir de m'employer.

SILVIE--Églamour, vous êtes un noble chevalier; ne croyez pas que je

vous flatte, je jure que je dis la vérité; oui, vous êtes brave, sage,

compatissant, accompli. Vous n'ignorez pas l'amour que je porte

à Valentin exilé; ni que mon père voudrait me forcer à épouser

l'orgueilleux Thurio que mon âme déteste. Vous avez aimé, cher

Églamour, et je vous ai entendu dire que jamais douleur ne fut plus

déchirante pour votre coeur que la mort de votre dame et fidèle amie,

sur le tombeau de laquelle Vous avez juré une chasteté éternelle[51].

Cher Églamour, je voudrais aller trouver Valentin à Mantoue, où

j'apprends qu'il s'est retiré. Comme cette route est dangereuse, je

désirerais me voir accompagnée d'un brave chevalier tel que vous, dont

je connusse la foi et l'honneur. Ne m'objectez point le courroux de

mon père; Églamour, ne pensez qu'à ma douleur, à la douleur d'une

femme et à la justice de ma fuite, pour me soustraire à une alliance

impie, que le ciel et la fortune puniraient de mille fléaux. Avec

un coeur aussi plein de chagrins que la mer l'est de sables, je vous

conjure de m'accompagner et de me conduire à Mantoue. Si vous me

refusez, cachez au moins ce que je vous confie, et je me hasarderai à

partir seule.

[Note 51: C'était l'usage des maris inconsolables du temps de

Shakspeare.]

ÉGLAMOUR--Madame, je suis sensible à vos douleurs; sachant combien

votre amour est vertueux, je consens à partir avec vous, et je

m'inquiète aussi peu de ce qui m'en arrivera, que je désire ardemment

que vous soyez heureuse. Quand voulez-vous partir?

SILVIE--Dès ce soir.

ÉGLAMOUR--Où vous trouverai-je?

SILVIE--A la cellule du frère Patrice, auquel je me propose de me

confesser.

ÉGLAMOUR--Je ne ferai pas défaut à Votre Seigneurie; adieu, douce

dame.

SILVIE--Bonjour, généreux Églamour.

(Elle rentre, Églamour sort.)

LAUNCE, _avec son chien._--Quand le domestique d'un homme fait le

chien avec lui, voyez-vous, cela va mal. Un chien que j'ai élevé dès

sa plus tendre enfance, que j'ai sauvé de la rivière, lorsqu'on y

jeta trois ou quatre de ses frères et soeurs encore aveugles! je

l'ai instruit, précisément de manière à faire dire: «Voilà comme

je voudrais instruire un chien.» Eh bien! j'allais pour en faire un

présent à madame Silvie de la part de mon maître, et je suis à peine

entré dans la salle à manger, qu'il a déjà sauté sur son assiette, et

lui a volé une cuisse de chapon. Oh! c'est une terrible chose, quand

un chien ne sait pas se contenir dans toutes les compagnies! Je

voudrais en avoir, comme qui dirait, un qui prît une bonne fois sur

lui d'être un véritable chien, ce qu'on appelle un chien, un chien

en tout. Si je n'avais pas eu plus d'esprit que lui, en me chargeant

d'une faute qu'il avait commise, je pense, ma foi, qu'il aurait été

pendu; aussi vrai que je vis, il l'aurait payée. Je veux que vous en

jugiez. Il se faufile, moi présent, en la compagnie de trois ou quatre

messieurs chiens sous la table du duc; à peine y était-il resté,

permettez-moi de le dire, le temps de pisser, que toute la chambre le

sentait. À la porte le chien! dit l'un; quel est ce roquet-là? dit un

autre; fouettez-le, dit un troisième; pendez-le, dit le duc. Moi qui

connaissais l'odeur, je compris que c'était Crab: je m'en vais au

garçon qui fouette les chiens: «Ami, lui dis-je, vous voulez battre le

chien?»--Oui, vraiment, dit-il.--«Vous lui faites injure, ai-je

dit: c'est moi qui ai fait la chose que vous savez.» Lui, sans autre

question, me chasse de la chambre à coups de fouet. Combien y a-t-il

de maîtres qui en voudraient faire autant pour leur domestique? Ce

n'est pas tout; je dirai que l'on m'a mis aux ceps pour des puddings

qu'il avait volés, et sans cela il eût été exécuté; je me suis laissé

mettre au pilori pour des oies qu'il avait tuées, et sans cela il les

aurait payées. Tu ne penses plus à cela maintenant; mais moi, je me

souviens du tour que tu m'as joué, lorsque j'ai pris congé de madame

Silvie. Ne t'ai-je pas toujours dit de me regarder et de faire ce que

je fais? Quand m'as-tu vu lever la jambe, et lâcher de l'eau contre le

vertugadin d'une demoiselle, m'as-tu jamais vu faire un pareil tour?

(Protéo et Julie toujours déguisée entrent.)

PROTÉO.--Tu t'appelles Sébastien? Tu me plais, je veux t'employer tout

à l'heure.

JULIE.--À tout ce qu'il vous plaira, monsieur; je ferai tout ce qui

sera en mon pouvoir.

PROTÉO.--Je l'espère, mon ami. (_A Launce._) Eh bien! rustaud, où

avez-vous été flâner ces deux jours-ci?

LAUNCE.--Ma foi, monsieur, j'ai porté à madame Silvie le chien dont

vous m'aviez ordonné de lui faire présent.

PROTÉO.--Et que dit-elle de mon petit Bijou?

LAUNCE.--Mais elle dit que votre chien est un roquet, et que des

remerciements de chien sont assez bons pour un pareil présent.

PROTÉO.--- Mais elle a reçu mon chien?

LAUNCE.--Non, vraiment, elle ne l'a pas reçu. Je l'ai ramené ici.

PROTÉO.--Comment! tu lui as offert ce chien de ma part?

LAUNCE.--Oui, monsieur. L'autre, qui était comme un écureuil, m'a été

volé par les enfants du bourreau sur la place du marché; et, alors,

j'ai offert à Silvie mon chien propre, qui est un chien dix fois plus

gros que le vôtre. Ainsi le présent était bien plus considérable.

PROTÉO.--Va-t'en; cours retrouver mon chien, ou ne reparais jamais

à mes yeux. Va-t'en, te dis-je. Restes-tu là pour me faire mettre

en colère? Un coquin qui m'expose tous les jours à rougir de ses

sottises! (_Launce sort._) Sébastien, je t'ai pris à mon service,

en partie parce que j'ai besoin d'un jeune homme comme toi, qui

s'acquitte de mes ordres avec quelque intelligence; car je ne peux

jamais me fier à ce butor; mais c'est encore plus pour ta physionomie

et tes manières, qui, je ne me trompe point dans mes conjectures,

annoncent une bonne éducation, un caractère heureux et franc. Sache

donc bien que c'est à cause de cela que je te retiens à mon service.

Pars à l'instant, et remets cet anneau à madame Silvie. Elle m'aimait

bien, celle qui me l'a donné.

JULIE.--Il paraît que vous ne l'aimiez pas, puisque vous vous défaites

ainsi de ses présents. Elle est morte, probablement.

PROTÉO.--Non, je crois qu'elle vit encore.

JULIE.--Hélas!

PROTÉO.--Pourquoi cet hélas?

JULIE.--Je ne puis m'empêcher d'avoir pitié d'elle.

PROTÉO.--Pourquoi aurais-tu pitié d'elle?

JULIE.--Parce que je crois qu'elle vous aimait autant que vous aimez

votre madame Silvie. Elle rêve à celui qui a oublié sa tendresse

et vous ne respirez que pour celle qui dédaigne vos hommages; c'est

dommage que l'amour soit si contraire à lui-même, et cette pensée me

force à dire _hélas_!

PROTÉO.--Allons; donne-lui cet anneau et aussi cette lettre.--Voilà

sa chambre; dis à madame Silvie que je réclame le céleste portrait

qu'elle m'a promis. Ce message fait, reviens aussitôt à ma chambre, où

tu me trouveras triste et solitaire.

(Protéo sort.)

JULIE.--Combien est-il de femmes qui voulussent se charger d'un pareil

message?--Hélas! pauvre Protéo, tu as pris un renard pour servir de

berger à tes brebis.--Hélas! malheureuse insensée, pourquoi plaindre

celui dont le coeur me dédaigne? c'est parce qu'il en aime une autre

qu'il me dédaigne; et moi, parce que je l'aime, je dois le plaindre.

Voilà cet anneau même que je lui donnai, quand il me quitta, pour

l'engager à se rappeler mon amour; et maintenant, malheureux messager,

je suis chargée de demander ce que je ne voudrais pas obtenir; de

porter ce que je voudrais qu'on refusât; de louer sa constance, que

je voudrais entendre déprécier. Je suis la fidèle et sincère amante

de mon maître; mais je ne puis le servir fidèlement, sans me trahir

moi-même. Je veux cependant aller parler à Silvie en sa faveur, mais

si froidement, que je souhaite (le ciel le sait!) de ne pas réussir.

(Entre Silvie avec une suite.)

JULIE.--Salut, madame; je vous conjure de vouloir bien m'indiquer le

moyen de me rendre où je pourrai parler à madame Silvie.

SILVIE.--Et que lui voudriez-vous, si j'étais elle-même?

JULIE.--Si vous êtes Silvie, je vous conjure de vouloir bien entendre

ce que l'on m'a chargé de vous dire.

SILVIE.--De quelle part?

JULIE.--De la part de mon maître, le seigneur Protéo.

SILVIE.--Oh! il t'envoie pour un portrait, n'est-ce pas?

JULIE.--Oui, mademoiselle.

SILVIE.--Ursule, apportez ici mon portrait. (_Ursule apporte le

portrait._) Va, donne ceci à ton maître, et dis-lui de ma part qu'une

certaine Julie, que son coeur inconstant a pu oublier, ornerait

beaucoup mieux sa chambre que cette ombre vaine.

JULIE.--Madame, voudriez-vous bien lire cette lettre? Pardonnez,

madame, j'allais vous en donner une qui ne vous est pas adressée;

voici celle de Votre Seigneurie.

SILVIE.--Laisse-moi revoir l'autre, je te prie.

JULIE.--Je ne le puis; excusez-moi, madame.

SILVIE.--Tiens, reprends celle-ci. Je ne veux pas jeter les yeux sur

la lettre de ton maître; je sais quelle est farcie de protestations et

de serments nouvellement inventés, et qu'il violerait aussi aisément

que je déchire son papier.

JULIE.--Il vous envoie aussi cet anneau, madame.

SILVIE.--C'est une honte de plus pour celui qui me l'envoie; car je

lui ai mille fois entendu dire que sa Julie le lui avait donné à son

départ. Quoique son doigt parjure ait profané l'anneau, le mien ne

fera point à Julie un tel affront.

JULIE.--Elle vous remercie.

SILVIE.--Que dis-tu?

JULIE.--Je vous remercie, madame, de ce que vous avez compassion

d'elle. La pauvre fille! mon maître l'a traitée bien mal.

SILVIE.--Tu la connais donc?

JULIE.--Presque aussi bien que moi-même; en pensant à ses malheurs, je

vous jure que j'ai pleuré cent fois.

SILVIE.--Probablement elle croit que Protéo l'a abandonnée.

JULIE.--Je le crois; et c'est là ce qui cause ses chagrins.

SILVIE.--N'est-elle pas d'une beauté rare?

JULIE.--Elle a été beaucoup plus belle qu'elle ne l'est aujourd'hui,

madame. Lorsqu'elle se croyait tendrement aimée de mon maître, elle

était, à mon avis, aussi belle que vous; mais depuis qu'elle a négligé

son miroir, et a quitté le masque qui la garantissait des feux du

soleil, l'air a flétri les roses de son teint, il a fané les lis de

ses joues, et elle est aujourd'hui aussi brune que moi.

SILVIE.--Est-elle grande?

JULIE.--A peu près de ma taille; car à la Pentecôte, lorsqu'on donnait

les pantomimes de la fête, notre jeunesse me força de prendre un

rôle de femme, et l'on me donna les habits de mademoiselle Julie,

qui m'allaient aussi bien, à ce que disait tout le monde, que s'ils

eussent été faits pour moi. C'est de là que je sais qu'elle est à

peu près de ma taille; je la fis ce jour-là pleurer tout de bon, car

j'avais à remplir un rôle fort triste, madame; je représentais Ariane

abandonnée, et gémissant sur le parjure et l'indigne fuite de son

cher Thésée; je versai des larmes si amères, que ma pauvre maîtresse

attendrie pleura amèrement, et je veux mourir à l'instant, si je ne

ressentais pas en pensée toutes ses douleurs.

SILVIE.--Elle vous a des obligations, bon jeune homme. Hélas! la

pauvre fille, délaissée et désolée! Je pleure moi-même, en pensant à

ton récit. Tiens, mon bon ami, voici ma bourse; je te la donne à cause

de ton aimable maîtresse, parce que tu l'aimes bien; adieu!

(Silvie sort.)

JULIE.--Et elle vous en remerciera, si jamais vous pouvez la

connaître. Vertueuse Silvie! qu'elle est douce et belle! J'espère

que les feux de mon maître se refroidiront, puisqu'elle prend tant

d'intérêt au sort de ma maîtresse. Hélas! comme un coeur amoureux

cherche lui-même à se faire illusion! Voici son portrait; que je le

voie. Je crois que ma figure, si j'étais parée aussi, serait tout

aussi agréable que la sienne; et cependant le peintre l'a un peu

flattée, à moins que je ne me flatte pas trop moi-même. Sa chevelure

est cendrée, la mienne est blonde comme l'or; si c'est là l'unique

cause de son changement, je me procurerai des cheveux de la couleur

des siens; ses yeux sont gris comme le verre, les miens le sont aussi.

Oui, mais elle a le front très-bas, le mien est élevé. Qu'y a-t-il

donc qui plaise en elle, que je ne puisse trouver aussi aimable en

moi, si ce fol Amour n'était pas un dieu aveugle? Ombre de toi-même,

allons, emporte cette ombre ennemie: c'est ta rivale. O toi, image

insensible, tu seras adorée, baisée, aimée, idolâtrée, et s'il avait

quelque sens commun dans son idolâtrie, il aurait ma personne au lieu

d'un portrait. Je veux bien te traiter à cause de ta maîtresse, qui

m'a traitée aussi avec bonté; autrement, je le jure par Jupiter,

j'aurais effacé tes yeux inanimés, pour t'enlever l'amour de mon

maître.

(Elle sort.)

Les Deux Gentilshommes de Vérone · 第 31 / 40 题