CHANSON.

Quelle est Silvie? Quelle est celle

Que chantent tous nos bergers?

Elle est pure, elle est belle, elle est sage.

Les cieux l'ont douée de toutes les grâces

Qui pouvaient la faire adorer.

Est-elle aussi tendre qu'elle est belle?

Car la beauté vit de la tendresse.

L'Amour va chercher dans ses yeux

Le remède à son aveuglement;

Reconnaissant, il se plaît à y demeurer.

Chantez donc, chantez Silvie,

Chantez qu'elle est parfaite,

Qu'elle surpasse toutes les beautés mortelles

Qui habitent sur le globe de la terre,

Courons lui porter nos guirlandes.

L'AUBERGISTE--Eh bien! qu'est-ce donc? vous êtes encore plus triste

qu'auparavant. Qu'avez-vous donc, jeune homme? est-ce que la musique

ne vous plaît pas?

JULIE--Vous vous méprenez; c'est le musicien qui ne me plaît pas.

L'AUBERGISTE--Et pourquoi, mon beau monsieur?

JULIE--Il joue faux, mon ami.

L'AUBERGISTE--Est-ce que les cordes ne sont pas d'accord?

JULIE--Ce n'est pas cela; et cependant il joue si faux qu'il offense

les fibres de mon coeur.

L'AUBERGISTE--Vous avez l'oreille bien fine!

JULIE--Je voudrais être sourde.--Cela me contriste le coeur.

L'AUBERGISTE--Je m'aperçois que vous n'aimez pas la musique.

JULIE--Nullement, quand elle est si discordante.

L'AUBERGISTE--Écoutez, quel changement dans la musique!

JULIE--Oui, ce changement fait mon malheur.

L'AUBERGISTE--Vous voudriez donc qu'ils jouassent toujours la même

chose?

JULIE--Oui, je voudrais qu'un homme jouât toujours le même air. Mais,

mon hôte, dites-moi, le seigneur Protéo, de qui nous parlons, vient-il

souvent chez cette dame?

L'AUBERGISTE--Je vous dirai que Launce, son valet, m'a confié qu'il

l'aimait outre mesure.

JULIE--Où est donc ce Launce?

L'AUBERGISTE--Il est allé chercher son chien; demain, par l'ordre de

son maître, il doit le porter en présent à sa maîtresse.

JULIE--Silence! retirons-nous à l'écart, voici la compagnie qui se

sépare.

PROTÉO--Ne craignez rien, seigneur Thurio; je parlerai pour vous de

manière que vous me regarderez comme passé maître en ruses d'amour.

THURIO.--Où nous retrouverons-nous?

PROTÉO--A la fontaine Saint-Grégoire.

THURIO.--Adieu.

(Thurio et la musique sortent.)

(Silvie à sa fenêtre.)

PROTÉO--Madame, je souhaite le bonjour à Votre Seigneurie.

SILVIE--Je vous remercie de votre musique, messieurs. Mais quel est

celui qui vient de parler?

PROTÉO--Un homme que vous reconnaîtriez bientôt à la voix, si vous

connaissiez la sincérité de son coeur.

SILVIE--C'est le seigneur Protéo, à ce qu'il me semble.

PROTÉO--Oui, c'est Protéo, notre dame; c'est votre serviteur.

SILVIE--Quel est donc votre bon plaisir?

PROTÉO--De savoir le vôtre.

SILVIE--Vos voeux sont exaucés; mon bon plaisir est que sur l'heure

vous vous éloigniez de ces lieux, et que vous alliez vous mettre au

lit. Fourbe, parjure, homme faux et déloyal, penses-tu que je

sois assez simple, assez stupide, pour me laisser séduire par tes

flatteries, toi qui as trompé tant d'infortunées par les serments?

Retourne, retourne vers le premier objet de ton amour, et demande-lui

pardon; car, pour moi, j'en jure par cette pâle reine de la nuit, je

suis aussi loin de céder à tes voeux que je te méprise pour ta lâche

et coupable recherche. Et je vais me reprocher tout à l'heure le temps

que je perds ici à te répondre.

PROTÉO--J'avoue, belle Silvie, que j'ai aimé une dame, mais elle est

morte.

JULIE, _à part._--Tu ne serais qu'un menteur si je parlais, car je

suis sure qu'elle n'est pas enterrée.

SILVIE--Tu dis qu'elle est morte; mais Valentin, ton ami, il vit

encore, et tu es témoin que je lui suis fiancée; ne rougis-tu pas de

le trahir ici par tes importunités?

PROTÉO--J'ai appris aussi que Valentin était mort.

SILVIE--Eh bien! suppose aussi que je le suis; car, je te t'assure,

mon amour est enseveli dans son tombeau.

PROTÉO--Douce Silvie, laissez-le-moi tirer de la terre.

SILVIE--Va sur le tombeau de ton amante, réveille-la par tes

gémissements; ou au moins que sa tombe soit la tienne.

JULIE, _à part._--Il n'entend pas cela.

PROTÉO--Madame, si votre coeur est si endurci, daignez du moins

accorder votre portrait à mon amour; ce portrait qui est suspendu dans

votre chambre. Je lui parlerai, je lui adresserai mes soupirs et

mes larmes; car, puisque votre personne si parfaite est dévouée à un

autre, je ne suis qu'une ombre, et je consacrerai un fidèle amour à la

vôtre.

JULIE, _à part._--Si tu possédais l'original, tu le tromperais à coup

sûr, et tu n'en ferais bientôt qu'une ombre comme moi.

SILVIE--Il ne me plaît guère, monsieur, d'être votre idole, mais

puisqu'il convient à votre coeur perfide d'adorer des ombres et

d'idolâtrer des formes vaines, envoyez demain le chercher chez moi, et

je vous le donnerai. Ainsi, bonne nuit.

PROTÉO--Oui, une nuit comme celle que passent les malheureux qui

s'attendent à être exécutés le lendemain matin.

(Silvie ferme sa fenêtre. Protéo sort.)

JULIE--Mon hôte, voulez-vous partir?

L'AUBERGISTE--Par Notre-Dame! j'étais profondément endormi.

JULIE--Dites-moi, je vous prie, où demeure le seigneur Protéo.

L'AUBERGISTE--Il loge chez moi. Hé! mais vraiment, je crois qu'il est

bientôt jour.

JULIE--Non, pas encore; mais cette nuit est bien la plus longue et la

plus cruelle que j'aie passée de ma vie.

(Ils sortent.)

Les Deux Gentilshommes de Vérone · 第 30 / 40 题