VALENTIN.--Cesse de vouloir me persuader, mon cher Protéo; le jeune
homme qui demeure toujours dans sa patrie n'a jamais qu'un esprit
borné. Si l'amour n'enchaînait pas tes jeunes années aux doux regards
d'une amante digne de tes hommages, je t'engagerais à m'accompagner
pour voir les merveilles du monde, plutôt que de t'engourdir ici
dans une stupide indolence, et d'user ta jeunesse dans une inertie
incapable de donner des formes; mais puisque tu aimes, aime toujours,
et tâche d'être aussi heureux dans tes amours, que je voudrais l'être
moi-même lorsque je commencerai d'aimer.
PROTÉO.--Veux-tu donc me quitter? Adieu, mon cher Valentin! Pense
à ton Protéo, si par hasard tu vois dans tes voyages quelque objet
remarquable et rare, désire de m'avoir avec toi pour partager ton
bonheur, lorsqu'il t'arrivera quelque bonne fortune; et dans tes
dangers, si jamais le danger t'environne, recommande tes malheurs à
mes saintes prières, car je veux être ton intercesseur, Valentin.
VALENTIN.--Oui, et prier pour moi dans un livre d'amour.
PROTÉO.--Je prierai pour toi dans certain livre que j'aime.
VALENTIN.--C'est-à-dire dans quelque sot livre de profond amour comme
l'histoire du jeune Léandre qui traversa l'Hellespont[1].
PROTÉO.--C'est une histoire profonde d'un plus profond amour; car
Léandre avait de l'amour par-dessus les souliers.
VALENTIN.--Tu dis vrai, car tu as de l'amour par-dessus les bottes et
tu n'as pas encore traversé l'Hellespont à la nage.
PROTÉO.--Par-dessus les bottes? Ne me porte pas de bottes[2].
VALENTIN.--Je m'en garderai bien, car ce serait à propos de bottes[3].
[Note 1: La traduction de Musée, par Marlowe, était populaire et le
méritait; son _Héro et Léandre_ serait digne de Dryden.]
[Note 2: _Give me not the boots_, expression proverbiale qui signifie:
«Ne te joue pas de moi,» et qui revient à l'ancienne phrase française:
«Bailler foin en cornes.»]
[Note 3: Nous avons employé un équivalent à ces mots: _it boots thee
not_, «cela t'est inutile.»]
PROTÉO--Comment?
VALENTIN.--Aimer, pour ne recueillir d'autre fruit de ses gémissements
que le mépris, et un timide regard pour les soupirs d'un coeur blessé!
Acheter un moment de joie passagère par les ennuis et les fatigues
de vingt nuits d'insomnie! Si vous réussissez, le succès n'en vaut
peut-être pas la peine; si vous échouez, vous n'avez donc gagné que
des peines cruelles. Quoi qu'il en soit, l'amour n'est qu'une folie
qu'obtient votre esprit, ou votre esprit est vaincu par une folie.
PROTÉO.--Ainsi, à t'entendre, je ne suis qu'un fou?
VALENTIN.--Ainsi, à t'entendre, je crains bien que tu ne le deviennes.
PROTÉO.--C'est de l'amour que tu médis; je ne suis pas l'amour.
VALENTIN.--L'amour est ton maître, car il te maîtrise; et celui qui se
laisse ainsi subjuguer par un fou, ne devrait pas, ce me semble, être
rangé parmi les sages.
PROTÉO.--Les auteurs disent cependant que l'amour habite dans les
esprits les plus élevés, comme le ver dévorant s'attache au bouton de
la plus belle rose.
VALENTIN.--Et les auteurs disent aussi que, comme le bouton le plus
précoce est rongé intérieurement par un ver avant qu'il s'épanouisse,
de même l'amour porte à la folie les esprits jeunes et tendres; qu'ils
se fanent dans la fleur, perdent la fraîcheur de leur printemps, et
tout le fruit des plus douces espérances. Mais pourquoi consumer ici
le temps à te donner des conseils, puisque tu es tout dévoué à de
tendres désirs? Encore une fois, adieu! Mon père est sur le port à
m'attendre pour me voir monter sur le vaisseau.
PROTÉO.--Et je veux t'y conduire, Valentin.
VALENTIN.--Non, cher Protéo, il vaut mieux nous dire adieu ici. Quand
je serai à Milan, que tes lettres m'informent de tes succès en amour,
et de tout ce qui pourra arriver ici pendant l'absence de ton ami; je
te visiterai aussi par mes lettres.
PROTÉO.--Puisses-tu ne trouver à Milan que le bonheur!
VALENTIN.--Je t'en souhaite autant à Vérone. Adieu!
(Il sort.)
PROTÉO.--Il poursuit l'honneur et moi l'amour; il abandonne ses amis
pour les honorer davantage; et moi j'abandonne tout, mes amis
et moi-même pour l'amour. C'est toi, Julie, c'est toi qui m'as
métamorphosé! Tu me fais négliger mes études, perdre mon temps,
combattre les plus sages conseils et compter pour rien tout l'univers;
mon esprit s'affaiblit dans les rêveries, et mon coeur est malade
d'inquiétude.
(Entre Speed.)
SPEED.--Seigneur Protéo, Dieu vous garde! avez-vous vu mon maître?
PROTÉO.--Il vient de partir d'ici et va s'embarquer pour Milan.
SPEED.--Vingt contre un alors qu'il est embarqué déjà, et j'ai fait le
mouton[4] en le perdant.
[Note 4: J'ai fait la bête. Mouton se dit _sheep_ en anglais et se
prononce comme _ship_, qui veut dire vaisseau. Voilà la clef des
équivoques qui suivent.]
PROTÉO.--En effet, le mouton s'égare souvent, si le berger est absent
quelque temps.
SPEED.--Vous concluez donc que mon maître est un berger et moi un
mouton?
PROTÉO.--Oui.
SPEED.--Eh bien! alors mes cornes sont ses cornes, que je dorme ou que
je veille.
PROTÉO.--Sotte réponse et digne d'un mouton.
SPEED.--Nouvelle preuve que je suis un mouton.
PROTÉO.--Oui, et ton maître un berger.
SPEED.--Et pourtant je pourrais le nier pour une certaine raison.
PROTÉO.--Cela ira bien mal, si je ne le prouve point par une autre.
SPEED.--Le berger cherche le mouton, et le mouton ne cherche pas le
berger; mais moi je cherche mon maître et mon maître ne me cherche
pas; je ne suis donc pas un mouton.
PROTÉO.--Le mouton suit le berger pour obtenir du fourrage, et le
berger ne suit point le mouton pour un peu de nourriture; tu suis ton
maître pour des gages, et ton maître ne te suit pas pour des gages.
Donc tu es un mouton.
SPEED.--Encore une preuve semblable, et vous me ferez crier _beh_!
PROTÉO.--Mais, écoute-moi, as-tu remis ma lettre à Julie?
SPEED.--Oui, monsieur. Moi mouton perdu, j'ai remis votre lettre à
Julie, mouton en corset[5], et Julie, mouton en corset, ne m'a rien
donné pour ma peine à moi mouton perdu.
PROTÉO.--Voilà un bien petit pâturage pour tant de moutons.
SPEED.--Si la terre en est trop chargée, vous feriez mieux de
l'attacher.
PROTÉO.--Non, tu t'égares, il vaudrait mieux te parquer[6].
SPEED.--Oh! monsieur, je me contenterai de moins d'une livre pour
avoir porté votre lettre.
PROTÉO.--Tu te méprends; je veux parler d'un parc[7].
SPEED.--D'une livre à une épingle[8]? Tournez-la de tous les côtés,
c'est trois fois trop peu pour porter une lettre à votre belle.
PROTÉO.--Mais qu'a-t-elle dit? a-t-elle fait un signe de tête?
SPEED _fait un signe de tête_.--Bête!
PROTÉO.--Qui appelles-tu bête[9]?
SPEED.--Vous vous trompez, monsieur, c'est vous qui avez dit bête,
puisque vous avez pris la peine de le dire, gardez-le pour votre
peine[10].
[Note 5: _Mutton laced_ était un terme tellement commun, pour désigner
une courtisane, que la rue la plus fréquentée par ces femmes, à
Clerkenwell, était appelée _Mutton-lane_.]
[Note 6: Équivoque intraduisible. _Pound_, livre sterling, et _to
pound_, parquer.]
[Note 7: Speed feint toujours de prendre un mot pour l'autre.]
[Note 8: _Pin-fold,_ bergerie; _pin_, épingle.]
[Note 9-10: PROTÉO. _Did she nod_?--SPEED. _I_.--PROTÉO. _Nod I why!
that is noddy_.--SPEED. _You mistook, sir_.
_Nod_, signe de tête; _to nod_, faire un signe de tête; _noddy_,
nigaud; _I_, je; pauvres équivoques. Le lecteur perd peu de chose si
la traduction est impossible.