--Je me sauve! S'il savait que je vous ai parlé, j'en entendrais de
toutes les couleurs!
Le lendemain, le père Violette eut l'occasion de reparler à Anie... ou
plutôt ce fut elle qui lui adressa encore la parole:
--Il les a retrouvées, ses clefs!
--Où qu'elles étaient?
--Je ne sais pas!... Il ne me l'a pas dit... Il m'a dit seulement qu'il
les avait retrouvées et il avait un regard, du reste, que je
n'oublierai jamais!... Qu'est-ce que j'ai bien pu lui faire?... Il n'est
plus du tout avec moi comme dans les premiers jours!
--Oui! oui! on connaît ça!... ricana le père Violette... Les premiers
jours, tout nouveau, tout beau!...
--Dites donc, monsieur Violette, comment qu'elles sont parties, les
autres?
--Ah! ma petite, ça, on ne sait pas!...
--Enfin, quand elles sont parties, on a bien dû les voir passer!...
Moi, je suis venue avec une malle... je ne dois pas être la seule!...
Si je voulais m'en aller, il me faudrait bien un charreton!...
--Tu veux donc t'en aller, Anie?
--Eh bien, oui! là, mais je n'ose pas lui dire!... J'ai peur ici!... Il
sait que je vous ai reparlé... Il m'a fait une scène!... Attention! le
voilà qui sort de la maison.
Et elle se glissa derrière une haie comme une couleuvre.
Le jour suivant, le père Violette se trouvait à sept heures du matin
à l'orée du village, caché derrière un vieux mur, attendant la
petite. Il savait qu'elle allait venir aux provisions. Quand elle passa,
il montra le bout de son museau barbu. Elle courut le rejoindre,
haletante:
--Ah! je vous cherchais!... Je ne veux plus rester là!... Je ne veux
plus rester là!...
--Eh bien, f... le camp tout de suite!
--Mais je ne veux pas partir sans ma malle!...
--S'il n'y a que ça, j'irai la chercher, moi, ta malle!
--Non! ne faites pas ça!... Il arriverait un malheur!... Ah! ce qu'il
est monté contre vous!... Mais voilà ce que vous pourriez faire...
Envoyez-moi Bicot, le garçon de l'auberge, avec un charreton, vers les
trois heures... Le _Peau-Rouge_ (c'est bien comme ça qu'on l'appelle à
Corbillères) sort tous les jours après déjeuner et va rôder dans les
herbes, je ne sais où... faire sa sieste... On ne le revoit pas avant
quatre heures... Bicot prendra ma malle et je le suivrai... Vous
surveillerez de loin!... Mais ne vous montrez pas, je vous dis, car il
pourrait y avoir du vilain... et ce n'est pas vous qui arrangeriez les
affaires, je vous le dis!...
Le soir même, à l'Arbre Vert, le père Violette rapportait à la mère
Muche la dernière conversation qu'il avait eue avec Anie.
--J'ai fait ce qu'elle a voulu, lui expliqua-t-il, j'ai prévenu
Bicot... À trois heures, je me tenais prêt à tout derrière la petite
saulaie, Bicot est arrivé avec son charreton. Il a sifflé... la
fenêtre de la chambre s'est ouverte, mais c'est le Bénédict Masson
qui a montré sa sale gueule.
»--Qu'est-ce que vous voulez? a-t-il demandé rudement à Bicot.
»--Ben m'sieur, je viens chercher la malle d'Anie! a répondu l'autre
qu'était pas à la noce.
»--Anie a changé d'avis!... Elle ne part plus! lui a jeté le
Bénédict et il a refermé la fenêtre... et le Bicot est rentré au
village avec son charreton.
»J'avais bien envie de me montrer, mais je me suis dit: «À quoi bon?
Ça pourrait tout gâter!» Vaut mieux attendre la petite!» Mais la
petite n'est pas ressortie, pas plus que le Bénédict, du reste!
Qu'est-ce que vous en pensez, mère Muche?
--Je te répète ce que je t'ai dit un jour. J'ai vu la figure de cet
homme-là une fois! Je m'en souviendrai toute ma vie. Quand il est
arrivé avec son bâton dans la cour et qu'il était mis comme un
sauvage, un vrai Peau-Rouge, qu'est le cas de le dire, et qu'il te
cherchait partout! Je te répète donc que ce que je souhaite pour toi
c'est que celle-là ne disparaisse pas, comme les autres!
--N... de D...! si c'est lui pourtant qui les fait disparaître!
--Raison de plus!
--À demain, mère Muche. Je viendrai vous dire ce qu'il en est,
«'guetterai la petite à Corbillères quand elle viendra aux
provisions.
Mais la mère Muche ne revit pas le père Violette le lendemain ni les
jours suivants. Elle ne devait plus le revoir jamais!
Enfin, comme l'avait dit le gamin qui conduisait Christine dans les
sentiers bourbeux du marécage, quand Mlle Norbert arriva à
Corbillères, on n'avait pas revu la petite Anie depuis l'avant-veille.
Et maintenant continuons notre chemin avec Christine vers la demeure de
Bénédict Masson qui, dans le soir tombant, mêlait son ombre triste
aux reflets funèbres de l'étang aux eaux de plomb.
»Le vent soufflait de plus en plus fort, humide et glacé, échevelant
les saules pâles et tordus, fantômes frissonnants au-dessus des roseaux
courbés qui faisaient entendre leur plainte chantante, hululante,
tantôt horriblement sifflante comme si elle avait passé par mille et
mille chalumeaux, tantôt douce comme le dernier souffle de la terre et
des eaux pour reprendre aussitôt avec une fureur déchaînée.
Il y avait un quart d'heure qu'ils marchaient, le jeune Philippe roulant
dans la boue comme dans son élément, Christine essayant d'éviter les
flaques, la jupe claquant comme un drapeau, les deux mains à sa toque
de voyage, luttant avec le vent qui semblait avoir pris le parti
définitif de la lui arracher quand, soudain, ils s'arrêtèrent.
Au-dessus de la demeure funèbre de Bénédict venait de s'élever un
tourbillon de feu. Flammes, cendres, flammèches s'échappaient avec un
ronflement sinistre d'un des tuyaux qui surplombaient le toit et cet
embrasement rabattu de part et d'autre par les brusques sautes du vent
paraissait prêt à dévorer le chalet tout entier.
--C'est un feu de cheminée! s'écria le gamin, et il ne s'en doute
peut-être pas!
Alors, ils se mirent à courir et se trouvèrent bientôt sur un petit
pont de bois qui dressait son pilotis au milieu des roseaux et auquel
ils s'accrochèrent un instant pour ne pas être emportés par la
bourrasque.
L'étang avait de vraies vagues gonflées de courants qui traversaient
les marais environnants et venaient bouillonner là comme dans une
cuve... Or, sur les eaux noires de cette cuve, il y eut soudain comme
une traînée de sang, reflet de la flamme qui ronflait au-dessus du
toit... et dans ce reflet, il y eut un cadavre!...
Il arriva du fond de la nuit porté par les eaux en tumulte et se jeta
au-devant de Christine et de l'enfant qui l'accompagnait, comme s'ils
pouvaient encore quelque chose pour lui... Muet d'horreur, tous deux le
regardèrent glisser sous le pont, les bras étendus, sa face déjà
décomposée, ouvrant une bouche d'où semblait sortir un dernier appel
dans la plus horrible grimace.
--Le père Violette!... put enfin s'écrier le petit Philippe, quand il
eut retrouvé son souffle.
Et il se reprit à courir, mais, cette fois, dans la direction
contraire, laissant là Christine, rentrant à Corbillères de toute
l'agilité de ses petites jambes, décuplée par la terreur... Quant à
Mlle Norbert, se voyant abandonnée, elle n'hésita pas à courir comme
à un refuge vers le chalet où il lui fallait, du reste, avertir
Bénédict Masson du danger qu'il courait avec ce feu de cheminée qui
ne cessait pas, bien au contraire...
Heureusement que le vent venant de s'établir au sud-ouest rejetait tout
le panache incendiaire loin du toit, du côté de la petite saulaie dont
les arbres accroupis surgissaient de temps à autre de la nuit tragique
avec des bras tordus, torturés, suppliants.
Il est facile de se rendre compte de l'état d'esprit dans lequel
Christine arriva à la porte du chalet. L'aspect sinistre du pays
qu'elle venait de traverser, la vision de ce cadavre que des eaux
bouillonnantes avaient apporté à ses pieds comme l'offrande diabolique
de ces lieux funestes, ces flammes qui s'échappaient de ce toit, cet
enfant qui s'enfuyait en hurlant d'horreur: tout contribuait à la jeter
pantelante sur ce seuil où elle n'avait plus d'espoir qu'en Bénédict
Masson!
Son poing eut à peine la force de frapper, mais un grand cri s'échappa
de ses lèvres:
--Bénédict! Bénédict!
Auquel un autre cri, derrière la porte, répondit d'une façon
terrible.
Un cri? disons plutôt un hurlement qui était en même temps un
monstrueux blasphème, une clameur effrayante qui se continuait en
imprécations délirantes et qui frappa Christine au cœur.
Et la porte ne s'ouvrait, pas...
Contre cette porte, Christine agonisait maintenant d'horreur à cause de
ce cri plus affreux encore que tout ce qu'elle avait vu et entendu
depuis qu'elle avait mis le pied sur cette terre maudite.
Sa bouche gémissait encore: «Bénédict! Bénédict!...» mais comme si
elle demandait grâce à son bourreau!...
Et la porte enfin s'ouvrit... et il y eut la vision fulgurante d'un
monstre qui emportait une jeune femme au fond de son enfer.
Et puis la forte fut refermée tandis que, tout là-haut, le panache de
flammes se redressait avec une fureur nouvelle, tourbillonnante,
dévoratrice... semant sur les arbres agenouillés de la saulaie ses
cendres et ses scories funèbres... les enveloppant d'une odeur de
mort...
Pendant ce temps, le petit Philippe était arrivé au village et y avait
répandu l'alarme. Philippe était fils du bourrelier, mais il ne courut
point en arrivant à la boutique de son père.
Instinctivement, il se précipita dans l'auberge où il était à peu
près sûr, à cette heure, celle de l'apéritif, de rencontrer tout ce
qui comptait de force défensive dans le pays: le garde champêtre, le
tambour de ville ou appariteur, deux ou trois gars qui faisaient plus ou
moins métier de braconniers dans le marécage et qui gardaient toujours
leur poudre sèche, tous gens qui faisaient bon ménage, s'entendant
comme larrons en foire, et qui depuis longtemps avaient accepté la
tutelle dominatrice du père Violette, bon maître du domaine que le
Seigneur lui avait départi et y laissant de quoi vivre à ses sujets,
pourvu que ceux-ci ne lui marchandassent ni leur admiration ni son
autorité; tous d'accord, du reste, dans la même haine, celle de
l'intrus, de ce sauvage, de ce Peau-Rouge qui semblait n'être venu là
que pour les narguer, pour les gêner dans leurs habitudes et pour les
mépriser, puisqu'il n'aimait ni la chasse, ni la pêche dont ils
vivaient.
Quand le gamin leur eut appris, dans un langage entrecoupé par
l'épouvante, que le cadavre du père Violette naviguait entre deux eaux
sous les pilotis du pont près de l'étang, ils se levèrent tous,
unanimes:
--C'est le Peau-Rouge!
Du reste, il n'en était pas à son premier coup! Il y avait beau temps
que dans le pays il faisait figure d'assassin! De l'Arbre Vert à
Corbillères, nul n'ignorait non plus l'animosité qui existait entre
les deux hommes... sans compter que, dans ces derniers temps, le père
Violette n'était pas le seul à se demander ce qu'était devenue la
petite Anie...
Cinq minutes plus tard, ils étaient une vingtaine du village, tous
armés, qui, de fusils, qui de bâtons, de fourches, prêts à entrer en
campagne contre le Peau-Rouge.
L'appariteur était allé chercher son tambour et on avait eu toutes les
peines du monde à l'empêcher de battre sa caisse... Il n'en prit pas
moins la tête de l'expédition, une baguette dans chaque main, décidé
à faire entendre une charge héroïque dans le cas où sa petite troupe
faillirait au moment de l'assaut.
Le petit Philippe trottait à côté de lui...
De l'un à l'autre on se recommandait le silence et l'on arriva ainsi à
la queue leu leu, à cause de l'étroitesse du sentier, jusqu'aux
pilotis du petit pont où le père Violette les attendait, avec sa
figure de papier déjà à mi-mâchée par la mort, par l'humidité, par
la morsure des poissons et avec le trou noir de sa gueule ouverte qui
leur criait: «Vengeance!»
Une sourde exclamation courut tout le long de la file indienne.
Deux d'entre les gars descendirent dans l'eau clapotante, éclairée
seulement par le fanal sinistre qui brûlait plus fort que jamais
au-dessus de la demeure du brigand. Ils tirèrent le corps sur la berge.
--Pour sûr, il y a bien vingt-quatre heures qu'il boit plus qu'à sa
soif.
Il y eut un court conciliabule. Ce feu violent, inexplicable, qui
sortait en rugissant de la maison maudite, leur faisait peur.
--Ce serait-il qu'il voudrait se brûler... Il a peut-être f... le feu
à sa bicoque avant de f... le camp!
Enfin, ils décidèrent d'entourer le chalet et résolurent de s'y
précipiter tous à la fois à un signal.
--Le signal, c'est moi qui le donnerai! souffla l'appariteur...
Et, tout à coup, on entendit un roulement de tambour, puis des cris de
sauvages... et ce fut une ruée.
La porte fut enfoncée sans résistance...
Les premiers s'arrêtèrent sur le seuil, comme médusés.
Cependant, sans s'occuper d'eux, Bénédict Masson, à genoux,
répandait de l'eau sur le visage de marbre de Christine évanouie...
Près de là, dans un panier, un tas informe de débris attendait
d'aller rejoindre dans la «cuisinière», d'où s'échappait une
épouvantable odeur de graisse brûlée, les autres restes d'Anie qui se
consumaient dans une flamme attisée par le pétrole.
_Bénédict Masson, tranquillement, soignait l'une de ces dames, pendant
qu'il brûlait l'autre!_...