Christine ne put prendre le train pour Corbillères qu'à deux heures de
l'après-midi, et encore elle prit un mauvais train. Elle avait confondu
le rapide avec l'express. Elle était dans le rapide qui «brûlait»
Corbillères. Elle ne put s'arrêter qu'à Laroche et y attendre un
train omnibus qui remontât vers Paris.
Quand elle descendit à Corbillères, il était sept heures du soir...
Elle comptait y rester trois heures et ramener avec elle Bénédict
Masson par le rapide de dix heures. À onze heures, ils seraient à
Paris; la nuit même, ils décideraient avec Jacques du plan à suivre,
et le lendemain matin (puisque Jacques ne pouvait pas dans le moment
quitter Gabriel) elle partirait avec Bénédict Masson pour Coulteray.
Elle était bien décidée à sauver la malheureuse qui, tant de fois,
s'était adressée à elle sans être parvenue à se faire entendre.
Elle s'accusait d'aveuglement. Elle ne comprenait pas comment elle avait
pu subir si longtemps l'influence néfaste du marquis et, à un point
tel, qu'elle avait failli, elle aussi, devenir sa victime! car enfin!
elle aussi avait _été visée!_ c'était le cas de le dire!... et même
atteinte! Elle aussi avait été _mordue de loin_ par le monstre!...
Elle n'avait pas fait une rêve, quand elle l'avait vu penché sur elle
et aspirant son sang, de ses lèvres gloutonnes, _par la piqûre du
rosier!_... Baiser si hideux qu'elle n'avait pas voulu y croire, au
réveil!... Crime d'une autre âge qu'elle avait rejeté dans le domaine
du cauchemar!...
Oui, mais il y avait eu le _chlorure de calcium_ qui arrête le sang et
_le citrate de soude_ qui le fait couler! Et il y avait le _trocard_ qui
mordait à distance, empoisonnait à distance, annihilait à distance!
Cela était bien de notre temps! La science, la science à l'usage du
vampirisme! ce vampirisme-là n'était plus un rêve!...
Ce n'était plus cette chose funèbre, fantomatique et légendaire que
les petits esprits modernes repoussaient d'emblée avec dédain,
c'était la plus monstrueuse des passions et la plus ancienne--celle du
sang humain--servie par la chimie et par la mécanique!...
Et elle se rappelait la parole de Jacques Cotentin qui, lui, s'exprimait
toujours avec une circonspection et une prudence qui l'avaient plus
d'une fois trop fait sourire: «Le mensonge est moins dans les choses
que l'on nous rapporte et que nous ne comprenons pas que _dans nos
connaissances!_ Les ténèbres nous enveloppent si impitoyablement que,
même en tâtonnant, nous bronchons à chaque pas...»
Corbillères-les-Eaux!... Quand elle sortit de la petite gare et qu'elle
se trouva sur la place déserte, entre les quatre platanes d'où l'on
découvrait toute la plaine marécageuse sur laquelle couraient, dans le
moment, de gros nuages noirs bousculés par le vent d'ouest, derniers
lambeaux de l'orage de pluie qui, tout l'après-midi, avait mêlé les
eaux du ciel aux eaux de la terre, Christine comprit enfin ou crut
comprendre pourquoi Bénédict Masson, chaque fois qu'elle lui parlait
de Corbillères-les-Eaux, lui avait dit: «Surtout, n'y venez pas!»
Elle n'avait jamais rien vu d'aussi triste au monde.
Et c'est là qu'il vivait!...
C'est dans cette mortelle solitude qu'il était allé se réfugier
après la scène brutale, presque tragique, qui les avait séparés.
Elle ne lui en voulait pas.
Au contraire, elle se condamnait. Tout avait été de sa faute. Pourquoi
s'était-elle montrée si tendre avec Bénédict, ce soir fatal?...
Certes, elle n'avait aucune coquetterie à se reprocher. Elle s'était
laissée aller très naturellement à des confidences qu'elle n'eût
point faites à un autre, parce qu'elle éprouvait pour celui-ci, pour
son caractère si particulièrement sauvage, pour son talent si ardent,
qu'elle n'hésitait point à le qualifier de génie, pour tout son
individu moral, une sympathie, une attirance presque irrésistible...
Seulement, voilà! elle n'avait pas pu surmonter un mouvement de
dégoût à son approche physique!
Ce baiser de l'homme laid, elle n'avait pas été assez forte pour le
subir!
Eh bien, elle aurait dû prévoir cela et ne pas mettre, par son
attitude imprudente, Bénédict Masson en droit de le lui demander!...
La scène de rage, d'imprécations qui s'en était suivie, elle voulait
l'oublier... Elle avait été insultée--même frappée--enfin rejetée
loin de lui comme un objet de haine qu'il eût voulu réduire en
miettes!... et il était venu s'enfouir ici!
Où? Dans quel coin?
Qui la conduirait chez lui?
La nuit venait. Ce soir-là, elle ne se sentait pas très brave.
Vraiment, ce pays l'impressionnait, lui mettait déjà sur les épaules
comme un suaire humide et glacé.
Elle pensa à retourner à Paris par le premier train; elle reviendrait
le lendemain au grand jour, avec Jacques...
Mais voilà que la triste, angoissante, désespérée figure de la
marquise lui apparut dans l'agonie du jour et lui montra son agonie, à
elle, au fond du château de Coulteray. La pauvre femme, une fois de
plus, l'aurait-elle appelée vainement? Christine n'arriverait-elle que
lorsqu'il serait trop tard? La dernière phrase de la dernière lettre
lui passa devant les yeux: «Et maintenant accourez! _car il va me tuer
si je ne meurs pas assez vite!_...»
Un gamin, sorti de l'unique auberge, examinait sournoisement cette belle
dame qui semblait ne savoir où se diriger. Elle lui demanda:
--Sais-tu où demeure M. Bénédict Masson?
--Le _Peau-Rouge?_ fit-il. Bien sûr que je le sais... c'est encore moi
qui lui faisais ses provisions, il y a huit jours... _avant Anie!_...
--Qui c'est ça, Anie?
--Eh bien, c'est sa dernière!... Il raconte que c'est sa
petite-nièce!... C'est elle qui vient faire ses provisions maintenant...
Mais voilà deux jours qu'on ne l'a pas vue!... Encore une qu'a dû se
sauver comme les autres! sans demander son reste!...
--Veux-tu me conduire chez M. Bénédict Masson?...
Et elle lui tendait une pièce de quarante sous. Le gamin sauta sur le
pourboire et dit simplement:
--Suivez-moi, j'm'appelle Philippe!
Avant d'aller plus loin, il est peut-être nécessaire, pour
l'intelligence de la chose qui va suivre, de jeter un coup d'œil sur ce
qui s'est passé _ou sur ce qui à pu se passer_ à Corbillères depuis
la scène de l'Arbre Vert qui avait mis aux prises le père Violette et
Bénédict Masson... Nous nous rappelons que ce dernier avait menacé le
garde de le rendre responsable du départ de sa petite-nièce Anie, _si
celle-ci s'en allait comme les autres_... Là-dessus, la mère Muche
avait conseillé la prudence au père Violette, mais celui-ci n'était
pas homme à se laisser intimider.
Il ne changea rien à ses habitudes, tournant autour du pavillon habité
par le relieur et guettant Anie quand elle allait aux provisions.
Alors il se risquait à montrer sa figure entre les roseaux, mais elle
passait son chemin, hâtant le pas, évitant toute conversation avec
l'ancien garde, obéissant certainement à la consigne que Bénédict
Masson lui imposait...
Cependant le surlendemain, comme il était en train de nettoyer son
bachot, devant sa hutte, il vit apparaître la jeune fille qui avait un
air fort effrayé...
--Oh! monsieur! soupira-t-elle... Vous n'auriez pas vu, par hasard, ses
clefs?...
--De quoi? fit l'autre en fronçant les sourcils...
--Ses clefs!... Il les a perdues!... Il les cherche partout! Il était
dans un état à faire frémir!... Je ne l'ai jamais vu comme ça!...
Ah! on croit connaître les gens!... Pour un trousseau de clefs!... j'ai
pensé qu'il allait me briser!... mais je ne les ai pas vues, moi, ses
clefs!... Et maintenant il les cherche dehors!... Il est dans la petite
saulaie à fureter partout, comme un chien, le nez entre les herbes...
Le père Violette était très intéressé par ce que lui disait Anie.
Il alluma son brûle-gueule et laissa entendre un gros rire:
--Pour ce qu'il y a à voler chez lui, il pourrait bien laisser les
portes ouvertes... qu'est-ce qu'il veut qu'on en fasse de ses clefs, et
à quoi ça lui sert-il? Il s'imagine peut-être qu'il a un trésor!...
--Ah! monsieur, il ferme tout derrière lui, et je n'ai pas le droit de
descendre à la cave!... Il a des manies incompréhensibles!... Ça
n'est pourtant pas un méchant garçon!...
--Tout à l'heure tu me disais qu'il a failli te mettre en morceaux!...
Il faudrait tout de même s'entendre!...
--Assurément, il est coléreux quand ça ne va pas à son idée!...
--Et qu'est-ce que c'est que son idée?... Pourrais-tu me le dire? T'en
sais peut-être bien plus long que moi là-dessus!... émit l'autre avec
un coup d'œil en dessous vers Anie.
Mais celle-ci ne comprit pas ou fit celle qui ne comprenait pas... On
n'est jamais sûr de rien avec ces gamines... Elle répondit naïvement:
--Pour le moment, son idée c'est de ravoir les clefs!