Marie de Genaude, à peine arrivée à Paris, téléphona à son amie Lucile
Thècle afin de lui demander un rendez-vous.
--Comment! toi, chère amie, s'écria Lucile dans l'appareil, mais d'où me
parles-tu? d'Angoulême?
--Non! non! je suis au St-German-Palace... Oui, je viens un peu à
l'improviste, et pour longtemps peut-être...
--Ton mari est nommé à Paris?
--Ah! bien, ouiche! Mon mari est à Angoulême et moi ici...
--Ho, ho! des histoires alors? Dépêche-toi de venir me raconter ça!
--C'est précisément ce qui me démange. Ah! j'ai bien besoin de tes
conseils... Quand peux-tu me recevoir?
--Attends, voyons... Mais, au fait, j'ai quelques personnes qui viennent
prendre le thé chez moi à cinq heures, viens à quatre et j'aurai un bon
bout de temps pour écouter tes aventures.
--Mais je n'ai pas d'aventures, je te prie de le croire!
--Tant pis, ma chère!... A tantôt.
--A tantôt.
*
* *
A quatre heures précises, une assez jolie femme, très brune, de taille
élevée et à qui il ne manquait presque rien pour être élégante, se
présentait chez Lucile Thècle. Échange de baisers entre les deux jeunes
femmes.
--Ah! peut-on être si jolie en descendant du train, et sans rouge!...
Dis-moi: c'est ton monstre qui t'interdit d'en mettre, ou bien est-ce
que dans ta province?...
--Dans ma province ça n'est pas encore obligatoire, voilà tout; quant à
mon monstre, il a en tête d'autres objets que ces détails, et ce n'est
pas lui pour le moment qui songe à m'interdire quoi que ce soit!
--Il ne t'interdit pas de le tromper, en tout cas, et il fait bien.
--Pourquoi dis-tu: il fait bien?
--Parce qu'il perdrait sa peine, je suppose. Une femme jeune et jolie,
comme tu l'es, a le droit d'être choyée, adulée, caressée, aimée.
Allons, allons! Marie, tu ne me feras pas croire que tu te maintiennes
en beauté et en forme, comme te voilà, sans que l'amour y prête la
main...
--Ah! ma pauvre Lucile, je te jure...
--Oui, oui, par téléphone, tantôt, c'était bon; mais parce que c'était
par téléphone; tu as conservé ta prudence en même temps que ta beauté;
mais là, entre nous, voyons! ton mari te néglige, te trahit
probablement, c'est ce que je devine, et toi, tu laisses passer les
jours, les mois, les années peut-être, sans plus seulement connaître une
étreinte passionnée? Est-ce possible?
--Tu parles comme dans les romans, Lucile, mais dans la réalité, je
t'assure que vivre sans ce que tu dis est possible, très possible, et je
ne suis pas la seule à en avoir fait l'expérience. Diable! comme tu y
vas! mais, ah! çà, voyons, toi, Lucile, suppose que, par hasard...
--Oh! moi, c'est bien différent, mon cas est peut-être un peu singulier:
mon mari continue à m'adorer, depuis huit ans, et moi je ne conçois pas
d'autre homme que lui.
--Eh bien! j'ai au moins ceci de commun avec toi, Lucile, c'est que je
n'ai jamais imaginé, moi non plus, un autre homme que mon mari...
--Mais alors, tu l'aimes?
--Non, en vérité, non, je ne l'aime plus, et depuis beau temps déjà. Si
je l'aimais je n'aurais pas fait toute seule ce voyage, pour venir
causer de mes petites affaires avec toi et consulter un avoué.
--Tu ne l'aimes plus; en es-tu sûre?
--Mais, ma pauvre amie, voici trois ans et demi qu'il ne s'est pas passé
ça, entends-tu? ça, entre lui et moi. Il se ruine et se lance dans
toutes sortes d'affaires plus ou moins louches, pour une affreuse petite
grue qui chante dans un beuglant. Je me serais passée d'amour, encore,
mais je tiens à sauver la fortune de mon enfant...
--Tu te serais passée d'amour!... Trois ans et demi, dis-tu!... Mais, ma
petite Marie, c'est fou, c'est inouï, c'est criminel!...
--... Criminel?...
--Certainement! Cela équivaut à un suicide, tout le monde te le dira, et
tu es assez intelligente pour le comprendre: à un suicide!
--Tu exagères, Lucile, puisque, tout de même, je vis.
--Tu appelles cela vivre! Peigner tes cheveux, soigner ton corps, faire
tes mains chaque jour sans songer que tu prépares le plaisir d'un homme
et le tien, regarder tes beaux yeux, ta bouche, avec la froide certitude
que ton miroir sera seul à te parler de ta bouche et de tes yeux,
aujourd'hui, demain, après-demain!... Et le soir mettre ton linge de
nuit, le sentir si léger, si fin sur ta peau lavée, parfumée!... Mais
ton lit ne te dit donc rien?... Tu t'y blottis sans jamais attendre?...
Et tu appelles cela vivre? Mais vivre, Marie, vois-tu bien, c'est aimer,
rien de plus, et l'amour est plus que la vie.
--Je ne te dis pas non. Tout cela est très bien lorsque l'on a quelqu'un
en vue, lorsqu'on a le coeur bourré de l'idée de quelqu'un; mais
lorsqu'on ne pense à personne?...
--Ha, ha! tu es délicieuse, Marion! Mais, dis-moi: à Angoulême, on ne
t'y fait pas penser?...
--Les gens que je vois?... Ma foi, non.
--Ma petite Marie, je ne te quitte plus. On a sonné, tant pis; fais-moi
le plaisir de rester assise, je te présenterai à des amies à moi; tu es
jolie, elles t'apprécieront et je parie qu'elles sauront te distraire.
Deux jeunes femmes entrèrent en même temps, puis, coup sur coup, un très
jeune homme, une femme d'un certain âge, un monsieur grisonnant,
d'autres femmes, plus remarquables par leur toilette que par leur
beauté; un parterre de chapeaux développés outre mesure, mais la plupart
charmants et sur lesquels elles se complimentèrent les unes les autres,
avant tout. Soudainement, le premier brouhaha apaisé, Lucile jeta à la
tête de ses invités la question dont elle était toute émue:
--Que diriez-vous si l'on vous annonçait la nouvelle suivante: une femme
jeune et jolie est demeurée depuis trois ans et demi sans amour... et
par «sans amour» j'entends, et vous me comprenez: pas ça! vous entendez
bien: pas ça!...
Grands cris, rires, explosions d'étonnement, paroles de compassion.
--Je dirais, opina quelqu'un, qu'il s'agit d'une veuve inconsolable.
--Non, fit Lucile.
--D'une pauvre femme à qui ses convictions religieuses...
--Peuh!... ma foi non.
--Alors d'une naufragée, sur une île déserte!
--Pas le moins du monde.
--J'y suis: d'une malheureuse qui purge une condamnation pour vol
qualifié?
--Pas davantage.
--Alors c'est invraisemblable!
--Monstrueux!
--Immoral!
Et la causerie de s'engager, avec un feu qu'aucun autre objet ne saurait
attiser pareillement, sur l'éternel amour, sur la beauté de l'amour, sur
la bonté de l'amour, sur la vertu de l'amour, sur la nécessité de
l'amour, et presque aussitôt, d'ailleurs, de dégringoler aux privautés
de l'amour, à son usage, à ses dosages. Pas une femme présente chez
Lucile Thècle, qui consentît à placer quoi que ce fût au monde au-dessus
de l'amour ni à passer pour n'être pas initiée à ses plus inquiétants
mystères. L'une déclare le caractère impérieux de ses goûts amoureux,
une autre avoue leur précocité, une autre leur diversité; une quatrième
se lamente à propos des bornes que la nature, hélas! leur impose. Madame
de Genaude, un peu ébaubie, un peu intimidée, inaccoutumée à de telles
licences, confuse aussi et dépitée d'être la cause involontaire du
cynique débat, y prend part, à l'étourdie, et, comme il arrive en des
cas pareils, ne tarde pas à renchérir sur la liberté des propos qu'elle
entend. Puis elle s'étonne, se trouble, et, effrayée d'elle-même, elle
se retire toute rougissante.
*
* *
A peu de temps de là, Lucile Thècle, qui prend plaisir à dégourdir un
peu les idées de son amie provinciale par de longs bavardages et des
promenades aux magasins ou au Bois, se présente chez madame de Genaude à
l'improviste, au St-German-Palace. Toc, toc... On hésite à répondre;
puis un pas léger et qui semble vouloir effacer sa trace sur la carpette
se laisse entendre à peine; on ouvre enfin, et Lucile voit à son amie un
visage étrange qui pâlit et s'anime à l'excès et d'où sort un cri de
surprise, franchement hors de propos.
--Ah, çà! Marie, mais qu'y a-t-il? Tu attendais quelqu'un?
--Oui, dit Marie.
--Je parie que c'est ton avoué, et tu as peur que je fourre le nez dans
tes affaires?... Je n'aime pas ces gens-là, d'ailleurs, et je me sauve.
--Tu n'as pas l'air de te sauver du tout, dit Marie, et moi, je vais te
rassurer: ce n'est pas mon avoué que j'attends.
--Ce n'est pas ton avoué que tu attends!... Mais, en effet, tu fais une
drôle de tête, ma parole!... Ah! que je suis bête: c'est ton mari qui
vient te cueillir?...
--Non.
--Comment! non?... Mais, ah! çà, dis-moi, Marie, sais-tu bien que si tu
appartenais à un autre genre de femmes, on croirait que tu attends un
amant!...
--Pourquoi dis-tu: «Si tu appartenais à un autre genre de femmes?» Je
suis une femme comme toutes les femmes; j'ai les mêmes désirs qu'elles,
les mêmes besoins, les mêmes droits...
--Non! mais, voilà qu'elle se met à raisonner, Dieu me pardonne!...
Marie, Marie, est-ce que tu blagues? Est-ce que tu te paierais ma tête,
par hasard? Je ne marche pas, tu sais! Allons, tu ne peux pas avoir de
secrets pour moi; tout cela est une plaisanterie; dis-moi qui tu
attends.
--Mais, dit Marie, c'est tout simple: j'ai fait l'autre jour, chez mon
avoué, précisément, la connaissance d'un monsieur, un homme très bien,
qui m'a abordée, la main tendue, me prenant pour une dame de ses amies
dont il m'a dit le nom. Je lui ai fait observer qu'il commettait une
erreur; il a été si poli, si comme il faut, je dirai même si spirituel,
que je n'ai pas eu le courage de lui tenir rigueur de ce qu'en somme il
continuait à me parler... Nous nous sommes revus... Il m'a demandé la
permission de me faire visite...
--Et tu lui as accordé la permission, et il vient te «faire visite» ici,
à l'hôtel, dans ta chambre!
--Pourquoi pas?
--Mais tu es tout à fait innocente, ma pauvre petite: dans ta chambre,
là, au pied de ton lit?
--C'est toi, Lucile, qui trouves cela extraordinaire?
--Mais enfin, Marie, y songes-tu: dans un quart d'heure, cet homme que
tu ne connaissais pas il y a huit jours, va coucher avec toi, dans ce
lit!... Si je trouve cela extraordinaire? Mais je trouve cela inouï,
colossal, ahurissant, et d'un cynisme à faire dresser les cheveux!
--Cependant, rappelle-toi, Lucile: c'est à peu près les mêmes
expressions que tu employais, que vous employiez tous, chez toi, la
semaine dernière, pour qualifier l'effroyable aventure d'une femme qui
n'avait pas d'aventure...
--Mais, es-tu bête!... Mais, tu ne comprends donc rien?... Mais tu ne
sais donc pas ce que parler veut dire?... Moi? mes amis et moi? mais
nous causions, malheureuse insensée! nous causions, ni plus ni moins,
tout simplement. A toute heure du jour il s'en dit bien d'autres, ma
chère petite! Un esprit tant soit peu averti, à Paris, doit aussitôt
faire la part de ce qui se dit et de ce qui se fait, de ce qu'il faut
retenir d'une conversation et de ce que nous avons dit parce que cela
nous a plu!...
--Comment! comment! Mais, cette blonde qui, chez toi, affirmait qu'il
n'y a pas à l'heure qu'il est, à Paris, de femme du monde qui n'ait fait
pis que Messaline?
--C'est une femme qui a la vie la plus bourgeoise et la plus régulière.
--Soit, mais celle qui confessait n'avoir jamais vu un homme entrer dans
un salon ou dîner à côté d'elle à table sans l'imaginer «nu, ce qui
s'appelle nu?»
--C'est une femme qui d'abord n'a aucune imagination, mais qui en
revanche a cinq enfants, presque toujours malades et au chevet de qui
elle prend la plupart de ses repas.
--Oh! oh! tu ne me feras pas croire que parmi les femmes qui émettaient
chez toi, l'autre jour, des théories d'une si haute désinvolture, il ne
s'en trouve pas une qui ne les ait plus ou moins mises en actes!
--J'en compte deux, en tout et pour tout: l'une--cela est de notoriété
publique--qui a un amant, qui en a eu d'autres avant lui, et qui
vraisemblablement en aura d'autres après lui...
--Laquelle était-ce?
--Celle qui n'a pas parlé.
--Et l'autre?
--L'autre est une écervelée, tout près de devenir une petite grue, et
que d'ailleurs je me promets bien de ne plus recevoir, étant donné les
dispositions qu'elle manifeste...
--Vraiment? et laquelle était-ce?...
--Toi, ma belle.
--Merci... Enfin, et malgré tout ce que tu pourras m'objecter, je vois
bien que tu t'indignes parce que j'attends un monsieur qui n'est pas «du
monde» ou plutôt «de ton monde»; mais suppose que l'un des deux qui se
trouvaient chez toi m'ait fait la cour, si je m'en rapporte à tes
discours qui sont exactement ceux de ces dames et ceux de ces messieurs,
quel mal y aurait-il eu de ma part à lui permettre d'entrer ici?...
--Aucun! en effet: le plus âgé des deux est un noceur fatigué, un
carquois sans flèches!
--Oui, mais le jeune?
--Pis: pas même un carquois! Pourquoi ris-tu?
--Je vous trouve comiques. Moi, quand je parle c'est pour dire ce que je
pense ou ce qui est. Quand je t'ai dit: «Je n'ai pas d'aventure», c'est
que je n'en avais pas; aujourd'hui j'en ai une, sur tes propres
conseils, et je te dis: «J'attends un monsieur.»
--Tu es une cruche. Si tu habitais un peu Paris, tu comprendrais la
nécessité de parler, et tu apprendrais à discerner ce qu'il convient de
retenir d'une conversation. Quant au monsieur que tu attends, attends un
peu en effet, ma petite: c'est moi qui vais te le recevoir et je lui
apprendrai, à celui-là, à abuser de la bonne foi d'une provinciale!