STANISLAS RONDACHE

Le rédacteur en chef du _Journal des Affaires politiques et étrangères_

reçut un jour la visite d'un M. Stanislas Rondache, dont la carte

portait: «Administrateur du _Petit Eustasois_.»

M. Stanislas Rondache avait l'aspect d'un provincial robuste et décent,

la mine honnête et cependant froissée, ouverte à la fois et cachottière;

au coup d'oeil pressé d'un rédacteur de grand quotidien, ce pouvait être

quelque garde-chasse coupable d'un coup malheureux et qui venait

implorer main-forte.

Stanislas Rondache, à peine assis, commença en ces termes:

--Monsieur le rédacteur en chef, vous n'ignorez pas sans doute le

malheur qui s'est abattu sur la famille Poplité...

Le rédacteur en chef du _Journal des Affaires politiques et étrangères_,

prévoyant une de ces interminables et oiseuses histoires qui ne

sauraient intéresser en rien la rédaction d'un journal européen, se

leva, dit qu'il était attendu chez M. le président du Conseil, exprima

ses regrets et remit à une autre occasion la visite de l'administrateur

du _Petit Eustasois_.

Puis il l'oublia complètement.

Un peu moins de trois mois après, Stanislas Rondache, administrateur du

_Petit Eustasois_, ayant inscrit sur sa carte: «De court passage à

Paris», sollicitait de nouveau l'honneur d'être introduit auprès de M.

le rédacteur en chef du _Journal des Affaires politiques et étrangères_.

Celui-ci fit dire qu'il lui était présentement impossible de recevoir

qui que ce fût. Stanislas Rondache se retira.

Mais pour réapparaître à la suite d'un autre délai de trois mois.

Et se voir éconduire pareillement.

Cependant, avec une ponctualité méthodique, infatigable, Stanislas

Rondache venait solliciter chaque trimestre la faveur d'être introduit

près de M. le rédacteur en chef. Il était connu au journal, les garçons

clignaient de l'oeil à son entrée, et se mordaient la langue en lui

rapportant la réponse évasive de M. le rédacteur en chef. Le secrétaire

de la rédaction et quelques-uns de ces messieurs entr'ouvraient une

porte pour apercevoir le visiteur trimestriel, toujours poli à

l'extrême, visiblement ému, anxieux, et pénétré, jusqu'au comique, du

caractère auguste de la maison où il semblait quasi flatté d'être admis,

ne fût-ce qu'à l'antichambre.

Enfin, un jour faste, où les choses de l'Europe étaient par hasard au

calme, et le rédacteur en chef d'humeur favorable, Stanislas Rondache

fut reçu.

Il se montra en toutes façons identique à l'homme qu'on avait vu environ

deux ans auparavant à cette même place, et reprit son discours jadis

trop tôt coupé:

--Comme j'ai eu l'honneur de vous l'exposer, lors de ma précédente

visite, monsieur le rédacteur en chef, il y a donc eu un grand malheur

qui s'est abattu sur la famille Poplité, et par contre-coup sur le

_Petit Eustasois_; vous n'avez pas manqué de le remarquer, en jetant les

yeux sur les faits divers de l'époque...

Le rédacteur en chef, qui n'avait jamais jeté les yeux ni sur cet obscur

événement provincial ni même sur le _Petit Eustasois_, garda un visage

d'une complète sérénité, où ne se pouvait laisser découvrir la trace

d'un sentiment. Et, d'une telle froideur, Stanislas Rondache n'augura

rien de bon pour sa cause. Il reprit:

--Feu monsieur Poplité, propriétaire gérant et rédacteur à lui seul du

_Petit Eustasois_ avait fait emplette d'une automobile... oh! d'une

modeste 8 HP, qui n'était pas, bien entendu, un engin de quoi narguer

ses ennemis politiques!... Enfin, toujours est-il que monsieur Poplité

s'en était servi et qu'elle lui avait été d'un grand avantage pour la

campagne électorale qui a eu comme résultat la victoire de monsieur

Saintoux...

Le rédacteur en chef écoutait ces faits et ces noms comme ceux d'une

aventure tombée de la lune, et leur totale insignifiance exagérait

l'aspect rigide de son visage.

--Monsieur Poplité monta un jour dans sa modeste 8 HP, pour se rendre à

Sarrazin...

--Sarrazin?... fit le rédacteur en chef.

--Sarrazin-le-Pied, chef-lieu de canton, entre Vilmoreau et

Bressy-sous-Thone: c'est la résidence de monsieur Saintoux. Monsieur

Poplité avait quitté Saint-Eustas-le-Petit sur les quatre heures de

l'après-midi... Qu'est-ce qui est arrivé? Monsieur, ce qui est arrivé,

l'enquête ne l'a jamais établi, et quant à venir ici la bouche remplie

d'insinuations, spécialement sur un fait divers du temps passé, que la

justice n'a pas éclairci, Dieu m'en préserve! Toujours est-il, monsieur

le rédacteur en chef, qu'on a trouvé à la tombée de la nuit l'automobile

renversée, révérence parler, cul par-dessus tête, à cinq mètres de la

route départementale, dans la pièce de terre de monsieur Alalonge, face

au poteau télégraphique qu'elle avait heurté de la manivelle et du

capot. Le corps de M. Poplité gisait inanimé sous les décombres, la

poitrine perforée par la barre de direction.

Le rédacteur en chef se contenta de faire entendre sa respiration, sans

même communiquer à sa physionomie le moindre signe de détente.

--Par le décès de monsieur Poplité, voilà donc le _Petit Eustasois_ sans

direction, sans rédaction, on peut le dire, puisqu'il était le seul et

unique chez nous à mettre la main à la plume.--Et moi? direz-vous; moi,

monsieur, je remplissais dans ce temps-là les modestes fonctions de

metteur en page, de correcteur et de typographe en chef réunies.--Madame

Poplité, la veuve, qui se trouvait la plus grosse actionnaire, convoqua

d'urgence le conseil d'administration, avec l'idée bien arrêtée de

liquider. Les affaires du journal, il n'y a nulle honte à l'avouer,

n'étaient pas ce qui s'appelle des affaires d'or.

»Monsieur, j'étais occupé à attendre ces messieurs du conseil

d'administration, dans notre salle de rédaction qui se trouve au premier

sur la rue du Vieux-Chenil, quand la bonne de madame Poplité monte

quatre à quatre et ouvre la porte en faisant une figure comme si elle

avait vu ressusciter un mort. C'était pour m'annoncer qu'il y avait en

bas un archevêque... «Un archevêque! ma pauvre fille, vous avez sans

doute la berlue: c'est quelqu'un de ces messieurs prêtres qui vient

rapport au convoi...--Non, monsieur, il a une douillette d'un propre

comme il n'y a pas un chanoine de l'église métropolitaine qui en porte

une les jours de fête, et il tient une petite valise à la main: «--Je

viens du chef-lieu, entre deux trains, qu'il m'a dit comme ça, en

regardant dans les encoignures, veuillez avertir le représentant de la

direction du _Petit Eustasois_ que c'est de la part de monseigneur!...»

»Monsieur le rédacteur en chef, la personne qui nous faisait l'honneur

de venir du chef-lieu au _Petit Eustasois_, entre deux trains, était bel

et bien monsieur le vicaire général, monsieur l'abbé Barbeux, pour ne

pas le nommer, qui est même à l'heure qu'il est évêque _in partibus_.

»Monsieur l'abbé Barbeux venait nous recommander pour le journal un

rédacteur en chef qui était tout prêt à nous arriver de Paris, sortant

des hautes écoles, un garçon des plus distingués, et qui, ce qui ne gâte

rien, nous apporterait avec lui, «rien que pour débuter», un petit

capital de cinquante mille francs.

»C'était une proposition honnête et qui valait d'être prise en

considération. J'étais en train d'exprimer toute ma reconnaissance à

monsieur l'abbé, quand voilà de nouveau la bonne, nommée Nastasie, qui

remonte aussi précipitamment que la première fois pour me dire qu'il y

avait en bas--ah! il ne s'agissait plus d'un archevêque, pour le

coup!--cinq messieurs, dont quatre ensemble et qui avaient bien l'air de

former un même corps, assez mal mis d'ailleurs, mais jeunes et «de mine

décidée», disait-elle; ils avaient inscrit sur la feuille de demande

d'audience et sans autre motif de la visite, ces seules initiales,--au

nombre de trois quoiqu'ils fussent quatre:--C. G. T. «Ce monsieur

comprendra», avaient-ils dit.--C'est bien, c'est bien! dis-je à la

bonne, chacun son tour! priez votre monde d'attendre.--C'est que,

monsieur, me dit-elle, il y en a un que je ne peux tout de même pas

faire attendre avec n'importe qui: c'est un monsieur qui est arrivé dans

une auto d'au moins soixante chevaux!» Et elle me tend la carte du comte

de Couandrailles, ni plus, ni moins, qui, à la suite de son mariage avec

une richissime Américaine, est établi à présent au château de

Rochemaure. «Je ne crains pas de me rencontrer avec monsieur le comte,

me dit très poliment le vicaire général, le comte de Couandrailles est

un ami de l'évêché...--Eh! mon Dieu, monsieur l'abbé, si en ce cas

monsieur le comte voulait bien vous remmener dans son automobile, nous

aurions peut-être un peu plus le temps de causer, vous verriez madame

Poplité et ces messieurs du conseil d'administration!

»Nastasie, dépêchée aussitôt, pour faire entrer le comte de

Couandrailles, remontait en disant que ce monsieur avait engagé

amicalement la conversation avec les quatre qui se faisaient appeler C.

G. T., qu'il avait l'air de s'entendre avec eux et qu'il refusait d'être

introduit en passe-droit, étant arrivé en dernier. «C'est à moi de me

retirer, dit le vicaire général, et il ajouta, afin de donner un tour un

peu plus dévot à la conversation qui avait roulé plutôt sur des

chiffres: «Pour une fois, les premiers seront les premiers et les

derniers seront...»

--Les _deniers_!... comme partout, s'écria en se déridant un instant le

rédacteur en chef du _Journal des Affaires politiques et étrangères_.

--Eh bien! monsieur le rédacteur en chef, c'est ce qui vous trompe! Et

ça n'est pas les «deniers» comme vous dites si bien, par un jeu de mots

qui ne m'échappe pas, non ça n'est pas les deniers qui l'ont emporté,

bien qu'on soit venu nous en offrir, et de plusieurs côtés à la fois,

comme vous l'avez déjà parfaitement deviné. Ah! qui est-ce qui aurait

cru qu'une chétive feuille politique qui ne faisait seulement pas ses

affaires, exciterait de pareilles convoitises, et aux quatre coins de

l'horizon politique, c'est le cas de le dire, car, monsieur, c'était

bien une délégation du parti ouvrier qui était en bas, représentée par

les citoyens bouche à bouche avec monsieur le comte de Couandrailles,

lequel venait, lui, de la part des comités monarchistes. Monsieur le

comte les a tous emmenés le soir--si ça peut vous amuser de l'apprendre,

monsieur--oui, tous, y compris le vicaire général, dans sa grande

limousine;--entre nous, il y avait deux C. G. T., sur le devant, un à

côté du chauffeur et le second quasiment sur le marchepied, en

lapin...--Il a pu les emmener tous sans s'offenser les uns les autres,

attendu qu'aucun n'avait réussi dans sa mission!

»Ah! il y a eu une chaude séance du conseil d'administration, ce

jour-là, monsieur! mais à l'unanimité moins deux voix, le conseil s'est

prononcé pour l'adoption d'un parti qui me vaut précisément l'honneur de

vous entretenir aujourd'hui, car j'y arrive, à mon but, monsieur le

rédacteur en chef, j'y arrive; ça a été long, et je vous en fais bien

mes excuses, mais de ces préliminaires, comme vous l'allez voir, et

quand j'aurais eu là ma bonne paire de ciseaux, je ne pouvais rien

couper.

»J'arrive au but, monsieur le rédacteur en chef, et ça n'est pas sans

trembler un peu, car ce que j'ai à vous dire ressemble à s'y

méprendre... à une confession!

Le rédacteur en chef, dans l'impossibilité de soupçonner où son visiteur

en voulait venir, commençait à s'impatienter; il redressa tout à coup la

tête.

--Premier aveu: monsieur le rédacteur en chef, je ne m'appelle pas

Stanislas Rondache!...

»Non; puisque du vivant de monsieur Poplité, la même signature s'étalait

en caractères gras au sommaire du _Petit Eustasois_: c'était le

pseudonyme adopté par feu monsieur Poplité en personne--mais il est bien

possible que vous ayez négligé ce détail.--Non, je ne m'appelle pas

Stanislas Rondache, mais simplement et tout bonnement Joseph Ploux. Si

je m'introduis jusqu'à vous sous l'égide d'un nom honorablement connu

dans la région, c'est que j'y ai été autorisé, et dès cette mémorable

séance du conseil d'administration... J'y ai été autorisé, quoique sans

grande instruction et ne me donnant pas pour plus malin que je ne suis,

voici comment:

»Dans le moment même de la plus chaude discussion, et quand il

s'agissait de savoir ce qu'il adviendrait de notre infortuné quotidien

et si on ne le vendrait pas à gauche ou bien à droite, et comme ces

messieurs qui ne sont pas millionnaires, tant s'en faut, se trouvaient

tiraillés dans leurs intérêts et dans leur conscience, madame Poplité,

propriétaire du local et de tout le matériel d'imprimerie, s'est levée:

«Mon pauvre mari, dit-elle, m'a confié souvent que quand il était dans

l'embarras pour la rédaction de son journal, il avait pour principe de

ne pas s'arracher les cheveux: _On prend son bien où on le trouve_;

voilà quelle était sa devise, à ce pauvre ami, et il y a principalement

les grandes feuilles parisiennes qui sont excellemment rédigées et qui,

cependant, ne parviennent pas à la connaissance du dixième de nos

populations lisantes; ça n'est-il pas un grand dommage, messieurs, je

vous le demande, que tant de savoir et tant de talent soient plus qu'aux

trois quarts perdus?» Là-dessus, il y a quelqu'un du conseil, monsieur

Sablé, un qui ne mâche pas ce qu'il a à faire entendre, qui demande la

parole: «C'est très exact, dit-il, je connaissais l'usage adopté par

notre regretté directeur dans la confection de son journal, et, à mon

avis, pour la meilleure éducation de notre petit public, feu Poplité y

mettait encore beaucoup trop du sien!» Voilà l'idée qui court comme le

feu le long de la mèche, monsieur, et tout à coup deux ou trois de ces

messieurs qui éclatent d'une seule voix: «Nous n'avons besoin de

personne!... Méprisons les capitaux étrangers!... Gardons jalousement

notre indépendance!... Conformons-nous à la tradition transmise par

notre regretté directeur!...» Et madame Poplité elle-même qui prononce:

«Il y a, pour cette besogne, un homme tout trouvé...» Monsieur, soit dit

sans ostentation ni jactance, c'est mon nom qui sort à cette minute de

sa poitrine... C'est donc moi qui assume à cette heure la lourde

responsabilité de perpétuer les us et coutumes traditionnels de feu

monsieur Poplité. On m'a adjoint seulement un ouvrier typographe...

»Et je vous laisse à penser, monsieur, que si feu monsieur Poplité y

mettait encore trop du sien, ça n'est pas en cela que j'ai pu, moi, tel

que vous me connaissez, être tenté de l'imiter, car le maniement de la

plume n'est pas mon fait...

»Monsieur le rédacteur en chef, je ne viens pas ici dans l'intention de

me faire valoir, tant s'en faut, et je suppose que mon portrait

personnel, tel que je vous l'ai peint, est bien petit vis-à-vis de celui

de notre regretté directeur-fondateur. C'est en me retranchant derrière

ces préliminaires qu'il me sera permis de vous dire que si jamais feu

monsieur Poplité a eu un tort ou commis une erreur, ça n'a pu être que

de disperser les emprunts qu'il faisait à l'excellente presse

parisienne; il empruntait ici et il empruntait là; hier c'était du

rouge, et aujourd'hui du blanc. Je vous confie ceci à voix basse; mais

il y avait des mal intentionnés qui ne se sont pas fait faute d'appeler

notre journal «l'Arlequin» ou le «Pot Pourri». Dans mon petit coin,

monsieur, moi, je m'étais aperçu que de tous les quotidiens que la

capitale nous expédie à Saint-Eustas-le-Petit, le _Journal des Affaires

politiques et étrangères_ était premièrement le plus instructif--ça tout

le monde en tombera d'accord--et secondement celui qui nous garantissait

le mieux contre le risque d'éveiller les susceptibilités de l'opinion,

toujours chatouilleuse, comme on sait. Ce n'est pas un journal anodin,

mais c'est un journal qui sait se tenir à égale distance des extrêmes,

et a une «tenue», comme on dit, que c'est à croire quand on le lit, que

l'on assiste à une conversation d'ambassadeurs. On a beau dire que tout

s'altère, la province a conservé le sens du comme il faut. Il y a bien

d'autres qualités qui désignaient votre estimable journal à notre

attention particulière, et vous n'attendez pas qu'une parole aussi

malaisée que la mienne vous en fasse l'énumération... Bref, pour faire

honneur à la situation inattendue et brillante, j'ose le dire, qui

m'était accordée à l'improviste, et dans la louable intention d'être

utile à tous en prenant mon bien, comme disait le patron, là où il se

trouvait, dès ce jour-là, monsieur, j'ai mis à large contribution le

_Journal des Affaires politiques et étrangères_, lui et pas un autre, je

viens vous en faire ici le loyal aveu... J'étais venu dès les premiers

temps dans l'intention de vous informer de ce qui se passait, préférant

prendre les devants, bien entendu, que non pas d'encourir votre blâme;

et si vos occupations, monsieur le rédacteur en chef, vous avaient

permis de m'écouter lors de ma première visite, j'aurais eu, ma foi,

plus de coeur à m'acquitter depuis vingt-deux mois de ma besogne

quotidienne, car rien de tel que d'être d'accord avec qui vous fournit

le boire et le manger... Mais à quelque chose malheur est bon: si

j'avais eu l'honneur d'être entendu, et le soulagement de m'être

expliqué, aussitôt les débuts de ma petite pratique, il y a une chose

que je n'aurais pas pu vous apprendre, une chose qui va peut-être bien

me charger davantage à vos yeux et que je ne vais pourtant pas pouvoir

vous confier sans une certaine fierté, monsieur le rédacteur en chef:

c'est le succès de notre procédé, c'est la prospérité du _Petit

Eustasois_ depuis le jour qu'il n'est à peu près alimenté que par les

miettes qui tombent de votre table!... Quoique je ne vous copie pas, ce

qui s'appelle copier, vous m'entendez bien, le public régional sait

distinguer, même à travers les pièces mal cousues d'un remaniement, il

sait distinguer ce qui vient des maîtres de la plume et de la pensée, et

il y rend hommage; vous y serez sensible, monsieur le rédacteur en chef,

quand je vous dirai qu'en un an et dix mois le tirage du _Petit

Eustasois_ a quintuplé. Oh! ce n'est pas le pactole, parce que le

chiffre que nous multiplions par cinq n'était pas bien gros; mais le

branle est donné, nous allons, nous allons! Sans contredit, nous voilà

dans la main le conseil général et les prochaines élections

législatives... Il va sans dire que si vous aviez jamais quelque intérêt

dans le département, nous vous serions dévoués à vous et aux vôtres

comme le chien ne l'est pas à son maître...

»Voilà, monsieur le rédacteur en chef, ce que, sans vouloir rien

demander spécialement au langage des cléricaux, j'ai appelé «ma

confession»; elle est complète, elle part d'une âme dépourvue de malice,

mais--il y a un «mais», vous vous en doutez bien!--mais je ne peux tout

de même pas y joindre le ferme propos de ne plus recommencer, à moins

que, malgré ma démarche accomplie, vous ne m'en donniez l'ordre formel,

ce qui serait d'un coeur dur...

Stanislas Rondache ayant prononcé ces mots, un peu à bout de souffle, se

sentait la gorge sèche, et son anxiété avait été croissant parce que

vis-à-vis tant de rondeur, de bonhomie et de fondamentale innocence, le

rédacteur en chef du _Journal des Affaires politiques et étrangères_

conservait un oeil volontairement sans expression, un visage glacé, et,

dans l'espérance de l'attendrir par un argument de suprême ressource,

Stanislas Rondache, ou plutôt Joseph Ploux, ajouta encore:

--Je dois vous dire aussi, monsieur le rédacteur en chef, afin que vous

soyez bien informé de nos moeurs et que vous ayez tout à fait présent à

l'esprit notre petit tableau de famille provinciale, que pour cimenter

notre prospérité, madame Poplité et moi avons formé le projet d'une

union matrimoniale... Les premiers bans sont publiés de dimanche dernier

à l'église Saint-Pacôme...

Mais le rédacteur en chef du _Journal des Affaires politiques et

étrangères_ ne détendit pas, fût-ce devant ce tableau, un seul trait de

son visage impassible. Il se leva. Stanislas Rondache dut l'imiter; ses

jambes flageolaient, et tout son séant lui semblait être paralysé. Le

rédacteur en chef parisien vit pâlir son pauvre petit confrère de

province. Et il se demandait: «Quelle pénitence pourrais-je bien

infliger à ce brave homme qui, tout de même, a outrepassé les

droits?...»

Stanislas Rondache se croyait perdu. Il dit, sur un ton désespéré:

--Mais enfin, monsieur le rédacteur en chef, l'essentiel de toute cette

malheureuse affaire, vous le connaissiez depuis vingt-deux mois par le

service du journal qui vous a été fait régulièrement, sans

cachotterie?...

Alors le rédacteur en chef résolut de le frapper dans son amour-propre

qui apparemment était grand. Stanislas Rondache s'imaginait que le

_Petit Eustasois_, parce qu'il arrivait à Paris, y était lu: le

rédacteur en chef dit flegmatiquement en faisant un pas vers la porte:

--Toute cette malheureuse affaire? Mais nous l'ignorions complètement!

Et voyant que Stanislas Rondache s'anéantissait, il changea soudainement

d'attitude. Il prit sa figure d'homme du monde, indulgent, spirituel,

détaché de bien des choses, sensible au trait bien lancé, et estimant

au-dessus de tout la façon la plus élégante de trancher une difficulté:

--Allons! allons! mon cher confrère, dit-il, en tendant la main avec

cordialité à Stanislas Rondache, si vous voulez qu'à l'avenir nous

parcourions quelques colonnes du _Petit Eustasois_, citez-nous donc une

fois au moins! les agences nous enverront la coupure... et nous vous

tiendrons quitte.

La marchande de petits pains pour les canards · 第 25 / 42 题