--Nous avons dîné ensemble. Nous avons fumé ensemble. C’était chez

Dante. Il n’y avait que nous, et Dante avait un rendez-vous à minuit.

Nous sommes restés seuls. Tu comprends.

Je ne comprenais pas et la surprise se lisait sur mes traits.

--On ne connaît les véritables sentiments que l’on a pour une femme que

lorsqu’on est couché à côté d’elle. Merveilleuse expérience et combien

instructive! Samedi soir, j’ai ramené Jacqueline chez elle. Oh! bien

sagement... elle se sentait un peu souffrante. Alors hier.

--Hier...

--Hier, je suis allé prendre de ses nouvelles. Je te l’ai souvent dit,

Jacqueline me paraissait trop gaie. Eh bien, hier soir, elle était

devenue subitement triste. Elle avait dîné dans son lit. Nous avons

parlé de toi. Et voilà comment tout est arrivé.

Je demeurai silencieux.

--Étant donné qu’il ne s’était rien passé entre elle et toi, qu’au fond,

tu n’y tenais pas plus que ça, que tu étais comme moi, que tu la

trouvais trop gaie, je n’ai aucune espèce de remords.

Le visage de Marco exprimait en effet une joie sans reproche.

Il était debout. Il me tapa sur l’épaule en disant:

--Je suis content. Je suis très content, Je sors de chez elle et tu ne

peux pas t’imaginer ce qu’une femme comme Jacqueline peut devenir

charmante quand elle cesse d’être gaie. Mon cher...

Mais je l’arrêtai.

Quand il fut parti, je fis des deux lettres une foule de morceaux, de

tout petits morceaux, une poussière de papier que je froissai entre mes

doigts et qui devint une pluie fine par la fenêtre ouverte, sur la rue

ensoleillée, aussi légère que mon désir, une pluie fine de cendres

d’amour.

LES PALL MALL

--Je vous assure, Jacqueline, que ces cigarettes sont excellentes.

Mais non, Jacqueline ne les goûtera pas. Elle dit qu’elle n’aime pas ce

tabac et qu’elle ne peut fumer qu’une seule catégorie de cigarettes

qu’il faut se hâter d’envoyer chercher.

Ces cigarettes sont les Pall Mall. Et quand la petite boîte est enfin

rapportée par la grosse cuisinière de Jean Noël, Jacqueline, avec un

sourire de satisfaction, défait le paquet de ses doigts légers,

s’enfonce dans le divan au milieu des coussins et jette vers le plafond

des spirales de fumée.

Sur le plafond il y a une étoffe persane, un rayon de soleil traverse la

fumée qui monte, et le visage de Jacqueline est entièrement renversé.

--Vous rappelez-vous, dit-elle, le déjeuner que nous fîmes ici, il y a

deux ans, avec Marco? Il avait ce complet vert que j’aimais tant, et il

me regardait de ses yeux plus ingénus qu’à l’ordinaire dans son visage

volontairement rosse. A cette même place il m’embrassait devant vous, et

je ne sais plus qui a dit: Ils ressemblent à Paul et Virginie. C’était

stupide, mais je me souviens que sur le moment, cela me fit un plaisir

très doux.

Jacqueline posa sur un cendrier l’extrémité de sa cigarette dont il ne

restait que le petit bout de liège, et il semblait qu’elle suivait dans

l’air la vision de Marco en complet vert qui se dissipait avec la fumée.

--Encore une Pall Mall, Jacqueline?

Il y eut de nouvelles volutes bleues et de nouvelles images dans la

chambre.

--Vous rappelez-vous, dit-elle encore, le bal masqué des Mortigny? Marco

avait un costume d’incroyable et il était furieux après moi parce que je

l’avais fait attendre au moins une heure, en voiture devant ma porte.

C’était encore le temps béni où je le faisais attendre.

Nous répétions tout le temps du bal:

Comme c’est ennuyeux ici. Ce n’est que bien après que nous devions

apprendre que nous avions passé là une des plus heureuses soirées de

notre vie, Car c’est ainsi pour tous les bonheurs. On les regrette quand

ils sont à jamais perdus. Mais quand on les vivait, on disait:

--Il fait froid... J’ai mal à la tête... Partons... J’étais en danseuse

de papier, multicolore et bariolée, et Marco plaisantait:

--J’ai envie de te faire flamber comme une allumette, pour égayer cette

morne soirée.

La soirée était follement gaie et j’avais forcé Marco à danser. Puis

nous fûmes un peu gris. Puis, nous rentrâmes. Il pleuvait. Il n’y avait

pas de voiture. Le papier de mon tutu était dans un état lamentable.

Nous étions mouillés jusqu’aux os. Un petit jour triste se levait quand

nous arrivâmes à ma porte. Je grelottais. Marco me dit:

--Je te réchaufferai en te prenant dans mes bras.

Et aussitôt la pluie, les becs de gaz clignotants, la lumière désolée du

jour, le décor de cinq heures du matin, où traînent les laitiers, tout

devint pour moi une splendide aurore.

Et Jacqueline regarda cette aurore où passaient des masques de toutes

couleurs, dans le plafond, parmi la fumée lumineuse.

--Encore une Pall Mall, Jacqueline?

--Vous rappelez-vous la fête de Neuilly, et les chevaux de bois, et la

discussion qui s’éleva entre Marco et moi parce qu’il ne voulait plus

que j’y monte? Il prétendait qu’il y avait un monsieur qui restait là, à

cause de moi, pour voir ma jambe au passage, et que je faisais exprès de

relever un peu ma robe. C’était le temps béni où il était jaloux. Et je

montai sur les chevaux de bois tout de même, et le monsieur resta là, et

Marco, à cause de vous, n’osa pas laisser éclater toute sa jalousie. Et

il répétait après:

--Ce que je m’en moque, en somme, moi, qu’un monsieur regarde ta jambe!

Mais ensuite en rentrant il me serrait le bras si tendrement! Et le

soir, il m’avoua qu’il avait souffert à cause du monsieur inconnu que je

n’avais même pas regardé.

Que de souvenirs il y a dans la fumée des Pall Mall!

--Vous rappelez-vous la scène à propos de la lettre de son ancienne

maîtresse? Et le restaurant de la rue des Martyrs? Et le soir, où, au

cirque Médrano Gugusse me jeta du sable? Et Lily’s bar? Et l’ingénieur

qui me fit cadeau d’une lampe électrique de poche?

Sans doute les volutes bleues des Pall Mall précisent davantage cette

image dernière, où bien la lampe électrique de poche rappelle-t-elle des

souvenirs plus intimes et plus doux, car il y à une légère buée dans les

yeux de Jacqueline.

--Marco ne fume que des Pall Mall, reprend-elle, aussi je n’aime que ces

cigarettes. Croyez-vous qu’il puisse en trouver à Albi?

--Cette marque est très répandue et assurément...

--Si à cette minute même il fume aussi des Pall Mall et s’il regarde

comme moi la fumée qui monte, n’est-ce pas qu’il doit être forcé de

penser aux mêmes choses?

--Jacqueline, sur quoi basez-vous cette espérance?

--Sur rien. Mais je crois fermement que nos esprits communiquent à

travers l’espace par la fumée des Pall Mall. Aussi je fume malgré que le

tabac m’enroue et que je n’en aime guère le goût.

Et Jean Noël s’émerveilla et il dit:

--Il est vain de plaindre les femmes quand elles souffrent d’être

séparées de ceux qu’elles aiment, parce qu’elles ont des consolations

inattendues et secrètes qui ne sont accessibles qu’à leurs cœurs légers.

DÉFAUTS ET QUALITÉS

L’amour est comme la rougeole ou la fièvre typhoïde. De même que ces

maladies, il se communique par le contact d’une main, un baiser

imprudent, une visite à quelqu’un qui est déjà atteint par le mal.

Voilà qu’à force d’entendre Jacqueline me parler de son amour pour

Marco, je deviens insensiblement amoureux de Jacqueline.

Je lui donne des conseils. Je lui dis:

--Quand Marco reviendra, il faudra être plus coquette avec lui. Il ne

faudra pas surtout lui dire que vous l’aimez. Marco dit toujours qu’il a

horreur des femmes gaies. Pour vous conformer à cette opinion, vous avez

diminué votre gaieté, et votre rire qui coulait avant comme une eau pure

entre les cailloux blancs de vos dents est maintenant pareil à une

source tarie. Vous êtes devenue peu à peu tendre et grave et semblable à

l’idéal que Marco dit se faire des femmes. Mais ce fut peut-être là une

erreur. Les hommes sont contradictoires et il ne faut pas les prendre au

pied de la lettre. C’est quand vous étiez trop gaie à son gré que Marco

vous a aimée. Il ne faut jamais perdre sa qualité essentielle, ce qui

est votre caractéristique morale dans la vie, de même que si on a une

chevelure noire comme la nuit, avec un teint de brune, on ne doit pas la

passer au henné pour obtenir une teinte mixte. Marco vous écrit peu en

ce moment. Pour obtenir la lettre tendre que vous désirez, croyez-moi,

ne lui écrivez pas de longs récits de vos tristesses, mais de simples

mots très courts où il y ait entre les lignes votre fantaisie, avec le

frisson d’un éclat de rire dans le papier replié.

Je donne ces conseils en toute sincérité. Mais parfois une perfide

pensée s’empare de moi. J’ai envie de pousser Jacqueline à d’inhabiles

démarches qui lui feraient perdre l’amour de Marco. J’estime que Marco

ne mérite pas l’amour d’une femme aussi charmante que Jacqueline, Je le

pèse dans une sévère balance, et l’amitié ne met aucun poids dans le

plateau pour contrebalancer ses défauts. Je m’énumère à moi-même tous

les petits travers de son égoïsme, de son égoïsme vis-à-vis des femmes,

qui devraient lui faire du tort à leurs yeux.

Au hasard de la conversation je les rappelle quelquefois à Jacqueline.

Marco est frileux. Il habite un atelier où un poêle, toujours rouge en

hiver, donne une chaleur fantastique. Quand Jacqueline vient le voir, si

elle manifeste qu’elle a trop chaud, au lieu d’ouvrir un instant la

fenêtre, il bourre cyniquement son poêle de charbon et il lui dit: Eh

bien, déshabille-toi!

Jacqueline le fait du reste quelquefois, mais si elle est pressée, si

elle a des courses à faire ou si elle a mis sa robe avec des agrafes

compliquées, elle supporte la chaleur.

Marco, quand il est tard dans la nuit, n’aime pas ressortir de chez lui

pour raccompagner sa maîtresse. Il habite un boulevard désert et

Jacqueline a peur d’y passer seule.

Marco déclare qu’on ne doit pas avoir peur, qu’il faut raffermir son âme

et que même c’est une école excellente pour s’aguerrir que de sortir

après minuit. Il ajoute:

--Tu as des taxis à deux pas et je te surveillerai de la fenêtre.

Il sait fort bien que les taxis sont très loin de là et, quand la pauvre

Jacqueline s’en va d’un pas rapide, elle n’entend même pas pour la

rassurer Marco ouvrir sa fenêtre.

Je rappelle ces petits traits comme des choses plaisantes et sans

importance du caractère de Marco et sous couleur de faire de la

psychologie.

Je me repens aussitôt après parce que je vois s’attrister les yeux de

Jacqueline et que je juge sévèrement ma conduite. Alors, pour me

rattraper, je fais l’éloge de Marco, Jacqueline m’approuve, elle

surenchérit et cela finit par un hymne d’éloges.

Et puis, je suis tout à fait vaincu quand Jacqueline ajoute à la fin, en

rougissant et en détournant les yeux:

--Marco a surtout une qualité, mais je n’oserais jamais vous en parler.

LE MYSTÈRE DE L’HÉSITATION

L’amour de Jacqueline pour Marco était devenu une rêverie maladive, une

sorte de folie. Elle ne parlait que de lui et, en même temps qu’elle

multipliait à son sujet les paroles tendres et les regrets, elle ne

cessait de me prodiguer toutes les coquetteries qu’une femme peut

prodiguer à un homme qu’elle veut tenter et dont elle veut se faire

aimer.

Embrasser une femme sur les lèvres, même longuement, quand on est étendu

côte à côte dans la fumerie du peintre Dante, vêtus de kimonos légers,

au milieu d’êtres qui s’embrassent aussi sur les lèvres, est une chose

qui n’a vraiment aucune importance et qu’il convient d’oublier le

lendemain.

Mais embrasser une femme sur les lèvres quand on n’a pas séjourné dans

une fumerie, qu’on n’a pas fumé, qu’on revient simplement du théâtre,

qu’on est en voiture, est un geste qui a alors une tout autre

signification.

Et si la femme a provoqué ce geste par une pression de main ou diverses

nuances qui sont l’inclinaison de la tête ou le mouvement favorable

d’une épaule, si elle a participé à ce baiser sur les lèvres autant

qu’une femme peut y participer, on peut conclure qu’elle est animée pour

vous d’une certaine bienveillance physique.

Or, ce furent de telles choses qui advinrent. Je me fis des reproches.

Je fus animé par l’espérance. Je me blâmai de cette espérance. Je la

jugeais ensuite stupide. Il était indiscutable que Jacqueline aimait

Marco d’un amour exclusif. Et pourtant il y avait ce baiser.

Il y eut le lendemain une lettre.

Je n’avais pas vu Jacqueline de la journée et j’en souffrais. Je ne

devais pas la voir le soir. Je rentrai chez moi vers huit heures. Elle

me priait en des termes tendres inaccoutumés de venir la retrouver. Elle

ne pouvait rester seule cette nuit, disait-elle. Elle avait besoin de

quelqu’un qui lui parlât avec affection. J’étais la seule personne sur

laquelle elle pouvait compter. Je devais venir, même si je rentrais tard

chez moi, même si l’heure était indue. Je trouverais dans ce cas la clef

sous le paillasson de sa porte. Je devais venir à tout prix.

Quand on reçoit une lettre aussi inattendue, d’un caractère aussi formel

et qui ne laisse aucun doute sur les conséquences qu’elle comporte, la

chose la meilleure que l’on puisse faire est de sortir précipitamment de

chez soi et de se mettre à marcher dans la rue avec une grande rapidité.

Je fis ainsi, et quelques petites ouvrières qui rentraient chez elles

éclatèrent de rire en m’apercevant.

L’allégresse, la surprise, l’orgueil et la crainte étaient étrangement

mêlés en moi et me faisaient souffrir. J’allais au hasard, et mon

premier élan me porta aux environs du parc Monceau, jusqu’au coin de la

rue qu’habitait Jacqueline.

Je m’arrêtai. Accoudée à sa fenêtre, je l’aperçus de loin. Je distinguai

qu’elle était en peignoir et qu’elle semblait attendre.

Je redescendis l’avenue de Villiers et je revins sur mes pas avec le

sentiment exact de la situation.

Jacqueline aimait Marco. Elle ne recevait de celui-ci que des lettres

rares, brèves et insuffisamment tendres. Soit par dépit, soit par ennui,

soit par désir de profiter de la petite somme de joie que la vie nous

offre, elle avait résolu de tromper Marco. Elle m’avait choisi parce que

j’étais là, sous sa main, parce qu’elle me sentait épris d’elle. Elle me

rejetterait ensuite avec horreur, et son amour pour Marco ne serait que

plus ardent. Car tel est l’avantage et le défaut en même temps de la

tromperie, elle fait mieux ressortir, elle agrandit les qualités de

celui qu’on a trompé. Non, assurément, je ne devais pas tomber dans ce

piège.

Je m’éloignai rapidement, bien résolu à regagner mon appartement. Je

m’arrêtai une seconde pour allumer une cigarette, je considérai un mur

plein d’affiches, et voilà qu’un splendide tableau frappa ma vue.

Je voyais, tracé par le pinceau de l’imagination, la chambre à coucher

de Jacqueline avec son ordonnance délicate et son désordre intime. Je

voyais l’édredon bleu rejeté et pendant au pied du lit et les oreillers

creusés. Le visage de Jacqueline était rendu plus charmant par une

cernure bleue des yeux, une grande lassitude, elle était étrangement

décoiffée et elle reposait auprès de moi.

Je me sentis rougir dans la solitude de la rue. Je ne pensais plus qu’à

cette belle image et à la possibilité de la réaliser. Je repris le

chemin de la maison de Jacqueline.

Mais, comme je passais boulevard des Batignolles, je faillis buter dans

l’obscurité contre des garçons de café qui sortaient à quatre pattes

sous la devanture métallique d’un restaurant qu’on fermait. Et parmi

eux, il y avait un souvenir. Et ce souvenir se tenait devant moi et

m’empêchait de passer.

Jadis, ayant une maîtresse que j’aimais beaucoup, j’étais venu dans ce

restaurant avec une autre femme. J’avais passé tout mon temps à énumérer

en secret les qualités de ma maîtresse, à la comparer à l’autre femme,

et la comparaison avait été tellement écrasante que j’avais été saisi de

fureur contre cette infériorité.

Le souvenir d’une soirée odieuse se dressait à mes yeux, disant combien

pitoyable avait été le rôle de ce compagnon d’un soir, rôle que j’allais

peut-être jouer moi-même.

Je me remis à délibérer.

--Tout est bouleversé et l’univers est dépeuplé par une grande

catastrophe. Qu’arrivera-t-il de nous dans quelque temps? Les règles

habituelles de la morale ne comptent plus. Les anciens raisonnements

n’ont plus de valeur. Si un plaisir s’offre, il convient de le prendre

puisque nous ne savons pas quelles douleurs demain nous réserve. Avec le

vent léger de la nuit, il me souffla un goût immense de plaisir.

Jacqueline apparut dans ma pensée. Il me sembla que ma bouche allait

toucher son rire et ses dents, et je me résolus définitivement à courir

chez elle.

Mais j’avais perdu beaucoup de temps.

J’arrivai; la fenêtre était close et il n’y avait pas cette douce

lumière tamisée par les rideaux qui est le signe de la présence.

Je maudis mille fois mes hésitations. Mais je songeai pourtant que

l’heure n’était pas tardive et que Jacqueline m’avait dit de venir même

très tard. Sa clef serait du reste sous le paillasson de sa porte.

Je montai son escalier. Je me précipitai sur le paillasson. La clef

était bien là. J’entrai doucement.

Je dis:

Jacqueline! à voix basse.

Personne ne me répondit. Je n’osai allumer l’électricité et, une

allumette à la main, je tournai doucement le bouton de son petit salon.

Je vis à la clarté de la flamme de cette allumette les portraits de

Marco sur la cheminée, une petite table où il y avait une tasse de thé,

un livre par terre et deux toutes petites mules près du divan.

L’allumette palpita et s’éteignit au moment où mes yeux allaient

regarder sur le divan.

J’en allumai une seconde.

Et la seconde allumette me montra Jacqueline qui dormait sur le divan.

Elle dormait d’un sommeil délicieusement paisible et enfantin. Son

visage ne reflétait ni trouble, ni désir, ni amour, mais une parfaite

sérénité. On sentait le rire de ses dents admirables sous ses traits

calmes et la grande paix de son cœur et de ses sens. J’eus le sentiment

invincible que si je m’avançais, que si je prenais sa main, que si je

m’asseyais à côté d’elle, elle pousserait un cri d’épouvante, ne se

rappellerait pas sa lettre et me chasserait avec colère.

Hors du peignoir un bras nu émergeait, terminé par une main délicate.

Mais je n’eus pas le loisir de le regarder, car la seconde allumette

s’éteignit et me laissa dans l’obscurité.

Et je vis nettement dans cette ombre où venait jusqu’à moi le parfum

d’ambre de Jacqueline, mêlé à celui de sa chair, ce qu’il convenait de

faire.

Et la troisième allumette éclaira un personnage qui remettait avec soin

une clef sous un paillasson et qui descendait précipitamment un

escalier.

INFLUENCE DU DÉPOT SUR L’AMOUR

--Je ne vous ai jamais demandé aucun service, dit Jacqueline, Rendez-moi

celui-là. Partez tout de suite.

Il s’agissait d’aller trouver Marco dans son dépôt à Albi, de savoir

pour quelle raison il n’écrivait plus à Jacqueline, de savoir s’il ne

l’aimait plus, si tout était fini.

Albi est une ville lointaine, et ma conscience vis-à-vis de Marco

n’était pas entièrement pure, car je me reprochais malgré tout mes

mauvaises intentions. Je trouvai que cette démarche était ridicule pour

quelqu’un qui était épris de Jacqueline.

Je partis pourtant.

J’étais animé de l’illusion joyeuse que l’ennui de ce voyage serait

compensé par la joie que je causerais à Marco. Un homme qui vit loin de

Paris depuis plusieurs mois, pensai-je, loin de sa maîtresse et de ses

amis, doit se faire une fête de voir un représentant de sa vie passée.

Que de questions Marco allait me poser! Quels ennuis il allait me

dépeindre! Comme il allait insister pour que je demeure quelques jours à

Albi!

Et déjà j’avais imaginé plusieurs prétextes pour pouvoir, sans faillir à

l’amitié, repartir le lendemain.

Comme toute petite ville de province, Albi est une merveille de silence,

d’ombre et de lassitude, et l’expérience des jours actuels nous montre

que même une guerre mondiale ne peut arriver à la troubler. Cette force

faite de vieux hôtels, de vénérables arbres bordant des avenues, de

pavés entre lesquels croissent de paisibles herbes, est immuable, et il

n’est pas de mouvement humain qui puisse altérer son calme. Les êtres

participent à cette paix qui chez eux se transforme en lenteur et en

indifférence. Entre les pavés de leur âme poussent aussi des mousses

épaisses, et les avenues de leurs pensées deviennent longues et froides

avec un ombrage bas qui les obscurcit.

De l’hôtellerie du Grand Saint-Antoine où j’étais descendu j’avais fait

parvenir un mot à Marco, et deux lignes laconiques de lui m’avaient

informé que je devais être, pour le voir, à cinq heures au café Glacier.

A six heures j’attendais encore mélancoliquement sa venue, et je pensais

que quelque punition devait le retenir quand il parut devant moi.

--Excuse-moi, me dit-il. Voilà une heure que je te regarde t’ennuyer.

J’étais au café qui est en face, là-bas. Seulement, tu comprends, je

prenais l’apéritif avec Barbas, mon adjudant...

--Barbas?

--Oui, Barbas, dont je t’ai souvent parlé dans mes lettres. Nous sommes

intimes maintenant. C’est mon adjudant et mon ami. Alors je ne pouvais

pas le quitter.

Et sans me poser la moindre question sur Jacqueline, sur moi, sur nos

amis, sans même parler de la guerre et de ses probabilités, il se livra

à de longues considérations sur l’importance de l’amitié de Barbas, sur

Barbas lui-même, sur son intelligence, sur le rôle qu’il jouait à la

caserne, sur ce qu’il avait fait avant d’être au régiment, sur ses

projets et sur ses maîtresses.

Le capitaine était un brave homme, d’un caractère taciturne, qui se

moquait de tout. Barbas le définissait très bien en disant: C’est un

timide, au fond. Mais il y avait une chose très grave. Le lieutenant ne

l’aimait pas, lui Marco. Il s’était longtemps demandé pourquoi, Barbas

avait tout expliqué d’une façon confidentielle:

--Le lieutenant n’aime pas les fils de famille, parce qu’il les jalouse.

Marco était jalousé par le lieutenant, cela ne faisait aucun doute. Mais

enfin l’essentiel était d’être l’ami de Barbas.

Je m’efforçai de détourner son esprit vers d’autres images. Mais il

entama un sujet d’une importance capitale. C’était l’historique de ses

relations avec le major et l’état actuel de ses relations, ainsi que la

psychologie du major.

Ce fut très long. Je parvins enfin à parler du but de mon voyage et de

Jacqueline. A ce moment le visage de Marco que je considérais changea

complètement. Ses yeux s’agrandirent, sa bouche s’ouvrit, une expression

de joie, et de joie un peu stupide, se peignit sur ses traits. Était-ce

le nom de Jacqueline qui causait ce changement?

Je le crus. Il n’en était rien.

Une ombre s’étendit sur les apéritifs qui étaient devant nous. Un

militaire était debout à côté de notre table. Il n’était pas rasé, il

avait de longues et épaisses moustaches tombantes, un aspect très

vulgaire.

--C’est Barbas! s’écria Marco. Et il me présenta à Barbas qui voulut

bien me serrer la main et dire:

--Vous êtes de passage à Albi?

Or, il se trouvait, d’après ce qu’il expliqua à Marco, qu’il dînait avec

la grande Renée et qu’il venait chercher Marco pour dîner avec lui.

Sans doute ce désir équivalait à un ordre, ou bien s’agissait-il là d’un

plaisir inestimable, d’une aubaine amicale, car Marco bondit, renonça

sans hésitation au dîner que nous devions faire ensemble, et insoucieux

du long voyage accompli pour le voir, des paroles que nous avions à

échanger, du souvenir de Jacqueline, il me tendit la main.

J’insistai pour le voir le soir même, disant que je comptais repartir le

lendemain.

Il ne trouva pas mon séjour trop court, il ne suggéra pas que je

pourrais rester encore une journée pour le voir davantage, et il me dit

qu’il disposerait d’une demi-heure à huit heures et demie avant de

rentrer à la caserne.

--Je ne peux pas refuser de dîner avec Barbas, me dit-il en me quittant.

Mais je compris, en voyant sa hâte et l’aspect de son dos pendant qu’il

s’éloignait avec Barbas, qu’il s’agissait là non d’un contretemps, mais

d’un plaisir d’ordre supérieur.

--Mon vieux, me dit-il le soir, je suis, en somme, très content que tu

sois venu. Tu vas tout arranger avec Jacqueline.

--Qu’y a-t-il à arranger?

--C’était une femme trop gaie pour moi. Rappelle-toi, je te le disais

dès le début. Jacqueline riait trop. Maintenant je suis loin et j’en

profite pour rompre avec elle.

--Mais elle t’aime.

Les colombes poignardées: roman · 第 3 / 5 段