«Non, mon petit, ce n’est pas la peine. Je n’ai jamais été fidèle, tu le

sais bien. C’était même mon principe, ma ligne de conduite, de ne pas

l’être. Je m’acquittais assez bien de mes devoirs de maîtresse infidèle

vis-à-vis de Jacques, qui me connaissait et avait assez d’amour pour me

pardonner ce que ma maladresse lui laissait quelquefois savoir. Mais

tout cela c’était avant la guerre. Maintenant je suis une femme sage.

C’est un état très nouveau pour moi, et je ne cache pas que je le trouve

très pénible. Mais j’ai mis mon point d’honneur à porter jusqu’au bout

le fusil et le sac de la chasteté. Je suis, moi aussi, en campagne. Je

vaincrai. Certes, ce ne sera pas sans peine. Jamais les tentations ne

furent aussi nombreuses. Jamais, semble-t-il, il n’y eut autant d’hommes

à Paris. Puis l’absence d’occupations, l’oisiveté forcée inclinent

davantage vers l’amour, Je ne parle pas de mes camarades aviateurs qui

m’accablent de lettres et dont l’uniforme est si séduisant. Je ne parle

pas des étrangers; même appartenant à des pays neutres, leur qualité

d’étrangers les rend un peu suspects. C’est surtout aux officiers

blessés qu’il est difficile de résister. Je me dis en moi-même que je

commets peut-être une faute en restant insensible aux œillades de ce

jeune sous-lieutenant que je rencontre avenue du Bois et qui marche avec

des béquilles. Ce serait peut-être une forme du devoir que de le

consoler un peu. Qui sait? Avant un mois, sa jambe sera guérie, il

repartira et il emportera le souvenir de ma froideur. Il pensera là-bas:

«Cette jeune femme qui m’était si sympathique s’est détournée de moi

parce que j’étais blessé et que j’avais des béquilles.» Ainsi j’aurai,

sans le vouloir, aggravé les maux de ce jeune homme qui a versé son sang

pour nous défendre. N’ai-je pas eu tort? Mais le devoir alors serait

trop agréable. Il faut qu’il soit douloureux. Alors je suis sage. Et

quand on est comme moi ce que, vous autres hommes, vous appelez

communément une femme de tempérament, on souffre. Je suis contente de

souffrir. Je lutte avec un instinct puissant qui est en moi. Je sens

passer quelquefois autour de ma chair une flamme aussi chaude que celle

des canons, qui m’enveloppe et qui m’embrase. Je résiste aux assauts de

la volupté, je brave les explosions du désir, je reste debout sous

l’éclair de l’amour. C’est ma manière de faire la guerre. Et quand celui

que je n’ai pas assez aimé reviendra, je pourrai au moins lui offrir en

échange de toutes les souffrances qu’il aura connues une toute petite

goutte d’héroïsme dont il comprendra la beauté parce qu’il sait la

faiblesse de ma chair.»

La grande Lucienne, qui n’avait rien dit jusque-là, mais qui écoutait,

accoudée sur son bras brun, à l’attache un peu vulgaire, eut un

mouvement d’indignation qui fit s’entrechoquer des colliers faux et

s’écria:

«Cette manière de comprendre la vie pendant la guerre est stupide.

Mariette se fait souffrir et elle ne donne aucune joie à personne. Tout

le monde est bien assez malheureux pour ne pas augmenter encore la

tristesse en se forgeant des idées qui ne servent à rien. Moi, je ne

m’en cache pas, en un mois j’ai été la maîtresse de trois militaires que

je ne connaissais pas, qui sont partis, et que je ne reverrai peut-être

jamais plus.»

Dans l’ombre, sans les voir, je sentis des sourires sur les visages,

exprimant que dans l’esprit de tous, ce nombre devait être très

inférieur à la réalité.

La grande Lucienne entra dans une longue et minutieuse énumération de

détails que je n’entendis pas. Il en résultait qu’elle avait inspiré

trois passions également fortes et dont le témoignage lui parvenait

chaque jour par une triple correspondance aux termes enflammés.

«Le devoir de chaque femme, reprit-elle, dans les circonstances

actuelles est la générosité d’elle-même. Nous renfermons mille joies

dans les lignes de notre beauté, nous ne devons pas en être avares pour

ceux qui vont peut-être mourir demain.»

Un invisible sourire flotta encore dans l’atmosphère chargée de fumée,

disant que les joies dont parlait la grande Lucienne n’étaient pas au

nombre de mille et d’une qualité moins précieuse qu’elle semblait

l’indiquer.»

«Il faut nous donner, insista-t-elle encore bien inutilement, c’est là

notre vraie mission».

Et elle s’allongea paresseusement comme si une pose d’abandon devait

fortifier l’énergie indubitable de ses intentions.

Jean Noël fit un vague geste de son côté, et sa main effleura la

chevelure brune qui tombait en boucles dures autour du front en arête de

la grande Lucienne. Il prit quelques mèches qu’il froissa entre ses

doigts. Mais il se détourna rapidement vers la lampe et vers la pipe et,

comme s’il parlait à ces objets familiers et à moi-même en même temps,

il dit:

«Quand on n’a pas ce qu’on désire, il est vain de désirer ce qu’on peut

avoir.»

CHEZ LA VOYANTE

C’est une chose très connue, me dit Jacqueline. Toute la guerre à été

annoncée par un moine du moyen âge. Mon ancienne femme de chambre, qui

est maintenant manucure, est venue me voir hier et m’a parlé d’une jeune

fille extraordinaire qui fait des prédictions et lit dans les cartes. Il

n’est pas douteux que certaines personnes aient le don de voir dans

l’avenir. C’est prouvé et même scientifique. Je voudrais savoir si je

vais recevoir bientôt une lettre de Marco. Voilà l’adresse que m’a

donnée mon ancienne femme de chambre. Allons-y.

Je sais que d’une façon générale, les voyantes, désireuses de contenter

et d’augmenter leur clientèle n’annoncent que des choses heureuses. Je

consens donc à satisfaire le désir de Jacqueline, et nous partons.

L’extraordinaire jeune fille habite, dans un quartier très éloigné, une

maison très pauvre. L’escalier est minable, une odeur de bois pourri et

de cuisine s’en dégage et je m’étonne en le gravissant que des gens qui

ont le pouvoir de connaître les choses futures, l’emplacement des

trésors cachés, les pensées secrètes des hommes, ne se servent pas de

ces vertus pour améliorer un peu leur sort matériel et obtenir au moins

de mener leur vice prophétique dans des lieux moins nauséabonds.

Sur une porte à droite du cinquième étage est collée une étoile de

papier doré. Cette étoile, et après que la porte se soit ouverte,

l’andrinople rouge qui tapisse les murs de l’antichambre, nous indique

que nous venons de pénétrer dans un domaine magique.

--Quelques instants seulement, dit un gros homme d’aspect joyeux, qui

ressemble à l’idée qu’on se fait de Tartarin. Ma fille est occupée avec

des personnes, des personnes considérables, qui sont venues la

consulter. Elle va être à vous.

Il nous fait asseoir dans une salle à manger modeste et il nous

entretient de ses vues personnelles sur la guerre. Je détourne la

conversation et je lui demande comment il s’est aperçu du don de double

vue de sa fille.

«Ce n’est pas à proprement parler de la double vue, c’est de la voyance,

la connaissance merveilleuse des faits passés et futurs que possède

cette âme élue, déclare-t-il avec orgueil. J’ai tout ignoré jusqu’à ce

qu’elle eut quinze ans. Un de mes amis qui est placier en vins déjeune

un jour avec nous. Il regarde ma fille et dit: Je n’ai jamais vu d’yeux

pareils. Je me suis occupé de magnétisme et je suis sûr qu’on pourrait

l’endormir. Je réponds: A quoi bon? Il reprend: Faisons une expérience.

Ma femme a égaré ma montre et ne peut la retrouver. Je vais endormir la

fille et le lui demander.

Il fait des passes et lui ordonne de dormir.

--Où est ma montre, demande-t-il?

--Elle est au Mont-de-Piété, dit ma fille.

--C’est impossible, s’écrie mon ami.

--Le reçu est dans le porte-monnaie de votre femme.

Il rit et la réveille.

--Ta fille n’a pas le don de double vue, dit-il.

Mais le soir même il revenait. Il avait trouvé le reçu dans le

porte-monnaie, et sa femme avait avoué avoir porté secrètement la montre

au Mont-de-Piété.

--Depuis ce temps j’endors moi-même ma fille. Vous ne pouvez pas vous

douter de la quantité de choses qu’elle a pu prédire et qui sont

arrivées. Aussi beaucoup de personnages très importants viennent la

consulter. Sa renommée s’est accrue, on a parlé d’elle, et l’on accourt

maintenant ici de tous les points du monde. Un des plus grands banquiers

de Paris ne fait pas une seule affaire sans demander à ma fille une

ligne de conduite. Il m’est absolument interdit de révéler certaines

visites que j’ai en ce moment. Cependant je peux vous le confier parce

que vous avez l’air de personnes très sérieuses. Un officier

d’état-major était à cette même place ce matin. Il y a certaines

opérations militaires qu’on hésite à faire en ce moment et dont dépend

l’issue de la guerre. Faut-il engager ces opérations? C’est ce que les

chefs se demandent. Mais je ne peux, sous aucun prétexte, vous en dire

davantage.

La porte s’ouvrit et nous fûmes en présence d’une jeune fille un peu

forte, aux yeux humides, avec des bandeaux noirs.

Elle sourit en nous voyant et nous fit passer dans une petite pièce,

tendue aussi de rouge.

Son père fit vaguement quelques passes magnétiques de son côté et dit à

voix basse:

--Elle est endormie, je vous laisse.

La jeune fille avait pris La main de Jacqueline.

--Vous avez un ami qui vous aime beaucoup. Oui, vous êtes entourée de

beaucoup d’amour.

Ici, elle interrompit une seconde l’extase qui commençait pour me jeter

un long regard.

--Il faut aimer cet ami. Vous recevrez des lettres d’affaires et vous

serez entravée dans vos projets. Il y a un voyage en perspective et des

ennuis. Mais l’amour de votre ami vous assure le triomphe.

Elle me jeta un nouveau regard, comme la palme qui devait assurer ce

triomphe.

Elle dépeignit ensuite longuement et sous des couleurs agréables le

caractère de Jacqueline, puis le caractère de son ami, un homme

d’affaires très intelligent qui devait la conduire par la main à un

bonheur éternel.

Elle ponctuait chaque parole d’un regard ou d’un sourire vers moi pour

qu’il n’y ait aucun doute sur l’ami auquel ces éloges étaient adressés.

--Mais enfin, dit Jacqueline, la personne à laquelle je pense,

m’aime-t-elle.

--Je vois l’amour, la réussite et le bonheur pour vous deux, dit-elle:

et je crus que, dans sa certitude de notre union, elle allait mettre la

main de Jacqueline dans la mienne et nous donner une bénédiction

supra-terrestre.

Nous nous levâmes.

Le pouvoir du merveilleux est si grand sur les femmes que Jacqueline eut

encore la naïveté de me murmurer à voix basse:

--Demandez-lui quand la guerre finira.

Je posai la question.

--Je vois de grands mouvements d’hommes, beaucoup de feu et beaucoup de

sang. Je vois l’empereur d’Allemagne couché au bord d’un petit bois,

dans un champ de trèfle. La guerre finira entre le 25 et le 30 septembre

1915.

Tout cela, avec les salutations et les amitiés du père, ne coûtait,

comme prix de guerre, que cinq francs.

Dans l’escalier noir, Jacqueline dit:

--Ainsi la guerre va durer encore deux mois.

Et, sur le seuil, elle s’appuya sur mon bras et elle dit encore:

--Est-ce drôle, elle a cru que vous étiez mon amant.

Et elle rit en pressant son épaule contre la mienne.

Je ne trouvai pas que c’était drôle, mais je goûtai la sympathie qui

était venue d’elle à moi par la porte entr’ouverte du merveilleux.

LA DANSEUSE

Nous avions besoin d’essence. L’automobile s’arrêta à l’extrémité d’un

petit village. Pendant que le chauffeur s’élançait vers une boutique

avec ses bidons, nous fîmes quelques pas en avant.

Il faisait très chaud et l’ombre des platanes ne nous protégeait qu’à

demi. Derrière une barrière, il y avait un potager, puis un terrain

lépreux et une sorte de ferme.

Un chien aboya. Nous nous avançâmes dans l’intention de demander du

lait.

Sur le seuil de la maison parut une paysanne grande et svelte. Elle nous

fixait avec des yeux stupéfaits, puis elle poussa un cri et agita les

bras en courant vers nous.

La paysanne était Pomone, la danseuse du Moulin-Rouge, une amie de

Jacqueline.

--Vous le voyez, dit-elle, je suis retournée à la terre. La guerre m’a

rendue aux occupations de mon enfance. Je fais du jardinage, je bêche,

j’arrose.

--Qu’est devenu le petit Luco, demandai-je?

C’était son amant, un jeune danseur, qui jouait avec elle de petits

ballets à deux personnages.

--Je ne sais pas. Il n’avait aucun talent. La seule chose bien que je

lui ai vu faire a été de mimer la peur quand la guerre a été déclarée.

Je ne danserai jamais plus avec lui.

Pomone nous fit entrer. Sa grand’mère, une très vieille paysanne, était

assise dans une rustique salle de ferme devant une grande table en bois.

--Il y a à peine un mois que j’ai quitté Paris, et la vie de théâtre me

paraît déjà si lointaine. J’ai voulu me rendre utile. Que pouvait faire

une danseuse du Moulin-Rouge? Je pensais que ce qu’il y avait de mieux,

puisque je n’avais aucune capacité pour être infirmière, était de faire

sortir de la terre quelques rangs de légumes, de collaborer, pour une

parcelle infime, au grand effort général.

Nous nous étions attablés devant des verres de vin rouge que nous avait

servis Pomone.

A ce moment nous vîmes plusieurs soldats âgés, des territoriaux gardiens

de voie ferrée qui étaient à la porte et se demandaient en nous voyant

s’ils devaient entrer.

Pomone rit.

--Ils viennent pour la représentation. Que peut faire aussi une danseuse

quand elle a arrosé des choux ou arraché des pommes de terre? Elle peut

danser. C’est ce que je fais pour ces soldats. Je leur donne le soir une

représentation. Ils s’ennuient tellement! Et puis, il y en a qui

n’avaient jamais vu de danseuse de leur vie!

Une quinzaine de soldats étaient entrés. Ils étaient timides et

parlaient à voix basse. La grand’mère avait ôté les verres et poussé la

table.

Pomone nous avait quittés, et nous l’avions entendue monter l’escalier.

Elle redescendit au bout de quelques minutes. Mais ce n’était plus la

paysanne de tout à l’heure. Elle s’était maquillée rapidement et elle

était en maillot et en tutu.

--Voilà l’orchestre, nous dit-elle en nous montrant un jeune homme un

peu bossu. C’est le fils du pharmacien: il a un violon et il joue

n’importe quoi pour m’accompagner. Du reste, vous allez voir.

Pomone dansa comme il me sembla qu’elle n’avait jamais dansé de sa vie.

Elle dansa l’héroïsme, l’amour, l’espérance, le goût de la beauté, le

désir de la victoire, les sentiments qui s’agitaient au fond de ces

cœurs simples. Et jamais assurément elle n’eut un public aussi

recueilli, aussi religieusement admiratif.

Le chauffeur vint nous dire qu’il était prêt à repartir. Les soldats

s’étaient retirés avec des bravos et des effusions d’admiration.

--Vous allez rester ici ce soir. Vous mangerez ma soupe rustique, et

j’ai une chambre pour vous. Le lit est étroit, mais, puisque vous êtes

ensemble depuis peu de temps, vous ne vous en plaindrez pas.

Nous refusâmes et nous eûmes beaucoup de peine à persuader à Pomone, en

lui disant adieu, que Jacqueline et moi n’étions pas ensemble.

--Eh bien! vous êtes stupides, nous dit-elle, comme nous partions.

Jacqueline gênée, se mit à rire, et moi je ne pus m’empêcher de songer

que peut-être, en effet, nous étions stupides.

DE L’AMITIÉ

--L’amitié est une richesse merveilleuse, dit le poète Jean Noël,

accoudé au milieu de coussins persans. Pour posséder cette richesse-là,

il faut déployer autant de ruse, de patience et de courage qu’il en faut

à un pauvre pour devenir riche.

--C’est bien vrai, rien ne vaut d’être des amies, dit Polly en montrant

brusquement une tête ébouriffée qui émergea un instant hors de l’ombre

pour revenir aussitôt à côté du délicieux visage de Dolly dont on

distinguait confusément l’ovale.

--L’amitié est bien supérieure à l’amour. Elle est plus désintéressée

parce qu’elle n’est pas basée sur des préoccupations d’ordre charnel,

mais sur des affinités morales. Elle est aussi plus rare. Hélas! la

guerre va disperser le trésor d’amitié que nous avons constitué avec

tant de peine. Plus que les villes bombardées, que les cathédrales

détruites, cette perte est irréparable. Les deux ou trois camarades les

plus chers que je possède périront peut-être là-bas, et avec eux le

plaisir des confidences échangées, le compagnonnage du soir, une

certitude de fidélité, le meilleur bonheur de la vie.

--Il me semble que si j’étais homme, dit ingénuement la grande Lucienne,

je ne serais pas de cet avis, et j’aimerais assez qu’il y ait une guerre

de femmes, rien que pour penser que quelques-unes de mes bonnes amies

partiraient pour ne plus revenir.

--La véritable amitié, reprit Jean Noël, celle qui est noble et grande,

ne peut exister chez les femmes qui ne sont liées par des pensées

amicales que tant qu’intervient le trouble des sens.

Jacqueline se souleva pour protester. Elle était étendue auprès de moi.

Elle avait fumé un peu. Mais au moment où elle allait parler pour

affirmer que les femmes étaient susceptibles d’amitié autant que les

hommes, elle craignit sans doute la résonance de sa voix et elle

s’allongea à nouveau et me dit à voix basse:

--C’est absolument faux. Est-ce que je ne suis pas votre amie? Est-ce

que notre amitié n’est pas basée--comment disait-il?--sur des affinités

morales et non sur des préoccupations charnelles? Dites?

J’avais fumé un peu, et c’était là une question bien directe et précise

pour quelqu’un qui, dans le crépuscule de la lampe rouge, est étendu à

côté d’une femme charmante.

La femme charmante me regardait avec des yeux clairs, sans

arrière-pensée, du moins il me le semblait. Son kimono était croisé sur

son cou nu, mais pas assez pour ne pas laisser apercevoir la naissance

d’une poitrine parfaite.

Je me souvins que Marco était mon véritable ami, je constatai que le

regard de Jacqueline était vraiment sans arrière-pensée et je déclarai

que notre amitié à Jacqueline et à moi était vraiment pure et noble

entre toutes les amitiés et étrangère à tout rêve des sens.

--Merci, dit Jacqueline, un peu sèchement. Vous êtes vraiment mon ami et

puis vous savez, vous, combien j’aime Marco.

Et ayant ainsi parlé, sans motif apparent, Jacqueline se rapprocha de

moi, si près, si près que je sentis la chaleur de son épaule et de son

corps mince contre moi.

Puis elle se détourna et prit l’attitude de quelqu’un qui boude.

Je songeais dans le vague de la fumerie, combien le cœur humain est

incompréhensible, quand je m’aperçus que j’avais pris, sans y penser, la

main de Jacqueline dans la mienne.

--Pourquoi boudez-vous, Jacqueline?

--Aimez-vous cet ambre royal? répondit-elle.

--Je l’aime en principe, si vous en portez, mais je ne le sens pas.

--Tenez, j’en ai là dans mon cou.

Je me penchai sur le cou de Jacqueline. Cet ambre royal était tout à

fait exquis.

SOUVENIRS

C’est dans ce restaurant où je dîne avec Jacqueline en parlant de Marco,

que j’ai vu pour la première fois Jacqueline, il y a deux ans.

Elle était assise en face de moi, avec son amie Rirette, des Variétés;

elle avait un grand chapeau bleu, une toilette d’été qui laissait voir

son cou, elle riait d’une façon un peu affectée en montrant ses dents,

et elle mangeait sans honte avec un grand appétit.

Je demandai à Marco, qui était près de moi, s’il ne connaissait pas ces

deux femmes, seules à une petite table, dont l’une emplissait le

restaurant de sa gaieté.

Marco répondit que toutes les femmes étaient assommantes et que

celles-là lui portaient particulièrement sur les nerfs à cause du bruit

qu’elles faisaient.

Il ne les avait même pas regardées.

J’insistai pour qu’il tournât la tête de leur côté.

Il déclara qu’il connaissait un peu Rirette, qui était assez charmante,

mais que son amie lui paraissait, entre tous les êtres qu’il lui avait

été donné de voir, un des plus prétentieux et des plus insupportables.

Il avait, pour exprimer ce jugement, élevé un peu et sans raison le ton

de la voix et, à l’éclair de stupeur qui passa dans les yeux de

Jacqueline, je compris qu’elle avait entendu.

Une femme qui a vingt ans et qui a atteint un certain degré de beauté

éclatante ne voit dans la critique de son physique qu’une

invraisemblance d’un caractère comique. Elle regardait de notre côté,

sans colère, avec curiosité.

J’étais distrait par son regard autant que par les notes de son rire qui

résonnait à nouveau.

--Marco, dis-je, puisque tu connais un peu l’amie de cette délicieuse

femme gaie, va lui parler quand elle se lèvera pour partir et fais en

sorte que nous puissions les accompagner dans la nuit. C’est vrai,

toutes les femmes sont assommantes, mais celles-là nous distrairont ce

soir.

Un flot de sympathie me poussait vers Jacqueline, mais je parlai ainsi à

cause d’un stupide amour-propre qui m’obligeait, quand j’étais avec

Marco, à être de son avis sur le point que les femmes devaient être un

simple passe-temps.

Marco commença par maudire le mauvais génie qui me poussait à rechercher

la compagnie des femmes, source de tout ennui. Nous dînions, nous étions

joyeux et amicaux, l’infini de la soirée, avec des flâneries, des

cinématographes et des bars, était devant nous. Il insista pour que

cette solitude entre camarades ne soit pas troublée.

J’insistai aussi et il se décida à aller dire bonjour à Rirette.

Quelques minutes après une auto nous emportait vers le Bois.

--Cette femme, me dit à voix basse Marco en désignant Jacqueline, est

décidément insupportable.

Je répondis: Tu as peut-être raison. Et comme il écoutait

d’interminables potins de théâtre racontés par Rirette, nous causâmes

familièrement, Jacqueline et moi, nous eûmes cette conversation

délicieusement banale où l’on se trouve des goûts et des habitudes

semblables, des manies communes, l’amour des mêmes livres et des mêmes

acteurs.

Et durant tout le soir, dans les allées du Bois où une odeur de terre

mouillée venait jusqu’à nous, à Armenonville, devant les boissons

glacées, dans le frémissement des robes, et jusque sur la porte de la

maison où nous laissâmes Jacqueline en lui disant: à demain,

inlassablement tinta son rire clair et frais comme les verres où nous

avions bu les orangeades.

--Comment la trouves-tu? dis-je à Marco.

--Mon opinion ne change pas. C’est vraiment une femme horriblement gaie.

Je répondis: elle est en effet beaucoup trop gaie.

Marco me quitta en me disant:

--Bonne chance pour demain!

Et je fis un geste vague comme pour indiquer que tout cela n’avait pas

grande importance.

Je ne me rappelle pas au juste par quelle coïncidence il se fit que

Marco le lendemain vint prendre le thé avec Jacqueline, et comment il

put se condamner à cette gaieté qu’il trouvait insupportable et que

j’aimais tant. Mais je me souviens que, les jours suivants, quand j’ai

conduit Jacqueline au Bois ou au théâtre, quand je l’ai initiée à la

fumerie du peintre Dante où elle désespéra tous les fumeurs par le bruit

de son rire, soit par hasard, soit parce qu’il s’ennuyait trop ce

soir-là, Marco était toujours avec nous.

Je me sentais devenir amoureux de Jacqueline chaque jour davantage, Une

étrange paralysie morale m’empêchait de le lui dire. Je sentais

confusément qu’elle était seule, qu’elle s’ennuyait, qu’elle était à ce

tournant où la femme la plus orgueilleuse et la plus difficile à prendre

appartient au plus audacieux.

Mais Marco était toujours là!

Un samedi soir, nous devions aller tous trois passer la soirée chez

l’ancien magistrat colonial Miely. Je fus, au dernier moment, obligé

d’aller retrouver mon frère aux environs de Paris et d’y rester jusqu’au

lundi matin.

L’odeur de la campagne, la mélancolie d’une belle propriété aux allées

très droites, la rivière où des gens en bras de chemise faisaient du

canot, me donnèrent une grande et brusque envie d’amour. Je me

représentai tout ce que je devais dire et faire pour conquérir

Jacqueline. Ma mémoire dressa une liste des paroles favorables qu’elle

avait dites, des attitudes consentantes qu’elle avait eues. Je rentrai à

Paris plein de fièvre avec la hâte d’agir très vite.

Une fois chez moi j’écrivis une première lettre à Jacqueline lui donnant

rendez-vous pour le soir et une deuxième lettre à Marco. J’expliquais à

ce dernier que je tenais à Jacqueline plus qu’il pouvait le penser et

plus que je le croyais moi-même. Je lui disais que je voulais la voir

seule et que je le priais de simuler, pour les soirs qui allaient

suivre, des occupations qui l’éloigneraient. Ainsi je pourrais espérer

avoir avec Jacqueline, ce rapprochement que rend impossible la

surveillance ironique d’un ami.

Je venais à peine de terminer ma lettre quand on sonna.

C’était Marco. Il était mal coiffé et rasé de la veille. Son regard

était plein de cet égoïsme ingénu qui est souvent la cause que l’on

s’attache à son ami par la puissance qu’il a de vous intéresser jusqu’au

plus petit détail à ses affaires personnelles. Il était à peine entré

qu’il avait empli ma chambre de l’importance des faits qui le

concernaient. Un magnétisme singulier écartait, rejetait dans l’ombre

toute autre préoccupation.

--Tiens, tu m’écrivais, dit-il, en apercevant sur ma table, la lettre

qui lui était destinée.

Mais il ne me demanda pas ce que contenait cette lettre, car il était

évident qu’elle ne pouvait parler que d’une chose qui m’intéressait, et

sa propre préoccupation était pour le moment la seule chose qui comptât.

--Toutes les femmes sont assommantes, mais la vie est plus assommante

encore, dit-il. Entre deux maux, il faut choisir le moindre.

Et il rit.

--Tu es parti en voyage... Il appuya sur ces derniers mots pour changer

en une longue absence mon séjour d’une journée hors Paris.

--Alors, ce qui devait arriver est arrivé.

--Quoi?

Les colombes poignardées: roman · 第 2 / 5 段