l’amour c’est d’aimer soi-même. Etre aimé est une chose qu’il faut
craindre. L’amour qu’on vous donne, il faut le garder comme un feu
sacré, le transporter comme une charge lourde, le surveiller comme un
lait qui va bouillir et qui pourrait déborder. Jacqueline m’aime. Voilà
l’argument péremptoire qui me pousse à mettre un terme à cette liaison.
Nous avions quitté le café et je l’accompagnais à la caserne. Il parlait
avec un cynisme confiant.
--Quand on veut quitter sa maîtresse, qu’est-ce qui vous en empêche
d’ordinaire, reprit-il? La vue de ses larmes, les scènes et aussi, à
cause de l’habitude qu’on a d’elle, l’ennui de se retrouver tout seul le
soir. Aucune de ces sanctions ne peut s’exercer contre moi. J’utilise
une occasion unique.
Je lui représentai l’extrême égoïsme de cette théorie.
--L’égoïsme, dit-il, n’est que la forme ingrate et décriée de
l’altruisme. Est-ce qu’en étant égoïste je ne délivre pas Jacqueline
d’un amant qui lui était agréable hier, mais qui lui serait odieux
demain, puisque je suis un homme différent, avec d’autres goûts,
d’autres idées, et qui lui déplairait vraisemblablement? Au prix d’une
douleur passagère, je lui rends l’imprévu de la vie, la possibilité de
bonheurs nouveaux et plus grands. La rupture est au fond ce qu’il y a de
plus utile dans une liaison.
Nous étions arrivés à la porte de la caserne.
--Mais, pour le moment, que va devenir Jacqueline?
Une réelle surprise se peignit sur le visage de Marco.
--Eh bien? Mais n’es-tu pas là? Prends-la. Je te la donne.
Et il me tendit la main.
FORME NOUVELLE DE LA CAMARADERIE
Que faire quand une femme charmante passe et vous sourit sous ses
fourrures, sinon la suivre, pour se rendre compte de cette sympathie
inconnue? Et si elle suit le même chemin que vous, il convient de se
réjouir de cette providence qui concilie à la fois vos occupations et
l’imprévu d’une poursuite.
Il n’y a pas à délibérer si la femme charmante rentre dans la même
maison où vous allez vous-même et si, dans l’obscurité de l’escalier,
elle fait confusément signe qu’il y a bien deux places dans l’ascenseur.
Que faire dans ce petit cube errant dans l’espace, si vous sentez un
sourire favorable flotter vers vous et si cependant aucune parole ne
vous vient aux lèvres, sinon passer à tout hasard votre bras sous celui
de votre voisine?
Que faire si ce bras ne résiste pas, si même il y a une petite poussée
vers vous, sinon se rapprocher davantage jusqu’au point de sentir des
cheveux légers près de voire visage?
Voilà les choses qui m’advinrent comme je me rendais, avec le cœur bien
triste, chez Jacqueline pour lui raconter mon voyage et le résultat de
ma mission. Je l’aimais trop pour lui apporter sans ménagement la vérité
et lui causer une peine profonde. Je ne l’aimais pas assez pour tenter
de la consoler entièrement, car mon orgueil se révoltait à l’idée de
prendre une maîtresse qui aimait encore mon ami et dont celui-ci ne
voulait plus. J’allais chez elle plein d’irrésolution et sans savoir au
juste quelles explications j’allais lui donner.
Et quand l’ascenseur s’arrête brusquement, et qu’on est dans la
situation que j’ai dite, que faire sinon profiter de cette secousse pour
embrasser un cou dans des fourrures parfumées?
--Je ne vous ai pas demandé à quel étage vous alliez, dit la femme
charmante avec un éclat de rire.
--J’allais au cinquième.
--Nous sommes au quatrième. Venez prendre une tasse de thé avec moi.
Et je commençais à avoir une fort mauvaise opinion d’une femme qui a une
si grande liberté d’allures, quand alors seulement, je reconnus
Chinette.
--Oui, j’ai quitté mon hôtel et j’ai repris une femme de chambre, me
dit-elle pendant que celle-ci servait le thé. Que voulez-vous? la guerre
est si longue!
Je lui expliquai que j’allais voir Jacqueline qui habitait au-dessus
d’elle, mais elle m’assura que ce n’était pas pressé, et je la crus.
--Je vous avais accueilli si froidement, une fois, au début de la
guerre, que vous ne vouliez pas me dire bonjour aujourd’hui! Vous le
voyez, je suis redevenue la Chinette d’autrefois et je ne balaye plus
mon appartement.
Je lui demandai des nouvelles de son ami. Elle me répondit qu’il avait
un sursis, qu’il était aux environs de Paris, et que c’était toujours un
homme très ennuyeux.
Que faire quand il faut quitter une femme charmante et qu’on n’en a pas
envie?
Je perçus de petits pas qui marchaient dans l’appartement au-dessus.
C’étaient les pas de Jacqueline.
Il y avait de l’impatience dans leur bruit. Chinette aussi les entendit.
--Ces maisons neuves sont construites avec du carton.
Je songeai que ma mission était bien délicate.
--Nous allons dîner tous les deux en bavardant, et vous ne monterez
qu’après.
Le dîner fut plein de la plus amicale intimité.
Assurément Jacqueline avait dû sortir, car je n’entendais plus aucun
bruit sur ma tête.
Que faire lorsque l’on se propose d’aller voir quelqu’un et que l’on
sait qu’il n’est pas là?
--Jacqueline ne tardera pas à rentrer. Vous n’avez qu’à l’attendre. Nous
en serons bien assez avertis, car ces plafonds sont d’une indiscrétion!
Il est extraordinaire combien certaines femmes ont, à un haut degré, le
goût des meubles anciens et combien elles sont compétentes sur les
styles. C’était le cas de Chinette; et quand elle était sur ce chapitre,
elle ne s’arrêtait plus.
--Voyez combien ce petit bureau, qui ne faisait aucun effet dans mon
hôtel, prend de valeur ici. Ne trouvez-vous pas que cette glace est un
amour?
Je dis: oui! avec sincérité, car c’était son image que je regardais dans
la glace.
Peut-être Jacqueline était-elle rentrée sans que je m’en aperçoive, car
les paroles de Chinette sur les meubles m’empêchaient de prêter
l’oreille à tout autre bruit.
Il devait être assez tard quand nous allâmes voir une délicieuse petite
coiffeuse qui était dans sa chambre à coucher. Elle était placée devant
la fenêtre, et, pour la bien voir, il n’y avait vraiment pas moyen de
faire autrement que de s’asseoir sur le lit.
C’est ce que nous fîmes, et Chinette n’expliqua les beautés de la
coiffeuse.
Que faire pour empêcher une femme charmante de parler trop longuement
sur les meubles, quand il est tard et qu’on est assis à côté d’elle sur
son lit?
EN ÉCOUTANT DES MULES QUI TOMBENT
On ne sait pas à quoi l’on s’engage quand, allant au cinquième étage
d’une maison, on s’arrête au quatrième pour y prendre le thé avec une
ancienne camarade.
La guerre a créé un état nouveau de la sympathie. Les anciennes
camarades ne sont plus ce qu’elles étaient jadis. Elles sont bien moins
occupées. La solitude et l’oisiveté les ont transformées et leur
camaraderie prend volontiers une forme sensuelle.
J’étais entré pour quelques minutes et je demeurai toute une semaine.
Les pas de Jacqueline sur ma tête rythmaient matin et soir le remords
que j’avais de la laisser sans nouvelles. Je me disais: Ce sera pour
demain. Et le lendemain le charme des heures me retenait encore.
On ne peut s’imaginer combien il est difficile de demeurer avec un cœur
tranquille quand on veut interpréter par les bruits la vie qui se
déroule au-dessus de votre tête. Les appartements des maisons modernes
se reproduisent de façon symétrique les uns au-dessus des autres; l’on
sait que ses voisins prennent leur repas à huit heures le soir, et l’on
ne peut douter, les chambres à coucher étant inexorablement superposées,
qu’ils ne se couchent à dix heures.
Or, chaque soir, dans la chambre de Chinette où je me trouvais, je
sentais s’aggraver mon remords en entendant le bruit assourdi des mules
de Jacqueline qu’elle jetait avant de rentrer dans son lit. Cela faisait
comme deux soupirs de tristesse. Ces soupirs s’affligeaient sur
l’incertitude où elle se trouvait sur la trahison de mon amitié. Ils
étaient comme de petits regrets des choses qui n’ont pas été, qu’elle
laissait tomber de ses pieds menus dans le passé.
J’aurais bien voulu ne pas les entendre. Je faisais mon possible pour
les oublier. Je marchais, je remuais des objets, je causais avec
animation. Que peut-on faire encore dans une chambre à coucher avec une
aimable camarade? Mais toujours il y avait quelques secondes de silence
pendant lesquelles justement soupiraient les mules de Jacqueline.
Et un soir, il était tard, j’étais las, j’avais peut-être déjà
sommeillé, il me sembla bien, sans que je puisse affirmer que ce ne fût
pas une illusion, il me sembla bien que les deux soupirs des mules
étaient suivis de deux autres soupirs plus bruyants, de deux bruits
semblables à ceux qu’auraient fait en tombant sur le tapis deux lourdes
bottines d’homme.
J’écoutai, dressé sur mon séant, avec une attention passionnée. Mais je
n’entendis plus rien, ni dans la nuit, ni le matin. Je me dis que si
quelqu’un avait été avec Jacqueline, fatalement un éclat de conversation
serait venu jusqu’à moi, et je m’accusai de ma mauvaise pensée. Mais je
me dis aussi que Jacqueline avait pu employer mille précautions de
silence pour ne pas mettre au courant d’une présence d’homme, soit sa
femme de chambre, soit des voisins dont elle aurait craint les
bavardages.
Je fus pris de jalousie, puis je souffris de mon injustice. Et le soir
suivant, insoucieux de la tendre camaraderie de Chinette, je pris un
livre, je fis semblant de lire et j’écoutai. Mais assurément Jacqueline
n’était pas chez elle, car je n’entendis ni claquement de porte, ni
petit pas léger sur ma tête.
Chinette s’endormit, le temps passa. Où pouvait être Jacqueline à cette
heure de la nuit? Avec qui?
Et très tard, presque au matin, il y eut un bruit d’auto dans la rue, la
rumeur de l’ascenseur et ensuite, mélancoliques, j’entendis les mules de
Jacqueline qui disaient tout bas la grande tristesse de se coucher seul,
après avoir essayé de s’amuser, quand le jour va paraître...
INTERVENTION DE LA DESTINÉE
Il arrive toujours un moment où l’on rentre chez soi et où l’on se jure
d’y mener désormais une vie régulière et laborieuse.
C’est ce que je fis, et quelques jours passèrent encore dans la plus
grande incertitude sur la conduite que je devais avoir vis-à-vis de
Jacqueline; et ces jours furent troublés par le souvenir d’un bruit de
lourdes bottines tombant à côté de petites mules, sans que je puisse
démêler si ce bruit était le résultat d’un songe ou d’une réalité.
Et une après-midi que ce problème m’agitait encore, on sonna à ma porte
et je vis entrer Jacqueline.
Tout de suite elle pleura et elle tomba dans mes bras.
Marco a dû écrire sans doute, pensai-je.
Et dans la douleur qu’elle avait, je distinguai un peu de solennité, un
peu de convention voulue qui me fit tout de suite penser que cette
douleur, bien que sincère et profonde, ne serait pas à jamais
inguérissable.
--Marco est mort! Marco est mort! répéta-t-elle sur mon épaule, et je
veux mourir aussi.
--Oui, le lendemain de votre visite, son régiment est parti pour le
front. Et le premier jour, il est tombé d’une balle entre les deux yeux.
Je ne l’ai appris qu’il y a quelques jours en allant demander des
nouvelles à son beau-frère, Un certain Barbas avait écrit pour raconter
comment cela était arrivé, et il a renvoyé tout ce que Marco avait sur
lui. Il n’y avait rien pour moi, pas une lettre, pas un mot, rien.
Et Jacqueline pleurait à grands sanglots. Elle se désespérait avec toute
sa sincérité de petite femme légère et amoureuse.
Alors, je compris combien le mensonge est grand et merveilleux, combien
il est le réconfort de la vie, la couleur qui permet d’embellir et de
transformer, le chemin de l’espérance.
Et je dis:
--Marco vous adorait, Jacqueline. Il ne vous écrivait pas? Pourquoi?
parce que les correspondances militaires étaient surveillées et qu’il
avait peur d’être mal noté à cause d’une liaison irrégulière.
Je parlai sans crainte de l’invraisemblance avec une immense autorité.
--Marco vous adorait. Il a passé une journée entière à me le répéter.
Quand je l’ai vu, il savait qu’il partait pour le front le lendemain, et
ses dernières paroles ont été: Je n’ai aimé que Jacqueline, et si par
hasard je meurs à la guerre, toi, notre ami commun, dis-lui bien...
DIFFÉRENTES MANIÈRES DE MOURIR
--Venez tout de suite, me dit la femme de chambre. Madame a une telle
crise de désespoir qu’elle va se tuer. J’ai couru aussitôt vous
prévenir.
J’interrogeai l’être simple qui était devant moi. Malgré sa simplicité
éclatante et connue de sa maîtresse, cet être simple avait été, une
heure auparavant, longuement questionné sur la valeur des poisons, leur
puissance à détruire rapidement l’organisme, la difficulté de se les
procurer.
Cet être simple me considérait du reste sans aucune sympathie. Il
estimait que j’étais une des causes du malheur qui frappait sa
maîtresse, s’appuyant sur une parole qu’il me rapporta.
--Elle a dit, en parlant de vous, qu’elle aurait été bien moins
malheureuse, si vous n’aviez pas été un soir aussi stupide avec elle.
Il ajoutait qu’elle était en ce moment capable de tout, même de se jeter
par la fenêtre.
Tout en courant chez Jacqueline, je me posais un problème. Aurait-elle
mieux aimé que son amant soit vivant, ne l’aimant plus, ou mort en
l’aimant toujours? La solution ne me paraissait faire aucun doute, mais
il y a des problèmes qu’il vaut mieux ne pas résoudre.
Jacqueline avait son chapeau sur la tête et elle allait sortir. La
fenêtre était ouverte.
Elle me fit asseoir près d’elle sur un canapé, et elle me parla avec
gravité.
--Il n’y a plus d’horizon devant moi, me dit-elle. Il me semble que je
suis entourée par un grand mur triste et inexorable et que ma main
rencontre une pierre froide toutes les fois que je veux faire un pas en
avant. Les choses qui m’intéressaient autrefois me remplissent à présent
de tristesse. Je ne peux pas lire des romans, tant leur trame est fade.
J’ai essayé l’autre jour de jouer au bridge, et j’avais mal à la tête au
bout d’une heure. Les conversations de mes amies sont insupportables. Le
souvenir du bonheur que j’ai eu et qui est perdu est un supplice de tous
les instants, Aussi j’ai décidé de mourir.
Comme pour planter cette décision dans son cerveau, Jacqueline traversa
sa chevelure d’une longue épingle à tête de nacre dont elle assura son
chapeau sur sa tête. Elle en regarda une seconde l’effet dans la glace
et elle reprit:
--Tout est fini pour moi. Je ne pourrai plus jamais aimer. Vous le
voyez, je suis très calme. J’envisage les choses froidement, telles
qu’elles sont. Il vaut mieux mourir que de vivre sans amour. Je voulais
m’empoisonner, mais il paraît que l’on souffre horriblement et j’estime
que j’ai eu plus que ma part de souffrance. La fenêtre est ouverte parce
que tout à l’heure je m’y suis penchée avec la pensée qu’un vertige me
prendrait et que je me laisserais tomber. Quelques secondes de plus et
c’était peut-être fini, A quoi tiennent les choses? On a sonné. Je suis
allée ouvrir. C’était un télégramme pour m’inviter à dîner. Cela a
changé mes idées. Je me suis dit qu’une femme écrasée dans la rue,
devait être un spectacle horrible. Alors j’ai trouvé un autre moyen. Je
veux finir dans un étourdissement, dans une griserie. Je me tuerai en
buvant rapidement, de toutes mes forces, le poison de ce que l’on
appelle le plaisir. Tout ce que la vie peut offrir de sensations je vais
le chercher et je m’en saturerai, jusqu’à ce que je sois consumée et que
la mort vienne. N’est-ce pas la plus belle manière de mourir?
Jacqueline se leva.
--Vous m’excusez, n’est-ce pas? Je suis obligée de partir car nous
dînons tôt pour aller au théâtre ensuite.
--En effet, Jacqueline, il y a différentes manières de mourir, et
celle-là est encore la plus acceptable.
PAROLES DANS LA FUMERIE
Des larmes ont coulé en grand nombre, des rires se sont tus, d’autres
ont recommencé à résonner, des amis sont partis, d’autres sont morts,
d’autres sont revenus.
Penché sur la petite lampe, Miely, l’ancien magistrat colonial, tisse
une pipe avec un soin méticuleux, et son visage exprime un calme
bonheur.
Il a été amputé d’une jambe.
Lui qui avait passé plusieurs années de sa vie sans voir le soleil et
qui ne connaissait plus du monde que le silence de son appartement clos
et le grésillement de l’opium, il fut jeté dans la fournaise de la
guerre, et il se battit avec héroïsme pendant des mois. Il raconte
comment, au cours d’une charge à la baïonnette, blessé à la jambe par un
obus, il resta deux jours dans une tranchée, et il ne dut qu’aux
boulettes qu’il avait emportées, la force morale pour attendre d’être
secouru.
Maintenant il est tranquille et joyeux.
--A quel malheur ai-je échappé! dit-il, et que serait-il advenu, si au
lieu d’une jambe, c’eût été un bras qu’on m’eût enlevé? Je n’aurais pu
faire moi-même mes pipes. J’aurais été comme un musicien sourd ou un
peintre devenu aveugle. Avant la guerre, je passais toute mon existence
à fumer, couché sur mes matelas cambodgiens. J’étais obligé d’écouter
mille sermons de mes amis qui m’exhortaient à aller au restaurant, au
théâtre, et j’avais parfois certains remords. A présent je suis délivré
des discours amicaux et des remords. Grâce à la suppression heureuse de
cette jambe, ma vie devient pour la première fois juste et normale.
Et il aspira une grande bouffée et fit tourner dans la chambre des
volutes sombres qui montèrent vers je plafond, comme un signe de
reconnaissance.
Polly et Dolly soulevèrent leurs visages enfantins, et, s’adressant à
Jean Noël comme s’il était particulièrement qualifié pour répondre,
Polly demanda:
--Quand supprimera-t-on les guerres?
--Puisque l’humanité est revenue à sa barbarie première, dit celui-ci,
le meilleur moyen de supprimer les guerres, le seul moyen même, est de
ne plus donner de guerriers au monde, de n’avoir plus d’enfants. Ainsi
l’amour serait purifié, délivré de son rôle de fonction. Les êtres
pourraient s’adonner, en toute liberté, au plus haut des arts, à celui
qui les résume tous, la volupté.
--Nous sommes absolument de cet avis, dirent presque en même temps Polly
et Dolly.
--Nous toucherions alors à la fin de l’humanité, mais ce serait une fin
splendide. La race s’épurerait et diminuerait.
Le travail ne serait presque plus nécessaire, car les hommes seraient
très peu nombreux et les réserves suffiraient à les nourrir. Parfois un
enfant naîtrait encore. Sa rareté le rendrait plus précieux et plus
affiné. Il serait accueilli comme le témoin attardé des choses
finissantes. L’humanité s’éteindrait dans une apothéose d’intelligence
et pourrait peut-être atteindre en mourant, ce pourquoi elle est née,
son maximum d’amour et de supériorité.
La petite Marcelle se souleva et dit:
--C’est absurde. C’est parce qu’il y a une très grande quantité d’hommes
que l’on a des chances d’en trouver de temps en temps un d’une
intelligence agréable et d’un physique à peu près possible.
--Je fais partie de cette humanité grossière qui pense qu’il faut avoir
beaucoup d’enfants, dit la grande Lucienne.
Alors, malgré que ses paroles n’avaient aucun rapport avec ce que l’on
disait, Jacqueline, sous un kimono qu’elle avait à dessein choisi de
couleur sombre, pour être en deuil, même dans l’intimité de la fumerie,
prononça:
--En somme, pendant la guerre, ce sont les hommes qui sont favorisés et
les femmes qui sont à plaindre. Les hommes ont la chance d’avoir une vie
variée, de partir, de voir la nouveauté des combats, même de mourir. Ils
passent dans des costumes bleu de ciel, enveloppés d’une auréole
héroïque, ils sont admirés et choyés. Mais nous, soit que nous soyons
livrées à nous-mêmes loin de celui que nous aimons, soit que la mort
nous en ait privées à jamais, nous ne jouons aucun rôle, nous sommes
condamnées à une attente insupportable et nous nous trouverons un peu
plus tard infiniment trop nombreuses devant des hommes dont la guerre
aura fauché le meilleur par le nombre et par le choix.
--Les femmes sont restées au foyer. Elles font des vœux pour que les
hommes vivent, dit Dante. Mais au loin les hommes meurent. Le sage
pensera que les femmes ont la meilleure part.
--Nous mourons un peu chaque jour, reprit Jacqueline, de la mort lente
de l’énervement et de l’espoir inutile, et nous mourrons davantage après
la guerre de la joie déçue, du temps perdu et de la vieillesse qui
viendra plus vite à cause du mal que nous aurons à aimer.
--Pour moi, ce qui m’a le plus rempli d’étonnement durant la guerre, dit
Jean Noël, c’est la prodigieuse facilité que les femmes ont, sinon à
oublier, du moins à jouir de la vie comme si elles avaient oublié. La
puissance merveilleuse du plaisir est invincible en nous. A peine
sommes-nous abattus par une grande douleur, qu’un désir de joie
physique, de joie grossière se lève dans notre âme, et ce désir est
d’autant plus grand et d’espèce plus commune que l’ordre de la douleur
est plus élevé. Cela s’applique davantage encore aux femmes qu’aux
hommes.
«Tenez, allez donc au Bois un matin et montez l’allée des Acacias. Vous
y verrez passer comme jadis de délicieuses silhouettes de Parisiennes.
Suivez-les quelques instants, vous verrez qu’elles marchent avec la même
légèreté, que leur petite toque s’enfonce aussi élégamment dans leurs
cheveux, que leur maquillage est parfait, que leurs bas sont de soie,
que leurs jupes sont courtes à souhait, selon la mode nouvelle, et
laissent voir leur cheville. Parlez-leur. Interrogez-les. Elles ont
toutes une grande blessure au cœur, un grand chagrin qu’elles racontent
longuement, mais vous pouvez les inviter pour le thé, pour le dîner,
pour le théâtre. Une immense avidité de plaisir les possède. Elles ont
besoin de courses en auto, de papotages dans des réunions d’amies, de
frémissements de robes dans des restaurants à la mode. Demandez-leur ce
qu’elles ont pensé et ce qu’elles ont fait depuis la guerre. L’évolution
a été la même pour toutes et vous voyez que leur pensée a changé en
quelques mois à peu près comme ont changé autrefois leurs rêves de jeune
fille. Elles ont commencé par des projets d’économie, de robes
montantes, de vie austère. Ainsi dans les pensionnats, jadis, elles
décidaient d’entrer au couvent, de vouer leur vie à la religion. Elles
ont voulu vouer le temps de la guerre à une chaste et religieuse
attente. Mais, de même qu’aux jours de l’adolescence, il a suffi d’un
visage rencontré, d’une musique entendue, pour que les résolutions
s’évanouissent.
Je me souviens qu’allant voir un de mes amis, dans sa propriété, aux
environs de Paris, je vis s’envoler à mon arrivée, sur le seuil de la
maison, de merveilleux oiseaux. Ils étaient d’une blancheur immaculée et
tous avaient, sur leur gorge frémissante, à la place du cœur, une large
tache couleur de sang. Je pensai un instant que, blessés à mort, leurs
plumes vibrantes et leur petit corps traversés par quelque arme
invisible, ils allaient expirer sous mes yeux. Mais non, ils volaient de
ci de là, et ils revinrent bientôt picorer paisiblement, malgré leur
splendide blessure, les mies de pain que leur jetait mon ami.
«C’est une espèce, me dit-il, que l’on appelle les colombes poignardées.
On dirait que ces colombes perdent sans cesse leur sang, mais elles
vivent davantage en général que les autres oiseaux de la famille des
pigeons. Les colombes poignardées! Voyez la beauté de leurs ailes, la
légèreté de leur vol, et comme le ciel est embelli quand elles le
traversent.»
Il me semble que beaucoup de femmes sont pareilles aux colombes
poignardées. Elles picorent de ci de là, elles ont une grande blessure
qui saigne, mais elles sont très blanches et très belles et peuvent
voler très haut.
FIN
TABLE
Eloge de l’Infidélité.--En manière de préface. 1
En ce temps-là. 11
Le petit Carnet. 19
Le Balai. 25
Trou la la... 37
Les Martini Cocktails. 51
Ce qu’a dit le Boudha aux yeux d’or. 59
Paroles dans la fumerie. 71
La Psychologie des lettres. 87
L’Héroïsme de la chasteté. 99
Chez la voyante. 111
La Danseuse. 128
De l’Amitié. 133
Souvenirs. 143
Les Pall Mall. 159
Défauts et qualités. 171
Le Mystère de l’hésitation. 179
Influence du dépôt sur l’amour. 193
Forme nouvelle de la camaraderie. 207
En écoutant des mules qui tombent. 217
Intervention de la destinée. 225
Différentes manières de mourir. 231
Paroles dans la fumerie. 239
Imp. Renaudie, 13, rue de Sèvres.--Paris.
“L’ÉDITION”--4, Rue de Furstenberg.--PARIS
COLLECTION IN-12 A 3 FR. 50
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