MAURICE MAGRE
Les Colombes
poignardées
ROMAN
PARIS 6e
L’ÉDITION
4, rue de Furstenberg.
MCMXVII
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
parus dans la “Bibliothèque Charpentier”
Poésies.
La Chanson des Hommes.
Le Poème de la Jeunesse.
Les Lèvres et le Secret.
Les Belles de Nuit.
Contes.
Histoire merveilleuse de Claire d’Amour.
Pyschologie.
La Conquête des Femmes.
Théâtre.
Le Vieil Ami, Aux (4 acte, Théâtre Antoine).
Le Dernier Rêve (1 acte, Odéon).
Velléda (4 actes, Odéon).
Le Marchand de Passions (3 actes, Théâtre-des-Arts).
La Fille du Soleil (3 actes, musique d’André Gailhard, Opéra).
L’An Mille (4 actes, Théâtre de plein air).
Comediante (2 actes, Comédie-Française).
Pour paraître prochainement:
La Montée aux Enfers (poésies).
IL A ÉTÉ TIRÉ:
Dix exemplaires sur papier de Hollande Van Gelder, numérotés de 1 à 10.
Huit exemplaires hors commerce, marqués de A à H.
ÉLOGE DE L’INFIDÉLITÉ
EN MANIÈRE DE PRÉFACE
C’est une chose très merveilleuse que de beaux yeux puissent pleurer des
milliers de larmes sans que ni leur éclat ni leur couleur n’en soient
altérés. Et ne faut-il pas s’étonner davantage encore que des cœurs
charmants aient pu renfermer des trésors d’amour et de douleur, en aient
répandu inlassablement la richesse, sans que les trésors soient le moins
du monde diminués?
Ce n’est pas que les femmes souffrent moins que les hommes, bien au
contraire. Mais ce qu’elles jettent à la flamme dévoratrice c’est une
substance d’elles qui donne beaucoup de lumière, un peu de chaleur, mais
ne se consume pas.
Que l’on ne voie pas dans ces petites notes la moindre critique de ce
que l’on a appelé la puissance d’oubli des femmes. Parmi tant d’êtres
qui s’aimaient et qui ont été séparés au commencement de la guerre, les
femmes n’ont pas oublié plus vite, et si elles ont trahi les premières,
c’est que seules elles en avaient les tentations et les facilités.
La guerre nous a montré avec une terrible évidence combien sont fragiles
nos affections et combien ceux qui paraissent le plus semblables et qui
sont liés pour une brève éternité, peuvent aisément, au bout de quelques
mois d’éloignement, devenir différents et étrangers.
Que de femmes auront découvert, après la première épouvante de la
solitude, que cette solitude a deux visages, celui de l’ennui et aussi
celui de la liberté. Elles comprendront pour la première fois cette
lueur qu’il y avait dans les yeux du mari ou de l’amant quand il disait
le soir: Je vais au cercle et rentrerai peut-être tard. Elles
comprendront que si le baiser était hâtif sur la porte, c’est que le
courant d’air de l’escalier apportait le souffle de la promenade
solitaire, de la rue où, précédé par la petite clarté de la cigarette,
on s’en va vers les mille buts de la vie nocturne.
Elles aussi sauront la joie de dîner en ville quand cela leur plaît,
d’aller au théâtre sans autorisation, elles connaîtront l’allégresse du
réveil solitaire, elles perdront l’habitude des discussions quotidiennes
par lesquelles s’exerce la tyrannie de ceux qu’on aime. Elles useront de
la liberté et elles la chériront très vite. Et quelques-unes
s’apercevront que c’est un bien si merveilleux, un compagnon avec tant
de fantaisie et de variété qu’elles ne voudront plus s’en séparer et que
son charme fera pâlir pour elles le charme de la tendresse dans le cadre
du foyer.
Un aimant puissant aura appelé les hommes par ailleurs. Ils auront
retrouvé dans les dépôts, dans les camps ou dans les bureaux
d’auxiliaires la grossièreté primitive qui est le fond de leur nature et
qui reparaît dès qu’ils causent entre eux librement. Une conception
grossière de la vie déformera leur esprit, changera leur jugement sur
toutes les choses du passé. Ils se plongeront dans le commun comme dans
un bain régénérateur. Ils ne se souviendront plus de l’ancienne
délicatesse que comme on se souvient d’une religion dont l’encens vous
grisait mais qui vous a trompé.
Les deux sexes ne mourront pas chacun de leur côté. Ils vivront pour des
allégresses nouvelles qu’ils chercheront de toute la force de leur
instinct à travers quelques peines, quelques hésitations, rencontrant
parfois même un remords timide, de même qu’on rencontre au coin d’une
rue un pauvre honteux qui vous regarde tristement, mais ne vous demande
pas l’aumône.
La nature avec son invincible logique sera la plus forte, elle conduira
ses enfants vers le paradis où ils pourront satisfaire leur antique
appétit de bonheur, et si, pour entrer dans ce paradis, il faut mordre
aux fruits de la trahison, ces fruits seront inexorablement mangés; car,
contrairement à ce que disent les gens moraux, ces fruits-là ne sont pas
empoisonnés et même possèdent une délicieuse saveur.
J’offre aux lecteurs la très légère esquisse du tout petit coin d’un
grand tableau qui est encore à peindre. Qu’on n’y cherche pas autre
chose. Ici sont indiquées quelques ébauches de femmes avec leur vertu
native, leur manière de courage, leur sens de l’oubli, leur incapacité
de lutter contre la durée. On n’y trouvera pas, entouré de cendres et de
bouquets défleuris, l’antique autel qu’il nous plaît d’élever sans cesse
à la Fidélité.
Je ne crois pas qu’il convienne de s’en affliger. Sous ses bandeaux
grisonnants et son visage inexorable, cette déesse fut trop honorée par
les hommes. Elle est l’ennemie des bonheurs nouveaux, et la tristesse
des temps est trop grande pour que l’on méconnaisse à dessein la part
d’espérance de l’avenir.
Du reste pour un esprit élevé, la fidélité est-elle une vertu tellement
précieuse? Ne lui a-t-on pas conféré trop de puissance? N’y a-t-il pas
place, non loin d’elle, pour un autre autel où les couronnes qui
seraient déposées porteraient l’inscription: regrets passagers! pour une
autre déesse dont le visage tourné vers le soleil levant enseignerait
que ni l’amour ni le malheur ne sont éternels, et qui serait
l’Infidélité.
On pourrait l’appeler aussi la Consolation. Les personnages austères et
médiocres qui établissent les conventions morales, les principes
menteurs sur lesquels nous vivons, se détourneraient en la voyant. Mais
il y aurait auprès d’elle, se tenant la main, la curiosité et le désir
qui sont les vertus de ceux qui s’efforcent d’être supérieurs.
EN CE TEMPS-LA
En ce temps-là, les robes décolletées furent suspendues dans les
armoires, et le petit bruit de leurs paillettes s’éteignit dans les
appartements. En ce temps-là, la partition des chansons nouvelles, les
brochures où l’on apprenait des rôles furent jetées sur les pianos comme
des choses, mortes désormais, dont les caractères n’avaient plus de
signification. En ce temps-là, les bijoux furent enfermés dans leurs
coffrets, les perles se ternirent soudain et le bâton de rouge du
maquillage tomba de bien des mains délicates pour faire une petite
goutte de sang symbolique sur le tapis. En ce temps-là, de beaux yeux
qui savaient tout se mirent à regarder la vie avec une subite ingénuité,
de beaux yeux profonds et sombres devinrent bleus comme le ciel du
matin. En ce temps-là, les voluptueuses devinrent chastes et les lèvres
éperdues de désir ne connurent plus que le baiser qui se pose sur le
front. En ce temps-là, d’étranges et fraternels conciliabules eurent
lieu entre les femmes de chambre du septième étage et les élégantes
locataires du premier. En ce temps-là, le fils de la concierge et le
petit jeune homme amant de la demi-mondaine devinrent, par une subite
égalité, de sublimes compagnons d’aventure. En ce temps-là, les tziganes
des orchestres quittèrent leur costume d’opérette pour le pantalon rouge
et la veste bleue, et le dernier tango expira. En ce temps-là, beaucoup
de femmes commencèrent une campagne de Paris où il y avait aussi des
marches bien épuisantes, des retraites bien douloureuses, des
contre-attaques mortelles. Il fallait s’emparer de cette colline,
hérissée d’humiliations plus terribles que les shrapnells, qui s’appelle
le Mont-de-Piété. Il fallait attendre longuement, pour surprendre
l’ennemi bien abrité derrière un guichet de la mairie et qui jetait sur
vous des regards de mépris, des paroles brèves et incompréhensibles qui
vous traversaient mieux que les balles des mauser. Il fallait soutenir
une lutte héroïque pour rapporter le butin modique d’un franc
vingt-cinq. Il fallait affronter des pitiés insolentes, entendre tonner
des réclamations de fournisseurs aussi assourdissantes que les canons,
subir l’assaut de tous les créanciers de votre vie entière. Il fallait
grelotter dans les tranchées faites de ses propres meubles, parmi le
suintement de la solitude, auprès du calorifère que le propriétaire
n’avait pas voulu rallumer.
En ce temps-là, il y eut de grands héroïsmes cachés. De petites mains
dont étaient tombées toutes les bagues serrèrent le manche d’ivoire de
leur ombrelle avec l’énergie que l’on met à serrer la poignée d’une
épée. Des visages exquis qui n’avaient reflété que l’amour revêtirent le
masque du courage. Des corps fins qui n’avaient connu que les combats
passionnés de la volupté, les lits tièdes, les bains parfumés, se
tordirent âprement pour lutter avec le malheur. Sous la cuirasse des
robes, de petits cœurs d’oiseaux battirent d’une émotion plus forte que
celle qu’avait jamais donnée le rendez-vous le plus désiré. Il fallut
lutter avec sa patience, avec sa résignation autant qu’avec sa bravoure.
Il n’y avait pas de soleil de victoire à espérer, nul drapeau ne
flottait pour le rassemblement, et au lieu de musique militaire on
n’entendait, dans une cour lointaine, que le chant d’un musicien perdu
avec son accordéon qui vous déchirait le cœur. Il y eut des blessures
inguérissables, il y eut d’admirables morts qu’on ne saura pas et, dans
des chambres solitaires, les puissances qui veillent autour de nous ont
dû déposer d’invisibles légion d’honneur, sur de menus seins à jamais
glacés.
LE PETIT CARNET
Vous l’aimiez et il est parti. Et pour la première fois de votre vie
vous vous trouvez inoccupée. Vous étiez de ces femmes qui possèdent un
petit carnet où sont inscrits les rendez-vous et qui ont toujours mille
choses à faire. Ce petit carnet était adjoint à votre bourse par une
chaînette d’or. A quoi va-t-il servir maintenant?
A peine la lumière était entrée dans votre chambre, à peine aviez-vous
émergé hors des draps, que vous plantiez une épingle d’écaille dans
votre chevelure tordue hâtivement et que vous commenciez une grande
lutte avec toutes vos occupations insignifiantes.
Dans cette lutte vous étiez toujours vaincue. Comment, dans la même
journée, tenir tête au coiffeur, à la modiste, à la lingère, essayer
chez la couturière, répéter au petit théâtre où vous deviez jouer
prochainement, assister à un concert avec un ami qui vous initie à la
grande musique, prendre le thé trois fois dans des endroits très
éloignés, publics et privés, où vous appellent, avec une égale force,
l’amitié et l’amour?
Maintenant, il n’y a plus d’amis, les thés sont clos, le coiffeur
lui-même, cet homme paisible et bavard, est parti pour la guerre et vous
avez été obligée de chasser honteusement l’auvergnat barbare qui s’était
présenté comme son remplaçant.
Je feuillète le petit carnet de rendez-vous et je regarde les dernières
lignes écrites.
Les Luxeuil, six heures; Bichara, six heures et demie. Puis il y a une
page blanche et puis une adresse 50e régiment, 3e bataillon. Ensuite je
vois une liste qui reprend. Mais non, ce n’est pas une liste. Lundi:
Marco, Marco, Marco, Marco, etc. Et pour toute la semaine, à toutes les
pages, il y a Marco. Marco, c’est le nom de celui que vous aimiez, car
si occupée que vous soyez, vous aviez encore le temps d’aimer. Vous ne
le voyez plus, mais il fallait des rendez-vous à votre inlassable
activité, et vous avez pris date avec sa pensée, sur le précieux petit
carnet, pour tous les jours et pour toutes les heures.
LE BALAI
Je sonnai à la porte du petit hôtel de Chinette et j’attendis.
J’attendis longtemps. Quoi! Plus un domestique! la maison était déserte,
la maison joyeuse des soupers nocturnes, des bals masqués et des tangos
de cinq heures du matin.
Enfin un petit pas retentit au loin, se rapprocha et la porte
s’entrouvrit. J’aperçus par la fente de la porte le visage de quelqu’un
d’inhospitalier qui n’était venu qu’à cause de la possibilité d’une
lettre et d’un télégramme et qui avait bien envie de renvoyer le
visiteur importun.
Ce visage était celui de Chinette, mais un visage changé, plus grave,
sans rouge et sans mouche.
Je la regardai avec surprise. Dans la maison où elle régnait naguère,
n’était-elle plus maintenant qu’une servante? Elle portait en effet un
tablier blanc, elle avait un corsage très simple, ses cheveux étaient
tirés, et elle me sembla, avec son délicieux visage, ses pieds infimes
qui émergeaient sous sa jupe, quelque moderne Cendrillon qui allait
faire le ménage, sur le seuil d’un palais endormi.
Elle me reconnut et j’entrai.
Elle n’avait aucune fausse honte.
--Oui, me dit-elle, c’est ainsi. Plus de maître d’hôtel, plus de femme
de chambre, pas même une femme de ménage. Ce n’est pas que j’aie peur de
me trouver tout à fait sans argent. Mais comment supporter la pensée de
vivre comme par le passé, d’être servie, d’avoir toutes mes aises, quand
là-bas il y a tant de gens qui souffrent et qui meurent. Et puis
n’est-ce pas affreux, lui qui avait si peu de santé malgré son
embonpoint, qui n’allait jamais qu’en automobile, il est obligé de
marcher tout le jour, de porter un sac, de préparer sa soupe. Comment
doit-il s’en tirer? Comme il doit être malheureux!
Je savais que Chinette n’aimait pas le banquier avec lequel elle vivait.
J’avais été son confident. Elle ne l’aimait pas, disait-elle, parce
qu’il était trop blond et trop gros et qu’elle n’avait de goût que pour
les hommes bruns et maigres. Elle le trompait avec toute la faculté de
tromper qu’elle avait en elle et qui était très grande.
Sans doute mon étonnement se dégagea de mon silence, perça dans la
fixité de mon regard.
--Quand je vivais avec lui il m’ennuyait, je ne pouvais le supporter.
Son physique m’était odieux. Puis sa richesse excessive mettait une
barrière entre lui et moi. Il était comme un témoignage perpétuel de la
grande injustice qui fait que les uns sont riches et que les autres sont
obligés de peiner durement pour gagner leur vie. Maintenant depuis qu’il
est soldat, depuis qu’il risque son existence comme tous les autres, je
l’aime. C’est bien de l’amour. Je pense à lui, je lui écris, j’attends
ses lettres. Il y avait autrefois entre lui et moi une gêne obscure. Il
avait cette sorte de timidité, ce manque d’expansion des gens trop
riches. Moi, je gardais auprès de lui toute ma fierté, j’étais sans
cesse sur la défensive. Cela a disparu à présent. Je le sens tout près
de moi. Nous sommes des égaux, des amants qui sont séparés et qui vivent
dans l’espoir de se revoir. De lui, tout m’est cher, et son embonpoint
même m’attendrit. N’est-ce pas curieux?
Je répondis que c’était curieux et pour tout connaître de l’âme de
Chinette, je demandai:
--Et Paul?
Paul était un jeune comédien que Chinette disait aimer avant la guerre.
Elle fit la moue.
--«Oh! lui, je ne sais pas. Mais il est jeune: il se débrouillera. Je ne
le plains pas.»
Elle se tut un instant pour permettre à l’image de Paul de s’écrouler à
tout jamais dans l’abîme où vont les amants oubliés, et elle reprit:
--J’aurais voulu travailler, souffrir comme tout le monde. Mais que peut
faire une femme? J’ai bien essayé d’aller dans les hôpitaux, il fallait
passer des examens, il y avait trop de bonnes volontés et on a refusé
mon concours. Alors je suis rentrée chez moi et je me suis dit que je
mènerais ici la vie exemplaire d’une pauvre femme. Je travaille depuis
le matin. Dans une petite robe de rien du tout je vais au marché. Je
prépare mes repas. Je fais ma chambre, je balaye ma maison et je lave le
corridor. Le soir je dépose dans la rue les ordures. Et dans le grand
lit où je me couche, très fatiguée, dès neuf heures, je savoure une
solitude qui ne me pèse pas.
Je sentis que, parmi les meubles dont on voyait les pieds d’or passer
sous les housses et qui étaient comme des seigneurs sous des robes de
moine, je représentais un élément mondain un peu choquant. Le seul fait
de connaître Paul et d’y penser rendait ma présence difficile à
supporter longtemps.
Je me levai pour partir. Chinette m’accompagna dans l’escalier et
machinalement elle prit au passage le balai qu’elle avait dû déposer au
moment où j’avais sonné. Elle me tendit sa main gauche et, de la droite,
elle le souleva avec une sorte de noblesse.
Ce balai, c’était pour elle l’arme qui allait la défendre, lui permettre
de traverser, sans être humiliée par sa conscience, avec l’orgueil
intime qui fait patienter cette période malheureuse de la vie. Je
regardai sur le seuil le bel ovale de son visage un peu triste mais
résolu, ses cheveux blonds tirés, son tablier de soubrette et je saluai
cette héroïne ignorée qui combattait la destinée avec un balai.
TROU LA LA...
Je m’élançai à travers Montmartre, dans l’espérance d’un visage connu,
d’un être avec lequel j’aurais pu échanger des paroles quelconques.
La nuit tombait sur les terrasses des cafés ou les hommes lisaient avec
fébrilité les journaux. On causait aussi par groupe avec animation et je
remarquai que les hommes barbus ou qui portaient de longs cheveux
avaient conquis soudain une plus grande importance, étaient entourés
d’une sorte d’auréole. Les faces rasées au contraire glissaient dans la
foule avec insignifiance, essayaient de se dérober à un vague mépris des
passants.
Je me précipitai sur la place Clichy et cherchai sur le trottoir qui
fait l’angle de cette place et de la rue de Douai.
Là, depuis des années très nombreuses, à quelque heure du jour ou de la
nuit que je sois passé, à midi, allant déjeuner dans un restaurant de
l’avenue de Clichy, à quatre heures du matin, sortant, l’esprit trouble,
de chez le peintre Dante, l’hiver, dans la neige, l’été dans la solitude
morne des vacances, j’avais toujours vu, immuable, bravant le fracas des
automobiles et le regard des agents, une femme très âgée, presque sans
forme, avec des yeux atones, n’ayant pour lumière que l’éclair d’une
clef qu’elle tenait à la main, j’avais toujours entendu sa voie
indifférente et éraillée murmurer à mon passage:
--Viens-tu, mon chéri?
Je m’étais irrité souvent qu’elle osât supposer que je puisse la suivre.
J’aurais voulus dans ma vanité, qu’elle me reconnût et qu’elle me notât
sur ses mystérieuses tablettes comme quelqu’un de trop distingué pour
rentrer dans sa clientèle et qu’il était inutile d’appeler. Elle m’avait
importuné souvent parce que j’aimais regarder la devanture du libraire
qui se trouve là, et que dans ce cas elle s’arrêtait auprès de moi,
simulant un intérêt littéraire pour les livres alignés et qu’elle
répétait inlassablement, d’une voix sans accent: Viens-tu, mon chéri?
jusqu’à ce que je sois obligé de quitter la place.
Je l’avais plaint quelquefois. Elle avait résisté à tous les changements
des lieux où elle vivait. D’une maison ancienne et entourée de vieux
arbres, on avait fait un lycée en face le libraire. Elle qui était
contemporaine des antiques omnibus à chevaux dont on atteignait
l’impériale par un marchepied, avait vu les modernes autobus et les
trams électriques qui viennent de Levallois. Je m’étais accoutumé à
considérer cette créature comme d’essence éternelle.
Le trottoir de la rue de Douai était vide. Nul pas ne résonnait. Nulle
clef n’étincelait.
J’attendis; je crus à un simple changement d’habitudes. Je descendis
jusqu’à la place Vintimille. Il n’y avait personne. Je revins. Pour la
première fois je pouvais regarder les livres tout à mon aise. La
librairie n’était pas encore fermée mais je ne fus pas tenté de le
faire. Il me manquait l’appel auquel j’étais accoutumé. La créature
avait disparu. Toute la puissance de la littérature avec la fantaisie
des poètes, l’invention des romanciers, que recélait la boutique du
libraire me sembla éteinte. Cette absence de la femme porteuse de clef
avait une profonde signification. Je me mis à marcher fiévreusement.
Mais en passant devant un bar dont la porte était fermée, je vis avec
surprise à travers les carreaux qu’il était plein de monde et j’entendis
un bruit incompréhensible s’en échapper.
J’y entrai et un singulier spectacle frappa ma vue. Autour des tables
étaient rassemblées de grosses matrones de Montmartre, marchandes à la
toilette, entremetteuses des petits hôtels, ouvreuses de music-hall
endimanchées, tireuses de cartes. Il y avait aussi quelques petites
femmes, habituées du Moulin rouge, quelques comédiens déchus devenus
souffleurs ou copistes, et aussi de jeunes hommes professionnels de
l’amour, la tête appuyée sur des mains chargées de bagues à bon marché.
Mais les femmes étaient peu ou mal maquillées, les gestes maniérés des
jeunes gens avaient quelque chose de faux et de manqué. Soit par
pénitence, soir par économie, soit par mépris de la boisson, personne ne
buvait. Les tables étaient vides.
Et dans une épaisse fumée, avec une dérisoire gravité, comme s’ils
accomplissaient un rite bouffon et solennel, tous ces êtres hybrides,
toutes ces épaves, chantaient d’une voix d’une tristesse infinie coupée
par instant d’un hoquet:
Trou la la... Trou la la.
Quel rite accomplissaient-ils? Quelle prière faisaient-ils?
La douleur de ce chant me pénétra et je me hâtai de ressortir. Je
m’éloignai. Mais après avoir marché quelque temps, la curiosité me
tenailla et je revins sur mes pas. Sans doute, ce que j’avais entendu
n’était qu’un refrain familier de ce bar hanté par un monde spécial, que
l’on avait dû entonner au moment même où j’étais entré.
Je franchis à nouveau la porte, O stupeur! dans l’opaque fumée, les
mêmes personnages immobiles, chantaient avec mélancolie.
Trou la la... Trou la la.
Était-ce la forme inattendue par laquelle participaient à la douleur
générale tous ces êtres ratés, ce rebut du théâtre et de la
galanterie?... Je ne sais. Mais la fumée du tabac, l’odeur, la gravité
horrible, l’immobilité de tous les assistants, ce chant
incompréhensible, donnaient à ce lieu l’aspect d’un cauchemar.
Je m’assis et je vis à côté de moi un homme âgé qui avait une barbe de
plusieurs jours, une redingote noire élimée et un chapeau haut dont la
soie était soulevée par endroits et qu’il portait sur le derrière de la
tête. Je reconnus à n’en pas douter, quelque ancien grand premier rôle
d’une troupe de province.
Je le regardai avec plus d’attention, je vis que de grosses larmes
coulaient sur son visage ridé et sur son col usé et trop large.
Mais huit heures sonnaient. La rue retentissait d’un bruit de volets et
de devantures qui se fermaient, une patronne blafarde claquait des
mains.
La plainte s’interrompit, il y eut des adieux et des mains serrées et
tout le monde sortit.
Je suivis au milieu d’un groupe l’homme qui avait pleuré. Il parlait en
marchant, raide, un peu voûté, et il faisait de temps en temps un geste
trop grand, comme s’il déployait un manteau.
Sa voix était profonde, émouvante et très jeune. Je ne distinguais
qu’incomplètement ses paroles, mais je compris cependant qu’il parlait
d’un fils unique qui était parti à la guerre et dont il n’avait pas de
nouvelles.
Le groupe s’arrêta à l’angle de la rue Lepic. Je vis qu’on lui disait au
revoir avec un respect affectueux et l’homme monta seul et à grands pas,
la rue.
Je ressentais pour lui une si grande pitié que je marchais encore
derrière lui. Dans la tristesse de ce temps, des inconnus s’abordaient
pour se parler avec amitié. Je résolus de lui dire quelques paroles
consolatrices. Je me mis à courir un peu, car il faisait de longues
enjambées et allait très vite.
La rue Lepic était déjà absolument déserte. J’arrivai presque à côté de
lui. Je le regardai et je perçus que gravement, à demi-voix, ayant sur
son visage une grande douleur, il chantait:
Trou la la... Trou la la...
Alors, je redescendis en courant la rue Lepic, songeant combien sont
divers les moyens d’expression de notre cœur.
LES MARTINI COCKTAIL
Jacqueline a demandé un martini cocktail, elle a pris une paille, elle
fixe le verre de ses yeux bleus et elle boit avec lenteur, gravement
comme on accomplit un rite.
Il y a de belles choses dans la couleur jaune du cocktail. Il y a la
transformation du lieu où l’on se trouve, l’amitié de Mme Germaine, la
patronne du petit bar où est servi le cocktail, la satisfaction du
chapeau et de la robe que l’on porte, la douceur crépusculaire.
Mais quand il n’y a plus dans le verre étroit qu’un petit rond d’écorce
amère et les morceaux de la paille que l’on a cassée dans ses doigts
nerveux, on regrette ces belles choses et l’on demande un deuxième
martini cocktail.
La couleur du deuxième martini cocktail est plus nuancée que celle du
premier, son or est plus ensoleillé, sa saveur est meilleure, le morceau
d’écorce amère y est moins amer.
Et il y a des choses bien plus belles que dans le premier.
Il y a la brièveté du temps, le sentiment que la guerre est peu durable
et passagère, que le peuple français est invincible, que tous les hommes
qui sont partis pour se battre reviendront vivants et sans blessure,
tous les hommes, surtout celui auquel pense Jacqueline.
Ce deuxième martini cocktail produit un effet si agréable que, pour que
cet effet ne s’atténue pas, il faut se hâter d’en demander un troisième.
Splendide est le troisième martini cocktail. Il rayonne et il fait
rayonner toutes choses autour de lui. La figure de Mme Germaine est
illuminée d’une glorieuse auréole. Le petit chasseur dans son uniforme
bleu est pareil à un officier de marine qui va pénétrer dans un
sous-marin. Des _Marseillaises_ bourdonnent au loin, des drapeaux
claquent. Il se trouve que, par le miracle de la boisson d’or et de la
paille, quelques jours ont suffi pour que la guerre soit terminée et
qu’un jeune soldat nommé Marco rentre à Paris, couvert de galons et de
décorations, à cause des exploits qu’il a accomplis. Il n’a qu’une
pensée au milieu de ses actions d’éclat, celle de Jacqueline... Et
maintenant il s’avance vers elle, appuyé sur une épée et elle va
l’embrasser. En face de nous, deux femmes et un artilleur plaisantent et
rient car il n’y a que des événements heureux causés par la guerre et un
bonheur immense pénètre le monde.
--Vous pleurez, Jacqueline. Je viens de voir une larme tomber dans votre
verre vide. Une autre est au bord de vos paupières. Voilà votre petit
mouchoir brodé. Essuyez-la vite.
«Je sais que parmi les belles pensées et les belles images que vous avez
vues dans l’or magique des martini cocktail il n’y avait aucune
représentation de mon amitié. Cela ne fait rien. Je vous défendrai
contre le quatrième martini cocktail et je vous ramènerai chez vous.
C’est un effet bien connu de ce breuvage merveilleux. Il fait venir la
tristesse après la beauté. Du reste, l’une n’accompagne-t-elle pas
l’autre dans toutes les choses de la vie?
«Vous me répondez que vous avez horreur des martini cocktail mais que
vous en buvez seulement à cause du souvenir, parce que Marco les aimait.
«Venez, laissons là le verre où il n’y a plus que la larme et l’écorce
amère.»
CE QU’A DIT LE BOUDDHA AUX YEUX D’OR
Et ce soir-là, le Bouddha aux yeux d’or qui était sur la cheminée de la
petite fumerie de la rue Caulaincourt, parla à l’homme couché sur les
nattes en face de lui, et voici les paroles mémorables qui furent dites:
«Ancien magistrat colonial, lève-toi. Les jours sont venus où les
mandarins doivent devenir des guerriers et revêtir le costume des
samouraïs. O vivant endormi, après des années d’une vie immobile, tout
moite d’opium et de songe, tu vas être traversé par le soleil, tu vas
porter des armes, tu vas t’efforcer de tuer.
«Tu m’as rapporté, jadis, roulé dans une couverture, de Cao-Bang, petite
ville lointaine de la frontière d’Indo-Chine, où tu m’avais acheté pour
quelques pièces d’argent à un vieux bonze. Ce vieux bonze avait sculpté
mon image grossière dans le bois d’un palétuvier frappé par la foudre et
par conséquent désigné par les puissances. C’est pourquoi je suis un
dieu favorable. Depuis tu t’es plu à dire à tes amis que tu m’avais ravi
nuitamment dans une pagode, où j’étais l’objet d’un culte ancien, et
cela au prix de mille dangers. Mais je t’ai pardonné ce mensonge, car tu
ne peux connaître combien la vérité de mon origine est plus belle que
ton invention, étant de la race des Occidentaux.
«Tu m’as traité avec honneur, tu m’as donné la meilleure place dans ta
maison, tu as suspendu sur mon front une petite lanterne de bronze,
achetée, il est vrai, dans un bazar de Paris, mais qui est un signe de
vénération. Aussi je te protège et je conduirai ton visage jauni et ton
ombre falote dans les rues des villes, sur les routes des champs, parmi
les épreuves redoutables qui t’attendent.
«Voilà des années que tu n’es sorti de ton appartement que pour te
rendre dans la fumerie d’un ami. Depuis trois heures de l’après-midi,
heure de ton réveil, jusqu’à six heures du matin, moment où tu tombes
dans un vague demi-sommeil, tu fumes sans cesse, le front appuyé à un
dur coussin de cuir, parmi les armes, les soies bariolées, les
brûle-parfums, les boîtes laquées, rapportés comme moi de là-bas. Hors
la qualité de la drogue noire que tu absorbes et la conversation d’un
tout petit nombre d’amis, fumeurs comme toi, toutes choses te sont
indifférentes. Tu ne lis jamais les journaux où sont écrites les choses
qui arrivent dans l’Occident, tu ignores et tu redoutes la lumière du
jour, tu as borné ta vie à la distance où monte en tournoyant la fumée
de ta pipe, et il semble que cette grande chimère qui est brodée sur ta
porte te défende, en écartant ses ailes rouges, contre les atteintes du
monde.
«Tu as eu assez de force d’âme pour résister aux conseils de ta
concierge, dont l’esprit est peu enclin au rêve et qui s’apitoie sur la
forme de ta vie. Tu as pu braver les conseils d’un ami, colonial comme
toi, dont la santé est délicate et qui, chaque fois qu’il vient te voir,
découvre sur ton visage les stigmates d’une maladie de foie. Tu as su te
rire d’un autre ami craintif qui, plusieurs fois, t’exhorta à détruire
sur le champ tout ce qui te servait à fumer, y compris cet admirable
opium de Bénarès qui se fabrique si coûteusement à Londres, car il
prétendait savoir d’une source mystérieuse et certaine que la police
allait perquisitionner chez tous les fumeurs de Paris.
«Tu pensais pouvoir conduire ton existence jusqu’à la mort, dans la
sagesse d’une rêverie perpétuelle, au milieu des visages des amis, parmi
les volutes de la fumée brune. Tu t’es trompé. Les Puissances inconnues
en ont décidé autrement, et des millions de destinées humaines vont être
lancées hors de leur voie.
Ancien magistrat colonial, comment feras-tu? Il te faudra marcher durant
les journées avec un sac sur le dos, il te faudra, le soir, t’étendre
sur la terre nue, sans grésillement familier, sans clarté rougeâtre,
sans fumée noire.
«Alors, voici ce que je te prescris de faire:
«Les hommes s’accordent volontiers à fixer le terme de la guerre à
quatre mois environ. Les prévisions des dieux doivent être conformes à
celles des hommes. Tu peux compter sur quatre mois de guerre, quatre
mois durant lesquels il te faudra soutenir à tout instant contre
toi-même une lutte bien plus terrible qu’avec l’ennemi. Une aspiration
immense de fumer tes trente pipes quotidiennes absorbera tes facultés.
Tu ne peux emporter avec toi ni le plateau ni la lampe. Alors tu
remplaceras ces pipes par des boulettes que tu absorberas. Cinq
suffiront pour chaque journée. Dans trois jours quand tu partiras, tu
dois avoir six cents boulettes dans ton sac. Ainsi tu tiendras ta place
d’homme parmi les hommes; et, si elle se présente à tes yeux, tu pourras
regarder la mort sans faiblesse.»
Ainsi parla le Bouddha aux yeux d’or dans la fumerie de la rue
Caulaincourt.
Dans le même temps le peintre Dante et quelques amis de l’ancien
magistrat colonial se demandaient avec inquiétude comment un homme qui
vivait couché, qui n’avait pas vu depuis si longtemps la lumière du
jour, et auquel l’opium était aussi nécessaire pour vivre que le pain
pour les autres, allait pouvoir, sans transition, faire un soldat.
Ils vinrent chez lui pour lui annoncer la nouvelle de la guerre. Ils le
trouvèrent debout, calme et résolu.
«J’en suis à ma trois cent quatre-vingt-cinquième boulette, leur dit-il
en souriant. J’aurai tout à l’heure fini de fabriquer ma provision de
courage.»
Pour la première fois, il avait tiré ses rideaux, ouvert sa fenêtre et,
de ses yeux sans éclat, il s’exerçait à contempler cet ami qu’il n’avait
pas revu depuis si longtemps, le soleil.
PAROLES DANS LA FUMERIE
Le poète Jean Noël, sur la natte où il fumait, se souleva un peu; il
posa la pipe d’ivoire, incrustée d’argent, sur le plateau qui était
devant lui et il dit:
--Que les peuples soient en guerre, ceci est encore le moindre des maux.
D’aussi loin que nous pouvons remonter dans le cours des âges, nous
voyons que les hommes sont naturellement des guerriers. De tout temps
les nations se sont jetées les unes contre les autres, non pour de
profonds intérêts de races, mais pour des fantaisies de souverains ou
des spéculations de financiers, Des millions d’hommes se battent et
meurent pour les intérêts d’une minorité et ne protestent pas. Même ils
attribuent à cette duperie un sens glorieux. C’est que la guerre est un
état naturel. Il ne faut ni s’étonner ni s’enrager à l’extrême des maux
apparents que nous lui voyons causer. Il faut craindre seulement ses
maux invisibles.
Le poète Jean Noël prit au bout d’une aiguille une gouttelette noire
d’opium, il l’offrit à la flamme de la lampe rougeâtre, il la fit se
gonfler et fumer, il la roula avec un soin amoureux et, quand elle
adhéra à la pipe, il reprit:
--Si les hommes consentent à mourir en grand nombre, sans intérêt
direct, sans espérance immédiate, c’est que leur instinct leur enseigne,
à défaut de raison, que la vie est misérable, et que la mort est une
intervention sans grande importance que l’on peut risquer sans but,
parce que l’on court le risque tous ensemble et que les musiques
militaires vous enivrent. La perte des vies n’est pas ce qu’il faut
redouter dans la guerre. Bien plus que les mitrailleuses, les shrapnells
d’obus, les bombes incendiaires, les torpilles et les mines flottantes,
bien plus que les tétanos, les typhus, les choléras ou les pestes
qu’engendrent les grandes agglomérations humaines sans hygiène, nous
devons craindre l’épidémie du mal qui va se répandre dans nos âmes. La
petite supériorité que nous avions eu tant de peine à acquérir est
meurtrie et abîmée. Ce faisceau choisi de nos sensibilités, que nous
avions cultivé en nous avec tant de soins, va se faner comme un bouquet
dont on ne renouvelle pas l’eau. Ce qui nous faisait bons et artistes
risque d’être détruit par le souffle de mal qui vient de la guerre.
Comme si, pour remédier à cette destruction morale, un cordial était
nécessaire, le poète Jean Noël, ayant placé sa pipe sur la lampe, aspira
longuement plusieurs bouffées, dont il rejeta avec lenteur la fumée.
--C’est à mon tour, dit une femme que personne ne connaissait et qui
était déjà venue plusieurs fois. Elle n’avait jamais parlé, et fumait
sans cesse.
--Il me semble que je l’ai connue autrefois au quartier latin, avait dit
d’elle, en matière d’introduction, le peintre Dante qui l’avait amenée.
Il y avait aussi là, couchés sur les divans ou les tapis, Jacqueline qui
espérait trouver l’oubli de son chagrin, deux êtres indistincts et sans
forme, tout au fond de la pièce, et un homme d’aspect joyeux qui ne
fumait jamais et ne venait que pour faire des études de mœurs,
disait-il, en réalité dans l’espoir de bonnes fortunes faciles.
Polly et Dolly étaient immobiles, pelotonnées dans un coin, l’une contre
l’autre. De temps en temps, un de leurs deux visages ingénus
apparaissait hors de l’ombre, fixait sur tout le monde des yeux étonnés,
puis disparaissait à nouveau, et l’on comprenait sans le voir qu’il
retournait à la douceur du baiser. Le peintre Dante, dans un kimono trop
long, servit le thé. Parfois il s’arrêtait et, désignant de sa main
tendue, soit le reflet de la lanterne chinoise sur une étoffe ancienne,
soit un pied nu qui émergeait d’un peignoir, soit l’ensemble des choses
qui se présentaient à ses yeux, il disait:
--Hein? Est-ce assez joli de couleur?
Et son habitude d’admirer la couleur des choses dans ce lieu où régnait
une ombre perpétuelle était si grande que parfois, couché sur le dos,
venant d’aspirer une pipe et la savourant, il fermait les yeux et disait
encore:
--Est-ce assez joli de couleur?
Le bruit des tasses s’arrêta, un baiser de Polly à Dolly passa comme un
petit souffle de tendresse, et le poète Jean Noël reprit encore:
--Nous assistons dès maintenant à la renaissance du mal. Si la guerre a
suscité des héroïsmes assurément admirables, elle a développé dans l’âme
humaine une puissance de mal bien plus grande. Nos beaux rêves
d’autrefois sont remplacés par des imaginations meurtrières et
sanglantes. Quand je me réveille la nuit, mes vœux deviennent des
images, et je vois au loin des millions d’Allemands culbutés, des canons
qui sèment la mort parmi eux, des flottes entières qui coulent avec
leurs équipages. Ces rêves sont cruels et douloureux, ils sont le signe
de la passion et non de la supériorité. N’avez-vous pas remarqué autour
de vous, dans les petites actions de la vie, une activité inaccoutumée
du mal. De toutes parts, les lettres anonymes, les dénonciations
affluent. Beaucoup de gens, qui sont d’excellents patriotes, sont
accusés, sans une ombre de prétexte, d’espionnage au profit de
l’Allemagne, uniquement parce que leur visage déplaît au locataire qui
habite en face leur appartement. D’autres sont obligés d’aller chez le
commissaire de police, de montrer leurs papiers, d’établir que de père
en fils ils sont de lignée française, parce que leur concierge n’a pas
de sympathie pour eux. Des rancunes cachées éclatent, des haines qui
couvaient se donnent libre cours. On calomnie avec plus de facilité, on
accuse pour rien. On annonce volontiers que tel ami a une jambe coupée,
que tel autre est mort, et une joie secrète perce sous une hypocrite
affliction. La mort est devenue familière, la catastrophe est devenue
l’élément quotidien, et au lieu de souffrir dans cet élément, l’humanité
s’y meut avec une aisance inattendue, semble s’y complaire et s’y
délecter. Toutes les espérances formées par les idéalistes humanitaires
viennent de s’écrouler. Les hommes n’évoluent pas vers le bien. Ils sont
mauvais. Ils ont pris pour s’en aller vers le progrès une voie qui est
une erreur. Nous sommes sur un faux chemin. Nous faisons partie d’une
humanité manquée puisque tout l’effort moral accompli aboutit à ce que
nous voyons à présent.
Polly souleva sa tête ébouriffée comme pour témoigner par sa surprise
que le mal avait des exceptions. Un des êtres obscurs qui étaient dans
un coin et que l’on ne voyait pas, dit:
--Mais non, la guerre est une manifestation de l’amour.
Un silence s’établit. On attendait une explication. Elle ne se produisit
pas.
Jean Noël parla à nouveau:
--Si nous voulons garder la petite somme de sensibilité que nous avons
acquise, cette richesse précieuse qui nous fait goûter la qualité des
émotions, la beauté des arts, il faut que notre esprit demeure
inattentif aux choses horribles de la guerre. Je suis décidé à ne plus
lire les journaux et à m’enfuir en courant lorsque je rencontrerai dans
la rue quelqu’un qui voudra me faire un récit de bataille. Je veux que
les échos des atrocités expirent à ma porte. Je sortirai de chez moi le
moins possible pour ne pas connaître davantage que les hommes s’en
reviennent vers la sauvagerie de leurs aïeux. Je protégerai mon rêve
ancien, je vivrai avec lui seul, je le défendrai contre la tristesse de
ce temps. Je suis résolu à ignorer la guerre.
Des paroles diverses et confuses furent échangées sur ce point de vue.
L’homme d’aspect joyeux qui ne fumait pas déclara qu’il avait fait sa
demande d’engagement volontaire. Une voix qui sortait de l’ombre dit
encore avec autorité:
--La guerre est une manifestation de l’amour.
--Mais pourquoi? dit le peintre Dante.
Il n’y eut aucune réponse.
Dolly et Polly s’étaient roulées pour dormir dans le même peignoir.
J’avais pris la main de Jacqueline, on n’entendait plus que le
grésillement de l’opium manié par la femme qui fumait sans cesse.
Quelqu’un qui se leva heurta du pied une tasse de thé, et cela fit
autant de fracas pour les oreilles sensibles des fumeurs que si un
quartier de Paris avait sauté.
--Cette lumière me fait mal aux yeux, dit Jacqueline.
Le poète Jean Noël attira le plateau à lui, et il souffla sur la lampe
comme on souffle sur son bonheur.
LA PSYCHOLOGIE DES LETTRES
Jacqueline reçoit des lettres de Marco. Elle se plaint de n’en pas
recevoir un assez grand nombre, mais enfin elle en reçoit. Elle me
consulte sur la portée, le sens amoureux des phrases qu’elles
contiennent. Je tiens à lui faire plaisir et je m’efforce d’être un
commentateur favorable de textes souvent arides.
«Barbas, mon adjudant, est décidément un homme charmant. Nous avons pris
l’apéritif, puis dîné ensemble hier... Barbas m’a assuré que nous
quitterions le dépôt la semaine prochaine... Je suis très content d’être
l’ami de Barbas... J’espère qu’après la guerre tu feras la connaissance
de Barbas...»
Cette dernière phrase surtout me sert d’argument.
Une des caractéristiques de l’amour est de vouloir que tous les êtres
qui vous sont chers soient réunis par une affection commune. Marco a une
nouvelle et grande amitié, celle de l’adjudant Barbas. Puisqu’il
voudrait que Jacqueline connaisse Barbas, c’est qu’il aime Jacqueline.
Oui, mais pourquoi les lettres de Marco ne sont-elles pas pleines des
marques de tendresse qu’elles renfermaient autrefois?
Je m’efforce de démontrer que l’âme de Marco suit une évolution à peu
près générale chez les jeunes gens dont la guerre a changé brusquement
le mode de vivre.
Ils sont soudain retournés en arrière de quelques années, ils sont
redevenus des camarades, des êtres faits pour vivre entre hommes, avec
des plaisirs d’exercice physique, de beuveries, de nourriture et de
conversations grossières. Leurs maîtresses, la vie parisienne, le cadre
ancien, sont des choses dont ils rougissent presque avec les hommes
vulgaires qui, à présent, sont leurs chefs et dont ils recherchent
l’amitié. Il ne faut pas s’alarmer de cela. L’amour reprendra ses droits
un peu plus tard, c’est une sorte de trêve de l’amour qui va durer
autant que la guerre.
--Mais enfin, dans ce dépôt d’Albi, il me trompe peut-être.
--Mais non, Jacqueline. C’est une chose bien connue qu’il n’y a pas de
femmes en province, et surtout dans le Midi. Toutes les femmes sont à
Paris. Ailleurs il y a des hommes et une vaste catégorie humaine où l’on
peut trouver des mères, des sœurs, des tantes, avec des visages où sont
des qualités de prévoyance, de sagesse, de bonté, mais il est impossible
d’y découvrir l’ovale au teint clair que surmonte un petit chapeau de
rien du tout très à la mode, qui peut faire le visage d’une maîtresse.
Que de fois, il y a quelques années, avec la naïve illusion de la
jeunesse, j’ai débarqué dans des villes de province et je me suis élancé
sur des esplanades désertiques et ensoleillées, faisant tourner ma canne
et jetant de droite et de gauche des regards enflammés. Des familles
mornes me croisaient. Il y avait des jeunes filles au visage trop bien
portant, un peu rouge, et dont j’étais séparé, du reste, par l’abîme des
préjugés sociaux.
On m’amenait voir la gérante du bureau de tabac. Certes, elle semblait
favorable à une conquête assez rapide. Mais quand on avait fait une
provision de cigarettes suffisante pour une consommation de plusieurs
mois, quand on avait toutes ses poches bourrées de boîtes d’allumettes
et assez de timbres pour un an de correspondances, on s’apercevait qu’on
en était au même point et que son sourire engageant en vous offrant un
paquet de Gianaclis était le même pour tous les jeunes gens de la ville,
automatique et éternel.
On me montrait à la musique deux ou trois femmes qui avaient la
réputation d’avoir beaucoup d’amants. Mais ces amants étaient le
procureur, les professeurs du lycée, les conseillers de préfecture, des
gens établis dans la ville qui avaient pu avancer, pour cette conquête,
un capital énorme de parties de cartes avec le mari, de promenades avec
la mère, de cadeaux et de temps perdu.
Le voyageur était irrévocablement voué à la solitude sentimentale. Cette
solitude devait être aussi inexorable pour le simple soldat qui ne
pouvait agir ni par le costume ni par le prestige de la situation.
Non, Jacqueline ne devait pas être trompée.
--Cependant, on m’a dit que dans chaque ville de province... pour les
soldats... il y avait une maison...
Je me récrie que Marco est un être bien trop délicat. Je me rappelle une
petite ruelle antique, des maisons de briques le long du Tarn sur
lesquelles s’allonge l’ombre de la cathédrale, et les seuils où se
tiennent deux ou trois femmes aux peignoirs bariolés, tandis que d’un
corridor d’une extraordinaire saleté se dégage un souffle d’ail et de
parfums à bon marché.
Un souvenir de collège me revient. Je crois entendre le piano faussé, je
revois les glaces rayées, la clarté du gaz qui s’y reflète, les meubles
aux velours usés. Je pense en moi-même que ces fêtes de la dix-huitième
année ont parfois de singuliers retours dans le cœur des hommes.
Je sais combien la créature est faible. Je me représente la tristesse de
Marco évoquant, auprès d’un corps mille fois flétri par toute une
garnison de guerre, la forme longue et pure de Jacqueline, et j’ai pitié
de lui pour ce dégoût, pour cette épreuve à laquelle on n’échappe pas,
inexorable comme le conseil de révision, ou le voyage dans un train de
troisième classe bondé et c’est avec une immense sincérité que je répète
en songeant à sa trahison:
«Rassurez-vous, Marco vous aime.»
L’HÉROISME DE LA CHASTETÉ
La petite Mariette, au milieu des coussins, dans l’ombre de la fumerie,
faisait, de ses babouches arabes à ses cheveux répandus, une ligne
droite de chair tendue et frémissante. Parfois cette ligne devenait un
arc voluptueux, et ses ongles crispés faisaient un petit bruit sur le
satin qu’elle égratignait. Un léger soupir soulevait sa gorge dure de
vingt ans, et entre ses cils demi-clos, ses prunelles étaient deux
gouttes d’or voilées.
Mon ami Jean Noël venait de prendre, du bout de l’aiguille, une
gouttelette sombre. Je lui fis un signe. Il posa la pipe et l’aiguille.
Il se détourna légèrement et, avec le geste de quelqu’un qui cherche un
objet qu’il vient de laisser tomber, il promena sa main sur la main et
sur le poignet de Mariette.
Brusquement l’arc se détendit et lança sa flèche qui retomba en une
gerbe de paroles.