(La suite à un prochain numéro.)
La Police correctionnelle de Paris.
(Voir tome I, page 85.)
Dans un précédent article, nous avons jeté un rapide coup d'oeil sur
l'aspect général des audiences de la police correctionnelle; nous
compléterons aujourd'hui cette esquisse, en nous arrêtant sur les
détails du tableau, et en faisant passer sous les yeux de nos lecteurs
les physionomies si diverses des malheureux que le vice ou la misère
amènent chaque jour sur la fatale sellette îles prévenus.
L'idée que le public se fait du caractère des audiences correctionnelles
est complètement inexacte; il se les représente vulgairement sous la
forme joviale du vaudeville judiciaire, que son imagination, amie des
contrastes, place volontiers en regard du drame grave et sérieux de la
cour d'assises. Le contraste n'est pas si grand; et, sauf la différence
des dénouements, les deux représentations de la justice répressive
offrent plus d'une triste analogie.
La police correctionnelle est par le fait le premier degré de la
juridiction criminelle; nous pourrions dire qu'elle sert de premier
échelon à la cour d'assises, car le délit conduit au crime, le vol
simple au vol qualifié et au meurtre. C'est vainement qu'on a appliqué à
ce tribunal l'illusoire qualification de correctionnel; faut-il s'en
prendre à l'inefficacité de notre code pénal? aux mauvais résultats de
notre système pénitentiaire? Il est malheureusement incontestable que la
police correctionnelle ne corrige pas. Nous n'en voulons pour preuve que
les cas nombreux de récidives qui se présentent à chacune de ses
audiences: sur vingt prévenus on en rencontre à peine cinq qui soient
purs de tout antécédent judiciaire; les quinze autres arrivent devant la
justice escortés de trois, quatre, six, douze condamnations antérieures.
Si cette preuve n'établit pas assez clairement le contre-sens de cette
appellation _police correctionnelle_, en voici une autre d'une éloquence
toute matérielle.
En 1828, une seule chambre du tribunal de première instance, la sixième,
tenant, comme aujourd'hui, cinq audiences par semaine, suffisait pour
juger toutes les affaires de la compétence de la police correctionnelle.
L'année suivante, la septième chambre civile affecta, par semaine, trois
de ses audiences à la connaissance des délits correctionnels; en 1836,
les affaires civiles disparurent complètement de cette chambre, dont les
cinq audiences furent envahies par les causes correctionnelles.
Trois ans après, la huitième chambre civile subissait la même
mollification que la septième avait subie; comme celle-ci, elle consacra
d'abord trois audiences à suppléer les deux chambres correctionnelles;
depuis 1840, ses cinq audiences suffisent à peine à cette destination
supplémentaire.
Il est donc évident qu'il se commet aujourd'hui trois fois plus de
délits qu'il ne s'en commettait il y a seize ans.
Ceci prouve que si le chiffre des corrections augmente dans le sens
pénal du mot, il diminue d'autant dans la signification morale.
Mais l'on en jugera mieux encore en pénétrant avec nous dans l'enceinte
du sanctuaire. Bien que les trois chambres aient aujourd'hui une
importance égale sous le rapport de la gravité des délits que l'on y
juge, la sixième a conservé le premier rang dans la hiérarchie. C'est la
chambre mère, la chambre doyenne, et sa distribution intérieure est
mieux adaptée à sa destination spéciale que dans ses deux acolytes; chez
ces dernières on aperçoit les traces de l'invasion du correctionnel sur
le civil: le civil, modeste dans ses exigences de localité, se contente
d'un tribunal flanqué de deux sièges latéraux, l'un pour le ministère
public, l'autre pour le greffier; puis d'une barre à hauteur d'appui,
assez solidement construite pour supporter le poids des dossiers des
avocats belligérants, et pour résister à leurs coups de poing oratoires.
A cela se borne le mobilier essentiel; comme objet de luxe, comme
superfluité, ajoutez-y quelques banquettes pour MM. les clercs d'avoués
et pour les avocats stagiaires, et vous aurez une chambre civile
complète et suffisamment meublée.
Mais si le correctionnel met le civil à la porte, il exigera, avant de
prendre possession des lieux, bien des changements intérieurs, des
réparations, des additions; d'abord il faudra que l'architecte du palais
lui construise un banc des prévenus, puis une chambre d'attente pour les
témoins, puis une enceinte réservée pour l'auditoire en sabots et en
blouse qui constitue la publicité de l'audience, publicité exigée par la
loi.
Les deux chambres supplémentaires sont donc assez, mal à l'aise dans
leurs locaux usurpés; elle attendent avec une certaine impatience la
construction promise d'un nouveau palais de justice; elles l'attendent,
mais ne l'espèrent pas, car la promesse et le projet prennent de jour en
jour un caractère de plus en plus vague, de plus en plus fantastique.
Entrons donc à la sixième chambre, la seule véritable chambre
correctionnelle par son origine et sa disposition, la seule enfin qui
soit chez elle, et qu'il soit permis de visiter sans indiscrétion
malséante.
Mais je vous dis entrons, et cette invitation de cicérone ne laisse pas
que d'être quelque peu téméraire et hasardée. L'entrée n'en est pas si
facile que cela.
La porte principale s'ouvre au-dessus du double escalier de pierre que
vous voyez à l'une des extrémités de la vaste salle des Pas Perdus. Un
garde municipal en garde les abords, bien mieux gardés encore par la
foule des curieux et des oisifs qui encombrent, bien avant l'heure de
l'ouverture des portes, les degrés du double escalier. Essayez de vous
frayer un passage à travers cette foule compacte et serrée, elle vous
repoussera par le cri: _à la queue!_ qui a pour elle toute la valeur
d'un principe de droit commun. Que si, soutenu par une volonté
énergique, vous foulez le principe aux pieds et parvenez à percer
jusqu'au seuil la cohorte hurlante, le garde municipal vous saisira au
collet et vous demandera de quel droit vous prétendez pénétrer dans
l'audience publique.
«Êtes-vous témoin? montrez votre assignation.
--Je n'en ai pas...
--En ce cas, vous n'entrerez point.
--J'attendrai.
--Vous ne pouvez rester là; mettez-vous à la queue.»
Ne répondez pas, ne répliquez pas; le garde municipal est ennemi des
colloques; n'ouvrez même pas la bouche, une simple velléité de dialogue
lui paraît un attentat à ses épaulettes de laine rouge dans l'exercice
de leur consigne, et la crosse de son fusil, la vigueur de sa poigne, le
violon du poste voisin, seront les arguments irrétorquables par lesquels
l'honnête gendarme croira devoir répondre à une pacifique intention de
résistance.
Croyez-moi, il est plus sage et plus prudent d'obtempérer à la consigne,
si peu gracieuse qu'elle soit dans sa forme. Par exemple, en
redescendant l'escalier armez-vous de philosophie; vos allures de
conquérant ont froissé tantôt bien des amours-propres, vous subirez à
votre tour la peine du talion; un gros rire railleur accompagnera votre
retraite Heureux si vous en êtes quitte à si bon marché, et si, parvenu
au bas de l'escalier, vous retrouvez votre redingote entière, et le
contenu de vos poches intact.
Mais ne perdez pas courage pour ce premier échec; il vous reste encore
un second assaut à tenter. Au pied du grand escalier de pierre, tout à
l'angle de la salle des Pas-Perdus, ne voyez-vous pas une sorte de voûte
sombre et ténébreuse qui s'enfonce dans le flanc du monument? avancez
lentement, à tâtons, dans cette obscurité profonde, vous finirez par
vous heurter, tout au fond, à un petit escalier noir, roide et délabré,
qui monte en spirale vers une région moins opaque où règne une sorte de
demi-jour douteux. Grimpez à cette échelle tournante, arrêtez-vous à la
première porte qui s'offrira à vous, et sonnez avec discrétion, cette
porte est la porte secrète, l'entrée particulière, l'entrée de faveur de
la sixième chambre.
Un garçon d'audience, en habit bleu, en cravate blanche, aux manières
douces et polies, complètement étranger à la gendarmerie départementale
et municipale, entrouvrira la porte et vous demandera ce que vous
désirez.--Comme votre désir n'est qu'un simple désir de curiosité,
gardez-vous bien de ne pas mentir. L'honnête garçon se verrait forcé,
quoiqu'à regret, de vous fermer doucement la porte sur le nez. Mais à
l'aide d'un petit mensonge tout à fait inoffensif, en alléguant que vous
êtes le client d'un avocat, le cousin d'un plaignant, ou l'ami intime
d'un témoin, la porte vous sera courtoisement ouverte, et vous serez
tout doucement introduit dans la salle d'audience de la sixième chambre
de police correctionnelle.
La porte par laquelle vous venez d'entrer conduit à la chambre du
conseil et à la salle d'attente des témoins. Au-dessus de la porte est
un ornement en relief, représentant la figure allégorique de la Vérité,
tenant à la main son symbolique miroir. La porte principale est
surmontée aussi d'une allégorie de la Justice: la figure est à demi
couchée, sa main gauche tient les classiques balances; un glaive
flamboyant brille dans sa main droite. Ce terrible attribut nous semble
manquer de justesse, en égard à la localité. La police correctionnelle
ne happe pas avec le glaive; elle punit par la privation de la liberté;
ainsi un trousseau de clefs eût été sans doute un emblème plus exact et
plus vrai dans la main de la Justice correctionnelle, que cette
fantastique épée flamboyante, épouvantail que la cour d'assises pourrait
revendiquer à bon droit.
L'audience n'est pas ouverte encore; les juges n'ont pas encore pris
place sur leurs sièges de cuir vert à clous dorés; mais la salle est
déjà envahie, encombrée par les curieux, par les témoins, par les
avocats, par les jeunes stagiaires qui viennent se familiariser avec la
pratique des débats judiciaires. La foule des simples spectateurs se
rue, se pousse, se bouscule, dans l'espace qui lui est accordé au fond
du prétoire. C'est à qui obtiendra, par droit de conquête, les premières
places, contre la cloison à hauteur d'appui qui sépare cette sorte de
parterre public des banquettes réservées aux témoins, et qui est coupée
au milieu par un vaste poêle chauffé avec une parcimonie hygiénique. Les
places des témoins se garnissent avec plus d'ordre et plus de calme. Les
personnes qui doivent déposer dans une même affaire se groupent, se
rapprochent, se racontent ce qu'elles ont vu et entendu, et prononcent
par anticipation la condamnation ou l'acquittement du prévenu que leur
déposition doit charger ou défendre.
Sur leurs assignations, les témoins sont convoqués pour dix heures; mais
à dix heures on n'ouvre que les portes de la salle, et l'audience
commence rarement avant onze heures. Ce retard n'accommode guère les
impatients, qui ne se rendent qu'en rechignant à l'invitation de la
justice, ni les ouvriers qui perdent le salaire de leur journée et ne
reçoivent comme compensation qu'une misérable taxe de 2 fr. Aussi
voit-on tous ces gens-là trépigner, s'agiter, assaillir l'audiencier de
questions, et être tentés de crier comme au spectacle: «Commencez!»
Quant aux témoins de bonne volonté, à ceux qui tiennent à honneur de
venir éclairer la justice de leurs lumières, et qui se font un plaisir
du spectacle nouveau pour eux auquel ils vont assister, on les reconnaît
aisément à leur attitude calme et posée, à leur toilette quelque peu
endimanchée, un naïf béotisme de leurs observations échangées à voix
basse. Ils ne manquent jamais de prendre l'audiencier pour un avocat,
les avocats pour les juges, le greffier pour le procureur du roi.
Si vous voulez avoir des renseignements fidèles sur les habitudes de
l'audience, sur tout ce qui se rattache à la police correctionnelle,
approchez-vous discrètement de cette bonne et respectable figure de
rentier qui cause là-bas, tout près du barreau, avec un de ces
questionneurs ébahis qui viennent pour la première fois dans l'enceinte
d'un tribunal, et pour qui tout est sujet d'étonnement et d'informations
incessantes.
Le vieux monsieur qui répond avec une complaisance si bénévole aux mille
points d'interrogation que lui pose son voisin, n'est ni un témoin, ni un
plaignant, ni, encore moins, un prévenu. Aucun devoir, aucune fonction,
aucun intérêt de chicane ne l'appelle dans le prétoire, et pourtant il
est plus exact, plus fidèle à l'audience que les journalistes, les
huissiers, les juges et les grands municipaux. Dès l'ouverture des
portes, on le voit entrer des premiers, se placer invariablement
derrière le banc des avocats, appuyer ses deux mains sur sa canne, son
menton sur ses deux mains, attendre patiemment l'entrée du tribunal,
prêter une attention soutenue aux débats, aux plaidoiries, aux
réquisitoires, approuver ou blâmer silencieusement chaque jugement
prononcé, et ne sortir de la salle que le dernier. Cet honnête vieillard
est l'habitué de la police correctionnelle. Petit commerçant retiré des
affaires, vieux célibataire sans famille, n'ayant dans son intérieur
d'autre société que son chat et son serin, trop vertueux pour hanter les
commères ses voisines, trop rangé pour fréquenter les cafés et se livrer
aux coûteux passe-temps du domino ou du tric-trac, trop inoffensif
citoyen pour prendre quelque intérêt à la polémique des journaux, il
s'est créé une distraction, une occupation, je dirai presque un devoir
quotidien, en s'imposant le singulier plaisir d'assister aux débats de
la police correctionnelle, et d'y assister tous les jours avec une
régularité, une ponctualité vraiment édifiante et curieuse!
Il se plaît, en attendant l'ouverture de l'audience, à prêter l'oreille
aux propos des voisins, à se mêler à leurs conversations, à leur donner
des renseignements officieux, à les instruire sur les habitudes du
tribunal, à leur faire en un mot les honneurs de l'audience.
«Monsieur, dit-il et répète-t-il presque chaque jour au témoin que le
hasard lui a donné pour voisin; vous voyez la droite du tribunal,
c'est-à-dire à votre gauche, cette estrade entourée d'une cloison à
hauteur d'appui: c'est le banc des prévenus, c'est là que viendront se
placer, à tour de rôle, les prisonniers que l'on va juger dans un
moment.
--Mais, monsieur, je n'y vois encore qu'un garde municipal; où sont donc
les prisonniers?
[Illustration: Voiture appelée panier à salade, servant au transfèrement
des prisonniers.]
--Je vais vous le dire, monsieur; ne remarquez-vous pas que cette
étroite enceinte parquée, qui forme le banc des inculpés, est percée
dans le mur d'une petite porte jaune?
--Parfaitement, monsieur.
--Cette petite porte conduit par un étroit escalier à une étroite
chambre à peine éclairée, à peine aérée, où sont transférés les inculpés
en état d'arrestation préventive qui seront jugés aujourd'hui. On
appelle cette espèce de cachot la petite souricière. Avant d'être
entassés dans ce bouge malsain, les prévenus ont fait une halte dans la
grande souricière, qui est située dans les caves du Palais-de-Justice, à
une profondeur de cinq ou six mètres au-dessous des dalles de marbre de
la salle des Pas-Perdus.
C'est là que, dès le matin, les prisonniers qui doivent comparaître dans
la journée devant une des trois chambres correctionnelles, sont amenés
des prisons de la Force, des Madelonnettes, de la Hoquette, de
Sainte-Pélagie, de Saint-Lazare. Ce transfert se fait au moyen d'une
voiture spéciale, nommée _panier à salade_, et sous la garde et la
responsabilité d'un huissier audiencier et de plusieurs gendarmes.
--Panier à salade! voilà un singulier nom pour une voiture!
--Monsieur, ces voitures ont été ainsi nommées parce que, dans
l'origine, elles étaient construites en osier, comme sont façonnés les
paniers à salade. Aujourd'hui elles sont fabriquées plus solidement, et
leur forme est celle d'une grande carriole hermétiquement fermée; mais,
en changeant de forme et d'éléments de construction, elles ont conservé
leur dénomination primitive.
--Monsieur, je vous remercie de ces curieux renseignements; je les
rapporterai à ma femme, qui en sera charmée.
Monsieur est, sans aucun doute, avocat?
--Non, monsieur; j'aurais pu l'être, mais je ne le suis pas. Je suis
tout simplement un habitué de la police correctionnelle; j'y viens tous
les jours d'audience, après mon déjeuner, et j'y reste jusqu'à l'heure
de mon dîner; je préfère les émotions calmes et modérées de la police
correctionnelle aux émotions trop violentes de la cour d'assises;
j'écoute avec intérêt les débats de chaque affaire, je me passionne
doucement pour ou contre le prévenu; j'écoute les plaidoiries des
avocats, ce qui n'est pas toujours amusant, mais enfin il n'est pas de
plaisirs sans peines; je discute mentalement les arguments de l'avocat
du roi, et pendant que les juges délibèrent, je me plais à formuler en
moi-même le jugement qu'ils s'apprêtent à rendre; si ma décision est
conforme à la leur, je suis excessivement ravi. Bref, c'est là pour moi
une récréation économique, instructive et intéressante tout à la fois.
Je suis connu des juges, des avocats, des journalistes, des audienciers,
des gendarmes mêmes; et l'on me laisse entrer sans difficulté comme un
ami de la maison, comme un accessoire indispensable de l'audience.
--Monsieur, j'envie votre sort... Il me semble que vous devez regretter
tous les jours de n'être point avocat.
--Chut! dit le vieil habitué, nous sommes tout près du barreau, et ces
messieurs pourraient nous entendre. Écoutez: on voit bien, monsieur,
sans vous offenser, que vous ne fréquentez pas nos audiences...
[Illustration: La grande Souricière, au Palais-de-Justice.]
--Hélas! monsieur, j'y viens aujourd'hui pour la première fois.
--C'est donc cela: entre nous, monsieur, dit le loquace cicérone en
baissant de plus en plus la voix, la profession d'avocat de police
correctionnelle ne peut faire envie à personne, et, quant à moi, je
l'estime un assez triste métier.
--Monsieur, vous m'étonnez!
--D'abord, dans les trois quarts des causes correctionnelles, l'avocat
est complètement inutile; que diable voulez-vous qu'il vienne dire, par
exemple, pour ce repris de justice qui a rompu son ban pour la dixième
fois; pour cet incorrigible voleur qui comparaît sur la sellette avec
une recommandation de douze ou quinze condamnations antérieures; pour
cet honnête ivrogne qui a appelé un sergent de ville du nom peu
respectueux de mouchard; pour ces vagabonds qui ne demandent qu'un
séjour dans les prisons durant la rude saison d'hiver; pour ces pauvres
vieilles femmes prévenues de mendicité et qui réclament comme une faveur
d'être envoyées dans un dépôt hospitalier? Croyez-vous que la faconde
des avocats soit de quelque utilité dans ces sortes d'affaires? qu'elle
puisse conjurer la sévérité du tribunal envers les uns, et qu'il soit
besoin de leurs phrases creuses et banales pour exciter la pitié,
l'indulgence en faveur des autres? Pas le moins du inonde, monsieur;
aussi les juges profitent-ils le plus souvent du temps pendant lequel
ces orateurs superflus débitent leurs plaidoiries, pour délibérer sur le
sort de leurs clients, ou pour s'entretenir de leurs soirées, de leurs
récoltes, ou de la séance de la chambre des députés. Puis, quand ils ont
accordé une honnête latitude à l'éloquence du défenseur, le président
l'interrompt par ces mots sacramentels;
«C'est entendu.» Notez bien qu'il ne dit jamais: «C'est écouté.» Ici les
synonymes ont leur valeur. Plus d'une fois, monsieur, j'ai remarqué que
cette manière d'entendre et de ne pas écouter certains défenseurs est un
bonheur pour le client défendu; et dernièrement encore, de deux prévenus
inculpés de délits semblables, l'un, qui n'avait pas d'avocat, a été
condamné à six mois de prison; l'autre, qui en avait un, en a eu pour un
an. Après cela, monsieur, je vous dirai qu'il faut que tout le monde
vive; et, en fait, ces causes sont si peu et si mal payées aux avocats,
qu'il leur en faut un certain nombre pour leur donner des moyens
d'existence. Je me suis laissé dire par un audiencier fort spirituel et
fort malin qui m'honore de son amitié, des choses incroyables sur la
manière dont quelques-uns de ces messieurs font ce qu'on appelle le
_client_. Le client ne vient pas toujours de lui-même, il faut
l'attirer, le chercher, l'accrocher parfois au passage. C'est une espèce
de chasse à l'affût, au miroir ou à courre. Les plus intrépides vont
bravement dans les prisons offrir leurs services à ces honnêtes clients;
ils y retrouvent aussi leurs anciennes pratiques, et veillent à ce qu'un
confrère perfide ne s'avise pas de les détourner à son profit. Les
écrivains de la salle des Pas-Perdus sont aussi les fournisseurs de
certains avocats, moyennant le partage des maigres honoraires reçus.
Enfin l'avocat correctionnel qui arrive le matin au Palais, sans
affaires, sans causes, ne désespère pas d'en attraper quelques-unes
avant l'ouverture de l'audience en se promenant dans la salle des
Pas-Perdus, et en offrant ses services aux plaideurs effarés, qu'il juge
sur la mine assez naïfs pour accepter ses bons offices, assez riches
pour les payer.»
[Illustration: Vue intérieure de la Police correctionnelle de Paris, 6e
chambre.]
Mais la voix de l'huissier de service interrompt les indiscrétions du
vénérable habitué:
«L'audience! messieurs, ôtez vos chapeaux!»
A ces mots les avocats se lèvent et se découvrent pendant que les juges
et le substitut montent à leurs sièges; l'auditoire s'installe,
s'arrange de son mieux pour bien voir, pour bien entendre; le greffier
essaie sa plume, les rédacteurs des journaux judiciaires se placent dans
la tribune qui leur est réservée au-dessous du siège du ministère
public; le vieil habitué hume d'un air satisfait et attentif une prise
de tabac. Le silence s'établit, et le président prononce la formule;
«L'audience est ouverte: audiencier, appelez les causes.»
(La suite à un prochain numéro.)
[Illustration:
L'Huissier. Le Journaliste. L'Avocat. Le Garde-Municipal. L'Habitué.
Types de la police correctionnelle.]
Bulletin bibliographique.
_Histoire de la Poésie française à l'époque impériale, ou Exposé par
ordre de genres de ce que les poètes français ont produit de plus
remarquable depuis la fin du dix-huitième siècle jusqu'aux premières
années de la restauration_; par Bernard Jullien.--Paris, 1844. _Paulin_.
2 vol. grand in-18.
M. B. Jullien a entrepris d'exposer, dans un cours professé à l'Athénée
royal, l'histoire critique de la littérature française à l'époque
impériale, en faisant toutefois remonter cette époque jusqu'au moment où
Napoléon a pris, sous le titre de consul, le gouvernement de la France.
Les leçons des années 1842 et 1843 ont été consacrées à l'histoire de la
poésie. Ce ces leçons que le professeur publie aujourd'hui, telles qu'il
les a prononcées, sauf quelquefois quelques différences à peu près
inévitables entre un cours et un livre, et dont il rend compte dans sa
préface.
On trouve aussi dans cette préface un programme par lequel M. Jullien
avait annoncé son cours, et qu'il est convenable de transcrire ici,
parce qu'il fait connaître nettement le but du professeur, et les motifs
qui l'ont déterminé dans le choix de son sujet. Voici ce programme:
«La littérature impériale est aujourd'hui peu connue: elle est surtout
peu estimée; peut-être cela vient-il précisément de ce qu'on ne la lit
guère, qu'on la juge par oui-dire et sur parole.
«On se rappelle en effet les combats que se sont livres, à une époque
encore peu éloignée de nous, deux doctrines littéraires fort opposées en
apparence: les deux partis ont tour à tour triomphé dans les journaux et
recueils périodiques qui recevaient leurs inspirations. La lassitude du
public, la fatigue des combattants, ont seules terminé la guerre; la
victoire, cela devait être, est restée à celle des deux armées qui se
portait, à droit ou à tort, comme promotrice des idées nouvelles. Tous
les journaux ont subi le joug du vainqueur. Ceux qui ont refusé de
courber la tête ont été contraints de garder le silence; et bientôt il a
été dit, écrit, répété partout et accepté sans réclamation, que l'esprit
français, par une raison ou par une autre, avait à peu près sommeillé
pendant quinze ans; que cette époque, frappée d'une stérilité houleuse,
n'avait rien produit qui méritât d'occuper les loisirs, à plus forte
raison d'appeler l'étude de nos contemporains.
«Il est permis aujourd'hui de ne pas accepter une condamnation si
rigoureuse: il est permis de réviser ce procès, d'appeler, comme le
voulait l'auteur de _la Métromanie_;
«Du parterre en tumulte au parterre attentif.
«Voilà plus d'un quart de siècle que l'empire a cessé; les passions sont
éteintes, les haines ne subsistent plus, les comparaisons ne peuvent
irriter personne, les louanges données aux morts ne porteront aucun
ombrage aux vivants.
«Faisons donc de nouveau l'inventaire des productions de cette époque,
examinons de sang-froid, et pièces en main, ce qu'elle nous a laissé;
peut-être y trouverons-nous la preuve que la France n'a pas alors dû
toute sa gloire aux armes; qu'elle n'était pas, dans la littérature,
aussi déchue qu'on a bien voulu le dire, et que plusieurs des ouvrages
qu'elle a vus naître pourront, comme ceux des siècles précédents,
affronter sans crainte le jugement de la postérité.»
M. Jullien se propose donc de tous ramener à l'étude de la littérature
impériale; il n'en est pas seulement l'historien, il s'en constitue le
défenseur, et voudrait la réhabiliter dans l'opinion publique. Cette
tentative, quel qu'en soit le succès, ne peut du moins que lui faire
honneur: car elle est, ou s'en aperçoit en le lisant, le résultat d'une
d'une consciencieuse et d'une véritable conviction. Tout le monde sans
doute, même après avoir lu M. Jullien, ne partagera pas cette
conviction; mais les bons esprits n'en reconnaîtront pas moins l'utilité
d'un travail entrepris dans des vues honorables, exécuté avec soin, et
destiné par son auteur à renouer la chaîne de nos traditions
littéraires. On trouvera d'ailleurs, dans un discours préliminaire placé
en tête du premier volume, et qui peut être considéré comme un
développement du programme, l'exposition des principes qui ont préside à
tout ce travail, ainsi que l'indication des ouvrages et des recueils
dans lesquels l'auteur a pu puiser des documents où trouver des secours.
L'ouvrage lui-même se divise en quatre livres, dont le premier est
consacré à la poésie lyrique, le second à la poésie narrative, le
troisième à la poésie expositive et le quatrième à la poésie dramatique.
Nous allons présenter un court aperçu de ce que chacun de ces livres
contient de plus remarquable.
Dans le livre premier, ou dans la poésie lyrique, nous rencontrons
Delille, mentionné pour son _Dithyrambe sur l'immortalité de l'Âme_;
Fontanes, Chénier et surtout Lebrun, sans compter quelques autres,
Theveneau, par exemple, mathématicien et poète, aujourd'hui bien oublié,
quoiqu'il ait fait quelques beaux vers, et donné un commentaire,
autrefois recherché, sur les _Leçons de Mathématiques_ de Lacaille et
Marie. Nous signalerons encore un article sur les poésies de
circonstance adressées à Napoléon et à sa famille, et spécialement sur
le recueil intitulé _Hommages poétiques à Leurs Majestés Impériales_,
recueil qui, à défaut de beaux vers, peut fournir au philosophe plus
d'un sujet de réflexions, et dans lequel on remarque la signature de
poètes plus ou moins célèbres: Béranger, Michaud, Baour-Lormian,
Millevoie, Soumet, Viennet et déjà Casimir Delavigne. Après les poèmes
originaux viennent les traductions ou imitations: l'_Anacréon_ de
Saint-Victor, l'_Horace_ de Daru, l'_Ossian_ de Baour-Lormian, et le
livre est terminé par quelques pages sur la chanson, genre toujours
fécond en France, et dans lequel se distinguent, entre beaucoup
d'autres, à l'époque impériale, Desaugiers et Béranger.
Dans la poésie narrative, l'auteur comprend naturellement tous les
ouvrages qui se présentent sous la forme du récit, depuis l'épopée
jusqu'au conte. Il s'occupe non-seulement des poèmes originaux, mais
aussi des traductions en vers, parmi lesquelles se distinguent
l'_Énéide_ et _le Paradis perdu_ de Delille et _la Jérusalem délivrée_
de Baour-Lormian Les grandes épopées du temps de l'empire sont
aujourd'hui plus oubliées que celles du dix-septième siècle, dont
Boileau du moins maintient le souvenir; mais parmi les auteurs qui ont
consacré leurs veilles à des poèmes narratifs d'un genre moins élevé,
quelques-uns ont vu leurs efforts moins ambitieux couronnés d'un plus
heureux succès. Tels sont: Parny, qui vivra longtemps encore; Creuze de
Lesser, dont le poème de la Chevalerie conserve des lecteurs; Parseval
de Grandmaison, dont M. Jullien juge les _Amours épiques_ avec sévérité;
M. Roux de Rochelle, dont _les Trois Âges_ sont traités plus
favorablement; M. Viennet, dont _la Philippide_, publiée seulement en
1828, mais composée en partie sous l'empire, obtient ici de grands
éloges, accompagnés toutefois de critiques, relatives au plan de
l'ouvrage et au défaut d'intérêt. Nous citerons encore _la Navigation_
d'Esmenard, ouvrage qu'il n'est pas facile, comme l'avait déjà fait
observer l'Institut (Rapport de la classe de la langue et de la
littérature française sur les prix décennaux, pages 59 et 136), de
rapporter à un genre déterminé, mais que M. Jullien regarde comme un
poème cyclique à cause de la forme historique que son auteur lui a
donnée. Nepomucène Lemercier figure aussi dans ce livre pour un assez
grand nombre de poèmes dont la plupart n'ont jamais eu de lecteurs. Son
_Atlantide_ donne cependant lieu à des considérations assez curieuses,
et la _Panhypocrisiade_, négligée à son apparition, mais justement
remarquée depuis pour les beautés originales qu'elle présente, méritait
d'arrêter quelque temps l'attention de notre critique, qui lui accorde
en effet un assez long article. Nous regrettons que M. Jullien n'ait pu
réussir à se procurer _les Quatre Métamorphoses_ du même auteur; il
aurait pu s'assurer par lui-même que si la sévère délicatesse de nos
habitudes littéraires réprouve le choix du sujet, l'exécution du moins
mérite les éloges qui lui ont été décernés par les meilleurs juges. Aux
poèmes de longue haleine succèdent les contes, dans lesquels Andrieux
surtout obtint beaucoup de succès; puis enfin _les contes brefs_,
c'est-à-dire ces petits récits resserrés dans les proportions de la
simple épigramme, dont ils ont le tour vif et la pointe finale. Nos
poètes y ont souvent réussi, et Pons (de Verdun) notamment s'y est
distingué au commencement de ce siècle.
Sous le titre de poésie expositive, le troisième livre comprend les
poèmes didactiques et descriptifs, l'élégie, l'épître, la satire,
l'idylle, l'apologue et l'épigramme. Cette partie de l'histoire de la
poésie impériale nous offre des noms qui ont obtenu et conservé plus ou
moins d'éclat: Delille, dont l'astre a pâli, mais dont la renommée dure
encore; Fontanes, poète correct et pur, dont le talent convenait à la
poésie tempérée; Chénedolle, qui célébra _le Génie de l'Homme_; Michaud,
qui trouva dans ses malheurs le sujet de son _Printemps d'un Proscrit_;
Castel, qui, dans son poème des _Plantes_, développa en vers agréables
un sujet qui lui était vraiment connu; Legouvé, qui mit son succès sous
la protection du sexe auquel il consacra ses chants; Campenon, que
_l'Homme des Champs_ de Delille n'a pas empêché de donner sa _Maison des
Champs_; Berchoux, le chantre de _la Gastronomie_; Colnet, qui enseigne
_l'Art de Dîner en Ville_; Tissot, qui a mieux réussi que tout autre à
compléter le Virgile de Delille; madame Dufrénoy, qui a charmé ses
douleurs en les chantant; Millevoie, versificateur distingué auquel le
pressentiment, puis les approches de la mort ont inspire deux pièces
touchantes et vraiment poétiques; Chénier, génie incomplet, mais
vigoureux, qui ne se déploya jamais plus à l'aise que dans la satire;
Arnault, qui fut original dans l'apologue; Lebrun, fécond et souvent
heureux dans l'épigramme.
Le quatrième et dernier livre a pour objet la poésie dramatique,
comprise dans toute son étendue, depuis la tragédie jusqu'au vaudeville.
La tragédie, M. Jullien le dit lui-même (tome II, page 458), est la
partie faible de la poésie impériale. Il signale toutefois comme
méritant plus spécialement des éloges, l'_Omasis_ de Baour-Lormian, le
_Tibère_ de Chénier et l'_Agamemnon_ de Lemercier; «Trois ouvrages qui
lui semblent dominer tous les autres, l'un par la richesse et l'harmonie
du style, l'autre par la profondeur des caractères, le troisième par la
conduite et l'intérêt de l'action.» Plus d'un lecteur s'étonnera sans
doute de voir figurer dans cette liste de trois ouvrages la tragédie
d'_Omasis_ et de n'y pas trouver _les Templiers_.
Le drame et la comédie ont été plus heureux; la comédie surtout, genre
éminemment français, et qui, à toutes les époques de notre littérature,
a produit des ouvrages remarquables. Nous trouvons Collin-d'Harleville,
Picard, Duval, Andrieux, Étienne, Lemercier, dont le _Pinto_,
tardivement apprécié, est l'ouvrage le plus original du théâtre
impérial; plusieurs autres, dont les productions paraissent encore sur
la scène.
Dans une section particulière on peut lire des détails peu connus de la
génération actuelle sur les petites pièces qui ont fait rire la
génération précédente, et dans une autre il est question des opéras les
plus fameux, _le Triomphe de Trajan, la Vestale, Fernand Cortez_,
accueillis avec tant de faveur, mais que d'autres ouvrages, soutenus par
une musique d'un autre genre, écartent aujourd'hui du théâtre.
Vient enfin une conclusion, ou récapitulation générale, dans laquelle M.
Jullien compare la littérature française de l'empire à celle des époques
précédentes, sous le double rapport du nombre et de la valeur des
productions. Le résultat de cette comparaison assignerait, si l'on
admettait toutes les appréciations de l'auteur, un rang fort élevé à la
période littéraire dont il a tracé l'histoire. Cette manière de voir
s'écarte assurément beaucoup des idées qui ont cours aujourd'hui, et
celui qui écrit ces lignes est fort disposé, sur ce sujet du moins, à
penser comme tout le monde. Il appartient d'ailleurs à chacun de se
former une opinion d'après ses lumières personnelles et son goût
particulier. Au surplus, le livre que nous annonçons offre en abondance
les éléments propres à éclairer le jugement du lecteur. Les ouvrages n'y
sont pas seulement jugés, ils sont analysés, et des citations nombreuses
permettent d'apprécier le talent et de reconnaître la manière des
poètes. M. Jullien suit en cela l'exemple de La Harpe; il a même ici un
avantage sur l'auteur du _Lycée_; celui-ci, en effet, traitant des plus
belles époques de notre littérature, rapporte souvent des passages que
tout le monde connaît; ceux que transcrit M. Jullien, empruntés à des
auteurs bien moins lus, auront souvent le charme de la nouveauté;
quelques-uns, extraits de livres presque inconnus, causeront cette
surprise agréable qui accompagne la découverte d'une richesse qu'on ne
soupçonnait pas. Qui a lu, par exemple, le _Moïse_ Lemercier, et qui ne
saura gré a M. Jullien de lui avoir fait connaître le monologue de Core,
morceau bien remarquable perdu dans un bien mauvais poème?
Les dispositions matérielles du livre sont elles-mêmes calculées pour la
plus grande utilité du lecteur; des indications précises permettent de
recourir aux ouvrages cités; des tables méthodiques et une ample table
alphabétique donnent le moyen de retrouver facilement le sujet et le
point précis auxquels on peut avoir besoin de se reporter.