L'Algérie ancienne et moderne, depuis les premiers établissements des
Carthaginois jusqu'à la prise de la Smalah d'Abd-el-Kader; par M. Léon
Galibert. 1 vol. grand in-8 de 658 pages, orné de gravures sur acier et
sur bois.--Paris, 1844. Furne. 20 fr.
Ce beau volume dont nous avons. Il y a plus d'un an, annoncé la
publication et prédit le succès, est depuis longtemps terminé: nos
espérances n'ont point été trompées. Jamais, peut-être, la librairie
Furne n'avait édité un ouvrage, même illustré, plus complet et plus
intéressant. MM. Rouergue et Rattet ont dignement rempli la tâche qui
leur avait été confiée; des cartes et des costumes coloriés des
principaux corps de l'armée d'Afrique complètent la curieuse collection
de paysages ou de tableaux que ces artistes distingués ont dessinée et
gravée tout exprès pour l'_Algérie ancienne et moderne_; mais dans ce
bulletin c'est la partie littéraire d'un livre qui doit seule nous
occuper. Voyons donc comment M. Léon Galibert a conçu et exécuté
l'important travail auquel il a mis son nom.
Le chapitre premier de l'_Algérie ancienne et moderne_ a pour titre:
Description physique de la région du l'Atlas. Avant d'entreprendre le
récit des événements historiques dont l'Afrique a été le théâtre, avant
de dérouler cette longue série de guerres et d'invasions qui ont tant de
fois changé la face de ce pays, ruiné ses villes et influé de mille
manières sur l'existence de ses habitants M. Léon Galibert esquisse
rapidement la physionomie de cette contrée; il gravit ses montagnes, il
parcourt ses plaines et ses vallées autrefois si fertiles, et qui
offrent encore à l'industrie moderne de si grandes ressources; il
indique les différentes zones de cette riche végétation africaine, ainsi
que les animaux qui s'y trouvent; il constate enfin les divers
phénomènes de climatologie qui s'y succèdent, les vents qui y règnent,
la chaleur qu'il y fait, les pluies qui y tombent. Ce tableau succinct a
pour but de donner dès l'abord une notion exacte de l'Afrique
septentrionale, et de dégager le récit principal de toutes les
descriptions qui l'auraient nécessairement surcharge.
Comment les Carthaginois étendirent-ils leur domination dans l'Afrique
occidentale? Par quel ingénieux système de colonisation firent-ils
concourir les tribus libyennes à leur commerce, à leurs conquêtes?
Comment, à leur tour, les Romains s'emparèrent-ils de ces éléments
organisés pour détruire Carthage? Comment ces peuples, qui depuis sept
cents ans paraissaient façonnés à la civilisation phénicienne,
acceptèrent-ils ensuite celle de Rome? Comment, après quatre siècles de
soumission apparente, les vit-on passer presque sans résistance sous le
joug des Vandales, puis sous celui des Gréco-Byzantins, et enfin se
laisser confondre dans le flot arabe qui leur imposa son langage et ses
croyances?
«Ce sont toutes ces révolutions que j'ai entrepris d'étudier et que
j'essaierai d'expliquer, dit M. Léon Galibert dans son avant-propos;
travail difficile, mais fécond en enseignements de plus d'un genre,
surtout en rapprochements du plus haut intérêt, car cette même terre où
la France voit chaque jour se former et grandir de braves soldats,
d'intrépides capitaines, des généraux illustres, fut aussi le théâtre
des mémorables batailles que se livrèrent Scipion et Annibal; c'est là
que César vint cueillir le dernier fleuron qui manquait à sa couronne de
triomphateur du genre humain; c'est là que les factions de Rome, qui se
disputaient l'empire du monde, vinrent vider leurs grandes querelles;
c'est là que mourut Caton; c'est là que Pompée, Marius et Sylla
consolidèrent leur gloire. Massinissa, le roi de Constantine, le fidèle
allié des Romains, ainsi que ses descendants, les Micipsa, les Juba,
sont les types de ces chefs arabes qui, épris aujourd'hui de la
supériorité de notre civilisation, se sont sincèrement ralliés à nous.
Abd-el-Kader, c'est Jugurtha, c'est Taclaricas, c'est Firmus; car, en
Afrique, les hommes sont toujours les mêmes, les noms seuls ne font que
changer. Abd-el-Kader est le successeur de tous ces esprits inquiets et
ambitieux qui, à différentes époques, rêvèrent une suprématie nationale
et indigène, utopie à la réalisation de laquelle s'opposeront toujours
le morcellement des tribus africaines, leurs moeurs égoïstes et leur
caractère envieux.»
A la domination des Gréco-Byzantins succéda, dans l'Afrique
septentrionale, celle des Arabes. Cette période nous fait assister au
magnifique déploiement de la civilisation d'orient, qui de l'Afrique
envahit l'Espagne, et ne s'arrêta qu'aux plaines de Poitiers, grâce aux
efforts de la France et aux victoires de Charles Martel. M. Léon
Galibert suit tour à tour les Arabes et les Maures dans leurs conquêtes
intérieures et dans leurs expéditions au dehors; en Sicile, en Italie,
sur les côtes de notre belle Provence, où existent encore tant de traces
de leur passage.
Les véritables annales de L'Algérie ne commencent qu'au seizième siècle;
c'est alors seulement qu'Alger, sous l'influence de deux étrangers, les
frères Barberousse, devient le siège de cette espèce de république
religieuse et militaire qui fut élevée contre la chrétienté, comme
Rhodes l'était depuis un siècle contre l'islamisme; c'est alors
seulement que se forme ce terrible gouvernement appelé _l'odjeac
d'Alger_, qui en quelques années envahit toutes les principautés
voisines. Mostaganem, Médéah, Tenez, Tlemcen, Constantine, reconnaissent
sa souveraineté; Tunis lui est même un instant soumis, et Alger finit
par imposer son nom à tout le territoire qui s'étend depuis Tabarque
jusqu'à Milonia. Au dehors, le bruit de ses conquêtes et l'influence de
ses chefs se répandent avec non moins de rapidité. Alger, à son berceau,
est tour à tour l'auxiliaire ou la terreur des États les plus puissants
de l'Europe. Le sultan Sélim prend l'odjeac sous sa protection; Soliman
l'appelle à son secours; François 1er paie son concours 800,000 cens
d'or; Charles-Quint lui-même, vainqueur à Pavie et à Tunis, est obligé
de courber le front sous la fatalité qui brise ses vaisseaux et jette
l'épouvante parmi son armée.
Les Turcs restèrent pendant plus de trois siècles maîtres de l'Algérie,
les puissances européennes essayèrent vainement de la leur disputer;
mais les indigènes protestèrent toujours contre la souveraineté qu'ils
s'arrogeaient. Trois siècles de possession n'avaient pas subi pour
légitimer et consolider leur pouvoir. Ils étaient obligés de subir la
loi qui a constamment pesé sur tous les conquérants de l'Afrique
septentrionale, c'est-à-dire de combattre pour se maintenir, lorsqu'en
1830 la France s'empara enfin de cette terre qui doit être désormais et
à toujours française.
Le récit de la conquête d'Alger et de tous les événements qui l'ont
suivie depuis quatorze années remplissent les deux tiers de _l'Algérie
ancienne et moderne_. Nous n'analyserons pas cette partie de l'ouvrage
de M. Léon Galibert; bornons-nous à constater qu'il n'a rien négligé
pour que son travail, aussi impartial que complet, fût vraiment digne
des brillantes campagnes dont il s'était fait l'historien.
M. Léon Galibert s'est arrête au 22 juin 1843, c'est-à-dire à la prise
de la Smalah d'Abd-el-Kader. Un dernier chapitre intitulé: «Situation
de la domination française 1830-1843», renferme une masse de documents
curieux sur le gouvernement et l'administration, l'armée, les finances,
l'organisation judiciaire, le rétablissement du culte chrétien, les
travaux publics, le mouvement commercial, les progrès de la
colonisation, la création d'établissements d'instruction publique, les
sciences et les arts, etc. Enfin ce magnifique volume, si plein de
faits, se termine par une statistique historique des régiments envoyés
en Afrique depuis 1830.
[Illustration: Allégorie du mois de Mai.--Les Gémeaux.]
Rébus.