«Je n'insisterai pas, jeune homme, reprit Potard après une courte pause,
sur les moyens que j'employai pour dompter et civiliser l'ex-guerrier.
C'est pourtant l'une des opérations les plus brillantes dont j'aie
parsemé ma carrière. Quoique amorcé par ma proposition, l'ancien n'avait
pas complètement donné dans le panneau; il fallut achever sa conquête,
le fasciner, l'éblouir, le stupéfier, l'abrutir par mon aplomb. Pour
cela je l'entrepris au point de vue de sir Hudson Lowe et des couleuvres
que ce fonctionnaire exotique avait fait avaler à notre infortuné
Napoléon. Je fus sublime, mon cher, sublime! Mon vieux dragon clignota
d'abord pour me dérober les preuves d'émotion qui se glissaient sous ses
paupières; mais bientôt il n'y tint plus, lâcha subitement les écluses,
et répandit un demi-litre de larmes, juste ce que peut contenir l'oeil
d'un grognard. Ce témoignage d'attendrissement fut le signal de sa
défaite; dès lors il m'appartint, et comme premier gage, il signa de sa
main, de cette main jusque là si rebelle, un ordre de vingt balles de
poivre de Sumatra. C'était noblement capituler. Aussi, quel moment pour
moi, lorsque, le soir même, en pleine table d'hôte, je fis circuler ce
certificat de mon triomphe! Les concurrents ne revenaient pas de leur
surprise, et Alfred, de la maison Papillon en fut atterré.
«J'avais donc conquis, à la pointe de l'élocution, mon entrée chez le
fabricant de moutarde, il faut rendre cette justice à Poussepain, qu'il
défendit ses pénates pied à pied, et me contraignit, à faire chaque jour
un nouveau siège. Si je l'emportai, ce ne fut qu'à force de flonflons
patriotiques et même anacréontiques. Le cerbère montrait-il les dents,
je l'endormais à l'aide d'une romance. D'abord il ne me reçut que sur le
seuil de sa porte, avec un auvent pour tout abri, et au milieu des
outrages de l'atmosphère. Plus tard je pénétrai dans le petit comptoir
vitré qui lui servait de niche, et où il expédiait ses factures. J'eus
accès ensuite dans le magasin, dans la fabrique et dans les moindres
recoins de son domicile industriel. Ainsi la confiance arrivait peu à
peu avec l'habitude de me voir; je l'égayais, je lui devenais
nécessaire. Aucun cataplasme n'avait réussi à calmer ses rhumatismes
aussi bien que mes refrains du Soldat laboureur et du Champ d'asile.
Quand je voulais le jeter dans des transports extraordinaires, je
t'entamais sur le chapitre de Waterloo, et le magnétisais en chantant,
avec toute la magnificence de ma voix;
O Mont-Saint-Jean, nouvelles Thermopyles!
Si quelqu'un profanait les funèbres asiles,
Fais-lui crier par les échos:
Tu vas fouler la cendre des héros! (ter.)
«C'est ainsi, Beaupertuis, que je maniais mon homme, et que je
m'emparais de son intimité. Cependant, nos relations n'avaient pas
encore franchi les sphères commerciales, et madame Poussepain était
toujours pour moi une beauté invisible et mystérieuse, comme pour
Alfred, de la maison Papillon, et les autres voyageurs. J'avais beau
diriger des regards furtifs vers les croisées du logement, me tromper
volontairement de porte, essayer de tous les stratagèmes, rien ne
m'avait réussi. Le hasard, ce roi du monde, vint heureusement, est-ce
heureusement qu'il faut dire? à mon secours. Une attaque de goutte cloua
sur son lit le fabricant de moutarde; et, un milieu de ses douleurs, il
songea à moi et à mes chansons, comme il eut songé à un baume ou à un
spécifique. Un de ses employés vint me réclamer à l'hôtel et m'exprimer
le désir du malade. Jugez de ma joie! J'avais pris goût à cette
entreprise; elle avait l'attrait du fruit défendu. Cette tour d'airain,
si bien gardée, allait n'ouvrir enfin, et me mettre en présence de la
victime qui y gémissait sous la garde d'un magicien. L'histoire
commençait comme un roman; seulement la princesse était l'épouse
légitime d'un troupier, et le donjon une fabrique de moutarde. A cela
près, je nageais en pleine chevalerie.
«Aussi n'entrai-je dans la partie réservée du logement qu'avec une
certaine émotion, et le spectacle qui m'y frappa d'abord ne fit que
l'accroître. Poussepain venait d'essuyer un accès des plus rudes; sa
figure contractée portait l'empreinte d'une souffrance violente, et pour
se soulager il sacrait comme un païen. Penchée sur son lit, une femme
lui soulevait le pied, enveloppé de ouate et de toile cirée, et le
déposait avec une délicatesse infinie sur un coussin qui devait le
supporter. Quoiqu'il fût impossible de traiter un malade avec plus de
dextérité, l'ex-dragon faisait retomber sur la pauvre créature une
partie de la mauvaise humeur qu'engendrait le mal, et le nom d'Agathe se
mêlait aux jurons brillants et variés qui sortaient de sa bouche, comme
un feu de file. Je ne m'étais jamais fait illusion sur les avantages
physiques de Poussepain; mais j'avoue que, vu en négligé, il dépassa mon
attente. J'estime qu'un têtard bien réussi doit être plus voisin de
l'Apollon du Belvédère que ne l'était ce jour-là le ci-devant capitaine,
de la vieille, décoré de la main du grand homme. La goutte lui avait
poussé les yeux si avant sous le crâne, que les prunelles étaient à
peine visibles; la peau du visage avait tourné au maroquin et pris la
couleur de l'acajou; la balafre qui sillonnait sa joue gauche semblait
s'être agrandie par l'émaciation, et un bonnet de colon, surmonté d'une
mèche altière, contrastait par sa blancheur avec les tons terreux du
masque et l'expression terne du regard. En outre, dans le désordre qui
résulte de la douleur, Poussepain s'offrait de temps en temps sans
voiles, et c'était un spectacle peu flatteur que celui de cette académie
osseuse et noire, où l'acier et le plomb avaient pratiqué de larges
entailles et de nombreuses solutions de continuité.
«Je ne sais si Agathe gagnait à ce contraste, mais, à sa vue,
Beaupertuis, je fus ébloui; il me sembla voir un ange. Vous ne pouvez
rien vous figurer de plus pur, de plus virginal: le pinceau de l'Albane
en eût été jaloux. Ce qui éclatait surtout dans sa physionomie,
c'étaient la candeur et la grâce. Peut-être avez-vous remarqué, Édouard,
le sentiment naïf que les peintres des grandes écoles ont jeté sur la
figure de la Vierge, étonnée pour ainsi dire d'avoir un enfant entre ses
bras. Ce sentiment d'innocence dominait chez Agathe. Il n'y avait rien
en elle qui trahit la femme; on eût dit une jeune fille. Le regard
qu'elle arrêta sur moi était, à la fois curieux et effarouché; il ne se
ressentait pas de la pruderie qu'amène toujours l'expérience, et de
cette modestie étudiée qui est une arme de plus à l'usage des coquettes.
Agathe ignorait ou semblait ignorer ces raffinements; sa pudeur était
une pudeur d'instinct, sans mélange, sans apprêt, sans réticence. Non,
jamais je n'ai rien ressenti de pareil. Vous savez, Beaupertuis, que la
vie des voyages n'est pas étrangère au développement des passions
fugitives; je vous ai même cité, je crois, quelques-unes des grandes
dames qui m'ont honoré de leur attention. Tenez, comme votre princesse
de la place Bellecour, ajouta Potard, qui ne put se défendre d'une
allusion maligne.
--Vous n'oubliez donc rien, troubadour, répliqua le jeune homme en se
prêtant à la plaisanterie.
--Je n'oublie que le mal, Beaupertuis, ajouta Potard sur un ton plus
sérieux. Les bons coeurs sont comme les bons vins, ils gagnent à
vieillir.»
Et il reprit son récit.
«Agathe était vraiment belle. Je ne vous la décrirai pas, Édouard; on a
trop abusé de la méthode descriptive appliquée aux femmes. Je ne
mesurerai ni ses méplats, ni l'arc de ses sourcils, ni l'aile de ses
narines, comme s'il s'agissait d'une surface géométrique; je ne
décomposerai pas les couleurs de la palette pour vous dire ce qu'étaient
ses yeux, son teint, ses cheveux, ses dents, ses lèvres; je
n'emprunterai pas la langue du statuaire pour vous entretenir de son
buste et de ce qu'il réunissait de charme sous tous les aspects; je ne
dirai rien de son cou rond et pur comme celui d'une vierge, et des
extrémités les plus délicates et les plus distinguées que l'on pût voir.
C'est une triste besogne que d'analyser ce qui ne vit que par
l'ensemble, de livrer une créature parfaite à une dissection minutieuse,
où se perdent l'harmonie générale et la beauté de relation. Agathe était
une adorable blonde; que cela vous suffise; Potard vous l'assure et
Potard a la prétention de s'y connaître. J'ai parcouru les routes
royales et départementales, j'ai battu même les chemins vicinaux, de
manière à rendre des points à tous les voyageurs de l'antiquité et des
temps modernes. Eh bien! dans le cours de mes pèlerinages, je n'ai nulle
part rencontré une beauté aussi accomplie. Figurez-vous quelque chose de
souple comme un jonc, des mouvements empreints d'une grâce exquise, des
traits ravissants, une élégance particulière de formes, et, par-dessus
tout cela, un air de simplicité et d'ignorance, de curiosité et de
vivacité, que je n'ai jamais rencontrés ailleurs. Mais, Dieu me
pardonne! je crois qu'à mon tour je cède à la manie des descriptions.
Encore une fois, Beaupertuis, ne décrivons pas les femmes;
contentons-nous de les adorer.
«C'est ce que je fis à l'égard d'Agathe. Jusque-là j'avais traité
l'amour en voyageur de commerce, et je ne vous cache pas que je l'ai
encore traité depuis par le même procédé. Mais, au milieu de mes
vicissitudes galantes, je n'ai éprouvé ici-bas qu'une seule passion
véritable, celle qui m'atteignit alors. Bien des années ont passé sur
ces souvenirs; le deuil a terni cette page de mon histoire, et pourtant
je sens là, quand je m'y reporte, je ne saurais dire quelle joie amère
et quelle sève de rajeunissement. Pendant trois mois j'oubliai tout,
même les affaires; les Grabeausec ne me reconnaissaient plus. Mon âme
était enchaînée à cette maison et à ses hôtes; tout ce qui ne s'y
rattachait pas m'était devenu indifférent. À quoi ne me résignai-je pas!
J'étais l'esclave de Poussepain, son bouffon, son souffre-douleurs.
J'épargnais ainsi à sa pauvre compagne quelques bourrades soldatesques,
je partageais avec elle le calice des mauvais procédés; et ainsi
s'établit entre nous une sorte d'union mystérieuse avant qu'aucun mot
d'amour eût été échangé. Elle me devinait, et cela suffisait à mon
bonheur; un aveu plus formel m'eût semblé moins doux. Il faut aimer,
Beaupertuis, beaucoup aimer pour avoir le secret de ces délicatesses et
des joies ineffables qui y reposent.
«Plus la goutte empirait, plus l'ancien dragon devenait difficile à
amuser. Un homme moins épris eût envoyé l'impotent à tous les diables;
moi je trouvais dans ces tracasseries même un charme de plus; c'était un
sacrifice que je faisais à ma tendresse. Pour calmer les douleurs de
Poussepain, j'avais épuisé mes ressources lyriques. Dans les accès
ordinaires, le chant patriotique obtenait d'heureux résultats. Je
touchais la fibre belliqueuse et les réminiscences de l'époque
impériale; la culotte de peau faisait chorus, et la crise se passait
ainsi. Mais lorsque l'attaque devint plus vive et la douleur plus aiguë,
ce topique agit en sens inverse; Poussepain entrait alors dans une
effervescence extraordinaire; il bondissait sur sa couche, parlait de se
lever et d'aller charger les Prussiens. Au lieu de calmer ses fureurs,
la romance plaintive ne faisait que les accroître, et il fallut chercher
un autre moyen d'agir sur le moral du fabricant de moutarde.
«Je me rabattis donc sur la chanson comique, afin d'agir par le
contraste. Il m'en souvient, c'était dans une longue soirée d'hiver. La
pauvre Agathe veillait depuis deux nuits; ses joues pâlies trahissaient
sa fatigue. Poussepain était devenu intolérable; un temps orageux
exaspérait son mal, et il nous faisait payer la folle enchère de ses
douleurs. Sa femme était à bout d'efforts, et de temps à autre, je
voyais une larme furtive descendre lentement sur ses joues. Vous
l'avouerai-je, Beaupertuis? il me prenait parfois des envies
épouvantables d'étrangler cet homme et de délivrer l'ange dont il
lassait la patience. Un pareil accouplement de la jeunesse et d'une
incurable infirmité me semblait un fait contre nature; cette enfant
n'était pas arrivée à la fleur de l'âge, ne s'était pas épanouie à la
beauté pour être seulement une garde-malade. Cependant, je domptai ces
mauvaises pensées, et cherchai une autre diversion aux maux du patient.
Dans le genre badin et grivois, je possédais un répertoire fort étendu:
ignorant jusqu'à quel point un ancien dragon est sensible aux jeux de
l'ironie, je n'avais pas abordé cette partie de mon bagage musical. Je
craignais qu'il ne prit ce divertissement en mauvaise part et ne
s'effarouchât de certains refrains un peu décolletés. Au point où nous
nous trouvions, je résolus de tout oser, et prenant la parole au milieu
d'un fort accès.
«--Capitaine, lui dis-je, si je l'osais, je vous communiquerais une
chanson d'un style léger, mais foncièrement militaire.»
«L'ex-dragon, au lieu de me répondre, continuait à se tordre sur son
lit; je fis semblant de prendre ce silence pour un acquiescement, et je
commençai:
Un grenadier est une rose
Qui brille de mille couleurs;
Il n'est point de périls qu'il n'ose
Les affronter par sa valeur (_bis_).
Chanteur, danseur, il danse, il chante,
D'un lit de paille il se contente;
Le dieu d'amour voltige auprès (_bis_).
Voilà (_quater_) le grenadier français (_bis_).
«A mesure que je débitais ma symphonie militaire, je voyais les
convulsions de mon malade se calmer comme par enchantement; le visage
reprit plus de sérénité, l'oeil s'anima, l'attitude devint plus
tranquille. Les doses de laudanum que nous lui administrions toutes les
demi-heures produisaient un effet moins prompt et moins sûr que ce
simple et innocent flonflon. Cela tenait du prodige. Il est vrai,
Beaupertuis, que j'y mettais un accent inimitable et une pantomime qui
semblait empruntée à la vie des camps. Agathe était là; je me surpassais
à son intention. Tous les deux nous étions émerveillés du résultat, et
pour assurer l'action du remède, je m'empressai de redoubler la dose.
«--Autre couplet, dis-je, et je chantai:
Le sapeur est très-respectable,
Sincère à son gouvernement;
Franc buveur, militaire aimable,
Esclave de son fourniment (_bis_).
A son pays vouer sa barbe,
Au feu rester droit comme un _arbe_,
De rien ne redoutant jamais (_bis_).
Voilà (_quater_) le vrai sapeur français (_bis_)
«Vous me croirez si vous le voulez, Beaupertuis, mais je vous déclare,
foi de Potard, que l'accès de goutte s'arrêta devant ce couplet et ceux
qui le suivirent. Poussepain, qui, depuis cinq semaines, se livrait à la
plus affreuse collection de grimaces qui ait jamais déshonoré un visage
humain, se sentit soulagé comme par miracle: ses membres devinrent plus
souples, sa bouche se délia, le sourire reparut sur ses lèvres, et, au
moment où je m'y attendais le moins, il fit chorus. C'était un homme
sauvé. Dès lors, je me prodiguai; je passai en revue mon répertoire
facétieux; par exemple, _le conscrit de Corbeil, qui n'avait pas son
pareil_, et une foule d'autres nocturnes appropriés à mon auditeur.
Poussepain accueillait ces cantates avec des éclats de rire qui devaient
lui désopiler la rate, rétablir la circulation du sang et donner une
issue à la bile qui engorgeait ses vaisseaux. Au bout d'une semaine de
ce traitement musical, un mieux sensible se manifesta; les douleurs
avaient perdu de leur énergie et de leur fréquence, l'appétit était
revenu, la langue était belle, le pouls régulier, la physionomie
meilleure. Je continuai mon système de médication et prodiguai mes sons
de poitrine: le succès couronna mes efforts.
«Dans le cours de cette cure, j'eus avec Poussepain un entretien
singulier, dont je ne compris le sens que plus tard. Au milieu de ces
barcarolles d'un genre folâtre, je me trouvais entraîné parfois à en
essayer quelques-unes qui arrivaient jusqu'à la limite de l'Anacréon.
C'était voilé pourtant et pouvait se chanter parfaitement devant le
sexe. J'avais même obtenu avec ces mélodies, spirituelles, mais
transparentes, un succès fou dans les meilleures sociétés. Exemple: _Ma
Lisa, tiens bien ton bonnet!_ Genre léger, si l'on veut, mais d'une
légèreté accessible à des oreilles de femmes mariées; pour les autres,
je ne dis pas. Eh bien! un jour, au moment où j'entamais cette
barcarolle, dans laquelle j'excellais, l'ex-dragon me secoua le bras de
manière à me le désarticuler.
«--Potard, me dit-il à demi-voix, ne vous lancez pas tant. Il ne faut
pas jouer ces airs-là sans sourdine.
«--De quoi! lui répondis-je, c'est très-décent; vous allez voir,
capitaine.
«--Du tout, du tout, reprit-il avec un peu de brusquerie; il y a des
jeunesses ici; gardez la chose pour un autre endroit.
«--Comment! des jeunesses! Il y a votre femme, capitaine, dis-je en
insistant. Quand je vous dis que c'est gazé au possible; on chanterait
cela à la cour.
«--Non, non, Potard; pas devant cette innocente, je vous en prie; ce
serait mal.»
«Quand je vis que Poussepain le prenait ainsi, je n'insistai plus; mais
ces paroles me revenaient sans cesse à l'esprit. Une jeunesse! une
innocente! On ne parle pas ordinairement ainsi de sa femme; je m'y
perdais. D'un autre côté, les manières d'Agathe avaient quelque chose
d'inexplicable. La pauvre enfant m'aimait, je n'en pouvais douter; tout
la trahissait, son regard, ses gestes, ses paroles. Sans nous parler,
nous nous étions compris. Tout ce je que faisais pour elle, à son
intention, allait droit à son coeur, et un coup d'oeil expressif venait
à l'instant m'en remercier. Dans les longues veillées écoulées au chevet
du malade, ce langage muet, où l'amour place tant d'éloquence, nous
tient lieu de tous les plaisirs et de toutes les distractions. Nous
vivions ainsi l'un dans l'autre, et l'un par l'autre, et ce bonheur
mystérieux et doux semblait nous suffire.
«Cependant, j'avais pu remarquer qu'Agathe n'apportait pas, dans notre
complicité tacite, la prudence ordinaire d'une femme et cette timidité
qui naît toujours de la certitude du péril. Elle semblait s'abandonner à
un sentiment nouveau pour elle avec le calme d'une conscience pure, sans
que rien indiquât une lutte, même légère, contre le sentiment du devoir.
Cette conduite ne pouvait provenir que d'une perversité profonde ou
d'une simplicité inouïe. La candeur de la jeune femme, l'innocence
empreinte sur son front, écartaient la première hypothèse et
justifiaient la seconde. Mais il restait toujours là-dessous une énigme
à éclaircir. J'essayai de le faire en pressant Agathe, en lui adressant
ces demi-mots qui sont presqu'un aveu. Elle ne me comprit pas ou ne
parut pas me comprendre. Je n'osai pas insister, de peur d'éveiller les
soupçons du fabricant de moutarde, et remis l'explication à une occasion
plus sûre. L'abandon d'Agathe m'obligeait à beaucoup de réserve, et plus
d'une fois, en présence de son irascible mari, je me fis forcé de
contenir, par la froideur de mon attitude, des démonstrations qui
auraient pu nous trahir. Telle était la situation étrange qui se
prolongeait entre nous.
«Il avait été convenu que nous célébrerions la convalescence et la
guérison de Poussepain par un gala en petit comité. Pour la première
fois, j'étais admis à la table de l'ex-dragon et faisais diversion à
l'éternel tête-à-tête qu'il poursuivait depuis le jour de son mariage.
Pour que notre homme en fût venu là, il fallait une je l'eusse fasciné.
Depuis que son Empereur était descendu dans la tombe, Poussepain n'avait
plus qu'une chose au monde, la bonne chère et le bon vin; j'oublie à
dessein sa femme. Aussi se piquait-il d'être gourmet et connaisseur en
crus de Bourgogne. Son patriotisme provincial ne lui permettait pas de
pousser plus loin ses recherches, mais dans les limites de la Côte-d'Or
et même du Beaujolais, il s'estimait passé maître en matière de
dégustation. Sa cave se ressentait de cette prétention, et sa santé
aussi. Il y puisait ces accès que je venais de guérir avec des romances.
Peut-être la diète et les tisanes y avaient-elles légèrement concouru;
mais l'honneur le plus réel en revenait à mes sons de poitrine.
«Poussepain craignait sans doute les tortures de la goutte, mais il
aimait encore plus le bouquet du liquide bourguignon. A peine guéri d'un
accès, sur-le-champ il avait le soin de s'en ménager un autre, et
n'épargnait rien pour qu'il fût plus violent que le premier. Son
existence s'écoulait ainsi entre deux tisanes, dont l'une était
l'expiation de l'autre, et celle-ci la revanche de celle-là. Agathe
était habituée à ces alternatives, et passait d'un mari goutteux à un
mari en goguette. Seulement, dans ce dernier état, elle avait à essuyer
de plus le passage de la Bérésina ou la campagne d'Égypte.
«Le dîner de convalescence fut splendide; Poussepain aimait à bien faire
les choses. Mais le luxe de la table n'était rien auprès de celui des
vins. Volney, Pomard, Clos-Vougeot, Itémanée, Thorins, Nuits, tous les
grands crus y passèrent, et le grognard ne s'en tint pas à une seule
année; il avait à venger trois mois d'eau chaude. Vous savez,
Beaupertuis, que j'ai laissé un nom parmi les hommes qui lèvent
agréablement le coude. Eh bien! Poussepain faillit me compromettre ce
soir-là. Heureusement une autre ivresse balançait l'effet du bourgogne.
Agathe était près de moi; nos regards ne se quittaient pas; nos mains et
nos pieds se touchaient. Peu à peu, la surveillance de Poussepain
s'était relâchée, sa langue s'embarrassait déjà, et c'est à peine s'il
avait la force d'articuler quelques mois.
«Attention, Potard, dit-il de sa voix la plus solennelle, je vais vous
raconter une histoire.
«--Miséricorde, me dit tout bas la pauvre Agathe, nous y voici. Je me
sauve.
«--Potard, mon bon Potard, poursuivit l'ex-capitaine de dragons, avec
une effusion qu'il venait de trouver au fond de dix bouteilles, vous
êtes un brave garçon... je veux faire quelque chose pour vous... Vous
aimez la mémoire de l'Empereur... Vive l'Empereur!... Je vais vous
raconter le passage de la Bérésina.»