COURRIER DE PARIS

Les restaurateurs, les maîtres d'hôtel, les directeurs de théâtre, les

cafés, les fiacres, les tailleurs, les bottiers tout ce qui nourrit,

abrite, divertit, voiture, abreuve, chausse et habille l'humanité, est

dans le ravissement depuis quinze jours. Paris est assiégé, envahi,

inondé d'étrangers et de curieux; il en arrive de tous les points de

l'horizon, du nord, du midi, de l'ouest et de l'est, par ici et par là;

le printemps d'abord en est cause, cette charmante saison qui nous

sourit depuis avril, et nous caresse de son souffle doux et embaumé.

Allons à Paris, disent de tous côtés les riches de la province et les

hommes de loisir du chef-lieu, qui ont besoin de se distraire un peu de

la monotonie et de la régularité de la vie départementale. Partons! et

les voici qui s'entassent dans la diligence ou roulent en chaise de

poste, avec le cortège immense des cartons à chapeaux, des malles, des

porte-manteaux, des nécessaires, des sacs de nuit et des étuis de

parapluie; il y a des familles tout entières qui émigrent, depuis

l'aïeul jusqu'aux petits-enfants; la jeune fille est ravie en songeant

qu'elle va montrer sa plus jolie robe et son chapeau le plus joli aux

Tuileries et à l'Opéra; et le jeune homme, frais éclos du collège

vicinal, tressaille d'aise à l'idée qu'il dînera chez Véfour, qui sait!

chez les Provençaux ou au café de Paris; et que, le soir venu, il ira

voir jouer mademoiselle Plessis, mademoiselle Furgueil, madame Vollys et

mademoiselle Déjazet.

Paris est dont accru, en ce moment, de cette foule départementale que le

soleil invite, chaque année, à sortir de chez elle pour se hasarder et

se plonger dans l'océan parisien; on le reconnaît aisément à son air

curieux et empressé, et à certains excès de parure qui ne sont pas

scrupuleusement conformes à la règle du goût le plus exquis; la plus

jolie femme de département, la plus fine, la plus habile, la plus

distinguée, a toujours, le lendemain de son arrivée à Paris, quelque

chose qui la trahit, et fait voir qu'elle a passé l'hiver, ne fût-ce que

cinq ou six mois, hors de l'essence et de la quintessence parisienne;

c'est une nuance d'étoffe, c'est une couleur de ruban, c'est ce je ne

sais quoi qui se perd bien vite, dès qu'on a quitté ce pays mobile et

charmant où l'heure qui commence apporte un changement dans la fantaisie

et dans la mode de l'heure qui finit; mais cette allure, légèrement

arriérée, disparaît avec une visite à la marchande de modes et à la

couturière en crédit, et trois ou quatre promenades au bois de Boulogne

et au boulevard Italien. Rencontrez-vous madame, deux jours après son

entrée à Paris, cette rouille départementale a déjà disparu, et vous la

prenez pour une Parisienne pur sang.--Restent les provinciales incarnées

que dix ans d'études et de séjour à la Chaussée-d'Antin ne

parviendraient point à transformer; race éternellement vouée à

l'exagération du mauvais goût, qui sortent à midi en pleine rue, avec

une robe à trente-six volants et un chapeau surmonté d'un oiseau de

paradis.

Ces visiteurs annuels sont loin cependant de représenter le total des

étrangers qui pullulent en ce moment à Paris, et dont le chiffre

s'accroît tous les jours; Paris n'a pas seulement affaire aux curieux

qui visitent Paris pour Panis même, espèce qui se compose en grande

majorité d'administrateurs en congé, de propriétaires qui s'émancipent,

d'héritiers qui veulent prendre un peu de bon temps sur la succession,

et de jeunes mariés désireux de procurer à leur femme le plaisir de voir

la capitale pour la première fois, gratification obligée de toutes

fiançailles et de tout mariage récent, doux rayon de la lune de miel! Il

y a, en outre, la multitude que l'exposition de l'industrie fait, de

toutes parts, sortir du fond du département et du canton, et qui ajoute

un supplément extraordinaire à la population nomade que Paris reçoit

annuellement dans ces premiers beaux jours de mai. Les faiseurs de

chiffres et de recensements prétendent que ce supplément s'élève à plus

de quatre-vingt mille personnes; ce nombre ne paraîtra ni exagéré ni

invraisemblable, si on en croit les preuves qui se donnent pour

convaincre les incrédules. Ainsi le journal d'Angers atteste qu'il a été

délivré à la préfecture de Maine-et-Loire plus de 3,000 passe ports pour

Paris, depuis quinze jours; et le journal de Nantes, qui ne veut pas

être en reste, se vante, pour le compte de la Loire-Inférieure, de 6,000

passe ports expédiés en moins d'une semaine. Qu'on juge du reste par cet

échantillon, et de combien de pieds qui usent des bottes et de bouches

qui mangent, Paris, à l'heure qu'il est, se trouve augmenté. Nous ne

désespérons pas de pouvoir donner incessamment le total des livres de

pain et des coups de fourchette que cette invasion inaccoutumée produit,

par surcroît, chez les boulangers et dans les cuisines; la statistique

est une si belle chose!

Les théâtres surtout se ressentent de cette surabondance; la foule y

afflue. Tout à l'heure déserts et priant Dieu de leur venir en aide, les

voici maintenant remplis du parterre aux combles; Dieu leur a envoyé

l'exposition de l'industrie pour peupler leur solitude; il n'est pas

jusqu'au Gymnase, le plus délaissé des théâtres de Paris, qui ne fasse

ce qu'un appelle de l'argent en terme du métier; quant à l'Opéra, il

faut voir comme il est heureux et comme il se pavane! Lundi dernier on y

jouait _la Juive_; et le caissier a compté pour le total de la

représentation 10,000 fr. de recette! Il y a de quoi vraiment se

réjouir; ces bonnes fortunes inespérées raniment cette pauvre Académie

royale de musique, qui commençait à se sentir l'estomac aussi vide que

sa caisse. Le retour de Carlotta Grisi contribuera amplement à augmenter

cette prospérité de circonstance. Revenue de Londres depuis vingt-quatre

heures, Carlotta Grisi a repris tout aussitôt ses ailes de wili C'était

le surlendemain de cette recette monstrueuse de dix mille francs; si la

wili n'a pas encaissé ses dix mille francs à son tour, du moins peu s'en

est fallu: il ne restait pas une seule place vide ni en haut ni en bas,

et toute cette multitude avait l'oeil attentif, le cou tendu, et battait

des mains avec transport; il était aisé de voir à cette constance

d'attention, à cette bonne foi d'attitude, à cette chaleur

d'applaudissements, que l'Opéra n'avait pas affaire à son public

accoutumé, ou du moins qu'une forte dose d'éléments d'emprunt s'y était

infiltrée. Le public ordinaire l'Opéra n'a pas, en effet, cette naïveté

d'émotion et ce scrupule; il fait le nonchalant et le distrait, même au

morceau de chant le plus pathétique, même au pas de Carlotta le plus vif

et le plus amoureux, comme un sultan accoutumé à de pareils présents et

qui approuve mollement, en vainqueur blasé, du bout des doigts et du

bout des lèvres.

On se bat à _la Sirène_ d'Auber, on s'y précipite, on s'y étouffe;

l'Opéra-Comique est encore plus fêté que l'Opéra, si cela est possible;

c'est que la province a gardé toute la sincérité et toute l'ardeur de

son penchant ou plutôt de sa passion pour l'Opéra-Comique. Ce culte-là

est un de ceux qu'on aura peine à lui ôter; on aime l'Opéra-Comique en

province comme au plus beau temps de Martin et d'Ellevion; les trois

quarts des départements fredonnent encore avec satisfaction, tous les

malins en se levant:

Oui, c'en est fait, je me marie.

Je veux vivre comme un Caton.

Ou bien:

Enfant chéri des dames,

Heureux en tous pays;

Très-bien avec les femmes.

Mal avec les maris.

Ou bien encore;

L'hymen est un lien charmant,

Lorsque l'on s'aime avec ivresse.

Quoi d'étonnant, après cela, que les départements, se trouvant de

passage à Paris, se ruent sur l'Opéra-Comique pour contenter leur amour,

cet amour qui ne trouve là-bas que de rares occasions de se satisfaire,

et pourrait bien, à tout prendre, ressembler à une passion malheureuse.

Le 5 mai a ramené l'anniversaire de la mort de Napoléon, et réveillé les

souvenirs de cet homme et de cette époque héroïques dans le coeur des

vieux soldats et des vieux serviteurs fidèles au génie et au malheur.

Tous ces adorateurs de l'empire et de l'Empereur, adoration touchante et

désintéressée, puisqu'elle ne s'adresse plus qu'à des ruines et à des

morts, tous ces gardiens d'un culte passé ont payé leur dette à la

mémoire de Napoléon, à l'occasion du grand et funèbre anniversaire; des

messes solennelles ont été célébrées dans la plupart des églises de

Paris, et, pendant toute la journée, ou a vu des mains pieuses déposer

sur l'airain de la colonne de la place Vendôme des couronnes de fleurs

funéraires et de lauriers. Ce jour-là, plus d'un brave survivant de nos

armées impériales s'est revêtu de son vieil uniforme pour venir saluer

la colonne héroïque et visiter les Invalides, temple militaire où repose

immobile le héros infatigable de tant d'entreprises gigantesques et de

tant de batailles. Là, c'était un grenadier de la garde; ici, un volite,

un cuirassier, un hussard, un chasseur à cheval; cependant la foule

étonnée s'arrête avec curiosité en les voyant passer, et les regardait

d'un oeil surpris et respectueux. Cette époque impériale est si loin de

nous, moins par les années que par les sentiments et par la grandeur des

événements, qu'il semble, quand par hasard on en rencontre quelques

témoins encore debout, voir des fantômes séculaires tout à coup évoqués

de la tombe et s'échappant de la nuit des siècles.

Par une circonstance assez singulière et que les superstitieux

pourraient prendre pour une allégorie, le jour même du 5 mai, l'aigle

dont nous avons dernièrement annoncé l'apparition sur les hautes tours

de Notre Dame, cet aigle errant qu'on voyait depuis quelque temps planer

sur plusieurs quartiers de Paris, tout à coup s'est abattu dans la

plaine de Mont-Rouge; des ouvriers de carrières se sont approchés, et

l'un d'eux a frappé de son bâton l'aigle impérial; celui étourdi du

coup, s'est laissé prendre; le vainqueur brutal a vendu son prisonnier

vingt francs à un oiseleur, et aujourd'hui le pauvre aigle est en cage.

Il y restera, car Jupiter et Napoléon ne sont plus là pour tonner!

Holà! oh! quel fracas! que nous arrive-t-il? est-ce la fin du monde?

d'où vient ce tourbillon de poussière? Rassurez-vous, ce n'est rien, ce

n'est qu'une maison qui s'écroule; et les locataires? et les passants?

Les locataires étaient absents, par bonheur;--quelle intelligence! aller

se promener la canne à la main, visiter ses parents ou ses voisins au

moment d'un pareil éboulement, n'est-ce pas une grande marque de

perspicacité? Quant aux passants, ils ne passaient pas de ce côté,

heureusement; de sorte que, par une fortune inexplicable, il n'y a eu ni

morts ni blessés; cette maison qui a pris de telles licences est une

maison du boulevard Bonne-Nouvelle, récemment reconstruite; il faut

espérer que l'exemple ne gagnera pas les maisons voisines, et que de

proche en proche nous n'assisterons pas à l'écroulement de la ville

entière, le cinquième étage et les mansardes descendant à l'entre-sol et

au rez-de-chaussée; mais qui sait? il ne faut pas trop s'y fier: les

mauvais exemples sont contagieux, et il y a à Paris plus d'un architecte

mal bâti qui fait des maisons qui lui ressemblent.

A propos de maisons, ou met en vente la maison d'or, vente volontaire et

non par autorité de justice; c'est le propriétaire qui se décide à se

défaire bénévolement de cet immeuble fameux et immense, véritable palais

de la bonne chère et du plaisir, temple du boudoir et du petit souper.

La mise à prix est de 2 millions, 50,000 francs; jamais cette maison n'a

mieux mérité son nom; 2 millions! ne voilà-t-il pas, en effet, de

l'argent de quoi bâtir une maison d'or?

On n'a pas oublié l'épouvantable aventure de la famille Pamel: le père,

furieux et privé de la raison, tuant sa femme et deux enfants, et en

laissant deux autres cruellement frappés et sanglants: ces deux

infortunés échappés à la mort ont trouvé deux âmes charitables qui les

ont adoptés et se chargent de leur éducation. Le sentiment public

n'était pas d'ailleurs resté indifférent en présence d'un tel malheur;

une souscription, ouverte au profit des deux pauvres survivants, a

produit près de 10,000 francs; ce serait une misère pour un Rothschild,

c'est un trésor pour ces petits malheureux! on aime à citer ces preuves

de la sensibilité publique. Nous sommes moins égoïstes et nous valons

mieux qu'on ne le dirait à l'apparence; et nos précepteurs politiques

ont beau faire.

Il faut espérer qu'enfin M. Adolphe Adam sera membre de l'Institut,

Académie des Beaux-Arts; voici bien huit ou dix fuis qu'il se présente

et frappe à la porte sans être admis; mais, pour le coup, tous les

augures sont en sa faveur et lui promettent le fauteuil de Berton. M.

Adolphe Adam est, en effet, un compositeur fécond et spirituel: ces

qualités là sont pas si ordinaires, même à l'Institut, qu'on puisse les

dédaigner. D'ailleurs M. Adolphe Adam n'a pas, pour cette succession de

Berton, de concurrents sérieux dans la musique dramatique: on lui oppose

M. Ambroise Thomas; mais M. Adam est un combattant lyrique plus éprouvé

et plus ancien, et il faut espérer que l'Académie des Beaux-Arts tiendra

compte des chevrons.

Mademoiselle Déjazet a définitivement rompu avec le théâtre du

Palais-Royal, après une intimité de près de dix années; Frétillon est

disponible et ne demande pas mieux que de contacter une nouvelle

liaison. Avis aux théâtres qui frétillent!

Après tout, si les départements viennent à Paris, Paris le leur rend

bien et gagne les départements, sans compter les pays hors frontières:

Paris va dans sa maison de campagne. Paris va voir ses fermes et ses

bois; c'est aussi le temps où commencent les voyages: les Pyrénées, les

Alpes, le Rhin, Sua et Bade attirent les imaginations malades et les

corps délabrés. En définitive il sort de Paris autant de monde qu'il en

entre: équilibre! poids égal! dépens compensés!

Courses de la Société d'Encouragement.

Les courses fondées par la Société d'Encouragement ont commencé le

dimanche 28 avril. Trente deux chevaux étaient engagés; onze ont été

retirés, vingt et un se sont produits sur le turf pour disputer les cinq

prix de la journée. Une course nous a rappelé les temps honteux où la

victoire était disputée au pas et avec acharnement par un seul

combattant; _Nativa_, au prince de Beauvau, a gagné, sans se fatiguer

beaucoup, le prix du cadran, 3,000 francs. _Caméléon, Drummer_ et

_Governor_ ont fait hommage de leur entrée de 500 francs à _Nativa_; on

n'est pas plus généreux. Quant à _Ratopolis_ à M. Lupin, il est assez

redoutable pour que _Nativa_ se regarde, comme trop heureuse de lui

laisser emporter 1,000 francs et son entrée.

Pour la bourse de 1,000 francs, entrée 100 francs, six chevaux sont

partis; trois sont arrivés; _Dona Isabella_, première, _Barcarolle_

seconde, et _Quinola_ troisième; quant aux autres, nous croyons qu'ils

ne nous en voudront pas de notre silence; mais, qu'ils se consolent, ce

n'est pas au Champ-de-Mars seulement qu'il y a beaucoup d'appelés et peu

d'élus.

La maison Janisset ne se contente pas d'être la maison de prédilection

des riches et galants sportsmen de Paris. Tous les ans elle fait du

sport pour son propre compte; elle donne des prix de course; tantôt un

poignard entouré de pierres fines, tantôt une coupe d'un travail

précieux et exquis. Dimanche, la coupe est échue à M. de Rothschild et à

son cheval _Commodore Napier_. Elle tiendra dignement sa place sur les

dressoirs de l'honorable consul autrichien, mais _l'Illustration_ a

songé aux amateurs qui ne sont pas admis dans les salons de la rue

Laffitte; regardez admirez.

[Illustration: Courses de haies.--_Tiger_ sautant une haie.]

Le prix de l'administration des haras, 2,000 francs, entrée 100 fr.:

_Conjecture_, magnifique poulain de trois ans, à M. du Morny a battu

_Aise, Angelina_, à M. de Rothschild; le _Maître d'École_, au prince de

Beauvau; _Masmus_, à M. du Cambis et _Quinola_, à M. Fould. Ce succès

imprévu de _Conjecture_ donnera une nouvelle activité et une autre

direction aux paris sur le prix du Jockey-Club à Chantilly. Ce beau

cheval va se trouver élevé au rang des trois ou quatre favoris qui se

partagent les faveurs publiques.

[Illustration: Coupe Janisset, gagnée par _Commodore Napier_,

appartenant à M. de Rothschild.]

La course de haies inspirait un tout autre intérêt. 2,500 francs à

gagner, un tour et un tiers du Champ-de-Mars, six haies à franchir,

plusieurs bras ou jambes à se casser, tels sont les plaisirs promis aux

jockeys de _Tiger, Pantalon, Wild Irish Grit, Voyageur_ et _King of

the Gypsies_. Déjà, en 1843, _Tiger_ a battu _Pantalon_; mais _

Pantalon_ est opiniâtre, il tient à se faire battre une seconde fois.

_Tiger_ est trop complaisant pour ne pas lui rendre ce petit service.

_Voyageur_ et _King of the Gypsies_ ont voulu nous offrir tous les

plaisirs d'une course de haies. Et que serait une course de haies sans

quelque chute? Ils ont désarçonné leurs jockeys, qui heureusement ne se

sont pas blessés. Voyez sauter _Tiger_: quel immense développement! Il

n'a pas encore gagné, et déjà vous le proclamez vainqueur. Vous ne vous

êtes pas trompés: à _Tiger_ les 2,300 francs et l'honneur de la journée.

Les courses ont continué le dimanche 3 mai, mais le ciel était moins pur

et la foule moins grande. Les eaux de Versailles et un peu plus tard les

eaux du ciel leur ont fait une rude concurrence. L'enceinte réservée

compte moins de _sportsmen_ à 20 fr. par tête, mais tout autant de

sergents de ville et de commissaires de police. Les tribunes réservées

aux _merveilleuses_ ne se remplissent qu'avec peine; la crainte de la

pluie est-elle plus forte que le plaisir de se montrer? Les absents ont

eu tort; les courses ont été magnifiques d'imprévu, de vitesse et de

désappointement. M. A. Lupin, l'un de nos plus sérieux éleveurs, a vu,

au moment où il s'y attendait le moins, couronner ses sacrifices par le

succès. _Oremus_, dont il désespérait, a gagné les deux épreuves du prix

du ministère de l'agriculture et du commerce, 2,000 fr., avec une

facilité qui a soulevé mille bravos.

Prix de l'École Militaire, 2,000 fr., entrée 150 fr.; deux tours en

partie liée.--_Commodore Napier_; premier, à M. de Rothschild.

Le vainqueur du prix du printemps, _Edwin_, appartient encore à l'écurie

Rothschild.

Course particulière: pari 2,500 fr., moitié forfait; distance 3,200

mètres. Ont couru _Cattonian_ à M. Turner, et _Wild Irish Girl_ à sir

Ch. Ibbesson. _Cattonian_ est arrivé le premier.

Le conseil municipal de la ville de Paris s'est montré généreux: il a

voulu s'associer pour un prix de 6,000 fr. aux louables efforts de la

Société d'Encouragement, et ce prix de 6,000 fr. n'est pas allé en

aveugle s'abattre sur un éleveur indigne ou sur un vainqueur par hasard.

_Ratopolis_ à M. Lupin avait à lutter contre _Mustapha_ à M. Aumont,

l'un des gagnants présumés du derby de Chantilly. Il a mené la course si

vite, que deux cents pas après le départ _Qu'en Dira-t-on_, à M. de

Cambis, était presque distancé. _Aleindor_ a tenu un peu plus longtemps;

puis _Karagheuse, Prospero_, ont lâché pied; il n'est plus resté que

_Mustapha et Djaly. Ratopolis_ avait toujours la tête, et il l'a

constamment gardée jusqu'à l'arrivée.--Cette course est une des plus

vites que nous ayons encore vues. A jeudi et à dimanche les dernières

courses de Paris.

Exposition des Produits de l'Industrie.

(Deuxième article.--Voir t. III, p. 49 et 133.)

[Illustration: Exposition.--Fontaine à Thé.]

[Illustration:--Couvert de Chasse et Seau à rafraîchir le vin, par M.

Morel.]

Nos lecteurs doivent se rappeler à quelles solennités industrielles nous

les avons fait assister l'année dernière à pareille époque. Après la

fête du roi, dont le programme tourna malheureusement dans un cercle

assez restreint, et dont les divertissements ne brillent pas par la

variété, nous avons eu à leur montrer l'inauguration des deux chemins de

fer de Rouen et d'Orléans. La fête, après avoir déployé ses ressources

au centre de la ville, s'était portée aux extrémités, et s'était

continuée à trente lieues de Paris. Aujourd'hui encore les réjouissances

officielles n'ont été que le signal, que l'introduction d'une magnifique

fête industrielle, qui doit se prolonger pendant deux mois; et, cette

fois, ce n'est pas hors barrière, mais au coeur de la ville, que se

déploient ses magnificences. Ce ne sont pas les paisibles Parisiens qui

vont chercher, loin de leurs demeures, les plaisirs et les émotions;

c'est la province tout entière qui envahit Paris, et qui vient se

[Illustration: Développement de la frise du seau à glace.]

livrer pieds et poings liés, mais bourse déliée, aux bons hôteliers de

la capitale, aux restaurateurs et aux directeurs de spectacle. Aussi,

voyez dans cette foule ébahie, qui se promène le nez en l'air et les

mains sur les poches, quelle naïve admiration, comme tous les monuments

sont visités avec un pieux respect, et quel enthousiasme pour les

décorations de nos places et de nos jardins publics, pour la marqueterie

de mauvais goût de la place de la Révolution comme pour la place du

Carrousel, malgré son état pitoyable. Quant à nous, qui nous étions

résignés et habitués à voir Paris rentrer dans son calme de tous les ans

dès que les feuilles reparaissent aux arbres et les fleurs dans les

jardins, nous avons été surpris et effrayés de cette avalanche de

visiteurs qui vient avec fracas rouler dans les rues paisibles de Paris.

[Illustration: Bijouterie.--Étalon par M. Morel.]

[Illustration: Bijouterie--Bracelet par M. Morel.]

Mais, avec ces immenses machines qui fonctionnent maintenant à chaque

extrémité de Paris, nous devons nous attendre à bien d'autres miracles;

chaque coup de piston de cette machine amène, dix fois par jour, sans

gêne, sans trouble et sans malheur, des milliers de curieux provinciaux;

et la machine ne s'arrêtera pas, elle va, elle va toujours en avant, en

arrière, apportant, emportant, déposant, reprenant, et il ne tiendra pas

à elle que la France entière ne vienne jouir du magnifique spectacle que

lui offre en ce moment la capitale.

Aux deux extrémités d'une ligne, qui s'étend du Louvre aux

Champs-Elysées, c'est-à-dire à travers des palais et des jardins, les

artistes et les industriels ont été conviés à venir exposer leurs

oeuvres. Le. Musée de Peinture et le Palais de l'Industrie, tels sont

les deux termes d'une course entreprise à travers les Tuileries et la

place de la Révolution. Au Louvre, ou reçoit l'oeuvre d'art, l'oeuvre

exceptionnelle, le _chef-d'oeuvre_, le plus possible du moins; au Palais

de l'Industrie, le chef-d'oeuvre est prohibé; ce qu'on demande à

l'industriel c'est une fabrication bonne et continue, c'est de livrer à

un prix qu'il doit déclarer, en envoyant ses produits à l'exposition, et

aussi bien confectionnés que ceux qu'il expose, tout ce que le

consommateur peut lui demander. Pourtant, sans examiner ici comment

l'artiste et l'industriel ont répondu à l'appel qui leur a été fait,

sans nous préoccuper en ce moment du plus ou moins de perfection

apportée par l'artiste à son oeuvre, par l'industriel à sa fabrication,

disons que l'une et l'autre de ces deux expositions, celle qui finit et

celle qui commence, celle qui ne s'adresse qu'aux sentiments les plus

élevés de l'homme et celle qui parle plus spécialement à son

intelligence, que ces deux expositions sont bonnes à voir, et que c'est

un des plus imposants spectacles, un des fruits les plus admirables de

l'état de paix dans lequel nous vivons et de l'essor qu'a pris l'esprit

humain, que cette réunion d'hommes remarquables à un titre quelconque,

qui, à un jour donné, ont quitté le fond des provinces les plus

reculées, pour venir s'exposer aux regards de tous, et se faire juger

par leurs rivaux et leurs concitoyens.

D'autres ont rendu compte aux lecteurs de _l'Illustration_ de

l'exposition de peinture, et signalé à leur attention les ouvrages

remarquables du Salon: à nous maintenant de les promener dans ces vastes

salles où se presse aujourd'hui le public, et d'indiquer, bien

sommairement il est vrai, les produits qui nous ont semblé dignes de

notre juste admiration. Notre tâche a été rendue singulièrement

difficile par les retards qu'a subis le transport des objets qui doivent

figurer dans cette exposition, et qui, à l'heure où nous écrivons, ne

sont pas encore tous placés, étiquetés et numérotés. Pour la peinture,

un terme fatal est indiqué, passé lequel les portes sont impitoyablement

closes au retardataire, et le jour de l'ouverture, la foule arrive et

voit les tableaux rangés avec ordre: elle peut faire son choix et

distinguer telle ou telle oeuvre. Il n'en a pas été de même pour

l'industrie: le 1er mai, les salles de l'exposition étaient encore dans

un désordre difficile à décrire; les seuls objets que le public ait pu

examiner étaient les machines; partout ailleurs des barrières

s'opposaient au passage des curieux, qui, désappointés, refluaient, au

milieu des locomotives, des pompes et des machines à tisser. Ce n'est

donc pas encore l'impression générale que nous a causée la première vue

de l'exposition que nous pouvons exprimer à nos lecteurs.

La vue d'ensemble nous manque, et nous sommes obligés de nous en tenir

aux détails, qui, eux-mêmes, ne sont pas encore fort nombreux. Une autre

difficulté que nous devons signaler consiste dans la manière dont est

rédigé le livret de l'exposition. Le désordre y est tel qu'il est

impossible de se rendre compte de la quantité d'objets de la même

catégorie, à moins de se livrer à un travail long et minutieux. Les

exposants y sont rangés, nous le supposons du moins, par ordre

d'arrivée; les produits ne sont pas classés: cependant rien n'était plus

facile, et nous ne concevons pas que, pour une exposition prévue depuis

cinq ans, ordonnée depuis six mois, les listes d'exposants n'aient pas

été envoyées en temps utile pour qu'il fût possible de les classer

suivant les catégories qui ont présidé au choix du jury d'examen. Nous

serons donc obligés, malgré notre bonne volonté, de rendre à tous et à

chacun la justice qui leur est due, d'en passer sous silence, et

peut-être des meilleurs. Nous ferons comme l'abeille qui va butinant de

fleur en fleur, trop heureux si nous parvenons à amasser assez pour

satisfaire la juste curiosité de nos lecteurs.

Une première indication nécessaire pour guider les visiteurs dans la

promenade industrielle à laquelle nous les convions est celle des

galeries où le directeur de l'exposition, plus intelligent que le

rédacteur du livret, a réuni les produits de chaque branche d'industrie.

La galerie du milieu, ou cour couverte, renferme les machines; chèvres,

cabestans, locomotives, modèles de chemins de fer, chaudières, voitures,

machines à filer, à tisser, à faire le papier, et en général les

produits encombrants. Les quatre autres galeries sont formées de

quarante-deux travées triples à double galerie, avec une table au

milieu. La galerie du nord est occupée par l'orfèvrerie, les bronzes,

les instrument d'optique, de mathématique, de musique, l'horlogerie, les

armes, les cristaux; la galerie de l'est contient les porcelaines, les

faïences, les poteries de toute espèce, les papiers peints; la galerie

du midi, les étoffes précieuses; celle de l'ouest, les meubles, les

objets d'art et de luxe. Tel est le magnifique ensemble que doivent

présenter ces galeries, quand tous les produits seront classés et

arrangés symétriquement. Le Palais de l'Industrie est, de plus, entouré

d'une balustrade qui laisse, outre la promenade des Champs-Elysées et

l'enceinte, un espace de dix mètres de profondeur, où l'on voit déjà des

tentes, des pompes, des bestiaux envoyés par l'agriculture, innovation

qui va prendre un grand développement. Tout le pourtour de cette

balustrade est en outre éclairé pendant la unit par trente-deux

lanternes, d'après le système de MM. Busson et Rouen.

Nous avons donné à nos lecteurs, dans un article précédent, le chiffre

des industriels admis aux précédentes expositions; le nombre en est

encore augmenté en 1844: il est de 3,963. Plus de 5,000 s'étaient fait

inscrire, mais les jurys d'admission ont cru devoir en repousser un

certain nombre dont les produits ne présentaient pas les conditions

nécessaires: peut-être même, autant que nous avons pu en juger par un

premier aperçu, auraient-ils dû se montrer plus sévères dans leurs

choix, et ne pas laisser envahir les galeries par une foule de

productions indignes d'y figurer.

Avant de commencer avec nos lecteurs notre exploration à travers les

vastes galeries dont nous venons de leur indiquer les divisions

principales, il n'est peut-être pas hors de propos de jeter un coup

d'oeil rapide sur l'histoire générale de l'industrie en France, nous

pourrions presque dire de l'industrie dans tous les pays civilisés. En

effet, partout elle a suivi la même marche, passé par les mêmes phases,

grandi et vécu de la même manière. Nulle dans le premier âge des

peuples, quand la force est le droit, quand la seule matière nécessaire

à l'existence de chacun est pour ainsi dire le fer, elle prend naissance

dans les besoins plus développés, dans les distinctions de castes, qui

donnent pour lot aux uns de se battre sans travailler, et aux autres de

travailler sans se battre. L'industrie est d'abord un commerce

d'échange; l'invention d'un signe particulier, représentatif d'une

valeur purement de convention, de la monnaie, lui donne un caractère

différent, bientôt les besoins du luxe et les raffinements de la

civilisation lui impriment un essor remarquable; le commerce devient

industrie; les systèmes de douanes et de tarifs donnent une immense

valeur aux productions d'un pays, et lui permettent d'aborder les

marchés étrangers. Alors la science de l'industrie entre dans le domaine

de l'économie politique. Ce ne sont plus les commerçants qui la

pratiquent et l'enseignent; il ne sont plus que des instruments dociles

entre les mains d'un gouvernement éclairé.

Telle est ou au moins telle doit être l'industrie. Voyons si en France

elle a suivi la marche que nous venons d'indiquer sommairement. Nous ne

la prendrons pas à son berceau, ni même à la première trace qu'elle a

laissée dans l'histoire. Notre cadre ne le comporterait pas, et

d'ailleurs les développements que cette étude nécessiterait ne

pourraient trouver place ici. La véritable ère de notre industrie date

de l'époque où tant de grandes choses ont commencé en France, de celle

de l'émancipation et de la régénération sociale. Avant ce moment, elle a

seulement servi à faire naître, à propager et à hâter la maturité des

idées libérales, de la suppression des privilèges.

Deux grands hommes cependant, Henri IV et Sully, érigent en maxime de

gouvernement la nécessité d'encourager l'industrie, le commerce et

l'agriculture. Labourage et pâturage sont les deux mamelles de l'État,

disait Sully, et dans sa conviction rigide, il ne négligeait rien pour

les aider. Henri IV étendait davantage et sur d'autres branches

d'industrie sa royale protection. Il plantait des mûriers, il dotait le

royaume de diverses manufactures de tapis de Perse, de glaces de Venise,

etc., et surtout, titre immortel de gloire, il prêtait son appui à la

construction du premier canal à point de partage conçu et exécuté en

France, du canal de Briare.

Colbert, après eux, est celui de tous les ministres des rois de France

qui s'est le plus occupé de l'industrie. Il sentait profondément que le

travail est la véritable force des États, il a favorisé l'agriculture,

principalement par des réductions d'impôt. Il a mis en oeuvre tous les

moyens propres à protéger l'industrie et à lui ouvrir de nouveaux

débouchés. Il appelait en France les manufacturiers et les savants les

plus célèbres des pays étrangers, et sous son administration, en moins

de vingt années, la France égala l'Espagne et la Hollande pour la belle

draperie; le Brabant, pour les dentelles; l'Italie, pour les soieries;

Venise, pour les glaces; l'Angleterre, pour la bonneterie; l'Allemagne,

pour le fer-blanc et les armes blanches, et la Hollande, pour les

toiles. Le canal du Languedoc était mené à bonne fin; enfin, Colbert fit

paraître l'ordonnance de 1664, code commercial de la France pendant plus

d'un siècle. Il fit rédiger, sous le titre de règlements, des traités

complets, où les procédés de fabrication étaient décrits avec le soin le

plus minutieux. Malheureusement les corporations immobilisèrent

l'industrie au moyen de ces instructions, qui devinrent leurs règles, et

des règles fixes et invariables fermant la porte à toute innovation, à

toute invention, et ôtant par suite à l'industrie son plus puissant

stimulant, la possibilité de la concurrence. C'est ainsi qu'une chose

excellente en principe et dans l'intention de son auteur devint une

force retardatrice du progrès industriel.

Après la mort de Colbert, le mouvement commercial et industriel

s'arrêta. Un coup funeste d'ailleurs pour l'industrie, coup si funeste

qu'aujourd'hui même la France en sent encore la portée, la révocation de

l'édit de Nantes, vint frapper le commerce de la France. Plus de

cinquante mille familles sortirent du royaume, allant porter chez les

étrangers les arts, les manufactures et les richesses de leur ingrate

patrie.

Une des grandes entraves au développement de l'industrie était, nous

venons de le dire, rétablissement des corporations prenant pour règles

les instructions rédigées par Colbert. Un ministre de Louis XVI, Turgot,

le sentit, et il eut le courage de proposer et le bonheur de faire

sanctionner et enregistrer l'édit de 1776, qui proclame l'abolition des

_jurandes et maîtrises_. Mais ce bonheur ne fut pas de longue durée:

deux mois après, l'édit était rapporte, et Turgot forcé de donner sa

démission. Cet acte de honteuse faiblesse de la part du roi, loin de

conjurer l'orage qui grondait de tous côtés autour du trône, ne fit que

lui donner de nouvelles terres et, disons mieux, de nouveaux et plus

plausibles motifs. Quoi qu'il en soit, bien que Turgot ait succombé dans

la lutte, c'est à lui qu'on doit reporter l'honneur de la chute des

corporations qui n'eut pourtant lieu que quinze ans plus tard. Turgot

fut plus heureux dans l'exécution d'une autre mesure d'une importance

immense pour l'avenir agricole de la France, la suppression des douanes

intérieures et la libre circulation des grains; on lui doit aussi l'édit

sur la libre circulation des vins, sur la suppression de la corvée et la

confection des routes à prix d'argent.

Le commerce extérieur était enlacé à cette époque d'une multitude de

liens qui, sous le nom de tarifs de douanes et avec la prétention de

protéger les nationaux, livraient le marché français à une contrebande

effrénée. Un traité intervint en 1786 entre la France et l'Angleterre;

ce traité, en laissant subsister quelques prohibitions, remplaçait les

autres par des droits calculés sur le taux auquel s'opérait la

contrebande, tarif suffisamment protecteur, puisque malgré la

contrebande, nos fabriques faisaient des progrès évidents.

Enfin vint la révolution, qui devait donner l'essor le plus brillant à

toutes les libertés; ainsi l'égalité devint la loi, la division des

propriétés, la constitution de l'unité française sont dues à l'assemblée

constituante. En deux ans cette assemblée se signala par une foule de

mesures favorables au développement de l'industrie et du commerce. En

1790, fut décrétée la suppression des traites ou douanes intérieures,

tous droits seigneuriaux et féodaux sur la circulation, la vente, le

magasinage et la manutention des marchandises. La même année furent

décrétées la propriété des découvertes et perfectionnements industriels,

et la loi des brevets d'invention, et enfin, en 179, la constituante

vota l'abolition des jurandes et maîtrises, et établit en même temps un

droit de patente sur les fabricants et industriels de toutes les

classes. Plus tard elle vota le tarif des douanes en se basant sur les

principes suivants:

1º Affranchir de droits tes productions les plus indispensables à la

subsistance et les matières premières les plus utiles aux fabriques

nationales;

2° Imposer à l'entrée des droits d'autant plus forts sur les produits

des fabriques étrangères qu'ils sont moins nécessaires à la fabrication

ou aux fabriques nationales, ou qu'ils ont reçu à l'étranger une valeur

industrielle nuisible aux fabriques du même genre que possède le

royaume;

3° Favoriser autant que possible l'exportation du superflu des

productions de notre sol et de notre industrie, et retenir par des

droits les matières premières utiles à nos manufactures.

Tel est l'ensemble des grandes mesures qui signalèrent l'existence de

l'assemblée à laquelle la France doit les premiers pas qu'elle ait faits

dans la liberté et les premières bases sur lesquelles elle a fondé sa

grandeur future. A ce moment, d'ailleurs, commence la grande lutte de la

France contre l'Europe, lutte dont la partie commerciale devait se

personnifier dans le blocus continental. La crainte des invasions

étrangères a fait surgir comme par enchantement des arts tout nouveaux

en France. La fabrication des fusils, des armes blanches, du salpêtre,

de la poudre, des bouches à feu, fut ou créée ou renouvelée à cette

époque. De là date également l'alliance intime de la théorie et de la

pratique, de la science qui guide l'application, de la fabrication par

des procédés rationnels; la routine est abandonnée de tous côtés; les

faits chimiques et mécaniques, mieux étudiés, mieux connus, la

remplacent. A la Convention sont dus l'organisation de l'École Normale,

de renseignement au Muséum d'histoire naturelle, le Conservatoire des

arts et métiers, le bureau des longitudes, et enfin la création d'une

école qui a rendu à la France tant d'immenses services, de l'École

Polytechnique.

Nous passons sous silence les jours mauvais où le système prohibitif

reparut dans toute sa force; à ce moment, où la haine des étrangers

était profondément enracinée dans l'esprit français, on faisait entrer

précieusement dans les moeurs toutes les mesures qui semblaient devoir

leur être préjudiciables.

Nous nous arrêtons ici dans le tableau rapide que nous avons voulu

tracer de la marche de l'industrie; après les guerres de la révolution

et de l'empire sont venues des années de paix, pendant lesquelles le

gouvernement a cherché à donner à l'industrie tout son essor, au

commerce tout son développement. A-t-il réussi? Nous n'hésitons pas à

dire que chaque jour nous rapproche du but tant désiré, que les systèmes

de douanes s'améliorent, que les traités de commerce se concluent sous

des inspirations plus libérales, que les voies de communication, en se

perfectionnant, tendent à supprimer des dépenses improductives, et à

alléger les matières premières des énormes frais de transport qui pèsent

principalement sur elles et réagissent par conséquent sur le prix du

produit.

Maintenant, devons-nous faire commencer aux lecteurs la revue des

produits de l'exposition, ne devons-nous pas plutôt attendre que tout

soit en ordre et exhibé? Nous serions de ce dernier avis. Cependant nous

ne pouvons résister au plaisir d'offrir aujourd'hui à nos lecteurs le

dessin de quelques pièces d'orfèvrerie les plus remarquables de

l'exposition, nous réservant d'y revenir plus tard, et de donner une

idée générale des produits de l'orfèvrerie et du plaqué.

L'exposition de M. Mayer consiste en surtout, pièces de table et de

toilette en orfèvrerie. Nous avons retrouvé dans ces productions le bon

goût et surtout l'extrême habileté de nos ouvriers; la fontaine à thé

exécutée pour lord Seymour est un beau spécimen de la perfection à

laquelle l'art est arrivé.

Nous donnons quatre dessins d'un autre artiste en orfèvrerie et

bijouterie, M. Morel, un bracelet, un couvert de chasse et un flacon;

nous blâmerons dans ce dernier bijou la position forcée des deux torses

de femmes, espèce de cariatides qui descendent le long du flacon. Mais

la pièce capitale de l'exposition de M. Morel est un seau à rafraîchir

le vin. Ce seau, en argent, est d'un admirable travail; sur le pourtour

est une scène tout à fait symbolique, dont les dessins sont d'une grande

pureté; quatre personnages couchés et endormis par l'influence du vin,

dont on voit à leurs pieds les coupes vides, rêvent, et au-dessus de

chacun d'eux court, en guirlande, le sujet de son rêve, de ce rêve qu'il

fait, probablement, étant éveillé; au guerrier, la gloire, le laurier et

le char triomphal; au philosophe, la science et les douceurs de cette

divine maîtresse; au poète, les muses gracieuses, les harpes éoliennes,

le sourire de la beauté et les applaudissements de la foule; à l'homme

du peuple, enfin, aux épaules robustes, à l'imagination ardente, mais

peu raffinée, les jouissances matérielles. Tout cela est rendu avec un

rare bonheur d'expression, et fait honneur à l'artiste et à l'ouvrier.

Une autre fois nous reviendrons sur d'autres oeuvres non moins

remarquables, dues au ciseau d'artistes déjà connus et aimés du public,

mais que le défaut d'espace nous force à négliger aujourd'hui.

Salon de 1844.

(7e et dernier article.--Voir t. III, p. 33, 71, 84, 103, 134 et 148.)

L'Illustration, No. 0063, 11 Mai 1844 · 第 4 / 11 题