Histoire de la Semaine. _Décoration de l'ordre de la Toison d'Or;
Portrait de lord Ellenborough, gouverneur général des Indes_.--Courrier
de Paris.--Courses de la Société d'Encouragement. Tiger sautant une
haie; _Coupe Janisset gagnée par Commodore Napier_.--Exposition des
Produits de l'Industrie. (Deuxième article.). Orfèvrerie et Bijouterie.
_Fontaine à thé de M. Mager; Couvert de chasse et Seau à rafraîchir le
vin, par M. Morel; Développement du Seau à glace; Flacon par M. Moret;
Bracelet par M. Morel._--Salon de 1844. (Septième et dernier article.)
_Traîneau par M. Milankiewicz; Giorgione Barbarelli faisant le portrait
de Gaston de Foix, par M. Baron: Jeune fille d'Albano, par M. de
Madrazo: Vue prise aux environs de Paris, par M. Français; l'Amour de
l'or, par M. Couture._--Second-Théâtre-Français. Sardanapale, tragédie
de M. Lefèvre. _Une Scène du 3e acte_--Le dernier des Commis Voyageurs,
roman par M. XXX. Chapitre VII. Récit: Agathe.--La Police
correctionnelle de Paris. _Le Panier à salade; la Grande Souricière; Vue
intérieure de la 6e chambre; Types de la Police
correctionnelle_.--Bulletin Bibliographique.--Allégorie de Mai. _Les
Gémeaux_.--Amusements des sciences. _Une gravure_.--Rébus.
Histoire de la Semaine.
[Illustration: Décoration de l'Ordre de la Toison d'Or.]
Le rappel de lord Ellenborough, du gouvernement général des possessions
anglaises dans l'Inde, bien qu'il n'ait rien de politique, bien qu'il ne
soit qu'un acte spontané du comité des secteurs, n'en a pas moins pris
les proportions d'un événement, par la vivacité du dépit avec laquelle
cette mesure a été d'abord accueillie par le cabinet. C'était à la suite
de la révolution ministérielle qui venait de ramener sir Robert Peel et
ses amis au pouvoir, et de rendre à lord Wellington son ancienne
influence sur la direction des affaires, que lord Ellenborough, qui
s'était fait remarquer par la fougue de son torysme, fut appelé à
occuper cette position par les directeurs, qui savaient, par cette
désignation, se rendre agréables au ministère nouveau et à ses puissants
adhérents. Lord Auckland avait déplorablement compromis les intérêts de
la compagnie, et l'armée de l'Inde presque tout entière, par la trouée
téméraire qu'il avait fait faire dans l'Afghanistan, et qu'avait
terminée un si épouvantable désastre. Les événements de Caboul avaient
rendu impossible l'administration de celui qui n'avait pas su les
prévoir, qui y avait si fatalement poussé huit de victimes; lord
Ellenborough le remplaça donc. Le nouveau gouverneur parut bien
comprendre, au début, que les intérêts de la compagnie et les
satisfactions de l'amour-propre
[Illustration: Lord Ellenborough, gouverneur général des Indes.]
anglais pouvaient ne pas être toujours en parfaite harmonie, et que
tandis que celles-ci étaient de porter le plus loin possible la
domination britannique, la compagnie pouvait ne pas trouver don compte à
opérer par la force armée sur des points aussi éloignés de sa base;
aussi le vit-on en quelque sorte consentir avec peine à tirer au moins
vengeance des massacres de Caboul, et ce fut presque malgré lui que les
généraux Nott et Pollock relevèrent le prestige des armes anglaises, en
allant encore une fois dicter des lois aux Afghans dans leur capitale,
avant d'abandonner leur funeste pays. Ce fut à la suite de cette
expédition obligatoire que lord Ellenborough publia cette fameuse
proclamation dans laquelle il crut devoir traiter l'idolâtrie indienne
avec tant de flatterie, et annoncer la translation du fond des gorges de
l'Afghanistan, au milieu de toutes sortes de fêtes, des fameuses portes
du temple de Soumatah, avec une complaisance si pompeuse, que les
susceptibilités religieuses de l'Angleterre furent profondément
choquées. Mais bientôt forcé à son tour, après avoir renoncé à la limite
qu'avait rêvée son prédécesseur, d'en assigner une à l'occupation
anglaise, on le vit, dans ce but, au lieu de recourir aux négociations,
exécuter successivement des entreprises violentes contre les Ameers du
Scinde et les Mahrattes de Gwalior. Le succès les couronna en
définitive, c'est tout ce qu'il faut pour les faire pardonner, à un ami
surtout, par les ministres du cabinet actuel; mais des hommes politiques
les blâmèrent, et les directeurs de la compagnie surtout se virent avec
beaucoup de regret engagés de nouveau dans la voie des conquêtes armées.
Toutefois, comme ce système compte des défenseurs, les directeurs, qui
voulaient en finir sans conteste avec celui qui le leur imposait, et
n'avoir point, à l'occasion de son rappel, à discuter la question
coloniale avec le cabinet, ont uniquement motivé cette mesure sur ce que
le gouverneur général prenait constamment vis-à-vis d'eux le ton et les
allures d'un dictateur, ne leur communiquait jamais ses plans,
n'écoutait jamais les conseils et les prenait souvent en mauvaise part.
Une dépêche où il répondait sur le ton du plus altier dédain à quelques
observations des directeurs, est arrivée tout à point pour justifier
plus complètement encore un reproche que rendaient déjà bien digne de
foi la témérité naturelle de l'esprit du noble lord, et la morgue
intraitable dont il avait fait preuve au Parlement. Le comité des
directeurs et le ministère ont fait choix, à l'unanimité, pour succéder
au gouverneur général rappelé, de sir Hardinger, ministre de la guerre.
On annonce qu'il s'embarquera avec sa famille dans la première quinzaine
de juin, pour se rendre à son nouveau poste. Cette détermination a
enlevé nécessairement son intérêt et sa vivacité à la discussion
qu'avait provoquée dans la chambre des communes la motion de M. Hume sur
le rappel de lord Ellenborough. Le compte rendu de ce débat, devenu
insignifiant, nous arrive, en attendant celui de la discussion nouvelle
du bill des manufactures.
La malle de l'Inde a apporté la nouvelle que le choléra avait éclaté à
Bombay et qu'il sévissait avec rigueur contre les Européens et surtout
contre les indigènes. Du 1er au 15 mars on avait compté 140 victimes du
fléau.
L'Espagne vient de voir une révolution nouvelle s'opérer dans son
administration. Il semble vraiment que nos gracieusetés aient porté
malheur à M. Gonzalès Bravo; tandis qu'il tendait une main pour recevoir
le grand cordon que nous lui envoyions, en échange de la Toison d'or
expédiée à M. Guizot, le portefeuille de premier ministre lui tombait de
l'autre. M. Olozaga, lui aussi, venait de recevoir une distinction de ce
genre quand il succomba sous une accusation de trahison. Le tort de M.
Gonzalès Bravo, c'est de s'être pris au sérieux. Le ministre de la
marine, M. Portillo, avait quelques démêlés avec le chef de la marine
espagnole, l'amiral Romay. M. Carasco, ministre des finances, était en
querelle de bourse avec M. Salamanca. Les deux ministres Portillo et
Carasco tombèrent en disgrâce, et il fut question de les remplacer.
Gonzalès Bravo était d'abord résigné à les sacrifier; mais au moment,
d'exécuter sa résolution il se crut assez fort pour imposer le maintien
de ses deux collègues, et tous les ministres offrirent leur démission,
convaincus quelle ne serait pas acceptée. Cependant on les prit au mot,
on l'accepta, et ils s'aperçurent trop tard qu'on cherchait une occasion
de les obliger à la retraite. Le général Narvaez a été chargé de
composer un cabinet nouveau; il en a pris la présidence et s'est réservé
le portefeuille de la guerre. Le marquis de Viluma, qui venait de partir
pour Londres, où il allait occuper le poste d'ambassadeur, a été rappelé
pour prendre le portefeuille des affaires étrangères; M. Mon, neveu de
Toreno, est chargé des finances; M. Pidal, beau-frère de M. Mon, élu
président de la chambre des députés en concurrence avec M. Lopez, et qui
a consenti à jouer le rôle qui lui a été soufflé dans l'intrigue contre
M. Olozaga, est ministre de l'intérieur; M. le général Armero ministre
de la marine, M. Mayans est le seul membre de l'ancien cabinet qui
conserve son portefeuille; il reste ministre de grâce et de justice. La
façon dont la grâce et la justice ont été administrées jusqu'ici lui
méritait bien en effet cette exception. Les modérés purs sont donc
maîtres absolus des affaires. Ils ont rompu même avec les transfuges du
parti progressiste; il n'y a plus qu'un pas à faire pour en revenir aux
partisans de l'_estatuto real_. Une dépêche télégraphique nous apprend
que l'état de siège a été levé à Madrid. Attendons pour apprécier la
portée réelle de cette mesure.
La place d'Almeida, au Portugal, s'est rendue aux troupes de dona Maria.
Le comte de Bomfin et un assez grand nombre d'officiers qui lui étaient
attachés sont passés en Espagne.
Nous nous sommes bornés, dans notre dernier numéro, à une simple
allusion à un fait qui s'était passé à Tunis et que nous croyions ne
devoir plus occuper l'attention publique; mais la façon dont les
journaux anglais y reviennent nous met dans l'obligation d'en parler. Un
Maltais, sujet anglais par conséquent, était en discussion d'intérêts
avec un de ses compatriotes, valet de chambre de sir Thomas Reade,
consul général d'Angleterre, le même qui joua à Sainte-Hélène un rôle si
odieux sous les ordres de sir Hudson-Lowe. Ce Maltais tua ce valet de
chambre dans la chaleur d'une dispute, ainsi qu'un drogman, sujet
tunisien, attaché au consulat britannique, et qui voulut s'interposer.
Le premier de ces deux crimes, le seul dans lequel on put supposer
préméditation, devait avoir la priorité dans les poursuites de la
justice, et l'accusé aurait dû être traduit devant une cour anglaise; le
cas si délicat d'une intervention musulmane se trouvait ainsi écarté de
droit. Sir Thomas Reade, prenant peu de souci de ce danger, et sans se
préoccuper de compromettre, par une mesure passionnée et imprudente, la
tranquillité de la population chrétienne à Tunis, a déféré le meurtrier
au tribunal du bey pour le meurtre peut-être involontaire du sujet
tunisien, au lieu de l'envoyer à Malte pour y être jugé sur le fait
principal, l'homicide du sujet anglais. Dès que la notification faite à
l'accusé fut connue, tous les consuls et les supérieurs des religieux en
mission apostolique dans ce pays, vivement préoccupés des suites d'un
tel événement, se réunirent chez le consul général de France, M. de
Lagau, pour s'entendre avec lui dans une conjoncture aussi déplorable.
Dans cette conférence, une lettre, signée par tous les agents des
puissances européennes, fut adressée collectivement à sir Thomas Reade,
pour le prier de revenir sur une mesure qui, par ses conséquences,
pouvait amener tant de malheurs au milieu d'une population dont le
supplice d'un chrétien allait réveiller le fanatisme. Rien ne put agir
sur le consul anglais, qui ne voulait qu'une chose, à quelque prix que
ce fût, la prompte vengeance de la mort de son valet de chambre. La
justice du bey est, en effet, fort expéditive; et les défenseurs de
l'accusé ne pouvant se faire entendre, se bornèrent à protester contre
toute la procédure et contre la condamnation à mort. Deux jours doivent
s'écouler entre la sentence et l'exécution. Ce délai paraissait trop
long à l'impatience de M. le consul général d'Angleterre. Il prit dès le
lendemain matin la direction des préparatifs du supplice, envoya
chercher un religieux, se rendit à la Goulette pour activer toutes les
dispositions, croyant enfin pouvoir assister au spectacle qu'il s'était
ménagé, quand M. de Lagau, qui l'avait devancé, obtint du bey, auquel il
fit entendre un langage à la fois ferme et entraînant, l'ordre de
suspendre l'exécution du condamné. Le retour, à Tunis, de notre consul
général fit renaître dans tous les coeurs l'espérance et la joie. Les
notables européens lui votèrent spontanément une adresse de
félicitations, qui fut bientôt couverte de signatures. Les feuilles
anglaises ont toutes discuté ces faits. Les unes donnent à entendre que
la justice est si mal rendue à Malte, que sir Thomas Reade aura été
déterminé à préférer encore la justice tunisienne, dans la crainte de
voir un meurtrier impuni. Mais, en vérité, si l'aveu est précieux, la
raison n'est pas bonne. La justice de Malte est rendue au nom de la
reine d'Angleterre, et c'est à son gouvernement à en réformer les abus,
à en améliorer, s'il est besoin, le personnel; mais le mauvais état de
choses actuel ne peut être une raison pour renoncer à un droit au
maintien duquel toutes les nations européennes et la cause de l'humanité
sont également attachées. D'autres disent à notre consul, à peu près
comme Martine du _Médecin malgré lui_: «Il nous plaît d'être jugés et
exécutés à Tunis; mêlez-vous de vos affaires.» Mais la similitude n'est
pas complète; quand la femme de Sganarelle était battue, cela ne faisait
de mal qu'à elle; mais quand la justice tunisienne et le fanatisme
mahométan se seront mis en appétit et en verve avec un sujet que
l'Angleterre leur aura livré, la population chrétienne sera bien
compromise sur ces bords. Des notes diplomatiques ont été échangées à ce
sujet.
La Porte nous a donné, à Latakié, les satisfactions exigées par M. de
Bourqueney, pour les mauvais traitements dirigés par des musulmans
contre des chrétiens, et pour violation de la résidence consulaire. Mais
notre chargé d'affaires a eu à faire au divan des remontrances sur la
façon de procéder des autorités dans cette affaire. Des individus fort
peu compromis ont été traités avec une excessive sévérité, tandis que
les véritables et principaux meneurs ont été traités avec de grands
ménagements. Nous trouvons dans le _Journal de Francfort_ quelques
lignes qui prouvent de même que la Porte saisit toutes les occasions de
protester contre les concessions qu'on lui arrache.
«Méhémet-Reschid-Pacha, lui écrit-on de Constantinople, destitué de son
poste à la suite de l'affaire du pavillon, a été parfaitement accueilli
à son arrivée ici, et il vient d'être nommé chef d'état-major de l'armée
de Romélie à Andrinople, où il s'est rendu ces jours derniers.»
La _Gazette officielle_ de Turin renferme les lignes suivantes: «Nous
avons parlé en son temps, y est-il dit, du déplorable événement arrivé à
l'agent consulaire d'Espagne à Mazayan, qui fut arraché de la maison du
vice-consul de S. M. notre souverain, et cruellement mis à mort. L'agent
et consul général de S. M. à Tanger fit immédiatement parvenir ses
réclamations au sultan de Maroc. Celui-ci, ayant reconnu la justice de
ces réclamations, a accordé la satisfaction due à la violation du
domicile consulaire, en faisant entendre qu'il était bien peiné de ce
qui était arrivé, et en assurant au gouvernement de S. M. que pareille
chose, occasionnée seulement par un excès instantané de colère de
Haggi-Mussa-el-Garbi, ne se renouvellerait pas. Ce différend, aussi
désagréable pour l'un que pour l'autre des deux gouvernements, est ainsi
terminé.» C'est parfait de modération. L'Espagne prendra-t-elle aussi
philosophiquement son parti?
La Grèce a vu former son premier ministère constitutionnel. M.
Mavrocordato en a été nommé président, en même temps que ministre des
finances; M. A. Londos, de l'intérieur; M. Tricoupis, des affaires
étrangères, et provisoirement de l'instruction et des cultes; M. A. Ch.
Londos, de la justice; M. Rodios, de la guerre. Tous ces choix
appartiennent au parti anglais; aussi M. Piscatory étant allé visiter
quelques parties de la Grèce, on a pensé qu'il voulait donner au cabinet
français le temps de lui faire passer des instructions sur la conduite
qu'il a à tenir dans la situation nouvelle qui nous est faite.
On a reçu de Londres des nouvelles de la Plata qui vont jusqu'au 19
février pour Buénos-Ayres, et jusqu'au 21 pour Montévidéo. Elles sont
favorables aux assiégés. L'armée d'invasion avait, à cette époque,
éprouvé de graves échecs. Urquiza et Oribe avaient, l'un et l'autre, été
battus, et les troupes de la république orientale avaient célébré avec
enthousiasme l'anniversaire du commencement de ce siège qu'elles
soutiennent depuis un an, avec des chances beaucoup meilleures depuis
quelque temps. D'autres dépêches vont même jusqu'à présenter la chute de
Rosas comme inévitable, par suite d'une insurrection à la tête de
laquelle s'est mise la province de Salta. Nous faisons des voeux ardents
pour que les vingt mille Français qui luttent sur ces bords contre la
mort, qui les a si longtemps menacés, recueillent le fruit de leur
courage et de leur confiance.
Munich vient d'être le théâtre de scènes sanglantes. Nulle part,
proportion gardée, il ne se consomme autant de bière que dans la
capitale de la Bavière. Aussi le gouvernement, pour éviter les troubles,
intervient-il dans la fixation du prix de cette boisson, comme à Paris
l'administration de la police dans celle du prix du pain. De son côté,
l'archevêque de Munich, pour maintenir chez le peuple cette prédilection
et le détourner de s'adonner de nouveau aux boissons spiritueuses, qu'il
a presque entièrement abandonnées, a pris la bicère sous sa protection,
et se rend, le 1er mai, chaque année, processionnellement avec son
clergé, dans toutes les brasseries de la capitale, pour bénir les
provisions qui s'y trouvent et les ustensiles qui s'emploient dans la
fabrication de cette boisson. Cette cérémonie eut lieu dans
l'après-midi, et le soir, le peuple, selon son habitude, se rendit en
foule aux brasseries pour boire de la bière nouvellement bénie.
Malheureusement, ce même jour, la taxe venait de subir une augmentation,
et la mesure avait été portée du prix de 6 kreutzers à 6 kreutzers et
demi. Cette hausse excita le plus vif mécontentement; des rassemblements
tumultueux et menaçants se formèrent; les rues furent dépavées, les
brasseries saccagées, et les maisons de plusieurs fonctionnaires furent
attaquées par la foule. La police fit battre la générale; les troupes
montrèrent de la mollesse, parce que les soldats, grands consommateurs
de bière, voyaient eux-mêmes d'un fort mauvais oeil l'augmentation,
cause du soulèvement populaire; mais, néanmoins, le sang coula ce
premier jour. On compta plusieurs blessés, entre autres un lieutenant et
deux ouvriers, qui ont reçu, annonce-t-on, des blessures mortelles.
Cependant les troupes ne firent pas feu. Le lendemain 2, on tenta de
renouveler, chez plusieurs brasseurs et dans les rues de la ville, les
scènes de la veille. L'hôtel et la vie du directeur de la police furent
particulièrement menacés. Quatre pièces d'artillerie, placées devant un
corps de garde où ce fonctionnaire s'était réfugié, ont été déchargées
sur le peuple après une assez longue hésitation de la part des
artilleurs, qui s'en firent répéter l'ordre par leurs officiers. Cette
terrible démonstration mit fin aux troubles, et un morne silence succéda
le soir dans les rues à cette agitation de deux jours.
Notre chambre des députés a fait trêve, samedi dernier, à la longue
discussion de la réforme des prisons, dans laquelle elle paraît engagée
pour un long temps encore, et a entendu un rapport de pétitions de
plusieurs milliers d'ouvriers de Paris, appelant la sollicitude des
représentants de la France sur d'autres ouvriers soumis au cruel régime
de la servitude, et venant demander l'abolition de l'esclavage dans nos
colonies. A coup sur les pétitionnaires et le pays ne pouvaient croire
qu'après les engagements solennels pris par les Chambres, par les
ministères précédents, par le ministère actuel lui-même, l'abolition de
l'esclavage trouverait encore des contradicteurs officiels. Cette
question et les moyens de la résoudre ont été l'objet des travaux les
plus suivis et les plus mûrs. M. le duc de Broglie, au nom de la grande
commission coloniale, a fait sur ce sujet un rapport où ont été
indiquées diverses solutions entre lesquelles le gouvernement peut
choisir; mais, en face de ce travail, qui établit aussi clairement
l'indispensable nécessité que la moralité de l'émancipation des
esclaves, le ministère reste inactif. La commission des pétitions, de
peur sans doute de troubler cette quiétude, proposait l'ordre du jour,
que son rapporteur motivait sur ce que les pétitionnaires s'exagéraient
assurément les souffrances de l'esclavage, et sur ce que le principe de
l'abolition de l'esclavage étant admis, c'était bien assez. Ce
laisser-aller d'égoïsme et de cruauté a inspiré à M. Agénor de Gasparin
une chaleureuse et éloquente réplique; c'est aux applaudissements d'une
grande majorité de la Chambre qu'il a fait justice de ces tableaux du
bonheur des esclaves, et qu'il a peint la situation de ces hommes qui ne
peuvent dire, en mettant la main sur leur coeur: Ma chair est à moi. La
pétition a, contre les conclusions de la commission, été renvoyée au
ministre. Ce renvoi sera-t-il enfin pris au sérieux? Restera-t-on
immobile en présence de cette démonstration nouvelle? et ne se
mettra-t-on pas enfin à préparer cette mesure de l'émancipation, qu'on
semble vouloir n'aborder jamais, pour pouvoir répondre toujours qu'elle
ne peut être improvisée?
L'enseignement secondaire n'aura point encore son code cette année, et
la discussion qu'on a provoquée ne sera qu'un semblant de satisfaction
donnée aux engagements de 1830 et aux impatiences des partis. On a
entendu à la tribune du Luxembourg plus d'un discours dont on eût pu
dire avec raison, connue M. Agénor de Gasparin le disait du rapport de
M. Denis: «C'est un anachronisme qui nous jette de vingt ans en
arrière.» Mais ajoutons bien vite qu'un noble et digne langage y a
aussi été tenu, et que M. Cousin y a combattu, avec autant d'esprit que
de fermeté et d'élévation, les prétentions exagérées mais sincères et
les concessions hypocrites.
Pendant ces discussions publiques, les commissions continuent leurs
travaux. Le rapport de celle des crédits supplémentaires à la chambre
des députés amènera un débat où nous verrons renaître les grandes
discussions politiques qui ont déjà animé cette assemblée. L'affaire de
Taïti sera reprise à cette occasion, et les grandes luttes
parlementaires seront ouvertes de nouveau.--La commission chargée de
l'examen du projet de loi sur le chemin de fer du Nord, en se prononçant
en majorité pour l'exécution de cette ligne et même pour son
exploitation par l'État, va également ramener des questions que la loi
de 1842, cette espèce de loi électorale, ne pouvait en effet prétendre
avoir bien définitivement résolues.
D'affreux désastres sont venus porter la terreur dans des contrées bien
diverses. A l'île Bourbon, où une chaleur excessive a amené des torrents
de pluie, le 1er janvier, une inondation formidable a emporté un pont,
ravagé toute la campagne et menacé la basse ville de Saint-Denis tout
entière.--Un violent incendie a éclaté à Brème, et huit personnes y ont
succombé.--Paris aussi a été le théâtre d'un sinistre du même genre qui
a fait trois victimes. Enfin de plusieurs points de nos départements on
signale des événements de ce genre, et en quelques endroits on a la
douleur d'être obligé de les attribuer à la malveillance.
Le cardinal Pacca, un des hommes les plus influents du sacré collège, et
qui était revêtu d'un grand nombre de foncions et de dignités, vient de
mourir. Sa succession a permis au pape de faire plusieurs heureux. Ses
obsèques ont été célébrées en grande pompe. S. S. y a assisté.--M.
Burnouf père, professeur au Collège de France et bibliothécaire de
l'Université, auquel l'étude de la langue grecque doit à coup sûr un peu
de la faveur qu'elle a reprise chez nous depuis trente ans, a été enlevé
aussi à la science et à sa famille.--Le conseil général de la Seine a
perdu également un de ses membres les plus laborieux et les plus
capables, M. Preschez, secrétaire de la chambre des notaires de Paris.