Dans cet article, qui est le dernier donné par ce journal sur le Salon
de 1844, force nous est de faire une _Olla podrida_, de parler de tout
un peu, de la peinture, des pastels, de la gravure, etc. Nous dirions,
en commençant nos critiques, qu'entreprendre une revue de l'exposition,
c'était entreprendre une rude tâche. En effet, que d'erreurs nous aurons
commises, et pour combien d'omissions serons-nous blâmé par les artistes
dont les noms n'ont pas même été imprimés dans _l'Illustration!_ Qu'ils
soient justes à leur tour, nous ne pouvons pas refaire un livret
illustré; il nous faut choisir, et nous avons la liberté du choix.
Ceux que nous avons méconnus ou omis se consoleront en se disant qu'ils
ne sont pas les seuls; ceux que nous avons critiqués auront la ressource
de répondre que nous ne sommes pas infaillible; ceux que nous avons
loués nous remercieront du fond du coeur.
M. Romain Cazes a peint un _Ave Maria_ qui ne laisse pas d'être une
oeuvre à citer. Les figures ont une expression religieuse qui est tout à
fait dans le style convenable au sujet; l'_Ave Maria_ est traité avec
sagesse, et le peintre s'est occupé de rechercher la forme, qu'il a
trouvée, dans certaines parties complètement, faiblement dans d'autres
parties; mais l'intention n'échappe point aux yeux des spectateurs. La
couleur du tableau de M. Romain Cazes est agréable, un peu pâle
cependant. Son _Portrait de madame la baronne de P..._ doit avoir de la
ressemblance, car en y remarque une harmonie qui ne peut guère exister
dans un portrait, si ce portrait n'est point une copie exacte de
l'original.
La manière de M. Hippolyte Lazerges est plus sévère et plus large que
celle de M. Romain Cazes, et convient mieux aux tableaux de genre
religieux. L'_Agonie du Christ au jardin des Oliviers_ est peinte avec
conscience. Toutefois le grand écueil n'a point été évité, à savoir la
noblesse du personnage divin. Sommes-nous trop exigeant, ou bien le
peintre n'a-t-il pas assez étudié sa composition? C'est au public
connaisseur à décider. _Saint Jean évangéliste_ a plus de grandiose que
l'_Agonie du Christ_, quoique le peintre ait employé les mêmes moyens
pour ce tableau que pour l'autre. Saint Jean a un air véritablement
inspiré. M. Hippolyte Lazerges a exposé un bon _Portrait de M. R... B._
En nous rappelant la _Sainte Madeleine repentante_, exposée en 1842 par
M. Marcel Verdier, nous sommes surpris des progrès immenses de cet
artiste. Les _Jeunes Savoyardes_, de M. Verdier, sont d'une jolie
composition et d'une brillante couleur; la tête de la jeune fille brune
a de la gravité pensive; la petite fille brune a une espièglerie
charmante. Somme toute, son tableau a d'excellentes qualités. Nous
n'adresserons pas les mêmes éloges à M. Verdier pour ses _Portraits de
madame Léon Gozlan et de sa fille_, sans lui refuser néanmoins de la
netteté dans le dessin.
Le talent de M. Chambellan n'est pas tourné à la peinture religieuse, et
nous n'en voulons pour preuve que son tableau exposé sous le n° 303,
_Jésus-Christ guérit les malades qu'on amène de tous les pays_ a une
foule de qualités, excepté celles qui seraient le plus indispensables,
la majesté, l'expression religieuse, la pureté des formes. Nous
conseillons à M. Chambellan de reprendre son pinceau d'autrefois, pour
suivre ce précepte aussi juste que connu:
Tel brille au second rang qui s'éclipse au premier.
Et vraiment, nous serions tenté d'en dire autant à M. Lécurieux, bien
qu'il ait mieux réussi. Affreuse page de l'histoire chrétienne que celle
où est rapporté le _Martyre de saint Bénigne!_ M. Lécurieux a voulu
reproduire les circonstances terribles de ce supplice en s'inspirant de
l'école espagnole, et peu s'en est fallu qu'à force de vigueur, il n'en
soit venu à une noirceur de tons déplorable et à une dureté de contours
fort peu admissible. M. Lécurieux s'est arrêté à temps. _Saint Bernard
allant fonder l'abbaye de Clairvaux dont il venait d'être nommé abbé_,
est un tableau estimable dont l'effet porte moins que les _Préparatifs
du martyre de saint Bénigne_.
La chose est pénible à dire, mais nous cherchons l'ancien M. Joseph
Beaume, l'auteur de tableaux si frais et si gracieux, celui qui nous
rappelait souvent, à distance, l'admirable Grenze, par la naïveté et la
bonhomie que l'on rencontrait dans ses compositions. Le retrouvons-nous
dans l'_Éducation de la Vierge_, qui est une de ces toiles que l'on
regarde avec indifférence, non pas à cause de leur peu de valeur, mais
parce qu'elles n'ont aucun cachet d'originalité? _Agar dans le désert_
ne nous satisfait pas davantage. Par bonheur, un joli petit tableau,
_Enfants surpris par la marée_, nous réconcilie avec M. Joseph Beaume;
il est là dans sa sphère, il donne du mouvement aux personnages, il
donne de l'expression aux figures.
Il faut s'arrêter devant le _Dernier banquet des Girondins_, par M.
Boilly. On lit dans l'_Histoire-musée de la république française_, par
M. Augustin Challamel: «Lorsqu'on fit sortir les Girondins de la salle
d'audience, tous crièrent: _Vive la république!_ et entonnèrent l'_hymne
des Marseillais_. Ils jetèrent à la foule les assignats qu'ils avaient
dans leurs poches. Arrivés dans leur prison, ils passèrent une partie de
la nuit et les premières heures du jour suivant à se préparer à la mort;
tour à tour gais ou sérieux, le coeur plein de regrets ou résignés à
leur sort.» Le _Dernier banquet des Girondins_ a été rendu par M. Boilly
avec une entente parfaite de la vérité historique. Nous ne reprochons au
peintre que ses tons sombres poussés à l'extrême.
_Halte de paysans bretons à Concarneaux_, petite toile signée du nom
d'Adolphe Couveley, est un délicieux tableau, qu'il est difficile de
trouver à cause de sa dimension. Les personnages sont disposés avec
beaucoup de goût, le dessin est d'une simplicité charmante, la couleur
est vraie.--Nous aimons aussi la _Lecture et l'Automne_, de M. Oscar
Guêt, dont la _Madeleine_ nous semble être un peu faiblement peinte. Ce
tableau a néanmoins des qualités réelles.
_Vendanges d'Alsace_, par M. Édouard Elmerich, a des tons séduisants.
Sans parler de la composition, qui est gracieuse et des plus simples,
nous dirons que la couleur du tableau est agréable, et que son ensemble
plaît. M. Elmerich fera bien, lui aussi, de se préoccuper davantage de
la perspective: sa petite toile ressemble un peu à une fresque.--Au
contraire, M. Émile Loubon plaît surtout par sa manière de disposer les
plans. Ses _Bords de la Durance_ et ses _Souvenirs de la Camargue_ sont
assez sérieusement faits pour satisfaite le goût des artistes, et assez
agréablement peints pour plaire aux amateurs.--Le _Soir et la Rêverie_,
de M. Émile Wattier, rappellent Watteau, dont les oeuvres sont si
recherchées aujourd'hui; seulement, il faudrait que M. Émile Wattier mît
ses personnages en saillie plus qu'il ne le fait.--_Un Concert
rustique_, par M. Vennemann, rappelle Téniers, avec moins d'air et moins
de simplicité dans la composition.--_Raphaël et la Fornarina_, par M.
Michel Carré, attire les regards des visiteurs, soit à cause du sujet
risqué, soit à cause de la façon dont le tableau est peint.--Les quatres
petites toiles de M. Oscar Gué sont tout à fait jolies, notamment
_Blanche de Castille_, ou l'éducation de saint Louis, et _Jeanne
d'Albret_, ou l'enfance de Henri IV.
La _Nature morte_, de M. Charles Béranger, ressemble à toutes celles que
ce peintre a déjà exposées. Nous ne partageons pas complètement
l'enthousiasme de certaines personnes à l'endroit des tableaux de M.
Béranger. Les _Natures mortes_, de M. Henri Berthoud, sont exécutées
avec talent; cependant, qu'elles sont loin d'avoir cette exactitude
indispensable au genre!
La fable de _l'Huître et des Plaideurs_ a fourni à M. Charles Bouchez
l'occasion de faire un joli petit tableau, moitié genre, moitié paysage.
M. Charles Bouchez n'a pas été aussi bien inspiré pour ses _Vieux
Matelots._
Deux peintres ont abusé de leur talent, après avoir débuté avec éclat:
ce sont MM. Court et Jouy. Le premier, l'auteur de la _Mort de César_,
est parvenu depuis, de chute en chute, au rôle de peintre d'actualité.
Les _Mystères de Paris_ fixent l'attention générale; aussitôt voici que
M. Court peint _Rigolette cherchant à se distraire pendant l'absence de
Germain_, tableau que ne recommandent ni la vigueur du pinceau, ni
l'étude de l'expression. Le _Domino_ attire l'oeil, voilà tout. Les
portraits de M. Court ne sont plus même aussi habilement peints que ceux
qu'il exposa autrefois. Le brillant les fait seul regarder; et ensuite,
après les avoir examinés avec attention, on y découvre des qualités qui
condamnent les oeuvres de M. Court. Le tableau officiel, du même
artiste, _S. A. R. monseigneur le duc d'Orléans posant la première
pierre du pont-canal d'Agen_, est un de ces ouvrages qui se mesurent par
la grandeur plutôt que par la valeur d'exécution. M. Court nous
pardonnera notre sévérité à son égard; nous savons qu'il peut beaucoup;
nous fermerions volontiers tes yeux sur quelques oeuvres lâchées, mais
il faudrait pour cela qu'il nous dédommageât par une belle composition,
telle qu'il sait les faire quand il le veut.--Le second, M. Jouy,
mérite, avons-nous dit, les mêmes reproches; ses portraits tombent de
plus en plus dans le domaine du commerce, et ne plaisent qu'à ceux qui
les commandent, ce qui est déjà quelque chose. Au point de vue de l'art,
les portraits de M. Jouy sont peints avec une déplorable facilité. Son
tableau officiel, le _Martyre de saint André_, n'est pas plus heureux
que celui de M. Court.
La fécondité des deux peintres que nous venons de nommer les a perdus,
ou à peu près, vis-à-vis du monde artistique; la timidité d'un peintre
qui, lui aussi, a brillamment débuté, pourrait également le perdre. M.
Gaspard Lacroix ne se fie pas assez à lui-même, il ne produit pas assez.
De là une certaine hésitation dans le faire qui nuit à l'ensemble de ses
tableaux. _Les Laboureurs_, dont le sujet est emprunté au _Jocelyn_ de
M. de Lamartine, ont de l'aspect, mais un peu de lourdeur dans la
disposition des plans; nous préférons _la Promenade sur l'eau_, M.
Gaspard Lacroix possède une véritable originalité; sa couleur est
brillante sans exagération, et il ménage parfaitement bien les effets de
lumière.
La _Vue prise en Bretagne_, par M. de Francesco, nous prouve que tes
études de détails faites depuis longtemps par cet artiste, lui serviront
fructueusement pour ses travaux à venir. Que M. de Francesco y prenne
garde, cependant: son paysage n'a pas d'ensemble, nous voudrions bien ne
pas lui préférer les _Plantes aquatiques_ et l'_Arbrisseau de sureau_,
qu'on ne peut considérer que comme des études.
M. Charles Landelle a peint deux jolis pendants qui n'ont pas un mérite
égal. L'Idylle est, en réalité, moins brillante de couleur que l'Élégie:
l'Idylle est un peu terne, mais sa pose est délicieuse. L'Élégie a une
admirable tristesse.
Un peintre universel comme M. Horace Vernet, mais au deuxième degré,
c'est M. Biard. Aucun sujet ne lui fait peur, et il les traite tous avec
verve, sinon avec supériorité.
Il aurait bien dû donner plus de noblesse au roi Louis-Philippe,
lorsqu'il l'a peint _au bivouac de la garde nationale, dans la soirée du
5 juin 1832._ D'abord le sujet ne peut nous plaire, car il rappelle des
circonstances trop affreuses. Ce tableau a été commandé à M. Biard par
la maison du roi; c'est affaire particulière. Mais, nous le répétons
d'après bien des remarques faites par quelques plaisants, M. Biard
outrage singulièrement la personne royale. A la rigueur, on le
condamnerait pour crime de lèse-majesté. Et cependant, que de véritable
talent dans la disposition des personnages! Combien il faut tenir compte
à M. Biard de la difficulté qu'il a vaincue pour peindre tous ces
uniformes de garde nationale!
_La Baie de la Madeleine, au Spitzberg_, a le tort d'être une
continuation de son interminable série de tableaux à ours blancs, à
buttes de neige, à aurores boréales. Ici, ce sont des phoques. Pour
Dieu, l'année prochaine, nous prions M. Biard de nous faire faire
connaissance avec d'autres animaux polaires.
On va rire devant la _Pudeur orientale_, et, sans pruderie, nous nous
abstenons. De tels tableaux n'appartiennent pour ainsi dire pas au
domaine de l'art, et plus ils sont habilement peints, plus nous en
voulons à leur auteur. Il ressemble à un poète de talent composant des
vaudevilles grivois tout pleins de mots gaillards et de plaisanteries
épicées. M. Biard ne mérite pas les mêmes reproches pour sa
_Convalescence_ et pour son _Appartement à louer_, sujets plus
admissibles, et en même temps mieux réussis.
Comme M. Biard, mais dans un autre genre et avec moins de supériorité,
M. Alexandre Colin veut être peintre universel. Neuf tableaux composent
son envoi, devant l'examen duquel nous reculons. Il s'y trouve des
sujets religieux, des sujets historiques, les _Quatre Saisons_ et une
_Plage_ à Gravelines. M. Alexandre Colin ne devrait pas éparpiller son
talent; il lui arrivera malheur, à une époque où les spécialités sont
encore forcées de se restreindre.
Les animaux de M. Verboeckhoven ne nous font pas oublier ceux de M.
Brascassat, mais ils sont dessinés et peints avec science. On peut
reprocher à M. Verboeckhoven de la lourdeur et une composition souvent
mal ordonnée. Ceux de M. Louis Robbe ont certainement plus de légèreté,
quoiqu'ils ne puissent soutenir comparaison avec les premiers.
[Illustration: Départ de Wilna, guerre de 1812, par M. Charles
Malankiewicz.]
Un grand tableau, que nous ne pouvons appeler officiel parce qu'il n'a
point été commandé à l'auteur, c'est le _Retour de son A. R. monseigneur
le due d'Aumale dans la plaine de la Mitidja, après la prise de la
smalah d'Abd-el-Kader_. M. Benjamin Rimbaud y a déployé beaucoup
d'habileté; le groupe qui entoure le prince est fort bien arrangé.--Avec
M. Eugène Appert, dont la réputation n'a pas encore égalé le talent, il
faut être sévère, et cela dans son intérêt. Lorsqu'on fait un tableau
tel que la _Vision de saint Owens_, rempli de qualités du premier ordre,
on doit être blâmé pour avoir composé une toile telle que les
_Baigneuses dans les lagunes_, pénible et malheureuse imitation de la
manière de M. Decamps.--Nous avons remarqué _le Dante commenté en place
publique_, par M. Auguste Gendron. La composition en est fort bonne, et
les figures expriment parfaitement l'attention. Les deux femmes qui
écoutent à gauche ont, l'une une belle tête de profil, l'autre une belle
tête de face. M. Auguste Gendron devra se préoccuper avant tout de son
coloris; il est pâle.--_L'Enfance de Callot_, par M. Alexandre Debacq,
plaît par le sujet et par l'exécution--M. Auguste Bourget, qui illustra
dernièrement _la Chine et les Chinois_, a exposé un joli paysage, _la
Vallée de l'Acacongue_, où les Gahutchos sont groupés avec art. Sa
_Mosquée dans le territoire d'Assam_ produit moins d'effet, sans avoir
pour cela moins de mérite.
Le premier des tableaux de genre historique exposés au Salon de cette
année est sans contredit le _Giorgione Barbarelli_, de M. Baron. Quel
peintre a plus de goût que ce jeune artiste? Le sujet qu'il a pris est
_Giorgione Barbarelli faisant le portrait de Gaston de Foix, duc de
Nemours_. Le célèbre maître du Titien naquit à Castel-Franco en 1478, et
mourut en 1511, à l'âge de trente-trois ans. Sa carrière de peintre fut
courte et brillante; il vivait dans l'intimité des plus hauts
personnages de son temps.
M. Baron le représente _pourtraictant Gaston de Foix_, et environné de
galants seigneurs qui le regardent travailler. Il est impossible de
faire un plus grand éloge du tableau de M. Baron, que de le déclarer
mieux peint encore que les _Condottieri_ de l'exposition dernière; il
faudrait seulement un peu plus d'air parmi les groupes. Quant à
l'expression des figures, à la pose des personnages, à l'ajustement des
accessoires, il n'y a rien à reprendre. C'est toujours le même goût
exquis, le même charme délicieux que l'on remarque dans les ouvrages de
M. Baron. Le Giorgione Barbarelli est remarquable principalement par la
surabondance des détails et par la coquetterie des tons, auxquels le
peintre a sacrifié un peu la perspective.
M. Frédéric de Madrazo a exposé une _Jeune fille d'Albano_ prenant de
l'eau bénite en entrant à l'église. C'est une charmante étude qui fait
le plus grand honneur à son auteur. M. de Madrazo est un des peintres
les plus renommés de l'Espagne; il réside d'ordinaire à Madrid, où il
s'est occupé, pendant les dernières années, de la restauration des
tableaux de la galerie royale de la capitale de l'Espagne.
Un autre étranger, un Polonais, M. Malankiewicz, a envoyé aussi au Salon
un tableau, que nous reproduisons également, car c'est une oeuvre de
mérite (voir la page précédente). Napoléon, assis dans un traîneau et
enveloppé d'épaisses fourrures, part de Wilna en 1812.
M. Français est le paysagiste qui nous plaît par excellence: une allée
de forêt, un site aux environs de Paris, un fourré de bois, lui
suffisent pour peindre un de ces magnifiques paysages-études qui
obtiennent tant de succès, et que tout le monde peut apprécier. Sous ce
titre: _Novembre, Paysage_, M. Louis Français a exposé un tableau
excellent, où l'on trouve reproduite la froide et brumeuse nature de
l'automne, quand les arbres vont être entièrement dépouillés de leurs
feuilles, et quand les bois ont conservé encore une teinte dorée qui
plaît aux yeux et fait regretter les beaux jours de l'été. La _Vue prise
aux environs de Paris_, à Bougival, brille surtout par les fonds. Le
grand arbre sous lequel un groupe est assis a des ramures fort bien
dessinées; le ton manque de puissance; c'est une reproduction un peu
froide de la nature.
Il est vrai de dire que le nombre des bons paysages est grand cette
année. Par exemple, dans le genre composé, tel que l'exécute M Paul
Flandrin, M. Alexandre Desgoffe occupe un rang très-recommandable,
_Narcisse à la Fontaine_ est loin d'être sans défauts, et nous
reprochons même à M. Desgoffe sa couleur effacée; mais comme lignes
c'est un ouvrage de maître. _La Campagne de Rome_, plus heureuse sous le
rapport de la couleur, a moins de grandeur; la lumière manque dans ce
paysage. Le feuiller de M. Desgoffe est généralement un peu vague: on
voit difficilement quels arbres il a voulu peindre.--M. Francisque
Schoeffer a envoyé cinq paysages, dont trois composés; plus de fermeté
dans le pinceau, plus de largeur dans la composition, voilà ce que nous
souhaitons à M. Francisque Schoeffer.--Les deux paysages de M. Stanislas
Thierrée révèlent un talent déjà acquis chez cet artiste. Son _Étude de
Forêt_, notamment, est exécutée avec soin.--M. Alphonse Testard, dans sa
_Vue prise au canal de l'Ourcq_, a fait preuve de science en matière de
perspective; mais la couleur de son tableau est pâle; le mirage des
arbres dans le canal produit de l'effet. _Un Vieux Lapin_, nature morte,
par le même, est une jolie miniature... à l'huile.
[Illustration: Giorgione Barbarelli faisant le portrait de Gaston de
Foix, tableau par M. Baron.]
[Illustration: Jeune Fille d'Albano, par M. Madrazo, de Madrid.]
[Illustration: Vue prise aux environs de Paris, par M. Louis Français.]
L'_Amour de l'or_, par M. Thomas Couture, a obtenu le succès que nous
lui avions prédit. Plusieurs critiques ont reproché à ce tableau d'avoir
besoin d'explication: donnons-la au lecteur. Un avare est assis, ayant
sous ses mains des pièces d'or et des pierreries; deux femmes, une brune
et une blonde, lui offrent leurs charmes, un écrivain lui montre sa
plume, une pauvre mère tient son enfant et demande l'aumône. L'avare
reste insensible, il n'a que l'_Amour de l'or_. Appelez l'oeuvre de M.
Thomas Couture un tableau philosophique, humanitaire, énigmatique;
donnez-lui toutes les épithètes qu'il vous plaira,--il n'en restera pas
moins un bon tableau auquel il ne manque qu'un peu de fini.
Il n'est pas que vous n'ayez entendu parler de M. Ducornet, né sans
bras, dont les ouvrages peuvent être considérés comme des tours de
force. Nous lui devons des éloges pour les portraits de femme qu'il a
peints: passables, ils auraient droit à notre indulgence; remarquables,
ils ont droit à notre admiration.--Les portraits de M. Charles Gomien
ont beaucoup d'expression; le dessin est un peu mou, mais la couleur est
sage. Celui de M. le vicomte D.... principalement est peint avec
verve.--M. Antoine Chazal, qui a exposé un _Groupe de fleurs et de
fruits dans un vase orné d'un bas-relief, que nous nous plaisons à
mentionner, a envoyé aussi un très-beau portrait.--Citons enfin les
portraits peints par MM. Jeanron, Brossart, Meyer, J. Forey, Ravergie;
mesdames Louise Desnos et Godefroy.
Passer sous silence les aquarelles, les pastel et les miniatures, serait
de l'injustice, ces différentes branches de l'art de la peinture étant
cette année en progrès.
Parmi les aquarelles, celle de M. Vincent Courdouan est tout à fait hors
ligue; sa _Vue prise dans les fouilles de Pomponiana, entre Hyères et
Carqueiranne_, est d'une vigueur de tons extraordinaire.--Les trois
aquarelles de mademoiselle Anaïs Colin présentent de belles têtes
d'expression;--les Chevaux de M. Foussereau ne pèchent que par la dureté
du dessin;--les trois paysages de feu Gué valent les plus charmantes
oeuvres de cet artiste qui a tant de droits à nos regrets.--M. Petit et
M. Alexandre Pernot ont chacun un talent fait: le premier a exposé une
jolie _Vue d'une partie des ruines de l'abbaye de Dilo_; le second un
très-pittoresque _Souvenir d'un des vieux châteaux des bords du Rhin_.
Parmi les peintres de pastel, M. V. Vidal marche le premier, surtout à
cause de la grâce, du charme et de la poésie qu'on remarque dans ses
ouvrages. Il est certain que _Frasquita, Nedjmé et Noémi_ sont de
délicieuses petites créations, dont les charmes ne laissent personne
froid ou insensible. _Petit Tony_ est un enfant ravissant, un de ces
enfants gâtés qui font l'orgueil de leur mère. Le _Portrait de M.
Mélesville a du naturel et une ressemblance exquise.--M. Eugène
Tourneux, dont nous avons reproduit _la Bohémienne_ dans notre premier
article, a exposé les _Rois Mages_, une _Etude de femme_ d'un fort beau
caractère, et un Portrait spirituellement fait.--_Jouvenceau et
Jouvencelle_, de M. Antonin Moine, ont de la poésie.--Les portraits de
M. Eugène Giraud sont dignes de la réputation acquise à ce peintre, dont
les tableaux ont tant de coquetterie et tant d'esprit.--M. Camille Flers
a rendu au pastel _la Butte de Chelles, Vue prise de Montfermeil_, et
_les Environs de Charenton, près Paris_; l'effet de brouillard de ce
dernier paysage est merveilleux.--Les pastels de M. Conrdouan sont
encore plus magnifiques que son aquarelle; dans son _Corsaire poursuivi
par un navire de guerre par un gros temps_, tout est remarquable, les
vagues, les accessoires de marine et l'effet de soleil couchant.
Parmi les miniatures, on distingue les portraits de madame Guizot, de
madame Martin (du Nord), de M. Le Normand, par madame de Mirbel;--les
portraits de M. Paul de Pommayrac;--ceux de MM. Ol. et On. _de las
Marismas_, par M. Passot.
Chaque jour, dans vos promenades sur les boulevards, vous voyez une
exposition de gravures et de lithographies; aussi, vous ne vous arrêtez
guère dans ce petit couloir qui conduit des galeries d'antiquités aux
galeries de peinture. Eh bien! sans vous contraindre à regarder au
Louvre ce que vous trouvez étalé dans les magasins d'estampes, il nous
suffira, pour terminer notre revue critique, de vous signaler les
travaux les plus remarquables de la gravure.
La gravure au burin est représentée d'abord par M. Achille Martinet,
qui, dans sa _Vierge au palmier_, d'après Raphaël, a déployé toutes les
ressources de l'art;--par M. Eugène Aubert père, qui a gravé deux
paysages d'après Salvator Rosa et Ruysdael, et une _Marine_, d'après
Joseph Vernet;--par M. Lorichon, qui n'a cependant réussi qu'à moitié
dans la _Bénédiction_, d'après Raphaël;--par M. Aristide Louis, auteur
de _Mignon regrettant la patrie_, et de _Mignon aspirant au ciel_,
reproductions de deux beaux tableaux de M. Ary Scheffer;--par M.
Mercuri, qui a exposé les _Portraits de Christophe Colomb_ et du
_Tasse_;--par M. Victor Normand, dont le Portrait de _Michel-Ange_ pèche
[Illustration: L'amour de l'or, par M. Couture.]
par la dureté des tailles;--enfin par M. Tavernier, qui a reproduit le
beau tableau de Murillo, _Saint Gilles devant le pape_.--La gravure à la
manière noire et à l'aqua-tinta est représentée par M. Jazet, qui a
exposé le _Jour de Pâques à Saint Pierre de Rome_, d'après M. Horace
Vernet, et les _Derniers moments de la reine Élisabeth d'Angleterre_,
d'après M. Paul Delaroche;--par M. Sixdeniers, dont _l'Arabe en prière_
et le _Poste au désert_, d'après M. Horace Vernet, sont gravés avec une
étonnante habileté;--par M. Alphonse Martinet, qui a rendu d'une façon
ravissante la _Jeune fille avec un chien_, de M. Winterhalter;--par M.
Rollet, dont nous n'aimons pas beaucoup les _Adieux de Napoléon à son
fils_, ni la _Faust et Marguerite_;--par M. Alexandre Manceau, qui a
gravé avec supériorité l'_Agar dans le désert_, de M.
Murat.--Mentionnons aussi trois dessins, _la Vierge d'Orléans_, d'après
Raphaël, par M. Mercuri;--le _Portrait de Velasquez_, par M. Desjardins,
et la _Courtisane_, d'après Sigalon, par M. Vacquez.
Ici se termine notre critique du Salon de 1844. Les portes de
l'exposition des produits de l'industrie sont ouvertes, et il faut que
nous nous occupions de ce grand événement national. _L'Illustration_
attend les artistes au Salon de l'année prochaine.
Théâtres.
Second-Théâtre-Français.--Sardanapale, tragédie en cinq actes, de M.
Lefèvre.
Les théâtres sont d'une indigence et d'une stérilité sans égale; il y a
longtemps qu'ils n'avaient mis le public à un pareil régime de famine;
depuis deux mois, le feuilleton dramatique n'a certainement pas
rencontré deux pièces dignes seulement d'une mention et d'un coup
d'oeil. Quelques chétifs vaudevilles, voilà tout ce que le ciel lui a
envoyé pour sa consommation; il faut excepter cependant la _Jane Grey_
de M. Alexandre Soumet, oeuvre sérieuse et politique qui a rompu un
instant cette monotonie de vaine pâture; faut-il faire aussi une
exception pour le _Sardanapale_ de M. Lefèvre? Certes, _Sardanapale_
semble, à la première vue, mériter qu'on en parle avec ménagement et
avec respect; d'abord _Sardanapale_ est une tragédie en cinq actes, ni
plus ni moins, et tout le monde sait qu'une tragédie en cinq actes n'est
pas le moins du monde une chose plaisante; en second lieu, l'auteur, M.
Lefèvre, est un homme qui a l'air de se prendre parfaitement au sérieux;
or le bon goût consiste, sinon la franchise, à faire croire aux gens
qu'on est de leur propre avis sur eux-mêmes, et qu'on les accepte pour
ce qu'ils s'estiment. Nous déclarons donc positivement que M. Lefèvre
est un auteur tragique des plus respectables, et _Sardanapale_ une
tragédie très-grave et très-capable de vous ôter l'envie de vous
divertir. Quant à être une bonne tragédie, c'est autre chose; et dût M.
Lefèvre jouer avec nous le rôle, qu'Oronte joue avec le Misanthrope, et
ne pas être complètement de notre avis, nous soutiendrons, morbleu! que
sa tragédie n'est pas bonne et que ses vers sont comme sa tragédie; nous
ne pousserons pas, toutefois, l'affaire jusqu'où la pousse Alceste. M.
Lefèvre peut donc se dispenser de se faire pendre; car, bien que ses
vers soient mauvais, nous ne le croyons pas pendable pour les avoir
faits.
La tragédie de M. Lefèvre débute de la façon la plus ordinaire et comme
tant de vieilles tragédies, c'est-à-dire, par deux traîtres et une
conspiration; ces deux traîtres sont, d'une part, le prêtre Belesès; de
l'autre, Arbace le guerrier; quant au complot dont ils sont les meneurs
secrets et les chefs, il a pour but de jeter Sardanapale à bas de son
trône et de s'y mettre à sa place.
Sardanapale n'est pas homme à se douter du piège qu'on lui tend ni du
tour qu'on va lui jouer; il a bien autre chose à faire, vraiment! Une
fête sur l'Euphrate, un souper fin, des esclaves charmantes, du vin
fumeux dans les coupes brûlantes, le luxe, la mollesse, le plaisir,
l'insouciance, voilà les seuls travaux de Sardanapale. M. Lefèvre l'a
pris tel que les annales assyriennes le lui donnent, avec l'aide de
Diodore de Sicile et de ce bon Rollin.
Le voluptueux serait donc détrôné du premier coup par le traître Arbace
et l'infâme Belesès, si l'honnête Salemènes et Zara la Juive ne
veillaient sur lui et ne dépistaient la conspiration d'une lieue à la
ronde. Zara aime Sardanapale, et c'est là une raison suffisante pour
expliquer sa perspicacité et sa clairvoyance. De son côté, Salemènes
professe un royalisme ardent, ce qui justifie son dévouement pour
Sardanapale, le seigneur et maître du royaume.
[Illustration: Second-Théâtre-Français.--Sardanapale, scène du 3e acte:
Sardanapale, M. Bouchet; Salemènes, M. Rouvière; Belesès, M. Rey;
Arbace, M. Achille Pirnia, M. Vorbel; Zara, Mlle Maxime; Saphira, Mlle
Garcia.]
«Prenez carde, sire, dit Salemènes; ces gens-là en veulent à votre
couronne et à votre vie!--Faites attention. Majesté, ajoute Zara; ces
polissons s'apprêtent à vous en faire voir de cruelles!» Mais
Sardanapale ne s'émeut pas plus de ses propres dangers que s'il s
agissait des affaires du voisin. Que dis-je! le prévoyant Salemènes fait
arrêter préventivement Belesès et Arbace, et Sardanapale le débonnaire
donne immédiatement l'ordre de les remettre en liberté. Et aussi
qu'arrive-t-il? Mes deux scélérats lèvent l'étendard de la révolte
(vieux style) et attaquent le palais.
Cependant que fait Sardanapale? Retiré dans un lieu de plaisance sur
l'Euphrate, il boit, mange et fait l'amour conformément à sa devise; son
échanson remplit sa coupe; ses esclaves sourient de leur plus voluptueux
sourire et dansent à son profit des danses assyriennes qui ne sont pas
sans analogie avec la polka. Il y a parmi ces complaisantes bayadères
une certaine brune d'Assyrie qui laisse dénouer complaisamment sa
ceinture par le roi, trait de bonne volonté qui excite la jalousie de
Zara et l'oblige à faire des gros yeux à Sardanapale.
«Aux armes! crie un esclave, Belesès est là, et Arbace aussi!
Défendez-vous, sire!--Diable dit Sardanapale, ceci me contrarie.
J'aimerais mieux rire et boire et narguer le chagrin.» Enfin il se
décide, prend son casque et son bouclier, et part pour la bataille; il
se bat, pardieu, comme un lion. Le ciel d'abord récompense sa bravoure:
Arbace et Belesès sont mis en déroute, et Sardanapale recommence sa
bonne vie de membre du caveau de Ninive et de Babylone. Zara, qui a sur
le coeur la ceinture démunie, Zara, qui pense après tout qu'une Juive un
peu comme il faut ne doit pas permettre qu'on lui fasse _des traits_,
Zara, dans un violent accès de jalousie, est sur le point de tuer
Sardanapale; mais le poignard lui tombe des mains au moment de frapper.
Non-seulement Zara n'assassine pas Sardanapale,--qu'elle en reçoive mon
sincère compliment,--mais elle finit par lui sauver la vie. Voici
comment: Arbace et Belesès sont incorrigibles et reviennent à la charge.
Dans ce second combat, Sardanapale est complètement vaincu; un peu plus,
il était tué, si Zara n'avait détourné le fer: mais, comme on dit en
Assyrie, Sardanapale n'a fait que reculer pour mieux sauter; Belesès et
Arbace, en effet, vont s'emparer de sa personne. Pour leur échapper,
Sardanapale fait préparer ce fameux bûcher dont vous avez sans doute
entendu parler, et s'y jette tout vif avec Zara, non sans avoir pleuré
ses péchés passés, demandé pardon au Dieu des Juifs, ce qui n'est pas
sans originalité, et dit une espèce de _mea culpa_, trait rare pour
Sardanapale.
Je ne nommerai pas Byron à côté de M. Lefèvre, comme l'ont fait tous les
critiques de lundi dernier; Byron, en effet, a composé un Sardanapale
étincelant de poésie; le Sardanapale de M. Lefevrc est de la prose
incorrecte et rimée. Quelle analogie y a-t-il donc entre les deux
ouvrages? la similitude des faits? Mais que sont les faits quand la
forme et le style sont si complètement dissemblables?
Pour ne parler que de M. Lefèvre, nous sommes, en bonne conscience,
contraint de lui dire que des scènes de mélodrame ne constituent pas un
intérêt tragique ni une oeuvre tragique, pas plus que ses alexandrins
alignés tant bien que mal, et remarquables surtout par l'impropriété des
mots, ne sont de la poésie. Le parterre de l'Odéon a paru partager cet
avis: il a traité Sardanapale assez peu courtoisement le premier jour,
et, après la troisième représentation, tout a été dit: Sardanapale s'est
trouvé enterré.
Le dernier des Commis Voyageurs..
(Voir t. III, p. 70, 86, 106, 118, 138 et 150.)