LES SUÉDOIS AU SPITZBERG

Jamais peut-être les tempêtes d'équinoxe n'ont été aussi promptes qu'en

1872 à se déchaîner; car elles ont éclaté avec fureur avant que le

soleil ait traversé l'équateur céleste, et, comme elles venaient du

nord, elles ont amené depuis la zone tempérée jusqu'au Spitzberg de

précoces frimas.

Si ce coup de froid s'était produit un jour plus tard, il ne dérangeait

rien aux plans admirablement conçus de la grande expédition suédoise.

Nordenskiold, Vijkander, Parent, Palender, accomplissaient la conquête

du pôle nord; mais au moment même où le brick à voiles _le Gladan_ et le

sloop à vapeur l'_Onkel Adam_ levaient l'ancre, l'ouragan se déchaîne

avec une rage telle que les deux vaillants navires doivent rester

blottis à Mossel-Bay, espèce de crique découpée dans la roche vive du

mont Hécla. Quand le vent tombe on s'aperçoit avec horreur que ces

vagues si terribles ont été gelées, transformées en rocs immobiles, avec

la rapidité fantastique de la plus splendide de toutes nos féeries.

Quarante marins prisonniers du froid, parasites involontaires,

diminueront la ration des Suédois intrépides qui allaient couronner

l'édifice de cinq expéditions accomplies, en treize ans, avec une

persévérance digne de faire rougir les peuples les plus riches et les

plus puissants.

Quelques jours après, on voit arriver à l'embouchure du havre une troupe

de fantômes défaits, désespérés, plus affreux que les ours dont ils ont

dérobé la pelure, ce sont des baleiniers norvégiens. Pendant la grande

tempête, six navires avec soixante-dix hommes d'équipage se sont

réfugiés derrière le cap Welcome et le cap Gray, de l'autre côté de ces

baies qui s'étendent à l'ouest et dont la largeur égale celle du pas de

Calais. _Eliza, le Dragueur, le Cygne, Hélène, Pépita, Frederika,_ sont

bloqués par la banquise. Les nouveaux venus viennent demander des vivres

au nom des équipages, qui n'ont plus que pour trois semaines de ration.

Déjà on commence à restreindre la part de chacun, la faim ne tardera pas

à amener le scorbut, la mort horrible qui torture ceux que l'Océan n'a

point voulu engloutir dans ses flots glacés.

Les officiers suédois renvoient ces malheureux avec des vivres, mais ils

engagent les baleiniers à rester embusqués derrière les caps et à ne se

replier sur Mossel-Bay que quand toutes leurs ressources seront

épuisées. Si la tempête du sud n'a point brisé les glaces que la tempête

du nord a scellées, alors ils viendront partager le pain de

l'expédition; mais le devoir maritime exige qu'ils guettent l'occasion

de regagner leur chère Norvège à travers les ténèbres et les débris de

la banquise qui peut les écraser.

Ce sage conseil, hardiment donné et hardiment suivi, réussit d'une façon

complète. Les navires arrivent à bon port en profitant d'ouragans qui

font monter le thermomètre à 2, 3 et 4 degrés au-dessus de zéro,

température inouïe. Malheureusement, quelques jours avant cette

salutaire débâcle, une colonne de marins affamés conçoit la fatale idée

d'aller chercher dans un fiord du sud les vivres qu'on y a déposés en

prévision d'un hivernage qui n'a point eu lieu.

Quand, au milieu du mois de mai 1873, les premiers marins de Norvège

arrivent pour voir ce que les baleiniers qui manquent sont devenus, ils

reculent d'horreur. Une chambre de la cabane funèbre renferme un tas de

cadavres. A peine si les derniers vivants qu'on trouve, tenant encore un

morceau de pain à la main, ont eu le triste courage d'empiler les uns

sur les autres ceux qui les ont précédés au tombeau.

Pendant que ces malheureux s'éteignent aux pieds du mont Thordsen

l'expédition scientifique, quoique affaiblie par le renfort que la

mauvaise fortune lui a donné, continue avec courage ses observations.

Les instruments magnétiques, pareils à ceux de l'université d'Upsal,

sont étudiés avec les mêmes procédés; les lectures des thermomètres ont

lieu à toutes les mêmes heures qu'à l'Observatoire de Paris.

Malheureusement un nouveau contre-temps terrible devait récompenser tant

de persévérance. Les palefreniers lapons laissent échapper les rennes

qui allaient être attelés aux traîneaux de la grande excursion vers le

pôle. Faible consolation, on peut faire avec le lichen, fourrage

désormais sans emploi, un pain de siège que l'appétit farouche des

régions arctiques assaisonne admirablement et fait trouver délicieux.

Au milieu de juin 1827, Parry est parti de l'île qui porte son nom avec

deux canots montés par trente hommes. Il a essayé de franchir la

banquise alors démembrée, mais encore trop épaisse pour que des navires

pussent la traverser. Il a fallu quarante jours de travaux incessants

pour faire une cinquantaine de lieues vers le nord et s'approcher du 83°

degré plus que le capitaine Hall, en 1871, avec son _Polaris_ dans la

baie de Baffin.

Comme on était alors en pleine débâcle, la banquise était entraînée vers

le sud, en même temps que les marins anglais marchaient vers le nord.

Ils perdaient donc juste tout le chemin fait par le plancher mobile qui

se dérobait sous leurs pas. Pour éviter cet inconvénient majeur, Parry

avait fait le projet de recommencer sa tentative au printemps, alors que

la banquise serait adhérente au Spitzberg, et que l'on marcherait sur la

mer gelée comme sur un nouveau continent. Privé de ses rennes et à court

de vivres, Nordenskiold n'a pu mettre à exécution le plan de son

immortel prédécesseur; mais il a parcouru, avec deux traîneaux et seize

hommes, plus de 300 kilomètres. Cette route en zigzag, que nous avons

retracée, lui a permis de visiter tous les détails de l'archipel des

Sept îles et d'inspecter les glaciers de l'île du nord-ouest, qu'aucun

pied humain n'avait encore foulés. Il a pu revoir à distance le profil

de la terre de Gillis, cette île encore inexplorée qui est peut-être le

promontoire sud du vrai continent arctique, d'un puissant archipel

constamment glacé.

[Illustration: Carte de l'hivernage 1872-1873 au Spitzberg. Navires

cernés par les glaces: au cap Cray: 1. _Frederika_, -- 2. _Pépita_; --

au cap Welcome: 3. _Eliza,_ -- 4. _Dragueur,_-- 5. _Cygne,_ -- 6.

_Hélène;_ -- à Mossel-Bay: 7. _Polhem_, vapeur suédois de guerre; -- 8.

_Gladan_, transport à voiles; -- 9. _Onkel Adam_, transport à vapeur.]

Malgré tant de dramatiques mésaventures, trois résultats capitaux ont

été tirés de cette campagne.

La mer libre du pôle est une chimère, imaginée par les géographes en

chambre de Gotha; car le vent ne peut venir au nord sans apporter un

froid épouvantable, irrésistible, indice irrécusable du voisinage d'une

terre, étant au Spitzberg ce que le Spitzberg lui-même est à l'Islande,

et l'Islande aux îles Feroë.

La vie n'est point interrompue par ces froids terribles qui mènent le

mercure rendu déjà pâteux jusqu'au seuil de sa congélation.

Non-seulement les profondeurs de l'Océan sont habitées par des êtres qui

ne peuvent pas même s'apercevoir que la surface de leur empire est

gelée, mais la neige imprégnée d'eau de mer est la patrie d'élection de

myriades d'animalcules qui grouillent dans une sorte de saumure

naturelle. Ces infiniment petits se portent à merveille avec un froid

qui suffit pour rendre le fer brûlant. Ils sécrètent parfois une vive

lumière, qui égaye la grande nuit polaire, comme s'ils voulaient

reprocher au soleil d'abandonner si longtemps à elles-mêmes ces régions

déshéritées.

Enfin, la lueur boréale a été analysée à l'aide du spectroscope, qui a

permis aisément à MM. Vijkander et Parent d'y reconnaître la présence

des raies caractéristiques du fer, du soufre et du charbon. Cette

analyse semble indiquer que des poussières météoriques tonifient sans

cesse de la haute atmosphère. Elles se brûlent en entrant dans notre

monde, et notre terre, grossissant sans relâche, s'enrichit depuis des

milliers de siècles des cendres de combustions sans cesse renouvelées.

Puisse-t-il nous arriver des profondeurs infinies du firmament une

substance nouvelle qui, mélangée à notre chair et à notre substance

cérébrale, nous donne un peu plus de sagesse et beaucoup plus de raison!

W. de Fonvielle.

L'Illustration, No. 1588, 2 Août 1873 · 第 20 / 29 题