Au point de vue du crédit, les gouvernements, comme les individus, se
divisent en deux grandes classes: les gouvernements qui payent et ceux
qui ne payent pas. Et le crédit, bien entendu, abandonne les derniers
pour se tourner du côté des gouvernements bons payeurs, qui lui
présentent sécurité et profit.
L'Égypte, il faut le reconnaître hautement, a toujours été mise au rang
des États qui ont sur les marchés européens un crédit de premier ordre.
Voyez les cours de ses emprunts; celui de 1802, émis à 84 francs, est
aujourd'hui à 93 et demi; celui de 1804 est monté de 87 à 97; celui de
1808, émis à 75, se cote à 87 et demi.
Tous les emprunts égyptiens font prime, tant est grande et légitime la
confiance qu'ils inspirent. L'emprunt de 1873, qui offre aux capitaux,
en calculant toutes les bonifications qui s'y rattachent, un revenu
total de 9 pour 100 environ, est appelé à bénéficier des mêmes
dispositions et à profiter des mêmes avantages.
Pourquoi? C'est que, loin d'avoir abusé du crédit, l'Égypte jusqu'à
présent n'a eu recours aux emprunts que pour développer les admirables
ressources de cette terre féconde dont les anciens avaient fait le
grenier de tous les peuples. À ce point de vue, on peut dire que le
gouvernement actuel de l'Égypte a largement fait entrer dans l'Orient
les conquêtes industrielles de notre civilisation occidentale.
Tout marche de front sous la main du khédive: les écoles et les travaux
publics, le commerce et l'industrie, l'agriculture et les chemins de
fer. Les écoles, qui ne comptaient que 3000 élèves sous Méhémet-Ali, en
comptent 90 000 sous Ismaïl-Pacha; et les exportations par le port
d'Alexandrie, qui ne montaient en 1800 qu'à 268 millions de piastres,
donnent en 1872 le chiffre de 1,334,323,900 piastres! Ces deux chiffres
montrent les progrès réalisés en deux lustres!
L'emprunt de 1873 va permettre à l'Égypte de réaliser de nouvelles
améliorations et d'accroître encore ses revenus. Ces ressources seront
consacrées à convertir la dette flottante de l'État en dette consolidée,
à donner une impulsion plus rapide à toutes les entreprises de travaux
publics, et à établir entre l'Égypte et le Soudan un chemin de fer de
900 kilomètres qui apportera à l'Égypte, et par elle à l'Europe,
l'ivoire, l'or, le sucre, le coton et les autres produits de ces vastes
régions ainsi reliées au mouvement du commerce européen.
Les millions de cet emprunt produiront donc deux résultats. Ils
consolideront le crédit de l'Égypte en ouvrant dans de merveilleux pays
de nouvelles sources d'opérations commerciales et de revenus importants
pour l'État, et ils contribueront ainsi à resserrer les liens qui nous
unissent si étroitement à l'Égypte. Par les industries qu'elle emprunte
à l'Occident et par son canal de Suez, l'Égypte n'est-elle pas
aujourd'hui le trait d'union qui relie l'Europe à l'extrême Orient?
Léon Creil.
[Illustration: AMIENS.--Fête de nuit donnée sur le bassin de la Hotoie
par la Société du Sport nautique d'Amiens.]