XIII

Le feu sacré dont Alexandra était parvenue à embraser l'âme de son mari

s'éteignit cependant plus vite encore qu'il ne s'était allumé.

Nicolas Makovlof était un homme de bon sens, il connaissait son pays. Il

savait à quoi s'en tenir sur la valeur réelle des conspirations russes,

variétés des _pronunciamentos_, plus militaires que civiles, qui ne

mettent la question de l'affranchissement des serfs en avant que pour

déguiser sous un vernis de popularité les ambitions serviles, les

rivalités d'antichambre qui les font éclore. Il n'ignorait pas davantage

la difficulté de trouver des prosélytes sincères et convaincus pour une

oeuvre semblable dans les classes inférieures. Jugeant un peu plus

sainement qu'Alexandra du degré de confiance que méritaient ses

compatriotes les marchands et les mougiks, il admettait parfaitement

avec elle qu'aucun d'eux n'aurait la magnanimité de repousser l'or qu'il

leur offrirait, mais il était également persuadé qu'ils ne

l'empocheraient qu'avec la pensée secrète d'en mériter le double en

dénonçant le complot. A la seule pensée du rôle qu'il aurait à jouer

dans des marchés comme ceux-là, le marchand frissonnait de la tête aux

pieds.

Nous devons encore ajouter qu'il n'avait décidément aucune espèce de

vocation pour les aventures dramatiques. Sans doute ses chagrins, les

cruelles épreuves dont son amour pour sa femme avait été l'occasion,

l'avaient sincèrement et profondément dégoûté de la vie. Mais les

diverses manières d'en sortir ne lui étaient nullement indifférentes, et

la perspective de la potence avait le privilège de le raccommoder avec

l'existence.

A peine Nicolas Makovlof fut-il soustrait à l'espèce de fascination que

sa femme exerçait sur lui, que, son cerveau ayant exécuté une

demi-douzaine de variations sur les thèmes ci-dessus, il se trouva guéri

de ses velléités séditieuses. Son impérial homonyme, S. M. Nicolas Ier,

retrouva en lui le plus soumis et le plus respectueux de ses sujets. Il

n'était plus que le servage qu'il continuait de maudire avec toute

l'énergie dont il était susceptible; mais il y avait deux années qu'il

en était ainsi, et cette révolte passive, ne l'ayant jamais empêché

d'acquitter très-régulièrement son obrosk, ne tirait pas à conséquence.

Ayant ainsi terminé leur campagne, les idées du marchand revinrent à

l'objet ordinaire de ses préoccupations. Il chercha quelles pouvaient

bien être les raisons qui avaient déterminé cette fièvre d'émancipation

chez Alexandra. Avec cette présomption dont il nous a déjà donné tant de

témoignages, il n'en découvrit qu'une, et celle-là lui fut

singulièrement agréable. Il n'était plus douteux que sa femme ne

partageât enfin l'amour auquel, si longtemps, elle était restée rebelle.

Si elle souhaitait si ardemment la destruction de l'état social de leur

pays, c'était uniquement parce que cette chute devait marquer l'heure où

leur ménage deviendrait un ménage comme tous les autres. Cette heure,

elle pouvait tarder encore, si un événement comme celui-là était

nécessaire pour qu'elle sonnât; mais Nicolas, qui se piquait de

connaître le coeur humain, mesurant la passion qu'il croyait avoir

inspirée à sa compagne à la violence des manifestations politiques qu'il

venait d'entendre, comptait beaucoup sur cette passion pour reléguer

l'indispensable au second plan et pour suffire à triompher des scrupules

qui l'avaient, lui, réduit au désespoir. Cette espérance ramena sur ses

lèvres le sourire qui en était effacé depuis tant de mois.

Il semblait écrit qu'en ce qui concernait sa femme, la perspicacité du

marchand de cuirs serait toujours en défaut: cette exaltation politique

dans laquelle il n'avait vu qu'un caprice, dont il s'était peu inquiété,

comptant sur le temps, sur un autre caprice féminin pour en délivrer

Alexandra, semblait devoir, au contraire, passer à l'état d'idée fixe.

Le lendemain, les jours suivants, elle revint à la charge, ne

manifestant aucun doute sur la sincérité des résolutions de son mari,

mais l'accusant de tiédeur et gourmandant le peu de zèle qu'il apportait

dans la mise à exécution de leurs desseins. L'acharnement qu'elle

mettait à le stimuler au nom de ce qu'elle nommait la cause sainte prit

peu à peu un tel caractère de persécution, qu'après avoir été un instant

rasséréné, Nicolas se trouva derechef plus tourmenté et plus perplexe

que jamais il ne l'avait été.

Résister ouvertement à des volontés si péremptoirement exprimées par

l'adorée Sacha, il n'y avait pas à y songer; d'un autre côté, depuis que

la sagesse l'avait ramené à la clémence, il tenait essentiellement à ne

point se brouiller avec son souverain. Il fallait donc trouver un moyen

de concilier ces deux partis en apparence inconciliables. Heureusement

Nicolas Makovlof avait fait auprès du comte Laptioukine un certain

apprentissage de la diplomatie, et pour les diplomates de semblables

tours de force ne sont que des jeux d'enfant.

Un beau jour, joyeux, se frottant les mains, il annonça à Alexandra

qu'il avait confié ses projets à un de ses collègues de la première

guilde, homme à obrosk comme lui, lequel trafiquait d'étoffes de l'Inde

et de la Chine. Non-seulement Babovskine, c'était le nom du marchand de

soieries, était disposé à s'associer à cette revendication de leurs

droits, mais encore il lui avait avoué à son tour que, malgré les

rigueurs du gouvernement, ces idées comptaient à Moskow beaucoup

d'adeptes, entre lesquels une certaine organisation existait déjà. Avec

le concours d'un homme aussi important que le riche marchand de la

Tverskaia, l'association devait rapidement étendre des ramifications

dans les provinces; elle serait bientôt assez forte pour extirper de la

vieille terre jusqu'au dernier vestige de la tyrannie; enfin il lui

avait proposé de le présenter à ces généreux citoyens.

Lorsqu'elle vit ses aspirations en si bon chemin et si près de passer à

l'état de réalités, Alexandra, transportée, s'élança au col de son mari

et l'embrassa.

Depuis le jour où le pope avait béni son union avec Nicolas Makovlof,

c'était la première fois qu'elle s'abandonnait à une pareille expansion.

Hélas! ce baiser devait avoir de déplorables conséquences.

Il avait jeté celui qui l'avait reçu dans une ivresse pour laquelle nous

aurions à chercher un point de comparaison dans les joies célestes des

élus. Un succès si fort au-dessus de ses espérances devait lui faire

perdre toute mesure. Du moment où ta diplomatie était susceptible de lui

procurer de pareils bénéfices, l'ancien cordonnier, qui, après tout,

était un homme, devait, nécessairement en abuser.

A dater de cette séance mémorable, Nicolas ne rentra plus au logis sans

y rapporter quelque butin. Un jour il était décidément affilié à la

grande société des _Enfants des ténèbres_; tel était, paraît-il, le

titre de l'agrégation secrète qui devait faire luire sur toutes les

Russies le soleil de la liberté. Il racontait à sa femme les moindres

détails de son initiation mystérieuse; il lui peignait en traits de feu

les brûlantes émotions dont son âme avait été pénétrée lorsque la

fermeté qu'il avait déployée dans les terribles épreuves auxquelles les

récipiendaires sont soumis, lui avait mérité les éloges de ses nouveaux

frères, non moins avides qu'il ne l'était lui-même de sceller de leur

sang le triomphe de l'indépendance. Un autre jour, il avait conquis

l'adhésion de quelque grand personnage de l'armée ou de la magistrature,

dont la présence dans les rangs des conjurés doublait les chances de

leur succès. Tantôt c'étaient plusieurs régiments gagnés à la cause

sainte; tantôt un gouvernement dont les mougiks frémissants

n'attendaient que le signal pour courir aux armes.

Comme les bonnes nouvelles qu'il apportait à Alexandra n'étaient jamais

sans quelques petits profits, il était naturellement amené le lendemain

à surenchérir sur le tribut de la veille, si bien qu'au bout des six

mois pendant lesquels se prolongèrent les menées préparatoires des

_Enfants des ténèbres_, la conjuration avait fait des progrès

effrayants. Le tsar excepté, il ne pouvait plus y avoir un seul des

soixante-dix millions d'habitants de l'empire russe auquel Nicolas

Makovlof n'eût ménagé un rôle dans le complot.

En même temps, il avait pris la physionomie grave, les allures

mystérieuses qui convenaient à l'un des chefs d'une entreprise aussi

gigantesque. Ce n'était jamais que le soir qu'il sortait pour retrouver

ses complices,--un mot qui avait perdu le pouvoir de l'effrayer;--comme

s'il ne se fût pas trouvé suffisamment couvert par les ombres de la

nuit, il y ajoutait les plis renforcés d'un vaste manteau dont il

s'enveloppait jusqu'aux yeux.

Quelquefois, il ne revenait que le lendemain, les yeux rougis, la figure

défaite et fatiguée, mais il était bien rare alors qu'il n'eût pas

quelque événement à sensation à communiquer à sa femme. Celle-ci voyait

encore des messagers inconnus apporter des lettres que son mari brûlait

soigneusement. Elle avait cédé à la tentation de l'interroger sur leur

contenu. Le marchand lui avait répondu que, bien qu'il eût en elle plus

de confiance qu'en lui-même, il était certaines particularités de la

conjuration, comme aussi quelques noms de ceux qui y prenaient part,

auxquels ses serments ne lui permettaient pas de l'initier.

Cette stoïque discrétion, Alexandra l'admirait plus encore que la mâle

énergie avec laquelle son mari s'était décidé à risquer sa vie pour lui

plaire; elle ne lui marchandait pas quelques démonstrations affectueuses

qui grossissaient d'autant le bagage de tendres illusions du ci-devant

désespéré.

Pour lui tout marchait à souhait. De son côté, Alexandra avait retrouvé

un calme relatif. Elle n'avait pas réussi à affranchir son coeur du

souvenir du gentilhomme exilé, mais maintenant du moins, quand elle

songeait à lui, c'était avec un recueillement doux et triste et cette

piété douloureuse avec lesquelles une âme tendre cherche à se rapprocher

d'une autre âme envolée. Ce n'était plus le sentiment impérieux dont sa

susceptibilité d'honnête femme s'était alarmée. Elle avait réussi à

concentrer les forces vives de son cerveau dans les grands événements

qui se préparaient, et cette tension perpétuelle de son esprit explique

la foi absolue qu'elle ajoutait aux récits de Nicolas.

Si quelquefois, dans son impatience, la belle Moscovite s'étonnait que

les _Enfants des ténèbres_ fussent si lents à passer des préparatifs à

l'action, Nicolas lui démontrait la nécessité de ne rien précipiter par

des raisons tellement décisives, que le rapprochement de cette passivité

des conspirateurs avec les progrès inouïs de la conjuration, ne

parvenait pas à ébranler sa confiance.

Les choses en étaient là lorsque Nicolas annonça à sa femme son départ

pour Odessa, où il allait, disait-il, stimuler l'organisation des

conjurés de la Russie méridionale et leur procurer des armes en vue de

l'explosion, qui devait être très-prochaine. Il va sans dire que les

voeux d'Alexandra ne lui firent pas défaut quand il monta dans son

drowski.

Son absence durait depuis un mois, lorsqu'un matin, quand la jeune femme

descendit au magasin, elle trouva sur le bureau une lettre qu'un

Mingrélien venait d'apporter, lui dit-on, et dont le seul aspect la fit

tressaillir.

Elle avait reconnu l'écriture déjà remarquée sur les missives que

Nicolas brûlait avec tant de précautions. Lorsque celui-ci était en

voyage, c'était Alexandra qui ouvrait la correspondance de la maison;

mais, se rappelant l'embarras de son mari, la réponse qu'elle en avait

reçue à propos d'une lettre semblable, le serment qu'il avait allégué

pour refuser de lui en communiquer le contenu, elle hésitait.

G. De Cherville.

(_La suite prochainement._)

L'Illustration, No. 1588, 2 Août 1873 · 第 19 / 29 题