NOUVELLE

(Suite)

--Ton bien! La liberté en est un autrement précieux qu'une misérable

peau de vache; celui-là te vient de Dieu, mon frère, et il n'a donné à

personne sur cette terre le droit de te le dérober.

Le marchand abasourdi regardait sa femme avec stupeur et en poussant de

sourdes exclamations.

--Ce trésor, sans égal en ce monde, poursuivit sa femme, la lâcheté de

tes pères l'a mis entre les mains d'un brigand qui la détient au mépris

de la loi divine; ton devoir, toi-même l'as dit, ton devoir est de la

lui arracher.

--Mais comment y parviendrai-je? s'écria Nicolas qui, ne comprenant pas

encore, commençait à redouter que sa femme n'eût perdu la raison, le

seigneur a pour lui la loi, le tsar, ses armées, que sais-je encore?

Contre tout cela, que pourrait un vermisseau comme moi?

--La goutte d'eau est encore plus humble que le vermisseau; cependant,

réunie à d'autres gouttes d'eau, elle devient le fleuve, et le fleuve

brise comme une paille la digue de pierre dans laquelle on avait

prétendu l'emprisonne! Dénombre les esclaves, frère, compte les maîtres;

il suffira du souffle des premiers pour que les seconds disparaissent

comme les feuilles devant le tourbillon qui les balaye.

Nicolas resta quelques instants plongé dans une sorte de stupeur; il

entrevoyait maintenant la pensée secrète de sa femme. Rempli

d'épouvante, il s'élança vers la porte, regarda si personne n'avait

écouté au dehors; puis, revenant à Alexandra, lui prenant les mains:

--Sacha, chère Sacha, lui dit-il avec instance, parlez plus bas au nom

du ciel! Ces paroles, si elles étaient entendues, suffiraient pour nous

envoyer rejoindre en Sibérie les pauvres jeunes gens que la justice y

expédiait il y a sept ou huit mois. Vous n'avez donc pas entendu parler

de cette affaire?

La belle Moscovite rougit faiblement et ne répondit pas.

--Sacha, reprit son mari, vous devez comprendre si je suis heureux, si

je suis orgueilleux de cette ardeur à briser l'obstacle que votre fierté

a placé entre nous. Vous ne pouvez pas douter que la servitude ne me

soit plus odieuse qu'à aucun des nôtres, puisqu'elle m'atteint, seul

entre tous, non-seulement dans ma personne et dans mes biens, mais

encore dans mon amour pour vous, ma bien-aimée. Mais il faut de la

prudence, il faut réfléchir à la gravité de l'entreprise dont vous

parlez; bien d'autres l'ont tentée déjà, tous ont échoué.

--Peut-être n'avaient-ils pas ce que Dieu vous a prodigué, frère, dit

Alexandra rêveuse.

--Quoi donc? Le courage? répliqua le mari en se redressant.

--Non, les richesses! A l'époque où nous vivons, dans un projet comme

celui-là, c'est sur elles surtout que nous devons compter. L'amour de la

justice, le sentiment de la dignité, la passion de la liberté, la haine

de l'oppression, se sont effacés du coeur des hommes, l'égoïsme et la

cupidité tiennent leur place; avec de l'or vous réveillerez leur courage

engourdi; avec de l'or vous trouverez des complices.

A ce mot de complices, Nicolas avait fait un soubresaut.

--Permettez, Sacha, permettez, dit-il; mais il me semble que vous allez

un peu vite; avant de me donner des complices, attendez du moins que je

sois décidé à quelque chose.

Cette réponse indique suffisamment que l'homme à obrosk du comte

Laptioukine était passablement réfractaire à la contagion de l'esprit

révolutionnaire que sa compagne essayait de lui transmettre. Si peu

heureux qu'eût été le choix de son premier conjuré, celle-ci ne se

découragea pas; elle lutta pied à pied contre les objections que lui

opposait son mari; elle fit vibrer toutes les cordes de son âme en

appuyant de préférence sur celle dont, par expérience, elle connaissait

la sensibilité; le voyant ébranlé, elle fit luire à ses yeux un si

séduisant mirage de leurs félicités futures, que Nicolas Makovlof, une

fois de plus vaincu par sa tendresse pour sa femme, abjura d'un seul

coup son respect pour les institutions de son pays en général et pour la

personne vénérée du tsar en particulier, son horreur des moyens violents

et jusqu'à un certain souci de sa conservation personnelle, qui n'était

pas tout à fait étranger à la puissance des deux premiers arguments.

Passant immédiatement de la réserve à l'enthousiasme, peu s'en fallut

qu'il ne partît en guerre à l'heure même, et le charmant apôtre qui

l'avait catéchisé se vit, à son tour, forcé de tempérer l'ardeur de ce

bouillant néophyte.

[Illustration: LES DERNIÈRES CARTOUCHES, DÉFENSE D'UNE MAISON CERNÉE PAR

L'ENNEMI. D'après le tableau de M. de Neuville (Salon de 1873).]

L'Illustration, No. 1588, 2 Août 1873 · 第 18 / 29 题