Si la peinture militaire était assez médiocrement représentée au dernier
Salon, elle y comptait, du moins, deux oeuvres tout à fait remarquables,
la _Retraite_, de M. Detaille, que l'_Illustration_ a récemment publiée,
et les _Dernières cartouches_, de M. de Neuville, qu'elle reproduit
aujourd'hui.
Jamais tableau ne fit plus de sensation, du premier au dernier jour de
l'exposition. Nous sommes dans quelque pauvre maison de campagne, où se
sont réfugiés pêle-mêle des soldats isolés de tout arme et de tout
grade; l'ennemi les a découverts, il les a cernés, et tout un bataillon,
tout un régiment est là peut-être autour d'eux, les criblant de balles
et d'obus.
Mais il n'importe; ils ont juré de se défendre, ils iront jusqu'au bout;
tant qu'ils auront un fusil en état et une cartouche à y mettre, il y
aura toujours un brave parmi eux pour faire feu sur les assaillants.
Sans doute ils finiront par succomber, le nombre des ennemis et le
manque de munitions triompheront tôt ou tard de leur héroïque
obstination, du moins ils auront vendu chèrement leur vie, et l'honneur
français sera sauvé.
Leur refuge est pourtant tout démantelé; la mitraille y éclate de toutes
parts; le toit menace ruine, les planchers s'effondrent, les portes ne
tiennent plus; le matelas dont on avait garni l'unique fenêtre est
lui-même criblé de balles. Et au milieu de tout ce fracas de poussière
et de fumée, que font nos malheureux soldats?--L'un, un turco aux traits
accentués, charge le fusil qu'ajuste un officier, et dont chaque coup
fait un mort au dehors; un autre officier, tout blessé qu'il est, se
penche encore pour juger du résultat du coup, tandis que deux vieux
troupiers, accroupis à terre, réunissent tout ce qu'ils peuvent trouver
de cartouches dans les sacs de leurs camarades, tombés auprès d'eux.
La scène est complétée par la présence d'un malheureux blessé qui
agonise dans un lit placé dans une alcôve, au fond de la pièce; devant
lui se tient debout, les mains dans les poches, l'oeil fixe, un chasseur
dont le fusil brisé gît à terre. Réduit à l'impuissance, il attend la
mort avec l'impassibilité du brave; son calme et sa résolution ont
quelque chose d'effrayant.
L'ensemble du tableau tout entier est, d'ailleurs, d'une rare unité;
tous ces soldats français réunis dans un même élan de patriotique
désespoir et de suprême agonie, sont absolument vivants; leur expression
est saisissante au plus haut degré; c'est bien la dernière convulsion de
la France se débattant sous le pied de son vainqueur; en ne voulant
peindre que le courage de quelques soldats, M. de Neuville a fait une
oeuvre historique, qu'on ne saurait jamais louer autant qu'on l'a
admirée.