Les appréhensions qu'avait pu faire naître dans ces derniers temps la
tournure des polémiques relatives à la fresque de Raphaël ont
heureusement été vaines; le bon sens et le patriotisme français l'ont
emporté; les intérêts de l'art n'ont pas été sacrifiés aux mesquines
rancunes de la politique, et l'acquisition conditionnelle faite par le
gouvernement de M. Thiers vient d'être ratifiée à une majorité
considérable par un vote de l'Assemblée nationale.
L'intéressant travail publié par M. Gruyer, inspecteur des beaux-arts,
dans la _Gazette des beaux-arts_ du mois de mai dernier, nous permet de
remonter en toute certitude à l'origine de l'oeuvre de Raphaël et d'en
fixer la date avec une sorte de précision. Ancien rendez-vous de chasse
des papes du XVe et du XVIe siècle, c'est à Jules II que la résidence de
la Magliana dut ses principaux embellissements; une chapelle y fut
construite dans les appartements du rez-de-chaussée, et un des plus
illustres élèves du Pérugin, Spagna peut-être, y exécuta les fresques de
l'_Annonciation_ et de la _Visitation_, qu'on y admire encore.
Léon X hérita de l'attachement de son prédécesseur pour la Magliana, et
chargea Raphaël d'achever la décoration de la chapelle. Raphaël y
peignit, dans un des arcs de la nef, un Martyre de sainte Cécile, dont
il ne subsiste plus que quelques morceaux, mais dont la composition nous
a été conservée par une gravure de Marc-Antoine, et représenta, dans la
voûte qui surmontait l'autel, le Père éternel bénissant le monde au
milieu d'un groupe d'anges et de chérubins. C'est cette dernière
fresque,--que reproduit aujourd'hui l'Illustration,--qui appartient
désormais à la France.
Délaissée par les papes à partir du XVIIe siècle, la Magliana devint
plus tard la propriété des religieuses de Sainte-Cécile, qui firent
transporter la fresque sur toile pour l'engager au mont-de-piété, d'où
elle revint dans une des salles d'entrée de la basilique de
Sainte-Cécile; c'est là que M. Oudry la vit en 1869, et l'acheta pour la
rapporter en France, on devine au prix de combien de difficultés.
Ce qui est étonnant, c'est que cette peinture, ainsi arrachée à sa
destination première, plus promenée de demeures en demeures et de pays
en pays, livrée parfois, dans les intervalles de toutes ces
pérégrinations, à la main sacrilège d'ignorants restaurateurs, ait pu
conserver encore, après tant de vicissitudes, ce caractère de grâce et
de juvénile fraîcheur, personnel aux oeuvres du maître.
La gravure ne peut rendre tout l'effet de ce limbe de forme ovale, de
cette _maudorla_, foyer de lumière divine, à fond d'azur autrefois
parsemé d'étoiles d'or, d'où se détache l'imposante figure du Père
éternel, dont la main droite s'élève pour bénir le monde, qu'embrasse
son regard; les sept têtes de chérubins, disposées symétriquement autour
de la _maudorla_, sont très-endommagées et ont été repeintes en grande
partie; il reste néanmoins dans l'expression de certains regards, dans
l'arrangement des figures, dans le sentiment divin qui s'y découvre,
quelque chose où transparaît encore le charme de Raphaël; mais où il se
retrouve tout entier, c'est dans les deux anges placés à droite et à
gauche, dont les mains répandent des fleurs sur le monde avec les
bénédictions célestes; dans la spontanéité des attitudes, dans
l'agencement des draperies, dans la pureté des formes, l'inspiration,
et, nous oserions presque dire, la main du Sanzio se révèle par des
signes irrécusables; nous sommes en face d'une création qui s'impose à
notre jugement et nous pénètre invinciblement.
La place nous manquerait pour discuter dans tous ses détails la fresque
de la Magliana, et nous devons nous borner à renvoyer nos lecteurs au
travail remarquable que nous citions tout à l'heure. L'opinion de M.
Gruyer, qui a consacré sa vie à l'élude de Raphaël, a une autorité
incontestable en pareille matière; aucun doute n'est plus possible pour
quiconque a lu attentivement les quelques pages si consciencieuses et si
pleines, dont il a fait une sorte d'état civil ému de la voûte de la
Magliana; que Raphaël ait seulement présidé à l'exécution de la fresque
ou qu'il l'ait peinte lui-même, telle est l'unique question sur laquelle
l'hésitation soit permise. Mais qui donc oserait dire que les _Loges_ ne
sont pas son oeuvre, bien qu'on sache péremptoirement qu'il n'en a peint
lui-même que quelques morceaux tout au plus?
L'authenticité est donc incontestable et incontestée, comme avait raison
de l'écrire M. Vitet dans la trop courte note, insérée en mai dernier
dans la _Revue des deux mondes._ Reste la question de savoir si le prix
de 200,000 francs est exagéré. Ici, la discussion reprend tous ses
droits, et nous ne nous refusons pas absolument à admettre qu'on eût pu
obtenir de meilleures conditions. Quoi qu'il en soit, la France possède
désormais une fresque de Raphaël, inestimable joyau pour nos
collections, et, quelques regrets qu'il soit légitime d'exprimer sur les
altérations qu'elle a subies, nous ne pouvons nous empêcher, en nous
plaçant en dehors de toute considération politique étrangère au sujet,
de remercier M. Thiers et l'Assemblée de nous l'avoir conservée.
Francion.